Le tissu entrepreneurial marocain traverse une zone de turbulences sans précédent. Selon le rapport de la Confédération marocaine des TPE-PME de mars 2026, le pays fait face à une véritable crise de survie : entre 2022 et 2025, près de 150 000 entreprises ont disparu, dont 99 % sont des TPE.
En 2025, le rythme des défaillances a atteint un seuil alarmant, avec une cessation d’activité enregistrée toutes les dix minutes. Bien qu’elles représentent 97 % du tissu productif, 70 % de ces structures ne franchissent pas le cap des cinq ans. Cette mortalité précoce s’explique par des obstacles systémiques. Le premier est le verrouillage du financement : moins de 5 % des TPE accèdent au crédit bancaire classique, faute de garanties ou de bilans structurés. Cette exclusion pousse 41 % d’entre elles vers l’informalité, un réflexe de survie face à une fiscalité, une administration et des procédures perçues comme trop complexes ou trop coûteuses.
En d’autres termes, le passage à la formalité ne serait pas dissuadé par la volonté de contourner la règle, mais par l’inadaptation du cadre institutionnel. À cela s’ajoutent des retards de paiement dépassant souvent 90 jours pour plus de la moitié des entreprises, ainsi qu’une exclusion des marchés publics, où leur part réelle ne dépasse pas 10 %, contre un objectif théorique de 20 %.
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«Cette part dérisoire dans la commande publique représenterait un manque à gagner annuel d’environ 30 milliards de dirhams», clame Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPE. Enfin, malgré un accès généralisé à Internet, 80 % des TPE n’ont aucune présence digitale structurée.
Des solutions pour briser le modèle actuel
Pour rompre ce cycle, la Confédération propose des réformes audacieuses :
• L’innovation technologique est mise en avant avec « TPE Voice », un agent d’intelligence artificielle destiné à accompagner les dirigeants dans leur gestion.
• Sur le plan structurel, la création d’un Groupement d’intérêt économique (GIE) national permettrait de mutualiser les garanties pour accéder aux financements et aux appels d’offres.
• Enfin, le rapport plaide pour une représentation institutionnelle effective des TPE dans les organes de décision (Bank Al-Maghrib, CNSS, DGI) et un plafonnement des délais de paiement à 30 jours pour oxygéner leur trésorerie.
• La survie des TPE n’est plus un simple enjeu social, mais une nécessité économique urgente.
Le volet numérique révèle, lui aussi, un paradoxe. D’après le rapport, 97 % des TPE ont accès à Internet, mais 80 % ne disposent d’aucune présence digitale structurée. Moins de 5 % des TPE utiliseraient des outils d’intelligence artificielle dans leur activité, ce qui accentue encore davantage le fossé avec les acteurs mieux dotés.
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L’étude met en cause des exigences jugées trop lourdes pour des entreprises souvent dépourvues de garanties, de bilans structurés ou d’une comptabilité formalisée. Elle critique aussi des produits bancaires pensés pour des PME plus solides, et donc peu compatibles avec les contraintes opérationnelles des TPE.
Il s’agit, in fine, d’un «cercle vicieux», tel que le décrit le rapport ; chaque fragilité impacte la suivante. L’exclusion bancaire pousse à l’informalité ; l’informalité bloque l’accès aux dispositifs officiels et retarde la digitalisation ; l’absence de structuration numérique éloigne des marchés ; l’éloignement des marchés accroît la mortalité ; et la mortalité alimente à son tour l’informalité et la précarisation économique. L’étude présente cette chaîne comme une dynamique systémique plutôt que comme une succession d’incidents isolés.
Auteur: Hassan Manyani
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