samir Allal: Face au capitalisme pyromane, politiser la transition pour imposer la bifurcation écologiquesamir Allal: Face au capitalisme pyromane, politiser la transition pour imposer la bifurcation écologique

Le changement climatique est la menace sécuritaire la plus existentielle pour la planète. Ce qui est en cause, n’est pas seulement notre disparition par épuisement des ressources naturelle, mais notre extermination, dans des délais plus rapprochés, par la folie guerrière des grandes puissances.
Nous vivons dans un climat qui n’est plus celui du passé et nous ne savons pas le contrôler. L’insécurité géopolitique, la brutalisation diplomatique, et les attaques contre le libre-échange sont entrain de rebattre les cartes d’un ordre anciennement fondé sur le libre-échange.

Une crise d’intelligibilité du monde, marquant l’incapacité des grilles de lecture habituelles à donner du sens à la réalité, empêche l’identification des causes des dégâts du productivisme. L’heure est à la sécurisation des chaînes de production et à la réduction des dépendances stratégiques.

Le drame, c’est que la transition écologique et énergétique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète. Une situation qui, dénote «un raidissement et une résistance», des majors fossiles et «des pays consommateurs», et présage des «convulsions» futurs lors des prochaines COP.

La transition écologique a-t-elle disparu des discours ? Non, mais elle y revient métamorphosée, sous des formes toujours plus éloignées du réel. La voici promue en guerre industrielle, en néomalthusianisme, en survivalisme. La voici encore en promesse technologique : la fusion demain, la capture du carbone après-demain, et, à défaut, une planète de rechange quelque part entre Mars et le métavers.

Quel monde doit-on viser? Selon quelles valeurs la transition doit-elle être jugée? comment articuler les valeurs de liberté, sobriété, justice climatique, puissance publique, sécurité, autonomie et protection du vivant?

Notre société serait-elle devenue insensible? Irrationnelle? Ou n’est-elle pas séduite par d’autres sirènes? Ces sirènes ont un nom : une pensée néoréactionnaire venue des États-Unis, qui érige la puissance, la hiérarchie et le refus de toute limite en vertus cardinales.

Ce nouveau désordre mondial ne doit pas masquer une réalité plus ancienne : beaucoup de pays abordaient déjà ce basculement en position de faiblesse. Certaines fragilités étaient présentes bien avant que la nouvelle donne géopolitique ne les rende plus criantes.

Les pays qui accusent des retards stratégiques dans leur transition, courent le risque d’un déclassement économique, technologique et d’une dépendance accrue aux fossiles. Les trajectoires pour s’engager vers un monde décarboné, puis y prospérer, existent et elles sont nombreuses.

Les pays en développement (faiblement émetteurs) ne sont pas condamnés au déclin, mais ils sont condamnés à faire des choix forts. Ce qui manque souvent à la place de l’empilement de mesurettes: une vision, un chemin pour la transition, L’impréparation n’est pas une fatalité.

Le monde se réarme fortement et se décarbone insuffisamment: nous ne sommes plus dans l’optique d’une transition ordonnée et graduelle

L’analyse de la situation actuelle, montre que le désastre climatique, est irréversible et que l’intelligence artificielle non régulée (qui fonce sur nous), va probablement nous dévorer. Le capitalisme numérique est un système fermé, géré par un petit cénacle d’ultra-riches, contrôlant le monde grâce à des monopoles nationaux et internationaux.

Ces monopoles créent et maintiennent des rentes de situation, tuent l’innovation et vassalisent le reste de l’économie. La fin relative du multilatéralisme politique, prépare et accompagne une déglobalisation progressive, où le libre-échange cesse d’être la norme pour devenir un outil parmi d’autres au service des stratégies nationales.

Pour Jean Tirole, la puissance ne se joue plus seulement dans les traités, les discours ou les alliances (…) La compétitivité ne repose plus seulement sur la recherche du moindre coût, mais sur la maîtrise des dépendances critiques (…) Elle se joue dans la capacité à planifier, produire, innover, financer, former et décider.

Comprendre cette évolution suppose de replacer la planification au cœur de l’analyse des stratégies dont disposent les pays. Dans un tel contexte, la transition écologique, en tant que transformation profonde de l’économie et de la société, nécessite une organisation collective que seul l’État peut orchestrer.

Les enjeux sont colossaux: supprimer les énergies fossiles, transformer l’agriculture, redéfinir l’urbanisation et la ville de demain. Or, ces changements structurels ne se sont pas traduits dans les politiques publiques ou dans les décisions budgétaires, et la baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES) demeure insuffisante pour assurer la sécurité, respecter les engagements et rester dans les limites de concentration qui rendent la Terre habitable.

Contrairement à ce que racontent les partisans de l’inaction climato-populistes, il n’est pas trop tard pour décarboner l’économie et stopper le réchauffement. La lenteur des pays à opérer la transition écologique et énergétique, liée à la dépendance profonde aux énergies fossiles et à la croissance, questionne profondément la sortie de la crise.

La transition ne peut plus être reportée. Elle doit au contraire avancer suffisamment vite pour lutter contre les inégalités, écologiser la société, et préserver la liberté d’agir des générations actuelles et futures. Même si, elle est difficile à réaliser, coûteuse et ne favorise pas la croissance à court terme.

Dans des pays où la sécurité est un thème central des politiques publiques, le réchauffement climatique crée, plus qu’aucune autre menace, de l’insécurité sanitaire, alimentaire, économique et sociale. Si l’on «flippe» autant, c’est que pour la première fois de notre histoire, les événements climatiques extrêmes, et leurs corollaires – incendies, maladies vectorielles, effondrement des rendements – nous font toucher du doigt l’impensable.

Sans verser dans les discours apocalyptiques ni dans l’illusion d’un volontarisme politique subitement salvateur, les pays en développement, peuvent œuvrer efficacement à la décarbonation nécessaire de leur économie et conduire le mieux possible l’action publique.

Aucun pays ne peut lutter seul contre le réchauffement climatique. Les «fuites de carbone» associées à un déplacement des activités polluantes vers les pays moins vertueux peuvent annuler une partie des efforts entrepris.

La mondialisation ne s’efface pas…Elle change de forme! L’heure est à la coopération, à la sécurisation des chaînes de production et à la réduction des dépendances stratégiques. La fin de l’ère fossile n’ouvre pas mécaniquement la voie à la prospérité et la paix, loin de là. Elle risque de transformer la carte des puissances, où le vert de la transition se mêle au rouge des conflits.

Le risque principal qui se profile avec les événements climatiques extrêmes est que la population se sente abandonnée par l’État face aux catastrophes, ce qui ruinerait le crédit qu’on lui accorde et alimenterait le vote extrême.

Un nouveau mode d’action publique doit être inventé pour relancer la transition et lutter contre les inégalités. Il fixera des objectifs prioritaires sans dicter les moyens permettant d’y parvenir. Il favorisera ainsi l’innovation et l’expérimentation. Il fera confiance aux administrations, aux entreprises, aux associations, aux citoyens qui s’engagent dans l’action en vue d’atteindre des objectifs communs.

Au bout du compte, ce n’est que par la coopération, la confiance et l’esprit civique que nous pourrons agir efficacement. On ne mesurera plus le succès d’un programme public de décarbonation à l’argent dépensé, mais au chemin parcouru entre la situation initiale (qu’il faudra avoir évaluée) et le résultat obtenu.

Le manque d’information des citoyens, explication favorite des économistes et des experts, ne suffit pas. Il faut regarder à la fois l’offre et la demande sur le marché des idées. Comprendre le fonctionnement des institutions: ce qu’elles ont de protecteur, mais aussi ce qui, en elles, peut devenir facteur de paralysie. Et, entrer dans le détail des croyances des citoyens de leurs attentes, de leurs inquiétudes et des récits à travers lesquels, ils interprètent le monde.

Si on ne s’intéresse pas aux ressorts politiques, institutionnels et psychologiques, de l’inaction, même les meilleures recommandations seront condamnées à rester enfouis au fond d’un tiroir.

Victime collatérale des affrontements entre empires, le fantasme d’une transition écologique douce et une mondialisation heureuse, où les marchés transcendent les États, n’a plus cours. Nous ne sommes plus dans l’optique d’une transition ordonnée et graduelle.

Parmi les nœuds d’affrontement se posent deux questions principalement: (1) Comment concilier, (à l’heure des guerres commerciales), développement et décarbonation d’une part et protectionnisme climatique de l’autre? (2) Quelle justice climatique, qui doit décarboner, avec quels objectifs, à quel rythme et qui doit en supporter les coûts?

L’économie est désormais mobilisée comme un instrument de puissance dans un contexte où domine la loi du plus fort

La captation d’une grande partie des capitaux disponibles par quelques multinationales américaines (et chinoise) pour développer l’intelligence artificielle (et surtout leurs profits), prive les secteurs utiles à l’humanité de ressources financières pour réussir leur transition écologique.

Des secousses impériales violentes, des guerres commerciales, sont en train de ralentir la décarbonation et de mettre à nu les contours d’un nouveau monde, celui d’une transformation désordonnée et inégale, opérée par des forces contradictoires, dans un monde conflictuel.

Alors que le monde, est très exposé aux changements climatiques, Donald Trump a poussé les tensions à leur paroxysme. Il a envahi l’Iran dans un élan néo-impérial. Ce faisant, il a notamment provoqué une crise énergétique mondiale en bloquant le détroit D’Ormuz et mis à mal les efforts mondiaux pour diminuer la consommation de charbon et réduire les subventions aux énergies fossiles.

Le Golfe, qui exportait plus de 20 millions de barils par jour (Mb/j) avant la guerre, en écoule moins de 15, par les rares navires autorisés et par les oléoducs qui contournent le détroit: «la plus grande menace pour la sécurité énergétique de l’histoire». Fethi Bérol (AIE, 2026)

Dans ce contexte d’affrontement géopolitique et géoéconomique, nous ne savons pas toujours ce qu’il faut faire, mais nous avons une conscience assez claire de ce qu’il ne faut pas faire. Les enjeux de sécurité et de résilience des chaînes de valeur mondialisée sont désormais, au cœur des préoccupations des États.

La mobilisation financière de la puissance publique est absolument nécessaire pour amorcer de nouvelles technologies ou accompagner et soutenir des processus de décarbonation industriels coûteux. Les technologies bas carbone étaient prises en compte comme de simples commodités parfaitement interchangeables. Aujourd’hui elles sont considérées comme étant d’importance stratégique.

Les technologies qui organisent désormais la puissance économique, et assure un changement d’échelle pour la décarbonation (cloud, intelligence artificielle, plateformes numériques, logiciels, cybersécurité, données), dépendent largement d’acteurs américains ou asiatiques. C’est précisément là que les pays en développent apparaissent fragiles: 1$ d’argent public peut déclencher entre 3$ et 5$ d’investissements privés bas carbone, selon les pays et les technologies.

Autrement dit, les chaînes de valeur, l’énergie, les infrastructures numériques, les données, les technologies critiques, la finance, ne sont plus seulement des objets économiques. Ils sont désormais, des instruments de souveraineté, de dépendance ou de chantage.

Dans ce nouveau contexte géoéconomique et géopolitique, la principale vulnérabilité des pays en développement face à la domination écrasante des Etats-Unis et de la Chine, se situe dans le domaine des technologies de pointe. Cela ne signifie pas que les autres enjeux soient secondaires.

Sans maîtrise suffisante des technologies critiques, les pays en développent auront du mal à s’adapter au changement climatique, décarboner leur économie, financer leur modèle social, protéger leurs citoyens et résister aux pressions des superpuissances. L’innovation de rupture implique une prise de risque importante avec un taux d’échec considérable. L’objectif de (ré)industrialisation peut atteindre rapidement ses limites lorsqu’il est poursuivi de manière indistincte.

Dans un monde en guerre, les pays en développement doivent faire des choix qui correspondent à leur priorité: engager une bataille industrielle dans tous les domaines (numérique, des panneaux solaires ou des batteries pour véhicules électriques, etc.) ou importer ces technologies pour accélérer leur transition énergétique sans pour autant accentuer leur vulnérabilité.

Cette idée heurte souvent les sensibilités nationales, mais l’objectif premier devrait rester la lutte contre le réchauffement climatique. L’expression de “dépendance énergétique”, qui fait florès dès que le prix du baril augmente, est trompeuse. Ce terme caractérise une situation objective, quantifiable, effectivement pénible mais dont on peut techniquement sortir.

Pour Octave Larmagnac-Matheron, la “servitude pétrolière et technologique”, c’est autre chose : une forme d’aliénation, une soumission à un tiers, un carcan qui configure notre monde et nous ronge l’esprit. Même si nous méfions des mots excessifs, nous reconnaissons leur capacité à nous faire parfois prendre conscience de certaines réalités.

Changer de vocabulaire, ne suffit évidemment pas à nous désaliéner: des paroles aux actes, la route de la décarbonation est souvent longue.

Sans ambition politique à la hauteur des enjeux, la transition, n’est qu’un «empilement néo-bureaucratique», diluant les moyens et confortant l’impuissance de l’État

La crise climatique invite à un changement du cadre de l’action publique. Elle nous oblige à repenser la manière dont les décisions sont prises, et les politiques publiques sont fabriquées.

La transition écologique et énergétique demande une réorganisation de la production et de la consommation. La plus compliquée pour l’action publique, semble être la mise en place de la sobriété, qui nécessite de passer d’une addiction à la consommation individuelle vers des besoins essentiels dont la satisfaction est socialisée.

La décarbonation en tant que transformation profonde de l’économie et de la société, nécessite une organisation collective, que seul l’État peut orchestrer : le marché et l’État, l’offre et la demande, les entreprises et les acteurs publics, les collectivités locales et la communauté internationale, tous doivent être mis au pas des priorités environnementales.

Dans le monde néolibéral, les États semblent inaptes à piloter le long-terme et mettre en cohérence et articuler les différentes politiques sectorielles. En cause, l’influence des intérêts de court-terme et des lobbys industriels d’un côté, et l’obsession pour la rentabilité et les arbitrages budgétaires de l’autre.

Tant que nous continuerons à émettre du carbone, le changement climatique continuera à s’accélérer en renchérissant l’urgence et l’ampleur de la planification, la rendant par moment obsolète. Cette caractéristique demande à la société d’accepter la précaution, le doute scientifique, les tâtonnements, le retour en arrière… et donc davantage de moyens financiers pour accepter de réadapter ce que nous avons déjà adapté.

Aujourd’hui, la transition doit s’accompagner de transformations de mode de production, de consommation, de transport, d’imaginaire, de structures sociales, qui bien souvent vont accoucher de pertes: perte d’emploi «brun», perte de logement et déménagement de zones à risque climatique, perte de consommation privée au profit de consommation publique, perte de revenu, perte d’usages et d’habitudes (loisirs, alimentation, etc.).

Or, l’État a davantage eu l’habitude de partager des gains que de partager des pertes, et ce changement de paradigme est le principal mur sur lequel bute la transition écologique et énergétique. Une des tâches d’un appareil planificateur est d’organiser les moyens financiers pour atteindre les objectifs.

Dans le cas de la transition écologique, ces moyens de décarbonation sont difficiles, à partager entre investissements privés et dépenses publiques. Le financement de ces investissements passe par une coordination de l’ensemble des acteurs économiques. Il implique dans le contexte actuel, forcément une augmentation générale des capacités de financement existantes via la dette et le crédit.

L’État planificateur élargirait alors ses prérogatives financières, budgétaires et monétaires: en réorientant des financements déjà existants, ou en trouvant de nouvelles capacités de financement. Aujourd’hui, l’État se cantonne souvent, à un rôle de «compensateur», en intervenant pour permettre au secteur privé de prendre en charge les investissements, peu rentables sans cela.

L’État doit donc systématiquement encaisser les pertes de la transition écologique, tandis que les bénéfices profitent au secteur privé: une réassurance publique à la plupart des risques climatiques. Ce «derisking», très coûteux pour l’État, est tenu pour évident mais n’a pourtant rien d’anodin.

L’État écologique pourrait revêtir encore davantage de formes afin d’atteindre les capacités de financement nécessaires à sa transformation. Il pourrait être un État trésorier, en finançant seul les dépenses et les investissements de la transition via l’impôt ou la dette à très long terme, comme il a su le faire pour les grandes transformations passées.

Il pourrait être aussi un État architecte, en coordonnant les banques publiques d’investissement pour qu’elles mobilisent l’épargne et l’orientent vers des projets de transition. L’État peut également être co-investisseur, directement aux côtés des capitaux privés, qu’il attire tout en bénéficiant des investissements rentables.

Cela peut prendre la forme de prises de participations publiques dans les entreprises stratégiques, comme les compagnies électriques ou pétrolières, pour investir à leurs côtés dans les énergies renouvelables, ou de prêts et lignes de crédit publics comme ceux mis en place aux États-Unis au sein de l’Inflation Reduction Act.

Enfin, l’État écologique pourrait être régulateur, en jouant un rôle central dans la réglementation, l’incitation ou l’orientation des financements privés. Cet État régulateur et pleinement planificateur peut par exemple obliger les établissements bancaires à verdir les produits d’épargne, mettre en place un emprunt écologique forcé, interdire certaines productions, ou réduire les contraintes de capital qui pèsent sur les banques commerciales pour les actifs verts.

L’étendue du financement de la transition demande de revoir le pouvoir de négociation du ministère en charge de la Transition écologique énergétique lors des arbitrages interministérielles. Le ministère des Finances, notamment, y tient souvent une place prépondérante, préférant les arbitrages budgétaires de court terme aux investissements, forcément coûteux, de long terme. Mais cette prépondérance dans les arbitrages n’a pas toujours été de mise.

Sans ambition politique à la hauteur des enjeux, la planification écologique n’est qu’un «empilement néo-bureaucratique», diluant les moyens et confortant l’impuissance de l’État.

Nous n’avons plus le temps pour «un simulacre de transition» en multipliant les effets d’annonce verte, pour finalement toujours arbitrer dans les faits en faveur du business as usuel et des intérêts établis

La canicule de cet été, a-t-elle changé nos pratique politique? Désormais, les quelques dixièmes de degré moyens supplémentaires de cet été ouvrent dangereusement le champ des possibles climatiques et boostent les chaleurs extrêmes. Plus le réchauffement s’intensifie, plus les canicules deviennent fréquentes, longues, intenses et précoces.

En matière climatique, le problème, n’a jamais été un défaut de connaissances. Le véritable écueil est que collectivement, nous peinons à intégrer la réalité de la catastrophe climatique. Pendant ce temps, le capitalisme pyromane et les «élites du capital» continuent à organiser méthodiquement la pollution du monde.

Au niveau mondial, les banques ont encore injecté l’année dernière 500 milliards de dollars dans l’expansion des industries fossiles, c’est-à-dire dans de nouvelles plateformes de forage, de nouveaux pipelines, de nouveaux terminaux méthaniers.

Les courbes et les chiffres abstraits du Giec (Groupe international d’experts du climat), s’éprouvent désormais dans nos corps, dans nos nuits sans sommeil. Combien de vies brisées? D’entreprises qui ne se relèveront pas? Sans oublier les écosystèmes, terrestres et marins, qui stockent le carbone que nous produisons.

Bien sûr, il ne faut pas escompter que les épreuves caniculaires de cet été ébranlent les convictions d’un monde politique en majorité arrimé à ses dogmes néolibéraux et productivistes.

Mais avec le souffle encore chaud de cet année record, les actions pour la décarbonation tentent de renaître. Il devient urgent de peser de tout notre poids pour «climatiser la politique», non pas la rafraîchir, mais y imposer l’enjeu existentiel de la bifurcation écologique.
Nous n’avons plus le temps pour «un simulacre de transition» en multipliant les effets d’annonce verte, pour finalement toujours arbitrer dans les faits en faveur du business as usuel et des intérêts établis.

Les échanges de type onusiens dans les (COP) ou le «Pacte Euro-méditerranéen» ne touchant pas au noyau dur de la transformation (la justice climatique, les structures productives, les rentes et les dépendances géopolitiques), risquent de rater leur cible.

L’été 2026, comme déjà celui de 2022, nous rappelle qu’on n’a pas juste affaire à des phénomènes isolés et ponctuels connus (que l’on appelait autrefois «catastrophes naturelles»), mais à une faillite systémique. Certaines promesses faites dans le cadre de la « transition juste » seront difficiles à tenir.

Nous avons parfois laissé penser que, si les riches paient et que les moins fortunés sont aidés, la transition se fera sans souffrance et la justice sera rétablie. Cet effort doit être poursuivi, mais les pertes sont inévitables, et certaines sont irréparables. Les promesses politiques idéalistes se heurtent au tragique de la situation, avec lequel il faut désormais composer.

Le climat politique actuel, ouvertement hostile aux régulations économiques, s’appuie sur une rhétorique bien rodée: la sauvegarde de la compétitivité face à la concurrence internationale, dans un contexte de ralentissement de la croissance, sont aggravé par les effets désormais visibles de la crise climatique.

Un «climatoscepticisme renouvelé» a gagné en audibilité en déplaçant son objet. Le backlash environnemental ne constitue plus une simple réaction à des normes perçues comme trop coercitives. Il ne conteste plus directement la réalité ou les origines du réchauffement, il cible la légitimité des solutions et conteste la nécessité de sacrifier (ou même de réduire) les profits pour atténuer la catastrophe.

En somme, cette posture repose sur une prémisse tacite: la planète ne mérite d’être préservée que si le système capitalistique demeure intact. C’est précisément la raison pour laquelle elle s’attaque aux dispositifs de vigilance encadrant l’accumulation du capital des grands groupes industriels.
Dès que la transition écologique prend un peu d’espace, elle génère des paniques morales chez certaines élites. Elle est combattue par des acteurs dont le modèle idéologique est celui de la croissance et par des intérêts économiques qui mettent en place des contre-feux.

L’extrême droite n’est pas la seule à porter l’idée que la transition l’écologique se fait contre le peuple. Des intellectuels critiques, ancrés à gauche, font le constat du caractère inégalitaire de nombreuses politiques menées au nom de la transition écologique.

Dans un contexte de post-vérité et de populisme, la survenue de catastrophes environnementales ne suffit pas à rallier automatiquement la société à un projet de démocratie écologique. Un travail politique est nécessaire pour que ces désastres débouchent sur une volonté de métamorphose écologique et sociale de la société.

Les gens sont prêts à évoluer s’ils ont le sentiment que l’État les protège et que les riches sont mis à contribution: une transition juste en plus de la sortie des fossiles, le transfert des technologies ainsi que le maintien « d’un niveau de finance climat internationale et d’aide publique au développement » à la hauteur des défis.

On ne conteste plus ouvertement la réalité du réchauffement, mais on attaque le coût, la contrainte et la proportionnalité des politiques publiques censées le combattre

Si le climatoscepticisme frontal a quasiment disparu des arènes institutionnelles européennes, à l’inverse de sa résurgence marquée aux États-Unis, la scène bruxelloise voit désormais apparaître un «climatoscepticisme renouvelé». On observe en Europe (et dans le Monde) de plus en plus une convergence entre les élites économiques du capitalisme, les idéologues ultra-libéraux et l’extrême droite autour de stratégies pour faire reculer les régulations environnementales.

L’anti-écologisme est devenu un des ciments de l’union des droites extrêmes. Dans un contexte de crises multiples du capitalisme, de post-vérité et de populisme, la survenue de catastrophes environnementales ne suffit plus à rallier automatiquement la société à un projet de démocratie écologique.

Le démantèlement des politiques de finance durable révèle que le backlash n’est pas une simple réaction épidermique à la réglementation environnementale, mais témoigne d’une offensive menée par les fractions industrielles et financières traditionnelles dans un contexte de crises multiples du capitalisme.

En Europe, le démantèlement du «Pacte vert», donne à voir un affrontement entre, d’une part, une fraction dite du «capitalisme vert», dont le modèle de croissance et de profitabilité s’appuie sur les marchés de l’adaptation climatique, et, d’autre part, un «capitalisme fossile», dont la rentabilité reste indexée sur l’exploitation des ressources naturelles et pour qui le fléchage des capitaux selon des métriques environnementales constitue une menace directe sur sa valeur boursière et ses dividendes.

Hier célébrées comme des leviers rationnels de la transition, les régulations phares de la finance durable – à l’instar de la directive sur le reporting de durabilité (CSRD) ou du devoir de vigilance (CSDDD) – sont désormais accusées de constituer un insoutenable «fardeau réglementaire» qu’il conviendrait d’alléger en urgence pour préserver la compétitivité.

Pour Daniel Coronel Crespo, ce basculement ne s’est pas imposé de lui-même: il a exigé de puissants brise-glaces idéologiques. La publication des rapports de Enrico Letta et Mario Draghi a fourni la justification chiffrée, intellectuelle et bureaucratique de ce tournant dérégulateur.

La reprise en boucle d’un coût de mise en conformité de la CSRD estimé à 20 milliards d’euros pour les entreprises européennes – chiffre pourtant largement surinterprété – est devenue le marqueur symbolique de cette offensive.

Cette grille de lecture technocratique a rapidement trouvé un écho politique au sein du bloc central européen. Ce glissement s’est traduit par une rupture majeure: la droite classique (Groupe du Parti populaire européen, PPE) a fait sauter le cordon sanitaire en intégrant la dénonciation populiste d’une «écologie punitive», autrefois confinée à l’extrême droite.

Au nom du sauvetage de la compétitivité, les modérés européens ont pris le risque historique de normaliser des positions autrefois considérées comme marginales pour s’attaquer à l’héritage du Pacte vert. C’est précisément l’infusion de ce récit populiste au sein du centre droit qui a rendu électoralement impératif et politiquement légitime le mot d’ordre du «fardeau réglementaire».

La radicalisation du discours dé régulateur n’est pas sans conséquence sur le «Pacte pour la Méditerranée», qui a été conçu pour restructurer les relations entre l’Union Européenne et ses voisins de la rive Sud afin de répondre à une crise multidimensionnelle dans la région (sécurité, climatique, économique et migratoire. Sa reconfiguration suscite de vives critiques.

Deux façons de voir les choses, les relativement optimistes et les radicalement pessimistes: faire du mieux avec du moins

Les relativement optimistes pensent que l’humanité traverse une phase de chaos, tragique et effrayant, mais que ça lui est déjà arrivé dans son histoire et que justement, elle le traversera. Les radicalement pessimistes pensent qu’un tel chaos, ça n’est jamais arrivé et que la situation actuelle n’est pas une phase plutôt la fin d’un modèle néolibéral.

Le drame en ce moment, c’est que la crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète. Alors que le monde multipolaire reste très carboné, et que le pic des émissions de gaz à effet de serre n’est pas encore atteint, la régulation du carbone et l’industrie du numérique sont un enjeu de rivalité entre puissances étatiques, entreprises, ONG et individus.

La décarbonation demande du temps, mais le champ du débat démocratique ne cesse d’être réduit. L’enjeu central de la neutralité carbone est, de comprendre comment améliorer durablement le bien-être humain sans dépendre de la croissance, alors même que les limites planétaires sont déjà largement dépassées.

L’issue de la compétition systémique entre empires et le reste du monde va dépendre de notre capacité à dépasser la doxa néolibérale, lutter contre les inégalités et développer les moyens d’action nécessaires pour aligner l’économie sur les impératifs écologiques: faire du mieux avec du moins.

Si nous ne voulons pas entrer dans une crise que nous ne maitriserons plus du tout, il nous faut décroitre, économiser les ressources, s’adapter collectivement, préserver les règles multilatérales dans la gestion des conflits, gérer les rapports de négociation entre les blocs et assurer la stabilité économique comme un bien commun mondial.

En quelques décennies, la décroissance et la post-croissance sont passées d’une critique périphérique du modèle économique dominant à un domaine de recherche structuré, aujourd’hui mobilisé par des institutions telles que le Giec, l’OCDE ou la Commission Européenne.

Les travaux des économistes hétérodoxes comme ceux de Serge Latouche, Timothée Parrique, Renet Passet, ceux des philosophes Bruno Latour, Pierre Charbonnier ou des sociologues Edgar Morin, Dominique Meda, nous offrent des repères solides pour repenser les finalités de l’économie et envisager autrement l’avenir des sociétés humaines à l’époque de l’Anthropocène.

La croissance économique n’est ni une condition nécessaire du progrès social ni une garantie de prospérité future. Pour Timothée Parrique, la décroissance propose une matrice d’alternatives pour ouvrir les possibles face au « rouleau compresseur de « l’économisme triomphant ».

Son acte fondateur repose, sur la critique du développement et fait la synthèse de deux courants: le courant critique de la société de consommation et le courant critique de l’écologie politique, pour penser le bien-être humain dans un monde aux ressources finies.

Les récits de la décroissance et de la post croissance contestent, plus radicalement qu’aucun autre récit, le postulat implicite qui sous-tend l’analyse économique standard, à savoir l’association entre croissance économique et accroissement du bien-être social.

Ces récits soutiennent qu’une économie inscrite dans une biosphère finie ne peut indéfiniment croître sans consommer de manière irréversible le stock de ressources dont elle dépend: irréductibilité du bien-être social à la croissance économique et impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini.

Dans la pensée de la post croissance, le recul de la production et de la consommation n’a pas à être uniforme. Dans ce cas, il importe d’avoir une croissance dans les domaines à forts potentiels social et écologique, et de décroître dans ceux qui ont un impact environnemental négatif, ce qui se traduit par une sobriété sélective et non intégrale.

Face aux effets nécessairement récessifs de la décroissance, comment financer une transition « juste » mise au service de tous, et en particulier des bénéficiaires les plus précaires, sans sacrifier l’exigence de réduction de la consommation et de la production qui est au cœur-même de la décroissance ? Personne n’est capable de dire comment nous financerons les services publics de santé, d’éducation, ou les régimes de retraite dans une économie décroissante.

La décroissance souffre d’un angle mort qui consiste à ne pas appréhender les conséquences récessives de la contraction de la demande sur le système bioéconomique lui-même, et sur les difficultés de financement de la transition qui s’ensuivent.

Pour Pierre Charbonnier, le récit décroissant peine à s’imposer parce qu’il impose un coût cognitif que les autres récits n’imposent pas, en demandant de renverser une intuition profondément ancrée («plus» n’est pas nécessairement «mieux»). Pire encore, ce récit décroissant, peut du fait de sa structure narrative paradoxale, qui pose l’équivalence du «moins» et du «mieux», apparaître au plus grand nombre comme un repoussoir.

La croissance, qui apparaitrait pour le plus grand nombre comme un processus intrinsèquement positif, est redessinée sous les contours d’une pathologie économique, culturelle, sociale et/ou politique. La décroissance, au contraire, est revalorisée comme le seul remède possible à cette pathologie.

Le courant de l’économie écologique (Ecological economics) a rematérialisé la pensée économique, pour rompre avec une vision désincarnée de la croissance, de l’innovation ou de la compétitivité. Pour Jean Baptisse Frssoz, la prospérité des «Trente Glorieuses» est aux deux tiers le résultat d’un afflux considérable de pétrole dans l’économie, qui a permis de libérer de la main-d’œuvre dans de nombreux secteurs pour la redistribuer ailleurs. (Sans transition, Ed Seuil 2024).

Sans un pétrole bon marché et des ressources tirées de l’échange inégal avec le reste du monde, la croissance élevée de l’après-guerre n’aurait pas pu avoir lieu. Christophe Bonneuil dans son livre «Les natures du productivisme» cosigné avec Renaud Bécot et Gabrielle Bouieau et récompensé par le prix du livre d’écologie politique 2026, montre que cette situation a perduré après les décolonisations.

Cette «pétrolisation» a eu des effets sociaux, politiques et culturels très nets dans les années 1960. Après le premier Choc pétrolier, le régime fordiste des «Trente Glorieuses», le productivisme a muté. Il a laissé peu à peu place à un régime néolibéral financiarisé (1973-2010) qui délocalise ou «offshorise» son empreinte environnementale vers le reste du monde.

Qu’en est-il aujourd’hui? Ce que la recherche constate, c’est que depuis 2009 l’empreinte matérielle est en décroissance nette. Une décroissance subie est imposée à tout le monde et en particulier aux plus pauvres. Cette période de contraction ne s’était pas produite depuis les années 1930. Elle explique en partie les situations de crise, de frustration et de ralliement populiste à l’extrême droite.

Sur un plan plus symbolique, elle est le signe que l’Europe n’est plus une grande puissance. La France, l’Allemagne, la Belgique, n’ont plus accès aux ressources et matériaux stratégiques aussi facilement qu’avant.

Ce constat pose des questions géopolitiques importantes sur le palace de l’Europe dans la mondialisation vue de l’autre côté de la Méditerranée. Va-t-on continuer d’alimenter un discours, teinté de nostalgie coloniale, selon lequel l’Europe doit être une grande puissance. Au risque de justifier des violences impériales du type de celles de Trump?

Ou bien assumer (collectivement) le fait que l’Europe est désormais, une petite puissance, certes, mais qui peut être heureuse et exemplaire, en partageant de façon juste les ressources et les richesses avec ses voisins méditerranéens et africains.

Le problème n’est pas de vouloir, mais de pouvoir: décarboner les énergies, taxer et redistribuer la richesse, basculer vers une sobriété ciblée  

Malgré les progrès technologiques continus de nos sociétés, il existe des limites fortes à l’adaptation, quasi infranchissables dans le temps qui nous est imparti. Le discours politique ne sera que gesticulations et vœux pieux tant que la sortie des énergies fossiles ne sera pas la matrice d’un projet de société.
Aucune surprise pour les scientifiques : En fin de siècle, si les politiques climatiques actuelles sont, sans ambition supplémentaire, l’été 2026 deviendra la norme dans la région Méditerranéenne. Il sera alors illusoire d’imaginer de s’adapter à un tel niveau de réchauffement. (Christophe Cassou)

Toutes les enquêtes montrent qu’il n’y a pas de «backlash» dans l’opinion publique, qui sait parfaitement l’impasse dans laquelle nous nous engageons. Le déni existe en revanche chez les décideurs politiques et économiques: déni de gravité des impacts du changement climatique, déni de vulnérabilité des sociétés, déni de responsabilité.

L’action comme l’inaction climatique sont le résultat de choix passés et présents, qu’il s’agisse d’arbitrages financiers, législatifs, de stratégies d’entreprise, de l’allocation des ressources humaines ou de l’aménagement du territoire. Ce sont ces décisions qui rendent possible, ou au contraire verrouillent l’action individuelle.

L’obstruction climatique est organisée par ceux qui ont intérêt à maintenir le plus longtemps possible le statu quo: les industries gazo-pétrolières, les acteurs industriels et agricoles dépendant des fossiles, les coalitions partisanes.

Après des décennies de mensonges, destinés à cultiver le doute, il n’est plus possible aujourd’hui de nier la réalité du réchauffement ainsi que les responsabilités établies et différenciées. Beaucoup s’engouffrent dans le rassurisme en promouvant une adaptation qui ne tient compte ni de la marche climatique à franchir, ni de l’impact du réchauffement sur les ressources naturelles, sociales, financières des pays.

Mais comme le rassurisme ne convainc plus grand monde, il est désormais accompagné d’une petite musique démagogique de l’impuissance. Plus ces arguments en faveur du statu quo sont répétés, (souvent des mensonges avec en caisse de résonance les réseaux sociaux, une certaine presse et certaines chaines de désinformation en continu), plus le sentiment d’impuissance croît.

Nous sommes très inquiets de voire désarmés face à ces dynamiques délétères. Parce qu’à la fin, ce n’est pas la transition vers la neutralité carbone qui est punitive. C’est l’inaction.

La dépendance aux fossiles plombe le pouvoir d’achat des ménages et le budget des collectivités et des entreprises. Plus on est pauvre, socialement fragile, économiquement précaire, moins on pollue mais plus on subit les effets du réchauffement ; plus les coûts de la transition sont exorbitants et moins on profite de ses bénéfices, pourtant nombreux, en matière de santé, d’alimentation, de logement, d’emploi ou de qualité de vie.

Le chantier de la décarbonation de l’économie mondiale est colossal. Il faudrait des investissements climatiques «de l’ordre de 3 à 4% du PIB mondial par an au cours des trois prochaines décennies» afin de ramener la «part des combustibles fossiles à moins de 20% de la demande énergétique mondiale d’ici 2050 et à zéro avant la fin du siècle», estime le rapport Justice mondiale.

Un monde neutre en carbone, suppose des stratégies d’investissements énergétiques, agricoles, industrielles ambitieuses, des choix de réorientation budgétaire, une redistribution claire, éthique et juste des efforts et des bénéfices. Le tout décidé démocratiquement, de manière collective et en transparence, et en respectant les pays du Sud dont on pille aujourd’hui les ressources.

Dans un rapport intitulé «Justice mondiale», un collectif d’économistes hétérodoxes, réunis autour de Thomas Piketty, détaillent une feuille de route ambitieuse pour maintenir le réchauffement sous 2°C à l’horizon 2100 et respecter les limites planétaires, tout en réduisant drastiquement les inégalités mondiales.

Avec l’objectif, d’ici à 2100, que «le revenu national [moyen] par habitant converge à 5000 euros par mois pour tous les pays, supprimant ainsi l’écart de 1 à 16 dans l’échelle des revenus qui existe à l’heure actuelle. La part du patrimoine mondial des 50% de ceux qui possèdent le moins augmente pour passer de 2% à 30%, alors que le pourcentage du patrimoine des milliardaires diminue pour passer de 6% à 0,05%».

Les auteurs proposent ainsi une transformation en profondeur de nos sociétés à travers trois axes essentiels et interdépendants : décarboner les énergies, taxer et redistribuer la richesse, basculer vers une sobriété ciblée de nos économies et de nos modes de vie.

Évidemment, la concrétisation d’un tel programme égalitaire et écologiste dépend autant de la volonté et de la capacité d’action des États que de la puissance des mobilisations citoyennes. Car, comme le reconnaissent les auteurs, les 1% les plus privilégiés et les plus pollueurs de la planète ont tout à perdre dans ce grand chamboulement.

Ce plan propose la création d’un Fonds pour la justice mondiale géré par l’ONU, «dont les moyens et pouvoirs seraient réorganisés pour financer la décarbonation», précise Lucas Chancel.

Les auteurs imaginent ainsi un fonds doté d’une capacité d’intervention massive. Selon leur plan, sur la période 2026-2060, « les dépenses annuelles du Fonds pour la justice mondiale atteignent en moyenne 10,3% du PIB mondial par an (…). Cela dépasse largement les ressources combinées qui sont allouées à l’heure actuelle à l’aide au développement et aux organisations internationales (qui représentent moins de 0,4% du PIB mondial) ». De quoi laisser dubitatif…

Ce fonds serait alimenté par les «principaux bénéficiaires de la croissance économique mondiale de ces dernières décennies largement responsables des émissions», à travers des impôts mondiaux. L’un, sur le patrimoine – dont le taux atteindrait 20% annuels pour les milliardaires – et l’autre sur le revenu.

La manne serait ensuite redistribuée aux pays selon des calculs tenant compte des différences de niveau de vie, des dettes engendrées par la colonisation, ainsi que des dommages climatiques encore à chiffrer. Certes, concède Lucas Chancel, le projet ne fonctionne qu’à la condition d’avoir une coalition de pays porteurs du projet, suffisamment puissants pour sanctionner les récalcitrants, avec par exemple des droits de douane imposés aux États-Unis.

Contrairement à ce que racontent les partisans de l’inaction climato-populistes, pour ces économistes, il n’est pas trop tard pour stopper le réchauffement et sortir des fossiles en pompant les pollueurs: le problème n’est pas de vouloir, mais de pouvoir.

Rendre le récit de la transition à la fois vrai et désirable et placer la transition écologique sur le bon chemin

Un récit est «sérieux» lorsqu’il établit un diagnostic cohérent avec ce qu’il est en réalité, et lorsqu’il contient, en son cœur, une voie plausible par laquelle la transition écologique peut s’opérer. Il doit s’inscrire dans ce que la philosophie politique moderne nomme la «frontière de faisabilité»: l’ensemble des états du monde qui peuvent être atteints compte tenu des contraintes réelles qui pèsent sur l’action.

Un récit peut être politiquement difficile, culturellement minoritaire ou institutionnellement fragile sans être disqualifié pour autant. Les contraintes sont réelles, mais elles peuvent être déplacées par l’action collective. C’est même l’objet de la politique. Certains récits résistent plus que d’autres, verrouillés par des dépendances de sentier ou par le pouvoir structurel du capital, et on aurait tort de les croire aisément malléables.

Le récit «techno-solutionniste» soutient que l’innovation et le déploiement de nouvelles technologies constituent des conditions nécessaires et essentielles pour faire face à la crise écologique, sans remettre substantiellement en cause le régime de croissance qui la sous-tend.

Un tel récit repose sur un geste caractéristique: traiter comme molles, donc déplaçables par l’ingéniosité humaine, des contraintes qui peuvent en réalité être dures, en particulier la finitude du budget carbone à cibles de réchauffement données. Ce scénario n’est pas nécessairement illégitime en lui-même, car certaines limites sont bel et bien mobiles (la baisse continue des coûts des renouvelables en offre la preuve la plus tangible).

Cependant, le récit techno-solutionniste se convertit en déni pur et simple dès qu’il s’applique à des contraintes qui, elles, ne se négocient pas avec le temps et l’innovation. Pour Charbonnier, l’attitude techno-solutionniste est fondamentalement prométhéenne.

Le «récit gestionnaire» est une famille de récits qui justifient la substitution de la problématique technique à la problématique politique. Ce récit cadre la problématique écologique comme un enjeu dont la complexité et la technicité exigent de recourir à des savoirs spécialisés et donc aux experts qui les maîtrisent.

Il soutient par conséquent que la décision politique doit être contrainte par les savoirs scientifiques, notamment à travers des institutions indépendantes. Le récit gestionnaire insiste sur l’incompétence supposée des décideurs politiques en matière climatique pour faire du savoir et de l’expertise technique le critère principal de légitimité.

Sa description du monde est toujours fondée sur un découpage du réel fondamentalement binaire, qui trace une frontière entre deux territoires inégalement légitimes. D’un côté, un espace technique et scientifique perçu comme le lieu du vrai ; de l’autre, un espace politique et social perçu comme le lieu du bruit et de l’approximation.

Sa technicité, son sérieux revendiqué, ses réseaux d’influence structurés et surtout son inscription immédiate dans le «cône de faisabilité» politique, contrairement aux récits plus radicaux (décroissance, écosocialisme), ne demandent jamais de rupture radicale avec l’ordre économique existant, ce qui le rend directement actionnable par les gouvernements en place.

La chronologie largement présentiste et continuiste que le récit gestionnaire mobilise est un atout rhétorique majeur. Mais cette force recouvre une faiblesse non moins réelle, car en voulant mettre hors-jeu le politique et la démocratie, les tenants de ce récit se privent de la mobilisation citoyenne, et surtout des grandes orientations politiques définies par les gouvernants, qui sont autant de relais d’action particulièrement puissants.

La technocratie verte gagne ainsi paradoxalement en apparence de faisabilité ce qu’elle perd en capacité de mise en œuvre effective, précisément parce que sa mise en œuvre suppose, en définitive, un passage par l’arène qu’elle prétend en partie court-circuiter. Sa prétention à la neutralité l’empêche par construction d’énoncer les valeurs qu’il sert.

En revanche, le récit de «la transition juste», ne porte pas sur le rythme ou la nature d’une trajectoire écologique, mais sur les modalités qui président à la répartition des gains et des pertes qu’elle engendre. Il peut en principe se coupler à n’importe quel niveau d’ambition, croissance verte, post-croissance ou décroissance.

Son objectif principal consiste à faire de la justice sociale une condition absolument nécessaire, bien que non suffisante, de la transition écologique. Dans le récit de transition juste, la question ne porte pas sur le déploiement de l’innovation ou sur le niveau de production et de consommation qu’il faut viser, mais sur la manière d’en organiser la distribution.

Le récit de la transition juste substitue à la science des flux (d’émissions, de capitaux, etc.) une démarche cartographique qui met en lumière ce que les récits techno-solutionnistes, gestionnaires ou collapsologues rendent invisibles: l’inégale répartition des émetteurs et des exposés, des décideurs et des décidés.

Dans sa matrice «redistributive-fiscale»: son socle empirique est la mesure des inégalités d’émissions, développée par les travaux d’économistes tels que ceux de Lucas Chancel, de Thomas Piketty et du World Inequality Lab, qui établissent que les émissions sont au moins aussi inégalement distribuées que les revenus, entre pays et à l’intérieur des pays.

La solution proposée réside dans une fiscalité carbone progressive et une taxation des émissions «de luxe», opposées aux émissions «de subsistance» (Henry Shue, «Subsistence emissions and luxury emissions», 1993).

La transition juste retraduit le problème de la justice sociale dans le cadre de l’emploi, et particulièrement des emplois menacés par la transition. Puisant dans des imaginaires empruntant à la mémoire des désindustrialisations passées, elle repose sur l’idée selon laquelle la transition écologique appelle aussi une politique accompagnant la transition de la structure de l’emploi, dans le sens d’une plus grande sécurité (fonds d’assurance) et d’une plus grande dignité des travailleurs (formations, reconversions, etc.).

Cette transition s’institutionnalise sous des formes gestionnaires, par exemple dans les principes directeurs de l’OIT ou dans le Fonds européen pour une transition juste. Et repose sur une forte opposition Nord / Sud, colons / populations autochtones, grands États / petits États insulaires. Elle traduit et généralise le concept de «racisme environnemental» développé par Robert D.Bullard.

Son récit est le lexique qui a paradoxalement le plus largement pénétré les institutions internationales, alors même qu’elle ne dispose pas de bénéficiaire structurel à forte influence. Le mot «juste» figure au préambule même de l’Accord de Paris et a égrené au sein de divers rapports administratifs et de nombreux discours politiques, comme un gage de vertu ostentatoire, une forme de fairness washing, sans pourtant que les montants mobilisés pour la transition juste augmentent en conséquence.

En réalité, les mots et les images de la transition juste ont en quelque sorte fait l’objet d’une captation par le récit gestionnaire, qui a repris ses concepts en les dépossédant de la conflictualité qu’ils appelaient, neutralisée dans le refus des valeurs et du politique congénital à l’idéal de la gestion.

Certains débats persistent, le techno-progressisme en a tracé une partie, côté offre: déployer massivement l’infrastructure bas carbone, dont les coûts se sont effondrés. La pensée de la sobriété en a tracé une autre, complémentaire, côté demande: s’assurer que la demande d’énergie et de matières décroisse assez vite pour que le déploiement de l’offre propre suffise à tenir la cible.

La transition juste en a tracé une troisième: tenir compte de l’inégale répartition des risques biophysiques et des facteurs qui accroissent ces inégalités d’exposition. Il existe bien sûr des nuances et des choix qu’il ne faut pas nier, mais il s’agit de débats à l’intérieur de trajectoires qui reposent sur des conclusions scientifiques solides.

Certaines voies sont, aux mieux hasardeuses, aux pires dangereuses. Certaines technologies ne sont pas assez matures et trop incertaines pour en faire un «plan A» de décarbonation sans faire peser un risque très important sur les générations futures.

La vraie quête est ailleurs: comment rendre désirable, majoritaire et durable un chemin qui s’inscrit dans le cône de faisabilité? Autrement dit, comment le doter du récit, du bénéficiaire et de l’inscription qui, seuls, transforment une trajectoire juste en trajectoire empruntée?

Trois pistes de réflexions: La première est qu’il existe une dissociation presque systématique entre le sérieux d’un récit et sa force et puissance réalisée. Pour Pierre Charbonnier, le récit le plus éloigné du réel, le techno-futurisme, est l’un des plus fort. Il s’appuie sur des intérêts qui ne sont pas mis à mal par les variations politiques. À l’inverse, le techno progressisme, la sobriété choisie, la post croissance et la transition juste peinent à séduire.

Cependant, il nous est permis d’espérer car, cette orthogonalité du vrai et du fort n’est pas une loi de nature. Mais si d’autres champs l’ont démentie, elle demeure aujourd’hui une pathologie propre de la transition l’écologique et énergétique qu’il faut dépasser.

La deuxième réflexion plus alarmante: Puisque le monde désirable de l’écologie est indéterminé, un même récit peut se laisser remplir d’un contenu émancipateur comme réactionnaire. Le champ de l’imaginaire écologique désirable est disputé et le laisser vacant, ce n’est pas rester neutre, c’est le céder.

Une troisième réflexion plus réjouissante émerge en même temps. En analysant chacun des récits, Pierre charbonnier constate qu’aucun récit n’est à rejeter en bloc; tous détiennent un fragment de réponse dont on pourra s’inspirer: Le technosolutionnisme possède un imaginaire au réel pouvoir de mobilisation. La décroissance porte un rapport non instrumental au vivant, et n’a jamais oublié la nature, contrairement à certains de ses concurrents.

La transition juste rappelle la nécessité d’affirmer les valeurs qui sous-tendent la vision d’un futur désirable, pourvu qu’on en inverse l’ordonnancement, en mettant la justice au service du chemin plutôt qu’en en faisant l’aboutissement. Le récit gestionnaire, apporte une compétence, celle de l’inscription administrative.

Mais aucun ne peut pour autant être adopté tel quel, car aucun ne fournit à lui seul tous les éléments nécessaires. Aucun ne désigne le bénéficiaire structurel qui défendra une transition solide dans la durée. Aucun n’a trouvé la forme narrative qui rende le monde désirable sans trahir le sérieux biophysique.

Le chemin le plus solide pour la transition, se trouve morcelé entre des récits ennemis qui ne se parlent pas, et c’est cette dispersion, plus que les lacunes de chacun, qui reste à surmonter. À cette grande opération de tri et de synthèse, Pierre Charbonnier ajoute une leçon de géographie des récits.
En les disposant selon deux questions simples, d’une part leur rapport au temps (prolonger l’ordre présent dans une temporalité «continuiste» ou instaurer un saut qualitatif fort entre le présent et le futur à travers une temporalité «rupturiste») et d’autre part leur rapport au pouvoir (partager la capacité à agir dans une vision du monde égalitaire ou la concentrer au profit d’une vision du monde résolument hiérarchique), une carte apparaît.

À la lumière de cette clarification, la vérité est autre: ce qui sépare une écologie d’émancipation d’une écologie de domination n’est pas son rapport au temps, mais son rapport au pouvoir. Pour Pierre Charbonnier: les récits (le techno-solutionnisme, l’effondrement et la décroissance) possèdent une version qui partage et une version qui concentre le pouvoir, qui sont souvent voisines par ailleurs dans la dramaturgie et la chronologie qu’elles mobilisent.

La capture réactionnaire n’implique donc pas nécessairement un changement d’époque ou de paradigme, mais un glissement horizontal: l’enracinement qui se ferme aux autres, la frontière naturelle qui se transforme en barrière ethnique, la communauté qui devient identité.

Cette lecture originale, nous livre une position, loin de la continuité gestionnaire, qui n’enthousiasme personne, ou de la rupture indéterminée, qui se laisse capter par des forces qui lui sont étrangères, mais une rupture qui partage, une rupture choisie, rigoureusement préparée, méthodiquement anticipée.
Nombreux ont été historiquement les récits lucides quant à leur diagnostic, portés par des narratifs aussi riches qu’efficaces, qui sont parvenus à s’insérer dans les sphères décisionnelles de manière active et durable et qui reposaient sur des valeurs et des promesses qu’ils ont effectivement tenues.

Il n’y a aucune raison pour que la transition écologique n’y parvienne pas. Le New Deal, est un bon exemple pour apprendre à conjuguer lucidité, efficacité, inscription dans le réel.

La transition écologique gagne en se nommant liberté: si le désir est l’affect central, l’imaginaire en est le véhicule  

Pour fabriquer un bénéficiaire durable de la transition écologique bien identifié, Il faut créer par la politique publique les coalitions matérielles destinées à devenir structurelles. Un intérêt qui, une fois né, défendra la transition mieux qu’aucune conviction.

Mais cette combinaison et la constitution de ces bénéficiaires ne pourra pas se passer d’un récit qui devra leur parler en première instance. Il faut donc lui adjoindre des affects qui portent vers et non seulement contre : le désir, à réhabiliter contre la culpabilité ; la fierté, un affect qui mêle prouesse, souveraineté et dignité; la solidarité face au danger surmonté en commun, le territoire de la meute retourné en oasis à défendre collectivement.

La colère a sa place, à condition d’être toujours adossée à un usage constructif, le désir de liberté! C’est le ressort le plus puissant, et le plus mal exploité par la transition écologique et énergétique qui s’est trop souvent présentée sous les traits du renoncement.

Il faut retourner les critiques qui croient tenir, l’écologie contre la liberté, la contrainte contre le confort. Car c’est le dérèglement qui est la véritable machine à détruire les libertés: les canicules qui assignent à résidence, les territoires rendus invivables, les migrations forcées, l’assurance qui se dérobe, l’état d’exception qui s’installe à mesure que le monde se déstabilise.

Une transition écologique et énergétique bien conçue ne restreint pas les libertés, elle les étend: se déplacer sans dépendre du cours du pétrole, habiter un logement sain, respirer un air pur, transmettre un monde vivable. La transition écologique et énergétique n’ajoute pas une contrainte à la liste.

Elle promette d’élargir le champ des vies possibles, contre un dérèglement qui le referme. La question se pose alors de savoir comment concilier la liberté, avec les contraintes en termes de production et de consommation qu’impliqueront nécessairement la réduction des émissions.

Là encore, se tourner vers le passé est riche d’enseignements pour comprendre dans quel contexte, pourquoi et comment certains récits ayant historiquement valorisé l’impératif de sobriété ne sont pas apparus comme une contrainte, mais comme le cadre dans lequel pouvait justement s’exprimer la liberté.

Ces récits ont-ils toujours été adossés à une menace immédiate? Sur quels affects ont-ils joué (la peur, l’espoir, la colère, l’empathie etc.) ? Ont-ils mis la sobriété au cœur du récit ou l’ont-ils plutôt dépeinte comme la conséquence logique d’autres impératifs?

Si le désir est l’affect central, l’imaginaire en est le véhicule. C’est ici que l’art, la culture, l’éducation la littérature et la fiction deviennent des outils de première importance. La question est de savoir comment livrer un monde écologique désirable tourné vers l’avant, en convoquant des références historiques à hauteur pour penser une écologie de (re) construction plutôt que de repentance.

La piste que Pierre Charbonnier, nous suggère est d’emprunter au techno-futurisme sa grammaire (expansion, puissance, agentivité, rupture temporelle) pour la remplir du contenu de la sobriété: le vivant, l’autonomie, la convivialité, le suffisant.

C’est aussi le travail de l’esthétique à l’heure de l’Anthropocène: apprendre à maintenir un rapport d’harmonie avec une nature qui porte désormais la trace de ce que nous lui avons fait, parvenir à valoriser une beauté qu’il s’agit moins de conserver comme une pièce de musée que de réconcilier avec les difficultés du temps présent.

Reste une question que les récits les plus puissants imposent d’affronter: comment penser une rupture sans violence? La cartographie des récits montre que l’espace désirable est presque toujours celui de la rupture, non de la continuité gestionnaire qui n’enthousiasme personne.

Mais la rupture temporelle, l’idée d’un avant et d’un après, d’un basculement fondateur, a presque toujours partie liée avec la violence, et le rupturisme écologique contemporain hérite de ce soupçon, du sabotage revendiqué à l’imaginaire insurrectionnel.

La transition juste s’en écarte, sur un principe qu’elle pose comme indépassable: la non-violence; non seulement par refus moral de fonder la défense du vivant sur l’atteinte aux personnes, mais parce que la violence est structurellement ingouvernable: elle appelle la répression, puis l’escalade, et le mouvement perd la maîtrise de ce qu’il a déclenché.

Reste alors la vraie question: comment obtenir la discontinuité sans l’assaut? En pensant la rupture comme un seuil que l’on prépare, que l’on institue et que l’on désire, non comme un pouvoir que l’on prend.

Il s’agirait alors d’un point de bascule plutôt que de fracture. Le moment où l’infrastructure du monde nouveau devient soudain moins chère et plus désirable que celle de l’ancien, et bascule d’un coup après des années de préparation.

Ainsi comprise, la rupture ne détruit pas l’ancien monde mais rend le nouveau irréversible. Cette redéfinition de la rupture nous amène aussi à repenser la vitesse qui caractérise la temporalité au sein de laquelle elle se produit.

Alors que la plupart des récits de rupture sont fondés sur l’idée d’un temps en constante accélération, faut essayer aussi d’imaginer ce que pourrait être une rupture au ralenti, qui ne sacrifie pas l’impératif de rupture lui-même.

La question finale est presque la plus essentielle, celle de la fidélité à soi, et fait écho au critère de la congruence entre les valeurs affichées et le contenu réel du récit. Comment ne pas trahir? Le monde désirable de la transition écologique est aujourd’hui indéterminé.

Les mêmes mots (la nature, la communauté, l’enracinement, les limites) se laissent remplir d’un contenu émancipateur ou de son contraire, et les récits se réalisent aujourd’hui trop souvent sous des traits qui trahissent leurs promesses d’origine.

Le risque n’est donc pas extérieur, il est intime; c’est celui de se renier en cours de route, de laisser l’attachement au lieu virer à la fermeture, la sobriété au rationnement autoritaire, l’urgence à la mise entre parenthèses de la délibération.

Il ne s’agit pas de simplement décréter, par principe, la supériorité de l’égalité sur l’inégalité, de la liberté sur la servitude, ou de la délibération démocratique depuis l’égalité des voix citoyennes contre la dirigisme vertical et inégalitaire d’une puissance autocratique.

L’exigence critique de ces valeurs, doit nous pousser à argumenter nos certitudes plutôt qu’à les poser comme des postulats indiscutables. Une valeur est aujourd’hui questionnée, sur laquelle il nous semblera essentiel de revenir: celle de la démocratie.

Pr Samir Allal
Université de Versailles/ Paris-Saclay

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