Le monde traverse aujourd’hui une zone de turbulence marquée par des tensions géopolitiques majeures, notamment les perturbations autour du détroit d’Ormuz, un point stratégique pour l’approvisionnement énergétique mondial. Dans ce contexte, étant donné que l’énergie est devenue un enjeu de souveraineté et de résilience, le Maroc comme de nombreux pays, s’inquiète pour sa sécurité énergétique et la compétitivité de son industrie.
La question énergétique a été largement débattue, le 25 mars dernier, lors de la 4è édition du Forum International des Énergies qui a réuni les représentants du ministère de la Transition énergétique et ceux de l’industrie du commerce, des acteurs clés de l’énergie, de l’ingénierie, du financement et de l’économie circulaire. L’objectif a été de répondre à une question centrale pour l’avenir économique du Royaume : comment faire de l’énergie bas carbone un véritable levier de compétitivité industrielle ?
Hanane Belyagou, Directrice au Ministère de l’Industrie et du Commerce, a rappelé que ce forum vient à un moment charnière où l’industrie mondiale connaît une transformation profonde sous l’effet combiné de plusieurs dynamiques structurantes. La volatilité persistante des marchés énergétiques, surtout avec les contextes actuels et l’accélération des exigences climatiques, notamment le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières européennes (MACF/CBAM), entré en vigueur depuis janvier 2026.
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Ces évolutions s’inscrivent dans une trajectoire que notre pays a su anticiper depuis plusieurs années. Très tôt, le Maroc a fait le choix d’une transition énergétique ambitieuse, et vise plus de 52% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique dès 2027. Elle explique ce choix par les atouts dont dispose le Maroc : «Nous disposons d’atouts structurels majeurs, plus de 3.000 heures d’ensoleillement par an et une position géographique stratégique au carrefour des marchés européens et africains. Ces atouts nous permettent aujourd’hui de franchir une nouvelle étape, faire de l’énergie non seulement un facteur de sécurité, mais un levier direct de compétitivité industrielle, car la réalité est claire, la décarbonation n’est plus un choix, elle est devenue un prérequis d’accès aux marchés internationaux et de compétitivité ».
Hicham Bouzekri, CEO d’African Technical Advisors reconnait que le Maroc est bien avancé, mais il tient à nuancer les chiffres avancés. «Fin 2024 nous avons 45% de la capacité de génération électrique installée qui vient des énergies renouvelables, éolienne et solaire, et on va atteindre rapidement les 52%. Mais en termes d’énergie réellement consommée, nous sommes encore à 20%, et pour passer à 50, 60 ou 80% d’énergies renouvelables consommées, il va falloir parcourir beaucoup de chemin».
Il a précisé qu’avec le succès de l’industrialisation au Maroc, le rythme d’augmentation de la demande en électricité va avancer à 6-7% par an. À ce rythme, il faudrait doubler la capacité de génération électrique tous les 12 ans, ce qui est énorme. Et tout retard sur l’investissement en capacité d’énergies renouvelables va impacter lourdement la balance commerciale et la capacité de mobilisation des financements. «C’est pourquoi nous avons collectivement, Etat et acteurs industriels, intérêt à accélérer l’investissement en énergies renouvelables qui va nous permettre, à la fois, de décarboner, mais aussi de gagner en autonomie et en souveraineté à un moment où les prix du baril du pétrole et de la tonne de charbon sont en train de varier de manière assez violente».
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Le point critique des énergies renouvelables c’était leur coût et leur intermittence. Or, grâce au progrès des technologies liées aux énergies vertes, le coût des renouvelables est aujourd’hui beaucoup moins cher que le tarif réglementé de l’ONEE. Et pour parer à l’intermittence, il y a une tendance au renforcement de l’investissement dans les moyens flexibles de stockage dans le monde. En moins de 5 ans, le prix d’un KWh, autoproduit ou sollicité pendant les heures creuses et stocké dans une batterie pour être utilisé pendant les heures de pointe, est en train de baisser de manière spectaculaire ; les perspectives parlent d’un prix de 5 centimes le KWh stocké. Au Maroc, grâce au changement de la réglementation relative à l’autoproduction électrique (loi 82-21), les industriels ont la possibilité de développer leur propre moyen de stockage grâce aux batteries.
Autre atout, une fois l’installation d’une centrale solaire ou éolienne réalisée, il y a une visibilité sur le prix de l’énergie pendant 20 ans et on ne dépend plus des marchés internationaux. L’énergie bas carbone devient ainsi un vrai levier de compétitivité industrielle, elle améliore à la fois le coût, la résilience et la performance. Une énergie bien maîtrisée, bien mesurée et bien optimisée, permet de réduire toutes les pertes relatives aux pics de charge inutiles. Elle permet d’améliorer l’efficacité et de protéger la marge et la compétitivité des entreprises.
Le Maroc dispose d’un potentiel énorme en énergies renouvelables à la fois solaire et éolienne. Avec 3000 heures de soleil par an et 3.500 km de côtes avec des couloirs de vent de qualité offshore et onshore, le royaume offre des facteurs de compétitivité inégalés. L’éolien couplé au soleil et à la batterie est une solution qui va permettre au pays d’émerger comme un acteur régional énergétique, interconnecté avec l’Europe et les pays du Sahel. Les perspectives sont extrêmement positives et incitent les entreprises à investir dans les énergies bas carbones, d’autant plus qu’il y a cette exigence de la taxe carbone aux frontières de l’Europe, une zone qui concentre 62% de nos échanges extérieurs.
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Etant donné que les sources des énergies renouvelables ne sont pas forcément là où il y a la demande, l’Etat est en train de bâtir des réseaux d’interconnexion électriques qui permettent de libérer ce potentiel. C’est le cas du projet d’Autoroute Électrique Sud-Centre qui est une infrastructure stratégique de 1.400 km reliant les provinces du Sud au centre du pays, qui sera mis en service vers l’année 2030. Il y a donc d’énormes investissements à réaliser, ce qui nécessitent la contribution du secteur privé aussi pour avoir suffisamment d’investissement sur un temps très court.
Au terme du forum, les intervenants ont alerté sur le risque de transformer la dépendance aux énergies fossiles importées en une dépendance technologique. D’où la priorité de structurer de nouvelles filières industrielles liées à la transition énergétique et particulièrement aux équipements, aux technologies de stockage et à l’hydrogène vert.
Le Cadre Juridique dédié aux énergies renouvelables
Pour l’industriel, la transition électrique n’est pas uniquement un sujet technique ou financier, il s’agit aussi de savoir dans quel cadre juridique il peut sécuriser ses choix, les chiffrer, les prouver et les défendre. A ce niveau, le Maroc a mis en place deux lois pour encadrer cette transition :
– La loi 13-09, promulguée en 2010 (B.O. n°5822), établit le cadre juridique de la production d’électricité à partir de sources d’énergies renouvelables par des acteurs privés. Elle permet de développer des projets, de vendre l’électricité produite à des consommateurs ou à l’ONEE.
– La loi 82-21, promulguée en 2023 (B.O n°7400), relative au cadre de l’autoproduction électrique au Maroc. Elle permet à toute personne physique ou morale, entité publique ou privée, de produire, stocker et autoconsommer son énergie, notamment renouvelable, avec la possibilité de vendre jusqu’à 20% du surplus.
Quatre décrets d’application sont attendus :
– Le 1er, qui vient d’être publié en mars 2026, concerne les procédures à suivre selon le régime applicable à chaque type d’installation : déclaration, autorisation ou demande d’accord auprès du gestionnaire de réseau.
– Le second décret encadrera la gestion des excédents de production.
– Le 3è régira les modalités de stockage de l’électricité.
– Le 4è décret portera sur l’écrêtement, un mécanisme permettant d’ajuster la production électrique en fonction de la demande.
Un certificat d’origine est désormais requis pour justifier la provenance verte de l’électricité produite.
Un registre national des certificats d’origine verte
Le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable vient de lancer un appel à manifestation d’intérêt pour la réalisation d’un Registre national de certificat d’origine verte. Ce certificat permet aux entreprises d’attester du caractère durable de leurs produits, notamment dans le cadre des échanges internationaux, et d’éviter certaines taxes environnementales, comme la taxe carbone (MACF/CBAM) aux frontières de l’Europe. La finalisation de ce projet permettra au ministère de procéder à l’émission de ces certificats. En effet, le décret 2.24.761, entré en vigueur en novembre 2025, stipule que les demandes devront être soumises via une plateforme numérique mise en place par l’autorité gouvernementale en charge de la transition énergétique.
Auteur: A. Maïssour
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