La prédation dans le domaine économique est devenue une pratique omniprésente dans l’économie marocaine. Elle a été tellement banalisée, voire normalisée, à tel point qu’elle contribue individuellement et collectivement à l’émergence d’un sentiment d’impuissance à changer la réalité, et donc à un profond sentiment de défaitisme et/ou d’échec. La récolte des algues rouges sur le littoral d’El Jadida, bien qu’étant une activité de survie, illustre bien cette réalité, tout en étant un petit arbre cachant une grande forêt.
Nombreuses sont les familles survivant de cette activité saisonnière qu’est la récolte des algues rouges ou « rbiâa », plante maritime se développant dans les fonds marins, près des côtes, récoltée en été, et dont le nom scientifique est « Rhodophyta », riche en minéraux, vitamines, antioxydants et fibres spécifiques. Elle est surtout destinée à la fabrication de produits cosmétiques (hydratation, protection de la peau, antirides…), comme colorant, mais aussi à la digestion et au métabolisme, tout en possédant des propriétés anti-inflammatoires reconnues. Mais, bien avant d’arriver à ces produits très appréciés par la haute sphère sociale et dont la demande ne cesse pas de croitre, c’est d’abord une plante récoltée souvent par des femmes au fond de la mer, dans des zones rocheuses et dans des conditions sociales précaires.
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En général, ces femmes apprennent le métier dès leur enfance. Chaque année, la récolte des algues rouges mobilise une importante activité sur le littoral, loin des plages où les gens viennent plutôt se promener, se baigner et se bronzer en période estivale. Sur le littoral d’El Jadida, à peu près 850 embarcations y ont autorisées cette année pour l’exploitation de cette ressource. Le quota global fixé est de 16 333 tonnes. Les algues rouges récoltées sont collectées et débarquées surtout au port d’El Jadida, à Jorf Lasfar. D’autres points sont aménagés pour la collecte. Derrière ces chiffres, ce sont des femmes qui travaillent dans des conditions non sans risques.
En effet, les « récolteuses » doivent effectuer des plongées sous marines, sans bouteille d’oxygène. Descendre sous l’eau, arracher, ramasser, remonter pour respirer, replonger (…). Tout cela sans équipement. Une fois les algues amassées en grande quantité, celles-ci doivent être transportées sur de longues distances dans des sacs pouvant peser jusqu’à un quintal. Un faux pas ou faux geste et le corps de la femme bascule sur les rochers. Le risque d’accident est fréquent, avec une absence totale de structures destinées aux premiers soins. Aucune couverture médicale ni sociale. Le matin, en entrant dans la mer, les femmes se dirigent vers l’inconnu et en ressortent comme de « nouveaux nés ». L’incertitude est la règle.
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A quel prix ? Il s’agit bien sûr d’une activité de survie. D’après les informations recueillies sur place, le prix moyen de vente d’un kg d’algues rouges par les récolteuses est de 2,50 DH. Un prix plus que symbolique comparativement au travail fourni, aux risques endurés et par rapport aux prix de vente demandé par les intermédiaires au bout de la chaine, qui peut dépasser 50 DH le kg, soit plus de 20 fois ! Ce qui est révélateur de la réalité d’une surexploitation des femmes récolteuses d’algues rouges qui risquent leur santé et leur vie.
Les prédateurs-intermédiaires sont là et contrôlent l’ensemble du circuit et les prix. Et pour renforcer encore plus la dépendance des femmes récolteuses, le paiement n’est pas immédiat. Elles doivent attendre plusieurs semaines. Pourtant ces femmes ont essayé de s’auto-organiser. Mais leurs tentatives ont été mises en échec. Quel est l’impact du Plan Maroc Vert ou de son prolongement « Green Generation » sur cette catégorie sociale ? N’est-ce pas là qu’il y a lieu d’apprécier concrètement les effets réels des politiques publiques ?
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En fait, la récolte des algues rouges, comme celle des fruits rouges, dans le domaine agricole, ou dans tout autre domaine, n’est qu’un aspect révélateur d’une réalité économique régie par la prédation. C’est un « arbre cachant toute une forêt où rodent loups et autres prédateurs protégés ». Mêmes règles, même logique, mêmes rapports d’exploitation, sont observés dans la plupart des secteurs économiques, qu’il s’agisse de l’importation et distribution des produits pétroliers, du bétail, des céréales, des transports, des assurances, des banques, des marchés publics (…). Petite ou grande prédation, la différence est de taille. Elle ne l’est pas de nature. Il s’agit donc d’une véritable « métastase parasitaire et rentière ». Et cette forêt là, où règne la loi du plus fort, est menacée par un terrible incendie ravageur.
Auteur: M. Amine
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