Journée internationale des travailleurs

(Photo : B. Souhil)
Alger, 1er mai 2019. La Journée internationale des travailleurs avait, ce mercredi, une saveur particulière et pour cause : ce 1er Mai est tombé en plein hirak. Pour marquer cette journée, deux rassemblements «complémentaires» se sont tenus, l’un devant la Maison du peuple, siège de l’UGTA, sur le boulevard Aïssat Idir, l’autre à la Grande-Poste.
La Confédération des syndicats algériens (CSA), qui regroupe 13 organisations syndicales autonomes, avait lancé, rappelle-t-on, un appel pour une marche nationale.
Dans cet appel aux airs de manifeste, diffusé le 29 avril, la CSA exhortait tous les travailleurs à rejoindre cette action qui s’inscrit résolument dans la dynamique du mouvement populaire du 22 février.
Extrait : «La Confédération des syndicats algériens appelle tous les travailleurs à l’unité militante et au regroupement syndical afin de construire l’Algérie des libertés et des libertés syndicales, l’Algérie des institutions, l’Algérie de l’Etat de droit, une Algérie où la souveraineté est au peuple, une Algérie de la dignité, une Algérie du pouvoir d’achat, une Algérie du salaire décent, une Algérie qui garantisse la dignité des travailleurs et la préserve, une Algérie dans laquelle seront combattus les gangs et qui sera débarrassée du régime de la rente et de la tyrannie des patrons.»
Marche réprimée au «1er Mai»
La CSA avait prévu une marche de la place du 1er Mai à la Grande-Poste. Mais les forces antiémeute de la police en ont décidé autrement, réprimant la manif’ à coups de gaz lacrymogènes «spray», avant de dresser des cordons de sécurité hermétiques.
Paradoxalement, la marche sera ainsi réprimée précisément à la place qui porte le nom de cette journée emblématique censée être aussi celle des membres de la police.
«Marche de la CSA bloquée au niveau du rond-point de l’hôpital Mustapha avec usage de lacrymogènes. On a suffoqué. Tetnahaw gaa !» témoignait à chaud Meziane Meriane, coordinateur national du Snapest, sur sa page Facebook.
L’association RAJ a réagi en dénonçant cette répression à travers un communiqué dans lequel on peut lire : «Des milliers de travailleurs et de travailleuses ainsi que des citoyen(e)s ont répondu à l’appel de la Confédération des syndicats algériens (CSA) pour une marche nationale à Alger, à l’occasion de la Journée internationale des droits des travailleurs, qui a comme itinéraire la place du 1er Mai vers la Grande-Poste, pour revendiquer le départ du système.
Malheureusement, le pouvoir algérien ne déroge pas à ses coutumes de répression et d’intimidation. Les forces de police ont utilisé comme d’habitude les gaz lacrymogènes pour disperser les manifestant(e)s et ont même interpellé des syndicalistes.»
L’association présidée par Abdelouahab Fersaoui dénonce ces interpellations en saluant «la détermination et l’engagement des syndicalistes et des citoyennes et des citoyens venus les soutenir».
Et de poursuivre : «Le RAJ condamne avec force cette énième répression et les interpellations des syndicalistes en appelant à leur libération immédiate.»
«Sid’hom saïd dégage !»
Cet acte de répression n’a pas empêché travailleurs et syndicalistes de dire leur mot en faisant un maximum de bruit pour que leurs revendications soient entendues. Plusieurs citoyens non syndiqués, notamment des étudiants, ont tenu également à rejoindre ces manifs.
Sur le parvis de la Grande-Poste, la foule scandait : «Echaâb yourid yetnahaw gaâ» (Le peuple veut qu’ils partent tous), «Had echaâb la yourid Gaïd Salah we Saïd» (Ce peuple ne veut pas Gaïd Salah et Saïd), «Klitou lebled ya esseraquine» (Vous avez pillé le pays, bande de voleurs), «Ya lil âr ! Ya lil âr ! Naqaba bila qarar !» (Quelle honte ! Syndicat sans décision)…
Comme nous l’indiquions, un autre rassemblement s’est tenu au même moment devant la centrale syndicale pour exiger le départ de «Sid’hom Saïd», littéralement «leur maître Saïd», déformation, on l’aura compris, Sidi Saïd, l’inamovible patron de l’UGTA, comme on pouvait le lire sur nombre de pancartes. «Sid’hom Saïd dégage !» «Libérez l’UGTA !», «La 8e BB de Sonacome pour libérer la Maison du peuple», «Aïssat Idir a fondé l’Union et Sid’hom Saïd zaim de la corruption», «Syndicat libre et démocratique», «Non à l’Etat du capital, nous voulons un Etat qui serve les intérêts des travailleurs», martelaient plusieurs pancartes et banderoles. Beaucoup invoquaient également les noms de Aïssat Idir, fondateur de l’UGTA, et de Abdelhak Benhamouda, l’ancien chef de la centrale syndicale assassiné le 28 janvier 1997 à quelques pas d’ici, dans la cour de la Maison du peuple. Une manière de signifier à Abdelmadjid Sidi Saïd qu’il ne soutenait pas la comparaison avec ses illustres prédécesseurs.
A noter que plusieurs sections syndicales et collectifs de travailleurs de nombreuses unités, dont de grandes sociétés nationales (SNVI, Naftal, Saidal, Sonelgaz, ANEP…) étaient représentés à ce rassemblement.
Alors qu’une haie de policiers empêchait la foule d’avancer vers la place du 1er Mai, les travailleurs insurgés ont fait le show avec toute sorte d’images, de banderoles, de symboles, de slogans criés à tue-tête ou relayés par des mégaphones tonitruants.
Ils scandaient : «Saha aidkoum yetnaha gaw3 !» (Bonne fête, qu’ils partent tous !), «Allah Allah ya baba, djina enharro ennaqaba» (On est venus libérer le syndicat), «El Djeich dialna wel Gaïd khanena» (L’armée est nôtre mais Gaïd nous a trahis), «Lahkaya bayna we edoula khayna» (L’histoire est claire et le gouvernement est traître), «Ya houkoumate el Cocaïne, wel adilla kaynine» (Gouvernement de la cocaïne, et les preuves existent)…
«La prochaine tripartite aura lieu à El Harrach»
Brahim, employé à Algérie Poste et syndicaliste au sein du Snapap, fulmine : «On est contre el issaba (la bande), on est contre Sid’hom Saïd. Ce sont tous des voleurs, des corrompus, alors que nous (les syndicats autonomes, ndlr), on ne veut pas nous laisser travailler, on est réprimés !»
S’agissant de la situation politique dans le pays et le jeu de Gaïd Salah, Brahim dira : «Notre objectif est d’enlever toute la issaba. Qu’ils partent tous, Gaïd compris ! L’armée est avec nous, mais Gaïd n’est pas de notre côté. Gaïd protège le gang, il ne protège pas le peuple.»
Pour lui, les dernières arrestations, dans les milieux d’affaires, notamment, est une «masrahia». «Ce que tu fais Gaïd, c’est de la comédie. Tu as enfreint la Constitution, tu donnes des ordres aux juges. Pourquoi tu as arrêté Rebrab et pas Ouyahia ? Et Saïd (Bouteflika, ndlr), tu le traites de ‘‘issaba’’, pourquoi tu ne l’arrêtes pas ?» assène-t-il. Pour ce qui est du 4 juillet, Brahim exprime le sentiment de beaucoup de manifestants en disant : «El vote makache, pas de vote ! Ceux qui vont être chargés de protéger les urnes font partie de la bande.
Les Bedoui et Bensalah étaient avec Bouteflika, et vous voulez que je leur fasse confiance pour m’organiser des élections ? On n’a pas besoin de vous, on ne veut plus de vous, troho ga3 ! On ne laissera pas gouverner la issaba !» Certains adressaient des messages particuliers, comme ce retraité qui a écrit : «L’IRG m’aspire 30% de mon salaire.» Un autre arbore une large pancarte où il évoque sa situation personnelle : «Je suis syndicaliste à l’Enafor.
Après 17 ans de service, j’ai été abusivement licencié. On veut l’assainissement des entreprises pétrolières de la mafia administrative et syndicale de Sid’hom Saïd !» Nasreddine Mellah est lui aussi dans la même configuration.
Il a été victime d’un licenciement abusif de Naftal, confie-t-il. Sur sa pancarte, ces mots : «Les dossiers de corruption à Naftal ; juger les syndicalistes et les administratifs corrompus.» Sur l’autre face de son écriteau, ce message ironique : «La prochaine tripartite aura lieu à El Harrach : Sid’hom Saïd-OuyahiaHaddad !»
Il nous explique que c’est un ancien cadre de Naftal et qu’il a été «licencié en 2013 après 28 ans de service» pour avoir «dénoncé les agissements de syndicalistes UGTA, notamment en matière de recrutement familial à Khenchela, et les mauvaises conditions de travail».
Son affaire a traîné pendant cinq ans devant la justice, il a obtenu gain de cause, mais «la Cour suprême a cassé le jugement qui était en ma faveur». Il soupçonne des «interventions» qui ont fait invalider la décision de justice.
Une association des travailleurs licenciés abusivement
Ses déboires ont conduit Nasreddine à créer une association qui aura certainement son utilité dans le paysage social : la Coordination algérienne des syndicalistes et des travailleurs licenciés abusivement (Castla). «On vient de la créer et on est en train de se réunir au niveau national. Avec le hirak, c’était l’occasion d’aller au bout de cette initiative.
On a combattu avant le hirak, on a payé et on continue à cause de l’UGTA, à cause de Sid’hom Saïd et du clan qui le soutient», dit Nasreddine, déterminé à aller au bout de son combat.
De son point de vue, il n’y a pas que Sidi Saïd qui doit être «dégagé», «il est à l’image du système, il y a Bouteflika et il y a sa cour, sa petite clique. Dans toutes les entreprises, il y a des Sidi Saïd.
On ne veut pas changer seulement la tête, on veut restructurer l’UGTA de la tête à la base et la reconstruire sur des fondations solides», plaide Nasreddine Mellah. Un autre citoyen présent à cette manif’, un brillant universitaire spécialiste du soufisme, a insisté, quant à lui, sur l’état de nos hôpitaux publics où vous avez des professeurs chefs de service payés par l’Etat qui vont monnayer leurs prestations dans le privé en négligeant les malades dont ils ont officiellement la charge dans le secteur public.
Il ciblait précisément un radiologue exerçant dans un CHU à Alger : «Il délaisse pendant des jours son travail à l’hôpital et il vient dans mon quartier, à Belfort, faire ses IRM chez un privé ayant pignon sur rue», dénonce-t-il.
Un jeune travailleur de la mythique SNVI de Rouiba manifeste en brandissant un bleu de travail maculé de graisse, accroché à un manche à balai. Lui-même porte une blouse d’atelier de couleur verte. Il s’appelle Mohamed, il a 32 ans, et il a huit ans de métier à l’ex-Sonacome.
Il est affecté à l’atelier «mécanique-contrôle-fabrication», explique-t-il. «Le travailleur raho mahgor, on est méprisés», s’écrie-t-il. «Et je ne parle pas que des travailleurs de la SNVI mais de toutes les sociétés.
Sidi Saïd, ça fait plus de 22 ans qu’il est là et avec lui, il n’y a eu aucun changement, aucune amélioration de notre situation, aucun développement, rien, que ce soit au niveau des ateliers ou les autres services…
Toutes les doléances des travailleurs qui lui ont été adressées sont restées lettre morte. Les travailleurs ne veulent plus de lui et demandent à ce qu’il parte, lui et les autres visages du système. Barakat mennou, on veut quelqu’un qui nous apporte un nouveau souffle. Il y a des jeunes qui méritent qu’on leur donne leur chance.»
«Nous avons besoin de ‘‘gilets orange politiques’’»
En marge du rassemblement qui s’est tenu à la Grande-Poste, discussion avec un jeune professeur de sciences politiques à l’université d’Alger, et qui a soutenu un doctorat d’Etat en 2016 sur le thème de la corruption, sous le titre : «Corruption systémique et Etat autoritaire».
Il s’appelle Lima Mohamed-Halim. Analysant le moment politique que nous traversons, il observe qu’AGS «donne l’impression de vouloir renforcer sa position par rapport à un hypothétique candidat qui émergerait du hirak. Même dans le JT de l’ENTV, on commence par Gaïd Salah, ensuite, on parle de Bensalah qui est pourtant le chef de l’Etat formel».
S’agissant de son obstination à aller au bout du «102», le politiste fera remarquer : «On constate pourtant que la Constitution a été violée plusieurs fois.
Pourquoi Gaïd Salah ne prend pas l’initiative de geler la Constitution comme on l’a fait au Soudan et charger un collège d’experts d’organiser la transition. Même au sein de l’APN et du Sénat, il y a des gens valables, ils ne sont pas tous avec le système.» Lima Mohamed-Halim estime que l’heure est venue de se doter d’un minimum d’organisation : «Ce qu’on peut regretter, c’est que jusqu’à présent, le hirak n’a pas fait émerger des cadres.
On a des cadres aux compétences extraordinaires dans les entreprises, dans diverses institutions, mais aucun d’entre eux ne veut apparaître. Je ne vois pas forcément la solution venir des politiciens…
Parmi ces jeunes qui font vibrer le mouvement, j’aimerais voir certains de ces brillants activistes prendre des responsabilités. Gaïd a dit : ‘‘Je suis ouvert à toute initiative’’, alors, qu’on le mette devant le fait accompli.
Pourquoi ne pas présenter une initiative ; lui signifier que l’article 102, l’élection du 4 juillet sont dépassés, et voilà l’alternative ! Parce que dans le cas contraire, ce sera comme avec Bouteflika.
Depuis 2013, le Président était malade, mais ils ont tenu jusqu’à ce que la situation devienne insoutenable. Gaïd Salah a placé ses hommes partout, dans toutes les Régions militaires, qui lui ont prêté allégeance, c’est pour cela qu’il n’est pas pressé d’actionner les articles 7 et 8.
Juillet approche à grands pas, et si ce blocage persiste, ce vide va laisser place, peut-être, à des conséquences indésirables. On n’arrête pas de dire que ce mouvement est épatant, OK, maintenant il faut passer à une autre étape. Les gens attendent du concret.
On a vu le travail formidable des gilets orange. Si on a réussi à faire tout ce qu’on a accompli, pourquoi on ne serait pas capables de désigner un collège de représentants ? Nous avons maintenant besoin de ‘‘gilets orange politiques’’.»
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Auteur: Hicham Chouadria
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