Quand le pouvoir de la presse devient un instrument personnelQuand le pouvoir de la presse devient un instrument personnel

De la liberté d’informer au risque du règlement de comptes

Introduction — Le pouvoir invisible

Parmi les pouvoirs qui structurent une société moderne, celui de la presse occupe une place singulière.

Le journaliste ne possède pas nécessairement de fonction politique, ne rend pas de décisions judiciaires et ne commande aucune institution. Pourtant, quelques lignes, quelques images ou quelques minutes d’antenne peuvent modifier la perception du public, faire naître un soupçon, fragiliser une réputation ou imposer un sujet dans le débat collectif.

C’est précisément cette capacité qui fait de la presse un contre-pouvoir essentiel.

Une société sans presse libre risque de devenir une société où les abus restent invisibles, où les puissants échappent au regard du public et où le citoyen ne dispose pas des informations nécessaires pour exercer son jugement.

Mais tout pouvoir comporte un risque lorsqu’il est exercé sans suffisamment de distance, de rigueur ou de responsabilité.

Le problème n’est donc pas le pouvoir de la presse en lui-même. Le problème apparaît lorsque le pouvoir d’informer est utilisé pour servir autre chose que l’information.

Que se passe-t-il lorsque le journaliste ne cherche plus seulement à révéler un fait, mais à atteindre une personne ?

Que se passe-t-il lorsque l’enquête devient le prolongement d’une rancune personnelle, lorsque le choix des informations est guidé par un conflit privé, lorsque certaines vérités sont soigneusement sélectionnées et que d’autres sont volontairement écartées ?

À cet instant, le journaliste risque de passer d’un rôle de témoin à celui d’acteur du conflit.

Et c’est là que commence une zone particulièrement dangereuse : celle où une liberté légitime peut devenir un instrument personnel de pouvoir.

I. Le journaliste : un pouvoir sans mandat

Le pouvoir journalistique est particulier parce qu’il ne repose pas sur un mandat donné par les électeurs.

Le journaliste ne représente pas directement la société comme le fait un élu. Il ne rend pas la justice comme un magistrat. Il ne dispose pas d’une autorité administrative.

Son pouvoir vient principalement d’une chose : la confiance accordée à sa parole.

Le public suppose que lorsqu’un journaliste présente une information, celle-ci a été recherchée, vérifiée et replacée dans son contexte.

Cette confiance constitue son capital professionnel.

Mais elle constitue également sa responsabilité.

Un journaliste peut choisir le sujet qu’il traite, les personnes qu’il interroge, les documents qu’il met en avant, les éléments qu’il considère comme importants et les mots utilisés pour présenter une situation.

Deux journalistes peuvent donc raconter le même événement sans nécessairement produire exactement la même perception chez leurs lecteurs.

Le pouvoir ne réside pas uniquement dans ce qui est publié.

Il réside également dans ce qui ne l’est pas.

Il réside dans le choix du titre, dans la hiérarchisation des informations, dans le contexte donné ou non donné, dans la répétition d’une accusation et dans la manière de présenter celui qui est mis en cause.

Cette capacité à construire un récit donne au journaliste une influence considérable.

Et plus cette influence est grande, plus la question de la responsabilité devient essentielle.

II. Quand l’intérêt personnel entre dans l’information

Un journaliste est un être humain.

Il possède ses convictions, ses sensibilités, ses sympathies, ses antipathies et parfois ses conflits personnels.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il est incapable d’exercer son métier avec professionnalisme.

Mais cela signifie qu’il doit être particulièrement conscient de ses propres biais.

Le danger commence lorsque l’intérêt personnel cesse d’être un élément à maîtriser et devient le moteur de l’information.

Une rancune personnelle peut prendre de multiples formes.

Elle peut être ancienne ou récente. Elle peut être liée à un conflit professionnel, à une relation rompue, à un désaccord, à une humiliation ressentie, à un refus, à une divergence d’intérêts ou simplement au sentiment d’avoir été injustement traité.

Dans la vie privée, chacun peut exprimer son ressentiment.

Mais le journaliste dispose d’un outil que la plupart des citoyens ne possèdent pas : une tribune capable de donner une dimension publique à un conflit privé.

C’est là que se produit un changement de nature.

Une personne ordinaire peut être en colère contre quelqu’un.

Un journaliste en colère contre quelqu’un peut potentiellement mobiliser une audience.

La différence est considérable.

Lorsque l’information devient le moyen de régler une affaire personnelle, le public risque alors d’être utilisé comme instrument d’un conflit dont il ignore l’origine réelle.

Le lecteur croit assister à une démarche d’intérêt général.

Il peut en réalité être placé au milieu d’un affrontement personnel.

III. Le règlement de comptes habillé en journalisme

Le règlement de comptes médiatique est particulièrement difficile à identifier lorsqu’il prend l’apparence du journalisme d’investigation.

L’enquête journalistique est légitime lorsqu’elle cherche à établir des faits d’intérêt public.

Mais une enquête peut perdre sa légitimité professionnelle lorsque son objectif réel devient la destruction d’une personne plutôt que l’établissement des faits.

La différence ne réside pas nécessairement dans les faits eux-mêmes.

Elle peut résider dans l’intention, la sélection et le traitement de ces faits.

Imaginons une personne ayant commis une erreur réelle.

Le journaliste peut décider de documenter cette erreur, de rechercher les faits, de donner la parole aux différentes parties et de permettre au lecteur de comprendre la situation.

Une autre approche consisterait à rechercher systématiquement tout ce qui peut discréditer cette personne, à sélectionner les éléments les plus compromettants, à répéter certaines accusations et à minimiser tout élément susceptible de nuancer le récit.

Dans les deux cas, le journaliste peut présenter des informations exactes.

Mais le résultat n’est pas nécessairement le même.

La manipulation de l’information ne passe pas toujours par le mensonge. Elle peut parfois passer par une vérité partielle présentée comme une vérité totale.

C’est l’un des dangers les plus subtils du pouvoir médiatique.

IV. Le pouvoir des mots sur la réputation

Une réputation peut être construite pendant des décennies et fragilisée en quelques heures.

C’est particulièrement vrai à l’ère numérique.

Une publication peut être partagée des milliers de fois avant même que la personne concernée ait eu connaissance de son contenu.

Une accusation peut rester accessible longtemps après avoir été démentie.

Un titre peut être retenu par le public alors même que les nuances apportées dans l’article sont oubliées.

Le problème est donc aussi celui de l’asymétrie.

Publier une accusation prend quelques minutes. Restaurer une réputation peut prendre des années.

Et parfois, aucune rectification ne parvient à atteindre le même public que l’information initiale.

Cela devrait imposer au journaliste une règle de prudence élémentaire : plus les conséquences potentielles d’une publication sont graves, plus le niveau de vérification doit être élevé.

L’intérêt du public ne peut pas être confondu avec la curiosité du public.

Une information peut attirer énormément de lecteurs sans pour autant présenter un véritable intérêt général.

Cette distinction est fondamentale.

V. Lorsque le journaliste devient juge

L’une des dérives les plus préoccupantes apparaît lorsque le journaliste ne se contente plus de présenter des faits, mais semble rendre lui-même un verdict.

Le journaliste enquête.

Le magistrat juge.

Ces deux fonctions ne doivent pas être confondues.

Même lorsqu’une personne est soupçonnée d’un comportement répréhensible, le journaliste devrait garder à l’esprit qu’une accusation n’est pas une condamnation.

La présomption d’innocence n’est pas simplement une règle juridique.

Elle correspond aussi à une exigence éthique fondamentale : ne pas transformer le soupçon en vérité avant que les faits ne soient établis.

Le journaliste peut poser des questions.

Il peut révéler des contradictions.

Il peut demander des explications.

Il peut mettre au jour des documents.

Mais lorsqu’il substitue son propre jugement à celui des institutions compétentes, il change de rôle.

Le risque est alors de créer une forme de justice médiatique.

Une personne peut être condamnée dans l’opinion publique avant même d’avoir pu répondre.

Et une fois l’image publique détruite, une éventuelle décision ultérieure favorable ne suffit pas toujours à réparer le dommage.

VI. La revanche personnelle : le conflit qui ne dit pas son nom

Il existe une forme encore plus insidieuse de détournement du pouvoir médiatique : la revanche personnelle qui se présente sous les apparences de l’intérêt général.

Une relation professionnelle peut se terminer.

Une collaboration peut échouer.

Une personne peut refuser une demande.

Un journaliste peut estimer avoir été méprisé, écarté ou injustement traité.

Toutes ces situations appartiennent à la vie humaine.

Mais lorsque le journaliste transforme cette frustration en campagne médiatique, une frontière éthique est franchie.

Le problème n’est pas seulement moral.

Il devient professionnel.

Car celui qui utilise sa fonction pour solder une dette personnelle compromet également la crédibilité de tous ceux qui exercent le même métier.

Le lecteur ne devrait jamais avoir à se demander :

« Est-ce que cet article est publié parce que cette information est d’intérêt public, ou parce que quelqu’un veut régler un compte ? »

Cette question, à elle seule, constitue déjà un échec de la confiance.

VII. L’indépendance du journaliste ne signifie pas l’absence de responsabilité

Il faut cependant éviter une confusion.

Défendre la responsabilité du journaliste ne signifie pas demander une presse docile.

Une presse libre doit pouvoir déranger.

Elle doit pouvoir critiquer les gouvernements, les institutions, les entreprises, les responsables publics et les personnes disposant d’un pouvoir important.

Le journaliste n’a pas vocation à être aimé de ceux qu’il enquête.

Au contraire, certaines des enquêtes les plus utiles sont celles qui dérangent.

Mais être indépendant ne signifie pas être irresponsable.

L’indépendance devrait permettre au journaliste de résister aux pressions politiques, économiques et personnelles.

Elle ne devrait pas lui permettre de transformer ses propres intérêts en ligne éditoriale.

La véritable indépendance suppose donc également une discipline intérieure.

Le journaliste doit pouvoir se poser une question simple avant de publier :

« Si je n’avais aucun conflit personnel avec cette personne, est-ce que je traiterais cette information de la même manière ? »

Cette question ne résout évidemment pas toutes les difficultés.

Mais elle constitue un excellent exercice de conscience professionnelle.

VIII. Le droit de réponse : une exigence de justice

Lorsqu’une personne est mise en cause publiquement, lui permettre de répondre n’est pas une faveur.

C’est une exigence élémentaire d’équilibre.

Le journaliste peut considérer qu’une réponse est insuffisante, contradictoire ou peu convaincante.

Mais le public doit pouvoir connaître les différentes versions lorsqu’elles sont pertinentes.

La contradiction est précisément ce qui permet au lecteur de construire son propre jugement.

À l’inverse, présenter une seule version comme étant la réalité définitive revient à confisquer au public une partie de son droit à l’information.

Le journaliste ne devrait pas décider à la place du citoyen ce que celui-ci doit penser.

Il devrait lui fournir suffisamment d’éléments pour qu’il puisse penser par lui-même.

C’est probablement l’une des définitions les plus nobles de la mission journalistique.

IX. Le public n’est pas une arme

Il existe enfin une dimension rarement évoquée : la responsabilité envers le public lui-même.

Lorsqu’un journaliste utilise son audience dans le cadre d’un conflit personnel, il instrumentalise des personnes qui n’ont rien demandé.

Les lecteurs, les téléspectateurs ou les internautes deviennent malgré eux les spectateurs d’une bataille dont ils ne connaissent pas nécessairement les véritables motivations.

Le public mérite mieux.

Il mérite une information qui l’aide à comprendre, pas une information qui cherche à l’utiliser.

Il mérite des faits, du contexte, de la contradiction et de la nuance.

Il mérite surtout que celui qui s’adresse à lui respecte son intelligence.

Car le public n’a pas besoin qu’on lui désigne systématiquement les bons et les mauvais.

Il a besoin qu’on lui donne les éléments nécessaires pour distinguer lui-même les faits, les interprétations et les opinions.

X. La grandeur du journaliste se mesure aussi à ce qu’il choisit de ne pas publier

Il existe une idée que l’on oublie parfois : le pouvoir professionnel ne se mesure pas uniquement à ce que l’on peut faire, mais aussi à ce que l’on choisit de ne pas faire.

Un journaliste peut avoir entre les mains une information susceptible de faire beaucoup de bruit.

La question n’est pas seulement :

« Puis-je la publier ? »

Mais aussi :

« Dois-je la publier ? »

Et surtout :

« Pourquoi est-ce que je veux la publier ? »

La recherche du scoop ne devrait jamais remplacer la recherche de la vérité.

La colère ne devrait pas devenir une méthode d’enquête.

La rancune ne devrait jamais devenir une ligne éditoriale.

Et la puissance d’une audience ne devrait jamais être utilisée comme moyen de vengeance personnelle.

Le véritable professionnalisme consiste parfois à savoir renoncer à une publication lorsque son intérêt public est faible et que son potentiel de nuisance est disproportionné.

XI. Lorsque la liberté de la presse rencontre la responsabilité juridique

La liberté de la presse constitue une liberté fondamentale. Mais aucune liberté n’est conçue juridiquement comme un droit absolu permettant de porter atteinte aux droits d’autrui.

Au Maroc, la loi n° 88-13 relative à la presse et à l’édition organise l’exercice de cette liberté et prévoit notamment des règles relatives aux obligations des journalistes, à la protection des personnes mises en cause et aux infractions commises par voie de presse. Le législateur définit d’ailleurs le journalisme comme une activité qui consiste notamment à recueillir, vérifier et enquêter professionnellement sur les informations ou les faits.

Cette notion de vérification est essentielle pour notre réflexion.

Le journaliste n’est pas seulement celui qui publie une information. Il est celui qui doit la rechercher, la vérifier et la traiter professionnellement.

Dès lors, lorsqu’une information est influencée par une animosité personnelle, une rancune ou la volonté de nuire, une question fondamentale apparaît : le journaliste exerce-t-il encore son métier, ou utilise-t-il son métier comme instrument d’un conflit personnel ?

Le droit ne sanctionne évidemment pas une émotion intérieure, une antipathie ou une rancune en tant que telles. En revanche, lorsque ces motivations conduisent à des actes juridiquement répréhensibles — diffamation, injure, atteinte à la vie privée ou diffusion de certains contenus illicites — la responsabilité de leur auteur peut être engagée.

XII. La diffamation : lorsque l’information devient accusation

La diffamation constitue l’une des principales limites juridiques à la liberté d’expression.

Le problème apparaît lorsqu’une personne se voit publiquement attribuer un fait susceptible de porter atteinte à son honneur ou à sa considération.

La difficulté est particulièrement grande lorsque le journaliste présente une accusation dans un langage qui donne au lecteur l’impression qu’un fait est définitivement établi alors qu’il ne l’est pas.

Une accusation n’est pas nécessairement une information établie.

Le travail journalistique exige donc une distinction rigoureuse entre :

  • un fait vérifié ;
  • une accusation ;
  • un témoignage ;
  • une interprétation ;
  • une opinion ;
  • et une hypothèse.

Lorsque ces catégories sont volontairement mélangées, le lecteur peut être conduit à considérer comme établi ce qui ne l’est pas.

Et lorsqu’une telle présentation résulte d’une volonté personnelle de nuire, la question de la responsabilité juridique peut se poser.

XIII. L’injure et le passage de la critique à l’attaque personnelle

La critique d’une personne, de ses actes ou de ses décisions peut relever de la liberté d’expression.

Mais cette liberté ne signifie pas que toute formulation est juridiquement protégée.

L’injure se distingue notamment de la diffamation par le fait qu’elle repose sur des expressions outrageantes ou méprisantes qui n’imputent pas nécessairement un fait précis.

Cette distinction est importante pour notre sujet.

Critiquer un comportement n’est pas nécessairement insulter une personne.

Dire qu’une décision est contestable, qu’une politique est inefficace ou qu’un comportement soulève des interrogations relève d’une démarche différente de celle consistant à humilier ou à dénigrer personnellement quelqu’un.

Le journaliste dispose donc d’une grande liberté de critique, mais cette liberté ne devrait pas devenir un permis d’abaisser la personne qu’il critique.

XIV. La vie privée : le domaine où la vengeance peut devenir particulièrement dangereuse

La question devient encore plus sensible lorsqu’un conflit personnel conduit à révéler des éléments relevant de la vie privée.

Le Code pénal marocain prévoit des infractions relatives notamment à la diffusion, sans consentement, de paroles ou d’informations émises dans un cadre privé ou confidentiel, ainsi qu’à la diffusion de photographies prises dans un lieu privé sans consentement.

Il prévoit également des sanctions concernant la diffusion ou la distribution de certains montages, ainsi que de fausses allégations ou de faits mensongers lorsqu’ils sont diffusés dans le but de porter atteinte à la vie privée ou de diffamer.

Cela rejoint directement notre problématique.

La vie privée ne devient pas une propriété du journaliste parce qu’il possède les moyens techniques de la rendre publique.

Une information peut être disponible, intéressante ou même vraie sans que sa publication soit automatiquement justifiée.

La question de l’intérêt général, du contexte, du caractère privé de l’information et de l’atteinte portée à la personne doit être examinée.

XV. Le journaliste n’est pas juge

C’est probablement l’un des points les plus importants de l’article.

Le journaliste peut enquêter.

Il peut révéler.

Il peut questionner.

Il peut confronter les versions.

Il peut dénoncer des faits lorsqu’ils sont établis.

Mais il ne devrait pas transformer son audience en tribunal.

La sanction juridique appartient aux institutions compétentes. La sanction médiatique, elle, peut être immédiate et parfois irréversible.

C’est pourquoi une accusation publiée avant que les faits soient établis peut avoir des conséquences considérables, même lorsqu’une procédure judiciaire ultérieure apporte une autre lecture de l’affaire.

La puissance médiatique ne doit pas remplacer la justice.

La presse peut contribuer à éclairer la justice et à révéler des faits d’intérêt public ; elle ne devrait pas prétendre se substituer à elle.

XVI. Le droit de réponse : rendre au citoyen la possibilité de se défendre

Une autre question essentielle est celle de la personne mise en cause.

Lorsqu’un journaliste publie une accusation ou une information susceptible de porter gravement atteinte à une personne, l’équilibre du traitement devient essentiel.

La personne concernée doit pouvoir faire connaître sa version lorsque le cadre juridique applicable le prévoit.

Cela répond à un principe simple :

celui qui possède le pouvoir de parler publiquement d’une personne doit accepter que cette personne puisse également être entendue.

Sinon, le rapport de force devient profondément déséquilibré :

Un journaliste dispose d’une tribune.

La personne mise en cause dispose parfois seulement de sa parole privée.

Et une parole privée ne possède pas nécessairement la même puissance qu’une publication médiatique largement diffusée.

XVII. Le véritable dérapage : lorsque le mobile personnel rencontre la puissance médiatique

C’est ici que notre réflexion revient à son point de départ.

Une rancune personnelle n’est pas en elle-même une infraction.

Mais elle devient particulièrement préoccupante lorsqu’elle rencontre trois éléments :

un conflit personnel + un pouvoir médiatique + une volonté de nuire.

À partir de là, le risque est que l’information cesse d’être une fin et devienne un moyen.

Le journaliste peut alors sélectionner certains faits plutôt que d’autres, multiplier les publications, utiliser des formulations particulièrement accusatrices, rechercher les éléments les plus dommageables ou donner une dimension publique à un conflit qui aurait dû rester personnel.

Le droit intervient alors non pas pour punir une pensée ou une émotion, mais pour sanctionner, lorsqu’ils sont constitués, les comportements juridiquement répréhensibles qui peuvent résulter de cet usage du pouvoir médiatique.

C’est une distinction fondamentale.

XVIII. La vraie question : qui surveille le pouvoir de celui qui informe ?

La démocratie a besoin de contre-pouvoirs.

La presse est l’un de ces contre-pouvoirs.

Mais la logique démocratique conduit naturellement à une question supplémentaire :

Qui contrôle les contre-pouvoirs lorsqu’ils dépassent leurs propres limites ?

La réponse ne peut évidemment pas être la suppression de la liberté de la presse.

Elle réside plutôt dans un ensemble de mécanismes : droit, justice, déontologie, droit de réponse, contradiction, vérification des faits et responsabilité professionnelle.

Le journaliste doit pouvoir enquêter librement.

Mais la personne mise en cause doit également pouvoir se défendre librement.

Le journaliste doit pouvoir critiquer.

Mais le citoyen doit pouvoir distinguer la critique du jugement.

Le journaliste doit pouvoir révéler.

Mais la vie privée doit conserver une protection juridique.

Et surtout, le pouvoir de la presse ne doit jamais devenir le pouvoir de régler ses comptes avec ceux qui déplaisent personnellement au journaliste.

La loi protège la liberté du journaliste ; elle ne protège pas nécessairement l’usage personnel qu’il pourrait en faire. La plume est libre lorsqu’elle cherche la vérité. Elle devient dangereuse lorsqu’elle devient l’instrument d’une rancune.

Conclusion — Un pouvoir immense exige une conscience encore plus grande

La presse libre est indispensable à toute société qui veut rester ouverte.

Elle révèle ce qui doit être connu.

Elle questionne ceux qui exercent le pouvoir.

Elle protège parfois les citoyens contre les abus.

Mais précisément parce qu’elle possède ce pouvoir, elle doit accepter d’en interroger les limites.

Le journaliste dispose d’une arme particulière : la capacité de donner une dimension publique à une information.

Cette capacité peut servir la vérité.

Elle peut également, lorsqu’elle est détournée, devenir un moyen de pression, d’humiliation ou de vengeance.

La question n’est donc pas de choisir entre liberté de la presse et responsabilité.

Une presse véritablement libre a besoin de responsabilité pour rester digne de la confiance qu’on lui accorde.

Le journaliste peut avoir des convictions, des émotions et même des conflits personnels.

Il reste néanmoins tenu par une exigence supérieure : ne pas confondre son intérêt personnel avec l’intérêt général.

Car lorsqu’un journaliste utilise sa plume pour solder une rancune, ce n’est plus seulement une personne qui peut être atteinte.

C’est la confiance du public dans le journalisme qui est fragilisée.

Et lorsqu’un citoyen ne sait plus si ce qu’il lit relève de l’information, de l’opinion ou du règlement de comptes, c’est le rôle même de la presse qui devient confus.

Le pouvoir de la presse est nécessaire.

Le pouvoir du journaliste est réel.

Mais la grandeur de ce métier ne se mesure pas à la capacité de nuire à celui que l’on n’aime pas.

Elle se mesure à la capacité de rester juste, même lorsqu’on a une raison personnelle de ne pas l’être.

Car finalement, la question essentielle n’est peut-être pas :

« Que peut faire un journaliste avec le pouvoir que lui donne sa plume ? »

Mais plutôt :

« Que choisit-il de ne pas faire, précisément parce qu’il sait qu’il en a le pouvoir ? »

Auteur: Challenge
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