Les faits. Revolut, la néobanque britannique entièrement digitale, prépare son arrivée sur le marché marocain. Son dossier d’agrément est actuellement en discussion auprès de Bank Al-Maghrib. Dans cette phase stratégique, le projet est piloté depuis Casablanca par son CEO, Yacine Faqir, ancien cadre de Mastercard. Derrière cette implantation, se dessinent des enjeux majeurs : régulation, concurrence bancaire et transformation accélérée des usages financiers. Analyse.
Avec plus de 40 millions d’utilisateurs dans le monde, un modèle 100% digital et une valorisation dépassant les 30 milliards de dollars, Révolut apparaît aujourd’hui comme l’un des leaders des néobanques. Après une percée sur le marché sud-africain, le géant met le cap sur le marché marocain. Selon une de nos sources dans le secteur de la fintech, ce nouvel acteur pourrait être un avantage compétitif en termes de cout d’entretien bancaire. Toujours selon cette source, les Marocains résidant à l’étranger (MRE) pourraient également être les grands gagnants.
« Le Maroc est un marché que nous évaluons et que nous considérons comme attractif, avec le potentiel d’offrir une proposition de services unique à nos clients », précise Revolut dans communiqué.
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En 2024, les montants envoyés au pays ont atteint plus de 117 milliards de dirhams (environ 11,4 milliards d’euros), amputés de frais et limités par des minimums forfaitaires. « Revolut serait une menace sérieuse pour les EDP existants, surtout sur les segments à valeur (transferts internationaux, paiements en ligne). Elle capterait une clientèle plus aisée et connectée », nous confiait précédemment Adnane Messaoud, expert en fintech.
Quel enjeu ?
Contacté par Challenge, l’expert en Fintech Adnane Messaoud, nous confirme que la future installation se précise. En témoigne l’annonce faite par Revolut, via ses canaux officiels, concernant le recrutement de son DG au Maroc. M. Messaoud estime que la néobanque « pourrait bousculer les banques avec ses services 100% digitaux, sans frais de tenue de compte, change à taux réel, et expérience mobile fluide».
De son côté, Andrea Bises, expert règlementaire pour la Fondation Gates dans les pays du Golfe et en Afrique, met le curseur sur l’attractivité du Royaume. « Le Maroc fait partie des 5 lions d’Afrique (avec Nigéria, Kenya, Afrique du Sud, Égypte), avec une économie relativement stable et une forte ouverture à l’Europe », commente Bises. Cependant, l’expert émet certaines réserves : « le cadre réglementaire demeure trop restreint pour un acteur comme Revolut, qui offre des services de trading, crypto, cartes premium, assurance voyage, etc ». Il ajoute: « Aucun nouvel agrément bancaire étranger n’a été délivré depuis plus de 10 ans. Des entreprises internationales majeures comme M-PESA (Vodafone) et Flutterwave ont tenté d’entrer sur le marché marocain, sans succès malgré plusieurs années d’efforts, ce qui illustre bien la complexité et les exigences élevées du régulateur. »
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Couvrant près de 40 marchés, la banque ambitionne d’atteindre les 100 millions de clients dans 100 pays. Pour se donner les moyens de ses ambitions, la fintech entend mobiliser, au cours des cinq prochaines années, une enveloppe de 11,5 milliards d’euros à ses projets d’expansion en Amérique latine, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique. En attendant, avec sa stratégie commerciale de freemium – qui consiste à proposer un service de base gratuitement pour convaincre ensuite l’utilisateur d’avoir recours à des services complémentaires payants –, Revolut promet de se baser sur son arme secrète : réduire les frais bancaires. Abordant la question de la concurrence, Adnane estime que « la licence est la barrière à l’entrée dont disposent les banques. S’ils arrivent au Marché ils vont faire mal car même s’ils seront petits au Maroc ils sont très appréciés par la diaspora, première source de devise au Maroc et les jeunes marocains connectés »
L’autre atout de la fintech, c’est un profil très expérimenté. Yacine Faqir, un ancien de Mastercard et cheville ouvrière dans le temps de l’américain Quantik au Maroc, qui pilote l’implantation de la néobanque à la fois pour sa connaissance des technologies financières et des exigences réglementaires, Pour la petite histoire, il a travaillé à la Banque mondiale, où il a était sur des projets liés à la gestion des données et aux bureaux de crédit au Moyen-Orient, avant de rejoindre Mastercard où il a approfondi son expertise dans les systèmes de paiement et l’exploitation des données transactionnelles, un savoir-faire qu’il entend désormais mettre au service du développement de Revolut au Maroc.
Le défis réglementaire….
« Depuis quelques mois, la fintech a commencé des discussions avec BAM. Et pour commencer des discussions il faut déposer la demande d’agreement », alerte Andrea, avant de relever : « Il est peu probable que Revolut demande une licence bancaire à court terme, compte tenu des barrières réglementaires élevées. Un modèle en partenariat avec une banque locale est plus réaliste. Rappelons que toute entrée au Maroc nécessiterait au minimum 12 à 24 mois, entre préparation, validation réglementaire et déploiement ».
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En attendant la confirmation de Bank Al Maghrib, le CEO de la fintech parle, dans les colonnes de Jeune Afrique, de « momentum ». On peut comprendre qu’on est encore dans l’attente du fameux sésame. Contacté plusieurs fois par Challenge, ce dernier n’a pas donné suite à nos questions sur la confirmation du régulateur. L’un des défis pour le groupe apparaît surtout d’un point de vue réglementaire. La loi 09-08 encadre, elle, la protection des données personnelles mais, datant de 2009. « Elle présente des lacunes notamment sur les obligations de notification des violations de données et l’absence de mesures extraterritoriales », avance le doctorant Yasser Elkouri dans une série d’articles publiés sur la plateforme Village de la Justice. Il prévient que « les systèmes d’IA, par leur nature même, entrent souvent en conflit avec les principes énoncés par la loi 09-08, créant des tensions entre innovation technologique et protection des droits individuels ».
« Aujourd’hui il y a un véritable dilemme au niveau de la question du « bénéfice/risque »certes il y a des avantages pour le client, sans oublier l’enjeu de la digitalisation des services financiers, mais il y a un enjeu d’employabilité avec le risque de fermeture d’agence. En Europe l’entrée de Revolut a fait face à beaucoup de résistance y compris son impact… », nous confie Ouassim Driouchi, associé en Innovation chez BearingPoint.
Pour rappel, il faut cependant noter que cette entrée intervient où le secteur bancaire marocain est caractérisé par une forte concentration. Selon le rapport annuel 2024 de la BAM, cinq grandes banques contrôlent 76 % des actifs, des crédits et des dépôts. Le pays compte 24 banques (dont 5 participatives), 29 sociétés de financement et 18 établissements de paiement. Et aussi à la lumière du Maroc de digitaliser ces services financiers et favoriser davantage l’inclusion financière l’arrivée d’un acteur comme Revolut malgré les défis est perçue comme un levier potentiel de modernisation et de dynamisation de l’écosystème.
Auteur: Ismail Saraoui
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