Des hommes de Nedroma, de Tlemcen et de Maghnia sans statut, se morfondant dans leur anonymat depuis des lustres, se sont retrouvés projetés au-devant de la scène, depuis 1999, date de l’élection de Bouteflika à la tête du pays.

Des hommes transformés en forces d’influence, qui ont bâti un pouvoir local occulte sur des accointances, des liens de parenté soupçonneux et leur appartenance tribale avec des ministres au gouvernement et le président de la République. Une puissance locale, renforcée par l’argent des nantis à l’origine douteuse pour beaucoup d’entre eux, plus qu’intouchable, elle est crainte par le petit peuple, des politiciens et des fonctionnaires de l’Etat à tous les niveaux. «C’est une fabrique d’élus au niveau de la wilaya, c’est un secret de Polichinelle.

Je vous rappelle, juste pour l’exemple, le dernier renouvellement partiel du Sénat, lorsque c’est le candidat d’un parti concurrent qui a eu les faveurs du scrutin. Subitement, des membres de la commission de l’élection, dont un magistrat, ont été agressés, deux des procès-verbaux n’ont pas été transmis au Conseil constitutionnel.

Le juge agressé n’a pas jugé utile de porter plainte. Malgré les marches et les dénonciations du parti lésé, un deuxième tour a été décidé et en moins de dix jours, tout a été bien organisé pour que le candidat du parti «privilégié» sorte vainqueur des urnes…», témoigne Fethi B., chef d’entreprise qui, pour avoir soutenu le candidat Ali Benflis pendant l’élection présidentielle de 2014, s’est vu retirer ses projets et interdit de soumissionner à travers le territoire national.

Une fabrique d’élus…

«Dans la wilaya de Tlemcen, on n’élit pas un sénateur, on le choisit avec des ‘‘ingrédients’’ légaux, c’est-à-dire des bulletins, des urnes, une commission, etc. mais, les électeurs, des élus, avant d’entrer dans l’isoloir, ont eu leur lot de menaces à peine voilées de la pègre locale avec la complicité de commis de l’Etat.. Je sais de quoi je parle !», indique crûment Benamar F., élu local d’une formation politique. La ville de Tlemcen n’est-elle accessible qu’aux hommes politiques du pouvoir ?

En cette période de la collecte des signatures par les candidats à la candidature de la présidentielle d’avril 2019, c’est quasiment le sentiment qui se dégage après l’agression sauvage de Rachid Nekkaz, samedi dernier, au niveau de l’Apc, par un groupuscule qui semblait l’attendre de pied ferme pour lui régler son compte.

«Tu es un Français, un harki», insultaient ces jeunes, en utilisant d’autres propos orduriers, avant de rosser carrément Nekkaz, qui n’a dû son salut qu’à l’intervention de citoyens de passage. Amoché, l’homme politique a dû se rendre à l’évidence : dans un pays où la loi est bafouée et l’impunité règne en maître des lieux, il n’était pas en terrain conquis. Quoique blessé, il s’est rendu à Maghnia où il a été reçu chaleureusement par un nombre important de jeunes.

Il faut signaler tout de même que des Tlemceniens, offusqués par cette agression, ont tenu à se démarquer de cet acte barbare et dénoncent ces «voyous qui ne nous représentent pas. Nekkaz ou autre sont des Algériens et ils ont tous les droits pour s’adonner à leurs activités politiques…» Noureddine Belhouari, élu MSP à l’APW, estime que «le réseau d’influence des vingt dernières années a généré une autorité locale parallèle, mais ce qui est amoral, c’est que cette autorité impose sa loi d’une manière scélérate et immorale et soit légitimée par le pouvoir de l’argent et celui des institutions…» Pour Amine Gourmala de Talaie El Houriyate, formation d’Ali Benlis, «des mots d’ordre ont été donnés pour nous barrer la route. On nous met des bâtons dans les roues pour la collecte des signatures.

Malgré cela, nous avons déjà 10 000 signatures et nous continuons notre travail contre vents et marées…» Certains l’appellent «royaume», Tlemcen est entre les mains d’institutions républicaines certes, mais influencées par ces forces occultes quand il s’agit de nominations administratives, d’attributions de projets et de marchés…

«C’est la Mecque des promotions pour peu que tu aies la bénédiction des vizirs !», lâche carrément Abdallah, C. ingénieur informaticien, ayant longtemps cru en ses compétences pour faire carrière en politique mais, qui en se dressant contre la puissance par principe, s’est vu licencié de son poste et voué aux gémonies politiquement. «On ne sort pas indemne d’un combat inégal à tout point de vue.

C’est le pot de terre contre le pot de fer. Et même quand tu es lâchement vaincu, on t’anéantit avec des anathèmes, des mensonges et des calomnies pour t’achever complètement. On t’exécute socialement !», explicite Abdallah. Ce pouvoir local occulte tend ses tentacules dans tous les secteurs d’activité de la circonscription. Il détient ses relais médiatiques pour relayer ses discours et étouffer ou détourner ses scandales. C’est un petit état dans un grand Etat. Fort de ses soutiens «d’en haut», il n’agit pas subtilement, il signe ses actes au grand jour.

La Mecque des promotions…

Pour le petit peuple ne se sentant pas concerné par ce «monde appartenant à des familles», à Tlemcen, «nous avons des hommes qui sont au pouvoir, mais nous ne sommes pas le pouvoir. Il est injuste de nous considérer comme des citoyens privilégiés par rapport à nos concitoyens des autres régions du pays», affirment en chœur et en colère des habitants de la région frontalière ouest.

«A cause de cette référence inappropriée, nous sommes des victimes d’une situation, d’un mauvais destin, une cruelle fatalité. Nous sommes de simples citoyens avec nos joies et nos peines et nous n’avons rien en commun avec ceux qui commandent le pays !», crient, dépités, ces citoyens. Hamza, simple commerçant, s’insurge «avoir de la région le président de la République, des ministres et toute une panoplie de conseillers de la haute sphère ne nous sert nullement.

Nous n’en tirons aucun profit ni mérite. Le plus malheureux, c’est cette référence de citoyens privilégiés dont on nous affuble et qui, en vérité, ne nous rend pas service…» A l’approche de la date fatidique de la prochaine présidentielle d’avril, c’est le branle-bas de combat dans cette région de l’extrême ouest du pays. Le pouvoir local et ses sbires s’activent à faire perpétuer la «continuité commencée en 1999» pour se maintenir.

«Ce qui nous torture, aujourd’hui, ce sont ces walis qui, oubliant qu’ils sont des commis de l’Etat et au service du peuple, se sont entourés de gens, mis sur le compte de nos ministres et du président de la République, pour se refaire une virginité et se garantir une pérennité dans la région», gronde une frange de la société, livrée à elle-même, mais qui fonde son espoir dans le changement d’une nouvelle configuration politique en Algérie. 

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Auteur: Anis Khecheba
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