Si le site est tombé aux oubliettes depuis plusieurs siècles, laissant le reste des vestiges à la merci de la nature et de l’Homme, cette sucrerie avait longtemps contribué au rayonnement de toute une industrie développée, à l’époque, par les Saâdiens qui, aux abords du »Oued Ksob » (Fleuve de la Canne), avaient choisi d’édifier l’ancienne Essaouira « Souiriya Lqdima », autour d’un pressoir de canne à sucre.
Pour accéder aux ruines qui restaient de la Sucrerie, tout visiteur avide de connaître l’histoire de ce site, se trouve amené à traverser une forêt d’arganiers qui auraient pris place à la canne à sucre, avant de découvrir au milieu de ce paysage chargé d’histoire, des peuplements de dromadaires comme attendant éternellement leur tour pour des chargements de sucre.
Dans cette zone, tout s’est complètement métamorphosé. L’arganier a remplacé la canne à sucre. Aucune route ne mène plus vers cette vieille fabrique du sucre. L’espace s’est transformé en terres arables et l’arganeraie semble enserrer les vieilles murailles en pisé qui restaient de la sucrerie.
Ayant fonctionné de manière régulière entre 1576 et 1603, la sucrerie d’Ida Ougard aurait fabriqué le sucre roux »Sukar Ahmar », qu’Ahmed El Mansour Eddahbi expédiait en Italie en contrepartie du marbre de Toscane, comme le fait apprendre « Nozhat el Hadi » d’El Ouafrani : »Le marbre apporté d’Italie était payé en sucre, poids pour poids ».
« Le site de la sucrerie a été identifié dans les années 50 par Paul Berthier, contrôleur civil adjoint du Protectorat français à Mogador à qui on doit une large contribution à l’étude et à la connaissance des sucreries du sud du Maroc », a confié à la MAP, M. Abdelfattah Ichkhakh, Conservateur de la Médina d’Essaouira.
« L’étude effectuée par Berthier est toujours d’actualité, jouant un rôle de taille dans l’orientation des efforts destinés à l’identification même des ouvrages considérés naguère comme vestiges d’une Kasbah », a précisé M. Ichkhakh, notant que ce qui a été effacé ce sont seulement les éléments périssables tels le bois.
Tout en relevant que la compréhension de certaines techniques est rendue difficile à cause de la disparition d’une grande partie des structures en bois, il a estimé que celle-ci peut être éclairée par des comparaisons avec d’autres sucreries mieux conservées en élévation comme celle de Oulad Messaoud dans le Souss, de Chichaoua et de Tazemmourt.
Il a indiqué que la sucrerie d’Ida Ougard et toutes les installations qui en dépendaient s’étendent aujourd’hui sur plusieurs hectares : On y distingue de prime abord, l’aire de presse en pisé, là où se trouvait la roue hydraulique, un aqueduc relié à un bassin d’accumulation, une large canalisation prenant naissance à une vingtaine de kilomètres en amont.
En visitant ce site, on peut voir encore l’emplacement de la chute d’eau et les traces de frottement laissées par la roue hydraulique. Sur de grandes distances, de splendides aqueducs (Targa) en pisé – actuellement desséchés – acheminaient l’eau depuis la source chaude d’Irghane jusqu’à la sucrerie, explique M. Ichkhakh, ajoutant que l’eau qui faisait tourner la roue hydraulique était ensuite amenée à grands frais vers « l’Oulja » du bas et distribuée aux planteurs suivant la règle des tours d’eau.
M. Ichkhakh a indiqué que l’emplacement des espaces réservés aux machines est nettement conservé. « C’est aussi le cas de la zone consacrée à la cuisson, notamment les moules des pains de sucre, dont les fragments jonchent encore aujourd’hui l’ensemble du site », a-t-il dit.
Et de poursuivre qu’il a été procédé au dénombrement de six fours à sucre qui servaient à la production des moules en terre cuite d’une contenance de cinq kilos au moins.
De l’avis de M. Ichkhakh, la sucrerie a dû cesser ses activités pour des raisons encore mal connues. Cependant, il est fort probable que ce dysfonctionnement soit la conséquence du dessèchement du régime hydrique ou de l’épuisement des sols réservés à la culture de la canne, a-t-il souligné.
Et M. Ichkhakh de conclure que ce qui reste, cependant, à faire relève du domaine de l’archéologie pour mieux saisir l’emplacement des fours, des habitations dédiées aux ouvriers et s’assurer aussi de la présence ou non, d’un site antérieur à la Sucrerie.
Pour sa part, M. Omar Lakhdar, intellectuel et historien souiri, a relevé que les vestiges de la sucrerie d’Ida Ougard sont restés peu remarqués jusqu’à 1949, date à laquelle ils ont été identifiés par Paul Berthier, notant que cette sucrerie faisait travailler à l’époque de nombreux Africains issus d’une expédition menée par le Sultan Ahmed El Mansour Eddahbi sur Tombouctou en 1591, après avoir conquis le royaume Songhaï (entre le Sénégal et le Tchad).
Et l’auteur de l’ouvrage »Au pays d’Anflous : Une contribution à l’histoire de la tribu des Haha » de rappeler que sur le plan historique, cette découverte est sans doute d’un intérêt capital pour la connaissance de la dynastie saâdienne car elle précise l’aire ancienne d’extension de la plantation de la culture de la canne à sucre, relevant que sur le plan économique, l’intérêt porté par les anciens sultans saâdiens aux ressources hydriques du Maroc se trouve une fois de plus confirmé.
Pour M. Lakhdar, en dépit des outrages du temps, la plupart des ouvrages sont dans un état de conservation remarquable. Le canal est plus difficile à retrouver dans les parties planes où il a été recouvert par la végétation (arganiers) et en certains endroits arasé par les labours. Il a également servi de soubassement à des murettes récentes et à des clôtures de jujubier, ce qui n’empêche pas d’ailleurs de pouvoir en relever à peu près partout le tracé, a-t-il noté, précisant qu’il s’agit de parties souterraines à l’origine et pas recouvertes par une quelconque structure récente.
M. Lakhdar s’est interrogé, dans ce sens, comment les vestiges d’une telle importance historique et économique avaient été négligés durant plusieurs siècles, déplorant le peu d’intérêt accordé à ce site.
Une question que M. Lakhdar juge légitime surtout que ce site chargé d’histoire se trouve situé à une trentaine de kilomètres seulement d’Essaouira, avant de revenir pour tenter d’expliquer que cela serait dû au fait qu’on ne pouvait accéder il y a quelques décennies à ces vestiges, si rapprochés soient-ils de la ville, qu’à cheval ou à mulet.
Cela tient au fait aussi que ce site emblématique qui témoigne de l’histoire commerciale rayonnante du Royaume se situe dans une zone qui, par le passé, se trouvait dépourvue de circulation, a-t-il poursuivi.
Si cette zone située à proximité de l’Oued Ksob ne cesse de connaître, ces dernières années, un engouement remarquable comme en témoigne les maisons d’hôtes, les restaurants et les projets touristiques qui y ont fleuri en pleine nature, n’est-il pas temps de faire renaître la sucrerie d’Ida Ougard de ses cendres pour la transformer en véritable site à proposer dans le cadre d’un circuit touristique écologique mais aussi historique.
Une bonne nouvelle enfin pour les autochtones puisque le ministère de la Culture, selon M. Ichkhakh, prévoit de classer ce site comme patrimoine national. Pour ce faire, explique-t-il, des relevés topographiques détaillés nécessaires à une telle opération ont été effectués tout récemment.
Connue par sa nature généreuse et verdoyante, ses terres bien irriguées, plus haut en amont à une dizaine de kilomètres du barrage Zirrar, par son authenticité, et par les mausolées de ses saints, à l’instar de Sidi Yassine et Sidi Brahim Ou Aïssa et ses tours et maisons caïdales, la région offre ainsi une multitude de paysages garantissant, sans nul doute, dépaysement et détente pour tous les randonneurs curieux qui veulent faire le tour et le détour, en quête de calme et de sérénité.
Auteur: Mohammed KOURSI
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