C’est généralement pour réorienter leur carrière ou briguer une promotion que les professionnels s’inscrivent dans des formations supérieures. Plus de 60% de ceux qui optent pour un master cherchent à faire évoluer leur carrière, selon une étude réalisée il y a quelques années par le cabinet Invest RH (l’une des rares). C’est également la première motivation de ceux qui investissent dans un MBA. Crise ou pas, il est toujours important de se former, mais est-ce le bon moment de se lancer dans une reconversion professionnelle?
La crise pandémique et les bouleversements qu’elle a engendrés ont poussé de nombreux cadres à se poser des questions sur leur activité, sur leur engagement dans leur entreprise, sur leur avenir… Certains caressent le rêve de changer de cap pour investir un nouveau secteur, un nouveau métier, voire se diriger vers l’entrepreneuriat. D’autres sont tout bonnement obligés d’y procéder, car contraints de rebondir après un licenciement, ou parce que leur poste ou la survie de leur entreprise sont menacés. Or la conjoncture n’est pas vraiment propice à un changement.
«S’il s’agit d’un souhait de la personne, rentrant dans le cadre de son projet de carrière, il est préférable de temporiser. Si votre situation est stable et que votre entreprise se porte bien, il serait mieux de garder votre job, jusqu’à ce que la conjoncture soit plus porteuse, au moins quelques mois, le temps d’avoir plus de visibilité», conseille Khadija Boughaba, DG de Invest RH. Dans les conditions actuelles, l’aventure serait trop risquée.
«A moins d’y être contraint et forcé, il vaut mieux ne pas s’aventurer. En temps normal déjà, cela est très difficile, car les recruteurs sont spéciaux. Ils ne veulent prendre aucun risque dans leurs recrutements», surenchérit Alexandra Montant, DGA de ReKrute.com. «Ils cherchent des profils qui viennent du même secteur, qui justifient de la même expérience que la personne qui était là avant… Ils veulent quelque part des clones! Ce qui est évidemment une grosse erreur…», explique-t-elle.
Brûler son bateau pour s’assurer de n’avoir d’autre choix que de conquérir l’île de ses rêves pourrait s’avérer fructueux. Cela dit, tout dépend du timing. «Si vous quittez votre travail pour vous retrouver sur le carreau, à quoi bon?! Même en temps normal, je n’ai jamais encouragé personne à abandonner son poste avant d’obtenir des propositions ailleurs, ou au moins, de la visibilité sur un réel projet professionnel, et ce quel que soit le contexte», insiste Essaid Bellal, fondateur du cabinet Diorh.
En effet, aborder un nouveau virage professionnel, ça se prépare, même quand il s’agit d’un départ forcé par la crise. «Quand on est contraint au départ, c’est aussi l’occasion de prendre des risques et de repousser ses limites. Cela peut être le déclenchement d’une belle carrière», pense Khadija Boughaba.
D’abord se poser les bonnes questions
L’erreur la plus commune est de partir sur un coup de tête, en cédant à un sentiment de malaise ou de sur-excitation. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on veut quitter là où on est. «Ce ne serait pas la bonne solution. Il faut d’abord se poser les bonnes questions: Est-ce que je me sens mal par rapport à mon poste, ou bien par rapport à l’environnement de l’entreprise dans laquelle j’évolue? Il est important de prendre du recul, de définir là où on veut aller, pourquoi et dans quelle perspective», souligne Bellal.
«Il faudrait également savoir si on possède la compétence nécessaire pour appréhender un nouveau poste, sinon, voir comment l’acquérir rapidement. Ensuite, il faudrait vérifier si l’opportunité existe au sein de l’entreprise d’abord avant de voir le marché, c’est plus simple», poursuit-il.
Agir de manière impulsive et foncer vers l’inconnu sans préparation préalable peut être lourd de conséquences. Les cabinets de recrutement voient souvent défiler des cas de cadres qui paient les frais de leur précipitation, de leur mauvaise analyse de leur situation professionnelle, ou de leur manque de préparation. «Après 10 ou 15 ans au sein de la même entreprise, certains se disent soudainement qu’ils ont envie de nouveauté, de prendre des risques. Mais un an après avoir changé d’employeur, soit ils décrochent, soit ils sont remerciés. Ils rentrent ensuite dans une spirale d’instabilité», témoigne Khadija Boughaba.
Ayant réussi à tenir une quinzaine d’années dans une structure, ils sur-estiment leurs capacités et pensent pouvoir réussir facilement ailleurs. Or, les paramètres et les codes des organisations ne sont pas identiques. «D’autres compétences peuvent être nécessaires, comme l’adaptation, la réactivité, la capacité à s’affirmer, le leadership…», fait remarquer Boughaba.
L’experte insiste sur la nécessité de se faire accompagner par un expert, et de manière «structurée», afin d’identifier tous les éléments permettant de construire un bon projet professionnel. «Trois éléments doivent absolument être précisés pour garantir le succès du projet: Ce qu’on sait faire, ce qu’on peut faire et ce qu’on a envie de faire. Ce n’est qu’ainsi que vous pouvez maintenir votre motivation et envie de continuer», estime la DG d’Invest RH. Au minimum, il convient de prendre conseil auprès des seniors.
Autre erreur, croire que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Avant de sauter le pas, il est essentiel de récolter un maximum d’informations, que ce soit sur soi-même, sur les opportunités du marché, les entreprises qu’on est susceptible d’intéresser, les possibilités offertes en termes de formation… Les bilans de compétences et les tests de personnalité peuvent, dans ce sens, s’avérer précieux.
Se débrouiller pour acquérir de l’expérience
«Le conseil que je donne souvent est de changer de fonction ou de secteur, mais pas les deux en même temps, c’est trop risqué», relève Alexandra Montant. «Beaucoup d’entreprises, surtout les grands groupes, privilégient la mobilité interne. La tendance est également très visible dans les centres d’appel. L’idéal est de saisir l’opportunité de se réorienter dans la même entreprise», ajoute-t-elle. Pour décrocher un poste ailleurs, il est souvent nécessaire de justifier d’une expérience dans le domaine ciblé. Il est donc important de se former et de monter en compétence avant de se lancer.
«Il faut se débrouiller pour acquérir cette expérience, quitte à passer des stages ou occuper des postes non rémunérés. Reprendre sa formation rassure aussi les recruteurs», insiste la DGA de ReKrute.com. D’où l’intérêt de souscrire à un master ou à un MBA. Tout le monde ne peut pas se payer de tels parcours, néanmoins, «il faut considérer la formation comme un investissement», pense Essaid Bellal.
Alexandra Montant retient une autre piste, celle de l’autoentrepreneuriat, pour proposer ses services en freelance. «Sauf qu’il faut avoir la carrure d’entrepreneur, et malheureusement, tout le monde ne l’a pas», note-t-elle.
Quoi qu’il en soit, il est impératif de bien se préparer. Chercher un travail est en soi un travail, comme dirait Essaid Bellal. «Et même si vous en voulez à votre entreprise et que vous êtes un peu aigri, veillez à partir en étant en bon terme avec votre ancien employeur», conseille le fondateur de Diorh. Laisser une bonne image peut s’avérer décisif. Si un recruteur potentiel se renseigne sur vous, des éloges vaudraient mieux que des critiques. Et puis, si ça ne marche pas ailleurs, vous aurez toujours une chance de revenir à votre ancienne entreprise.
A partir de 45 ans, ça se corse
Plus on prend de l’âge, plus il est difficile de trouver un emploi. «C’est de pire en pire. La situation est aujourd’hui semblable à celle de l’Europe. Comme en France, à partir de 45 ans cela devient dur de changer d’employeur, car pour l’entreprise vous êtes trop vieux et trop cher, c’est terrible!» relève Alexandra Montant. «Pour cette tranche d’âge, l’idéal est donc de se réorienter au sein de son entreprise, ou bien de se transformer en auto-entrepreneur, après s’être formé», estime-t-elle. La tendance est relevée par d’autres experts du marché. «A partir de 45 ans, c’est souvent difficile de trouver la même situation ailleurs, avec les mêmes conditions, surtout dans ce contexte qui n’offre pas beaucoup d’opportunités de rebondir dans le salariat. Il faut donc envisager un virage à 360°», souligne Khadija Boughaba. «C’est pour cela qu’il est important de se faire accompagner par un expert», insiste-t-elle.
Ahlam NAZIH
Auteur: hlafriqi
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