BATNA – Dans la commune de T’kout, à 95 km de la ville de Batna, Dr Bachir Rahmani jouit d’une révérence toute particulière parmi les habitants de cette commune et ses alentours. Il n’est pas seulement le médecin du village qui n’a pas cédé à la tentation des lumières des grandes villes mais surtout celui qui a diagnostiqué le premier cas de silicose.
Ce premier diagnostic fut établi au début de l’année 2000, confie, à la veille de la célébration de la journée mondiale de la santé, le médecin à la journaliste de l’APS qui l’a rencontré à son domicile au centre-ville de T’kout, fort affaibli par une maladie qu’il se contente de décrire par « difficilement guérissable ».
Plongeant dans ses souvenirs, il rappelle que « depuis le début des années 1990 à 1999, beaucoup de jeunes gens à la fleur de l’âge se présentaient, à mon cabinet que j’ai dû fermer en 2017 à cause de ma maladie, souffrant d’insuffisance respiratoire et les spécialistes vers lesquels je les dirigeais diagnostiquaient une fibrose pulmonaire ».
Au début, ces cas paraissaient, ajoute Rahmani, « normaux mais leur multiplication a fini par susciter mes inquiétudes et mes questionnements et après une enquête de terrain, j’ai pu constater à la faveur de ma familiarité avec les habitants de mon village où j’exerçais depuis 1985, que tous les malades avaient en commun d’exercer le métier de tailleur de pierre ».
« Après la confirmation du diagnostic du premier cas, j’ai mis sur pied six comités de quartiers composés chacun de trois personnes pour informer et sensibiliser, trois mois durant, les tailleurs de pierre contre l’effet pernicieux de la poussière de silice sur les poumons qui débute par une insuffisance respiratoire puis évolue vers l’incapacité », se remémore Dr Rahmani.
« C’était au début très difficile de convaincre les personnes exerçant ce métier lucratif que celui-ci était mortel et que la seule solution consiste à y renoncer », affirme non sans émotion Dr Rahmani qui confie n’avoir ménagé aucun effort dans la sensibilisation contre les risques de silicose, ni dans la prise en charge des malades.
« Le nombre élevé des malades me poussait à travailler parfois presque 24 heures sur 24 », assure-t-il .
« J’étais alors le seul médecin en poste au centre sanitaire de T’kout et je réalisais des consultations régulières dans 11 salles de soins des trois communes d’alentours pour une population de 16.000 habitants », ajoute Dr Rahmani qui précise que la pression était « trop grande » car il était, de fait, à la fois médecin généraliste, médecin scolaire et médecin de travail en plus d’urgentiste pendant la nuit en recevant les patients même à son domicile.
« Le drame pour les malades atteints de silicose est que l’on ne pouvait rien pour eux’’ car la maladie est incurable et le patient pouvait vivre 3 mois comme il pouvait vivre 15 ans’’, ajoute Dr. Rahmani.
L’année 2005 a été le pic de cette maladie qui, en une semaine, avait causé la mort de cinq malades en dépit de la sensibilisation à laquelle s’était impliqué Dr. Djamel Hamizi, un pneumophtisiologue.
« Sur 1.200 tailleurs de pierre exerçant à T’kout et ses environs, 300 jeunes âgés entre 20 et 36 ans ont contracté la silicose », selon Dr Rahmani qui précise que cette maladie a « tué 200 artisans depuis 2000 et le nombre de morts avant cette date reste inconnu ».
Depuis quelque années, T’kout dispose désormais d’une clinique et de plusieurs médecins généralistes et vient de bénéficier récemment d’un hôpital ouvert à la localité de Ksar et équipé d’installations modernes, constate avec satisfaction ce médecin.
Toutefois, estime Dr Rahmani, pour une maladie lourde comme la silicose, « cela demeure insuffisant et exige l’affectation permanente à cet établissement d’un pneumophtisiologue et d’un spécialiste en médecine interne afin d’éviter le recours au déplacement vers les hôpitaux de Biskra et Batna des malades pour qui le temps est facteur vital dans la prise en charge ».
« Certes, la silicose obstrue par la poussière de silice les bronches pulmonaires jusqu’à 90 % mais elle frappe aussi le reste du corps réduisant l’immunité du patient et l’exposant à l’anémie et la tuberculose », ajoute ce médecin qui relève que « dans les cas extrêmes, la maladie peut provoquer des hémorragies et une insuffisance respiratoire chronique chez le patient ».
Selon Dr Rahmani, en dépit de la dangerosité de ce métier, beaucoup de jeunes continuent de l’exercer même si la majorité utilise des tables de coupe alimentées en eau pour réduire les quantités de poussières dégagées.
Toujours aussi compatissant avec les malades atteints de silicose qu’il a accompagnés pendant leurs souffrances en tant que médecin et ami, Rahmani âgé de 62 ans a dû fermer son cabinet suite à sa maladie. « Je considère aujourd’hui que ma mission est terminée et c’est au tour de la clinique et de l’hôpital de prendre le relai », recommande le praticien, ému jusqu’aux larmes.
Le doyen des médecins de T’kout n’a pas voulu que la journaliste de l’APS le quitte sans lui montrer une plaque en pierre placée dans la cour de sa maison et joliment sculptée en hommage à lui par des tailleurs de pierre.
Ville reculée des Aurès, T’kout a vu son nom tiré de l’anonymat par la maladie de la silicose frappant ses enfants tailleurs de pierre ainsi que par Bachir Rahmani, le médecin qui a diagnostiqué le premier cas de silicose et l’auteur de travaux de recherche sur la fertilité par mésothérapie et de plusieurs œuvres littéraires dont « Emrir » (le médecin), un livre dans lequel il revient sur son expérience dans la vie et son métier en tant que médecin du village.
Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.