Dr Mohamed Yousfi. Chef de service des maladies infectieuses au Chu de Boufarik et président du SNPSSP

– Nous assistons à un rebond des cas de contamination à la Covid-19 dans notre pays. La situation est-elle alarmante ? Est-ce le retour à la case départ ?
La situation n’est pas dramatique, mais elle très inquiétante pour la simple raison qu’actuellement il y a une recrudescence des cas de contamination et, ces dernières semaines, il y a une recrudescence très rapide. Pourquoi la situation est-elle inquiétante ?
Parce que d’abord le personnel de santé est épuisé. Je parle notamment pour la wilaya de Blida et plus particulièrement à Boufarik où j’exerce.
Ce personnel n’a pas eu le temps de se reposer, nous sommes sur le front depuis 8 huit mois et, au moment où on croyait à une accalmie, on assiste à une reprise des contaminations. Actuellement, il y a une saturation des structures sanitaires, le personnel est à plat, et c’est là notre inquiétude.
Maintenant, du point de vue épidémiologique et en termes de gravité de l’épidémie, je peux dire que pour l’instant nous ne sommes pas encore au stade des mois de mars ou avril, mais nous allons droit vers cette situation dramatique. En plus du personnel épuisé, nous avons une population qui ne respecte pas les mesures barrières. C’est l’insouciance totale, pour ne pas dire autre chose. C’est ce qui nous inquiète.
– Les établissements sanitaires sont saturés, il y a un manque flagrant de lits d’hospitalisation. Pourtant, les pouvoirs publics ont promis d’équiper les hôpitaux en lits et en matériels adéquats…
Pour moi, il s’agit d’un problème d’organisation au niveau des établissements et dans chaque wilaya. Je rappelle que les directives du mois de mars sont claires et toujours en vigueur.
Nous avons reçu instruction de mobiliser toutes les structures pour la prise en charge des cas Covid, et ce, de manière progressive, notamment lorsque il y a une recrudescence, comme c’est le cas aujourd’hui. Nous devons juste épargner les urgences chirurgico-médicales.
Donc, tout ce qui est froid, c’est-à-dire les autres pathologies, est reporté et cela se fait dans tous les pays du monde. Nous avons suffisamment de lits en Algérie.
Au début de l’épidémie, nous avions eu, certes, un problème de disponibilité de lits, il fallait y remédier en mettant toutes les unités à la disposition de la Covid-19. Aujourd’hui, il faudrait que ces établissements mettent plus de lits et, dans ce cas, ce sont malheureusement les malades non Covid qui seront pénalisés.
Mais la situation l’impose. Il faut que tout le monde s’implique. Les directives sont claires et elles doivent être appliquées pour avoir plus de lits, et il faut une répartition équitable pour la prise en charge de cette pandémie quelle que soit la spécialité.
Tous, nous devons participer à la prise en charge de cette épidémie. En réalité, le problème ne se pose pas en matière de lits d’hospitalisation, mais pour les lits de réanimation. Et cette épineuse question, nous l’avons de tout temps soulevée.
Aujourd’hui, en se consacrant au coronavirus, toutes les équipes de réanimateurs et anesthésistes seront dédiées à la Covid et, automatiquement, l’on augmentera le nombre des lits.
Maintenant pour parer à cette épidémie, surtout avec ce rebond des cas de contamination, nous devons mettre tous les moyens à la disposition des services Covid. Et c’est ainsi que l’on pourra relever le défi, mais il faut que cela soit fait par tous.
A Boufarik, tous les services sont dédiés à la prise en charge des cas Covid, à l’exception de la maternité. Les directives sont claires et ont été rappelées à plusieurs reprises afin de ne pas renvoyer les malades chez eux. C’est ce qui se fait à l’étranger.
Avec la diminution des cas, certains structures ont repris leurs activités initiales, mais là, avec la reprise des contaminations et la courbe ascendante des cas testés positifs, il faudra progressivement remettre des lits Covid, c’est aussi simple que cela, mais il faut l’appliquer sur le terrain. Ecoutez, il n’est pas normal de recevoir à Boufarik des malades venus d’Alger !
Nous avons une épidémie qui est plus importante à Blida comparée à la population et on a des structures nettement moins importantes que la capitale, qui compte 4 CHU. C’est hallucinant. Il faudrait revoir le dispositif et le mettre en adéquation avec l’évolution de l’épidémie.
– Ce relâchement coïncide avec la rentrée scolaire et universitaire. Cette recrudescence va-t-elle durer dans le temps ?
Malheureusement, il n’y a pas seulement un relâchement, mais un laisser-aller inimaginable, les gens ont oublié les mesures barrières et les pouvoirs publics ont oublié de sévir pour faire respecter ces mesures. Il n’y a plus de contrôle ni dans les transports ni dans les commerces.
Nous sommes appelés à vivre avec ce coronavirus, donc ces mesures barrières doivent nous prémunir non seulement contre le coronavirus, mais contre les autres maladies. Maintenant, personne ne peut prédire comment la situation va évoluer. Beaucoup de pays vivent actuellement la deuxième vague alors qu’ils n’ont rien vu venir.
Nous avons eu la chance d’avoir une situation épidémiologique très favorable, notamment par rapport à l’Europe et aux pays voisins, malheureusement nous n’avons pas su préserver cela. Et qui paye ce relâchement ? Ce sont les professionnels de santé et les malades chroniques non Covid.
– Faut-il s’attendre à une deuxième vague ?
On était dans la première vague, toutefois, si cela continue ainsi, nous allons inévitablement vers la deuxième vague. Nous sommes dans une situation intermédiaire du point de vue épidémiologique, c’est ce qui s’est passé dans les pays européens. Ils ont été surpris par l’accélération des contaminations.
Ils attendaient la deuxième vague vers l’hiver, mais là, beaucoup de pays ont été contraints de reconfiner leur population.
On va y arriver. Ce n’est pas pour alarmer la population, mais il faudrait que les gens s’assument et que les pouvoirs publics assument leurs responsabilités pour essayer de contenir cette nouvelle flambée et à tout le moins pour pouvoir prendre en charge les autres malades.
– Un reconfinement total ou partiel de la population sera-t-il imposé si la situation s’aggrave ?
Personne n’est en mesure de prédire l’évolution de l’épidémie. Maintenant, cette question est tributaire du comportement des Algériens. Si tout le monde joue le jeu et s’implique, on peut analyser la situation du point du vue épidémiologique et selon les wilayas.
Pour l’instant, avant d’en arriver au reconfinement total, il faudrait s’assurer que les mesures barrières soient d’abord appliquées. Dans le cas contraire et au regard de la saturation des structures hospitalières, on sera dans l’obligation de reconfiner. Si l’on met les moyens et on prend en charge les malades, nous n’avons pas besoin de recourir au reconfinement.
Mais je persiste et signe : aujourd’hui, la situation est très inquiétante et la responsabilité est partagée par les deux parties : le citoyen auquel nous demandons de respecter les mesures barrières, et ce, dans l’intérêt de sa famille, de la société. Le port du masque, la distanciation, le lavage des mains ne dérangent pas.
Et aux pouvoirs publics de faire leur travail… Lorsque je vois les cortèges de mariage passer devant les barrages de police, je ne comprends pas l’attitude des autorités, alors que plus tard nous, nous recevons des familles entières contaminées en raison de ces fêtes. L’autre fait choquant ce sont les transports, où le protocole sanitaire n’est pas respecté.
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Auteur: Anis Khecheba
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