Par Ridha Bergaoui – Le Tunisien est aujourd’hui fortement dépendant de l’eau embouteillée. Pourquoi en sommes-nous arrivés là, alors que l’eau du robinet est, en principe, disponible, potable et contrôlée?
La composition, la qualité et les particularités de l’eau mise en bouteille en Tunisie sont très variables. Celle-ci est classée en trois catégories essentielles:
• Eau minérale naturelle: provenant d’une source souterraine protégée, naturellement riche en minéraux, de composition minérale stable, pureté microbiologique et propriétés bénéfiques pour la santé.
• Eau de source: d’origine souterraine, naturellement potable, protégée contre la pollution et non traitée chimiquement, composition minérale variable, eau de consommation courante.
• Eau de table: eau potable issue de diverses ressources, traitée pour respecter les normes.
L’eau embouteillée n’est pas nécessairement synonyme de qualité supérieure. Seule l’eau minérale naturelle bénéficie d’un statut particulier, tandis que l’eau de source et l’eau de table répondent avant tout aux critères de potabilité.
Longtemps réservée à l’hôtellerie, à la restauration et à certains usages spécifiques, l’eau embouteillée s’est imposée progressivement dans la consommation courante tunisienne. L’essor véritable débute dans les années 1980. Le nombre d’unités d’embouteillage est passé de 5 en 1985 à plus de 30 aujourd’hui. La consommation annuelle a explosé, passant de 290 millions de litres à près de 3 milliards en 2024, soit environ 241 litres par habitant.
Le secteur des eaux en bouteille constitue désormais une activité industrielle majeure. On compte de nos jours 31 unités réparties dans 13 gouvernorats, capables de produire jusqu’à 500 000 bouteilles d’eau par heure. La filière génère environ 5 000 emplois directs et 15 000 indirects.
Cette croissance soulève des enjeux importants comme la pression sur certaines nappes, la dépendance au plastique importé, la gestion des déchets et la vulnérabilité aux coupures d’électricité, comme l’a montré la crise de cet été.
La régulation du secteur implique plusieurs institutions. Le ministère de l’Agriculture supervise l’exploitation des ressources, le ministère de la Santé contrôle la qualité sanitaire, l’Onth (Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie, ministère de la Santé) encadre les unités et le ministère du Commerce intervient sur les prix et l’approvisionnement.
Cette multiplicité d’acteurs souligne que l’eau embouteillée n’est pas un produit ordinaire. C’est une ressource naturelle transformée en bien marchand suivi, contrôlé, soumis à des enjeux économiques et environnementaux.
Une dépendance excessive à l’eau embouteillée
En quelques décennies, le Tunisien est devenu l’un des plus grands consommateurs mondiaux d’eau embouteillée. La consommation annuelle moyenne, qui n’était que de 12 litres par habitant en 1995, a atteint 87 litres en 2010, puis 225 litres en 2020. Aujourd’hui, elle dépasse 240 litres par habitant, soit quatre ou cinq fois la moyenne mondiale estimée à 50-60 litres.
L’eau en bouteille est ainsi devenue, pour une large partie de la population, un produit de première nécessité, presque au même titre que le pain. Cette dépendance s’est révélée dans toute son ampleur lors de la pénurie de cet été où on a observé des files d’attente interminables, des altercations dans les commerces, des reventes à prix multipliés et même des camions délestés de leurs cargaisons sur les routes. Dans un contexte de chaleur extrême et de coupures d’eau et d’électricité, la recherche de quelques bouteilles est devenue, pour de nombreux ménages, une véritable épreuve quotidienne.
Publicité et marketing: puissants leviers de la consommation d’eau embouteillée
La popularité de l’eau embouteillée ne s’explique pas par ses qualités intrinsèques, mais surtout par le marketing intensif des grandes marques. Celles-ci ont construit un imaginaire puissant autour de la bouteille, en mobilisant des images de pureté et de nature, des slogans sur la santé et des campagnes massives associent l’eau en bouteille à la vitalité, à la beauté et à la santé.
Les publicités insistent sur la richesse en minéraux, recommandent de boire 1,5 litre par jour et présentent l’eau en bouteille comme un produit noble, indispensable aux repas familiaux. Le design des bouteilles (transparence, couleurs bleue ou verte, formes élégantes) et un bel étiquetage renforcent cette image de fraîcheur, de sécurité et de qualité.
Ainsi, le succès de l’eau embouteillée s’est construit par la publicité et le marketing, qui ont su transformer un produit banal en symbole de pureté, de santé et de prestige. À l’inverse, l’eau du robinet, qui ne bénéficie d’aucune publicité ou communication marketing, est devenue ordinaire, malgré les contrôles sanitaires fréquents auxquels elle est soumise par les services publics.
La disponibilité et la visibilité des bouteilles dans les grandes surfaces et les commerces de proximité ont également contribué à façonner un réflexe culturel avec la bouteille qui rassure, alors que l’eau du robinet inquiète.
Le poids des habitudes culturelles et familiales a consolidé également ce basculement vers l’eau en bouteille, surtout chez les jeunes. Une génération entière a grandi avec l’idée que l’eau embouteillée est synonyme de santé et de sécurité, contrairement à l’eau du robinet. Par ailleurs, la bouteille en plastique est très pratique à manipuler et à transporter. Grâce à cette portabilité, elle fut rapidement adoptée par les sportifs, les étudiants, écoliers et lycéens et lors des divers déplacements. Elle fut également, dès le début, adoptée par les hôtels, restaurants et cafés qui ont trouvé, surtout dans le format 0,5 litre, un produit pratique et commode.
L’eau en bouteille est ainsi devenue un réflexe social et commercial, renforcé par la publicité, sa disponibilité et sa visibilité partout.
La face cachée de l’eau en bouteille
L’eau embouteillée existe sous différents formats, mais la bouteille de 1,5 litre reste le standard du marché tunisien. Elle offre un compromis entre prix, facilité de transport et consommation familiale. Les petits formats sont privilégiés dans les cafés, lors des déplacements ou par les jeunes, tandis que les grands contenants sont davantage utilisés à la maison.
Pour une famille de 5 personnes, consommant exclusivement de l’eau en bouteille, la dépense mensuelle peut devenir importante (50 à 60 DT), alors que l’eau du robinet représente un coût beaucoup moindre.
Dans le prix que ces familles payent, le plus cher n’est pas l’eau qu’on boit mais la bouteille qu’on jette. Pour une bouteille de 1,5 litre, vendue autour de 0,8 dinar, le coût de l’eau elle-même représente une faible part du prix final. L’essentiel correspond à l’emballage, au conditionnement, au transport, au stockage, à la distribution et aux autres charges de l’entreprise.
Cette industrie doit par ailleurs faire face à une forte saisonnalité. La consommation, relativement faible en hiver, augmente fortement pendant les périodes chaudes et les canicules, alors que la capacité de production est généralement constante. La constitution de stocks régulateurs chez les producteurs et les distributeurs est donc indispensable, mais elle nécessite des espaces importants et engendre des coûts supplémentaires.
Le secteur constitue certes une activité économique importante, créatrice d’emplois directs et indirects et contribue au développement de certaines régions souvent défavorisées. Il dépend cependant de nombreux équipements et intrants importés, notamment pour la fabrication des emballages, ce qui pèse sur la facture en devises.
L’autre face de l’eau embouteillée est environnementale. Avec près de 3 milliards de litres consommés annuellement, la Tunisie utilise des quantités considérables de plastique pour conditionner cette eau. Une fois vide, la bouteille est jetée dans les poubelles et devient un déchet dont une partie seulement est récupérée par les collecteurs informels. La quantité la plus importante finit dans les rues, les campagnes, les oueds et les plages.
À cette pollution s’ajoute l’empreinte carbone de toute la chaîne de production du plastique à partir de matières fossiles, à savoir la fabrication des bouteilles, le transport, le stockage, la réfrigération éventuelle, la collecte et le traitement des bouteilles usagées. Plus les bouteilles parcourent de longues distances, plus cette empreinte augmente. La contamination de l’eau par les microplastiques provenant de la bouteille et leur possible migration vers les aliments et les boissons constituent également un sujet de préoccupation pour la santé du consommateur et l’environnement.
Le paradoxe de l’eau embouteillée, c’est que l’élément le plus cher, que représente la bouteille plastique et dans lequel l’entreprise s’investit le plus (dans son design et l’étiquetage), se retrouve rapidement dans les poubelles et finit par polluer l’environnement durant des décennies, voire des siècles.
Ridha Bergaoui
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