Nous reproduisons ici l’intégralité de l’interview de Said Sadi paru dans L’OBS du 7 au 15 mars 2019. 
 

Propos recueillis par CÉLINE LUSSATO

Comment expliquez-vous cet entêtement d’Abdelaziz Bouteflika à briguer un 5e mandat ? 

La première explication réside dans la nature même du personnage, qui a toujours rêvé de mourir au pouvoir et qui, plus fondamentalement, a une conception de la gestion du pays articulée autour de la tactique et de l’intrigue. Il est associé à tous les coups fourrés de l’histoire de l’Algérie contemporaine et même d’avant l’indépendance. Il a tellement veillé à ce que rien ne pousse autour de lui qu’il n’a, aujourd’hui, même pas de remplaçant pour lui succéder. 

Une politique de la terre brûlée pour protéger ses intérêts ? 

C’est tout à fait le style du personnage : étant incapable d’assumer un bilan absolument calamiteux, il n’a qu’une seule chance de protéger son clan, et notamment son cercle familial, c’est de pousser au désordre, voire au chaos, pour éviter une évaluation de sa gestion du pays ces vingt dernières années. Il a englouti un peu plus de 900 milliards de dollars : l’essentiel est dû aux gaspillages, une part a été allouée au secteur militaire que Bouteflika a toujours veillé à bien traiter, et le reste est parti dans une corruption institutionnalisée. Maintenant, les étals des magasins se dégarnissent de plus en plus et les pharmacies manquent de médicaments mais il a alloué quelque 5 milliards de dollars à la construction d’une mosquée qui a balafré l’entrée est de la capitale. Pour ce faire, il a barré d’un trait de plume la construction de cinq hôpitaux de dernière génération. Comment assumer un tel bilan ? La recherche du chaos est une hypothèse à retenir. Dans une confusion généralisée, plus personne ne sera en mesure de demander des comptes.

Il avance néanmoins quelques propositions, notamment une prochaine présidentielle anticipée… 

Les promesses de Bouteflika n’auront pas d’effet sur la dynamique en cours et ceci pour plusieurs raisons. D’une part, personne ne peut croire à un revirement politique qui amènerait le personnage à faire l’inverse de ce qui a constitué sa vie – coups tordus et reniements. D’autre part, et plus conjoncturellement, ces propositions sont, pour l’essentiel, celles qu’a préconisées l’opposition depuis son retour aux affaires il y a vingt ans et qu’il a rigoureusement combattues. Enfin, il y a un rejet du personnage tel que toute parole de sa part est interprétée comme une ruse ou de la manœuvre. Du reste, dans la nuit même qui a suivi son dépôt de candidature, des manifestations se sont multipliées dans plusieurs villes du pays. Ce qui peut se produire en revanche, et qui serait une vraie calamité, c’est qu’aucun clan ne pouvant affronter l’autre pour cause de discrédit symétrique, un compromis soit trouvé pour engager l’armée dans la rue avec toutes les dérives que l’on peut imaginer. 
 

Car vous pensez que les manifestants ne rentreront plus chez eux ?

Les manifestations vont se poursuivre. C’est une véritable lame de fond. J’ai vu beaucoup de manifestations et j’en ai organisé quelques-unes dans ma vie mais je n’ai jamais vu de marée humaine si importante depuis la déclaration d’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui la jeunesse est apparue radieuse, impertinente mais jamais grossière dans ses slogans, demandant tout simplement à vivre. Il est très émouvant de voir un peuple revenir ainsi à la vie. De quoi les lendemains seront-ils faits ? C’est un défi qui se pose à toute la classe politique et au-delà. Nous sommes tous concernés par le fait de donner du sens à ce mouvement de la jeunesse algérienne pour qu’il ne soit pas détourné comme trop souvent dans notre histoire : le peuple algérien a été dépossédé de son combat après la guerre de libération, confisquée par ceux qui ne l’avaient pas faite. Puis nous avons été neutralisés en 1980 quand nous avons lancé le printemps berbère, première manifestation populaire d’opposition depuis l’indépendance. Il ne faut pas non plus que le système chassé en 1988 par la porte revienne par la fenêtre en agitant la menace islamiste ou bien que se reproduise ce qui est arrivé au président Boudiaf qui, venu pour annoncer des élections libres et transparentes, a été exécuté en direct à la télévision. Nous devons être vigilants : le régime peut essayer de contrer le mouvement par la récupération, par la répression ou la provocation sanglante. Nous savons maintenant que les incidents qui ont émaillé la fin de la marche de vendredi étaient une provocation, le fait de voyous payés par des oligarques qui n’avaient rien à voir avec les manifestants. La police l’a d’ailleurs reconnu. 
 

Vous avez dénoncé récemment la confiscation du pouvoir par la police politique. Quel rôle joue- t-elle en ce moment ?

Oui, la police politique a de tout temps confisqué le pouvoir. C’est un organe tentaculaire présent dans l’ensemble des institutions – aucun juge ne peut prononcer une sentence s’il n’est pas téléguidé par un homme de l’ombre. Jusqu’à il y a peu, on trouvait un colonel des services spéciaux dans tous les ministères. C’est ce pouvoir occulte qui donne le la. Mais nous sommes à la fin d’un cycle historique. Il s’agit de refonder une autre vision de la nation. Nous devons déconstruire un système étatique qui a vocation à contrôler la société mais pas du tout à la développer, faire de nouvelles offres politiques. Difficile dans un pays où l’essentiel des élites est malheureusement largement « clientisé ». Le défi, cette fois, est de changer de matrice, de logiciel et pas seulement de gouvernement.

Pour y parvenir ne faut-il pas des hommes et des femmes qui puissent représenter une alternative ? Or aujourd’hui personne ne parle au nom de la rue, ni n’est accepté par elle pour tenir ce rôle… 

Dans un premier temps, il ne pouvait pas et il ne fallait pas qu’il en soit autrement. En dehors d’un mouvement de rue pacifique et de grande ampleur comme celui auquel nous assistons, aucune alternative n’aurait été possible. A présent, il faut ouvrir des perspectives. Je n’exerce aucune responsabilité organique mais je sais que des contacts se nouent entre des personnalités réellement autonomes, qui ne sont pas dans la gestion de carrières politiques, et qui ont le sens de la responsabilité historique. Des personnes qui esquissent une transition, en cas de démission de Bouteflika : la possibilité d’établir un gouvernement de transition pour gérer les affaires courantes ainsi que l’installation d’un comité d’éthique de gens intègres pour assurer la représentation symbolique de l’Etat. Il faudra revoir les listes électorales parce que le pouvoir a toujours disposé de deux ou trois millions de voix à utiliser en fonction des besoins – on ne compte plus le nombre de morts qui votent en Algérie ! Et puis une commission, non pas de surveillance, mais d’organisation des élections afin que l’administration n’assure plus que la logistique des scrutins. C’est la seule manière de donner du sens à ce formidable élan qu’on n’avait pas connu depuis l’indépendance du pays. Une tâche immense… 

Vous y croyez ? 

Il faut y croire. Le pessimisme est un luxe auquel nous n’avons pas droit. J’ai été jeté en prison avec la peine capitale comme épée de Damoclès pour avoir installé Amnesty International et fondé avec des camarades la Ligue des Droits de l’Homme en Algérie. Je suis un témoin privilégié des avancées, certes lentes, mais réelles, conquises par l’opposition. Aujourd’hui je vous parle depuis Alger, j’ai toutes les chances de dormir dans mon lit ce soir. Il faut savoir apprécier les avancées, les luttes de tous ces anonymes qui se sont accumulées pour constituer le socle sur lequel les Algériens s’appuient aujourd’hui pour proclamer leurs revendications. On part de loin. Mais la rue a réussi à fédérer le peuple autour d’une demande de changement radical. La revendication « non au 5e mandat » est dépassée. Voilà les slogans que j’ai entendus vendredi : « Le peuple exige le départ du système », « Pour une Algérie libre et démocratique »… des mots répétés par des centaines et des centaines de manifestants qui allaient beaucoup plus loin que la simple contestation du 5e mandat. Nous pouvons offrir une nouvelle perspective au pays, tourner la page pour écrire un nouveau chapitre. Mon pays s’exprime aujourd’hui d’Alger à Tamanrasset, de la frontière tunisienne à la frontière marocaine. C’est un phénomène inédit et très puissant.

                                                  

Nous reproduisons ici l’intégralité de l’interview de Said Sadi paru dans L’OBS du 7 au 15 mars 2019. 
 

Propos recueillis par CÉLINE LUSSATO

Comment expliquez-vous cet entêtement d’Abdelaziz Bouteflika à briguer un 5e mandat ? 

La première explication réside dans la nature même du personnage, qui a toujours rêvé de mourir au pouvoir et qui, plus fondamentalement, a une conception de la gestion du pays articulée autour de la tactique et de l’intrigue. Il est associé à tous les coups fourrés de l’histoire de l’Algérie contemporaine et même d’avant l’indépendance. Il a tellement veillé à ce que rien ne pousse autour de lui qu’il n’a, aujourd’hui, même pas de remplaçant pour lui succéder. 

Une politique de la terre brûlée pour protéger ses intérêts ? 

C’est tout à fait le style du personnage : étant incapable d’assumer un bilan absolument calamiteux, il n’a qu’une seule chance de protéger son clan, et notamment son cercle familial, c’est de pousser au désordre, voire au chaos, pour éviter une évaluation de sa gestion du pays ces vingt dernières années. Il a englouti un peu plus de 900 milliards de dollars : l’essentiel est dû aux gaspillages, une part a été allouée au secteur militaire que Bouteflika a toujours veillé à bien traiter, et le reste est parti dans une corruption institutionnalisée. Maintenant, les étals des magasins se dégarnissent de plus en plus et les pharmacies manquent de médicaments mais il a alloué quelque 5 milliards de dollars à la construction d’une mosquée qui a balafré l’entrée est de la capitale. Pour ce faire, il a barré d’un trait de plume la construction de cinq hôpitaux de dernière génération. Comment assumer un tel bilan ? La recherche du chaos est une hypothèse à retenir. Dans une confusion généralisée, plus personne ne sera en mesure de demander des comptes.

Il avance néanmoins quelques propositions, notamment une prochaine présidentielle anticipée… 

Les promesses de Bouteflika n’auront pas d’effet sur la dynamique en cours et ceci pour plusieurs raisons. D’une part, personne ne peut croire à un revirement politique qui amènerait le personnage à faire l’inverse de ce qui a constitué sa vie – coups tordus et reniements. D’autre part, et plus conjoncturellement, ces propositions sont, pour l’essentiel, celles qu’a préconisées l’opposition depuis son retour aux affaires il y a vingt ans et qu’il a rigoureusement combattues. Enfin, il y a un rejet du personnage tel que toute parole de sa part est interprétée comme une ruse ou de la manœuvre. Du reste, dans la nuit même qui a suivi son dépôt de candidature, des manifestations se sont multipliées dans plusieurs villes du pays. Ce qui peut se produire en revanche, et qui serait une vraie calamité, c’est qu’aucun clan ne pouvant affronter l’autre pour cause de discrédit symétrique, un compromis soit trouvé pour engager l’armée dans la rue avec toutes les dérives que l’on peut imaginer. 
 

Car vous pensez que les manifestants ne rentreront plus chez eux ?

Les manifestations vont se poursuivre. C’est une véritable lame de fond. J’ai vu beaucoup de manifestations et j’en ai organisé quelques-unes dans ma vie mais je n’ai jamais vu de marée humaine si importante depuis la déclaration d’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui la jeunesse est apparue radieuse, impertinente mais jamais grossière dans ses slogans, demandant tout simplement à vivre. Il est très émouvant de voir un peuple revenir ainsi à la vie. De quoi les lendemains seront-ils faits ? C’est un défi qui se pose à toute la classe politique et au-delà. Nous sommes tous concernés par le fait de donner du sens à ce mouvement de la jeunesse algérienne pour qu’il ne soit pas détourné comme trop souvent dans notre histoire : le peuple algérien a été dépossédé de son combat après la guerre de libération, confisquée par ceux qui ne l’avaient pas faite. Puis nous avons été neutralisés en 1980 quand nous avons lancé le printemps berbère, première manifestation populaire d’opposition depuis l’indépendance. Il ne faut pas non plus que le système chassé en 1988 par la porte revienne par la fenêtre en agitant la menace islamiste ou bien que se reproduise ce qui est arrivé au président Boudiaf qui, venu pour annoncer des élections libres et transparentes, a été exécuté en direct à la télévision. Nous devons être vigilants : le régime peut essayer de contrer le mouvement par la récupération, par la répression ou la provocation sanglante. Nous savons maintenant que les incidents qui ont émaillé la fin de la marche de vendredi étaient une provocation, le fait de voyous payés par des oligarques qui n’avaient rien à voir avec les manifestants. La police l’a d’ailleurs reconnu. 
 

Vous avez dénoncé récemment la confiscation du pouvoir par la police politique. Quel rôle joue- t-elle en ce moment ?

Oui, la police politique a de tout temps confisqué le pouvoir. C’est un organe tentaculaire présent dans l’ensemble des institutions – aucun juge ne peut prononcer une sentence s’il n’est pas téléguidé par un homme de l’ombre. Jusqu’à il y a peu, on trouvait un colonel des services spéciaux dans tous les ministères. C’est ce pouvoir occulte qui donne le la. Mais nous sommes à la fin d’un cycle historique. Il s’agit de refonder une autre vision de la nation. Nous devons déconstruire un système étatique qui a vocation à contrôler la société mais pas du tout à la développer, faire de nouvelles offres politiques. Difficile dans un pays où l’essentiel des élites est malheureusement largement « clientisé ». Le défi, cette fois, est de changer de matrice, de logiciel et pas seulement de gouvernement.

Pour y parvenir ne faut-il pas des hommes et des femmes qui puissent représenter une alternative ? Or aujourd’hui personne ne parle au nom de la rue, ni n’est accepté par elle pour tenir ce rôle… 

Dans un premier temps, il ne pouvait pas et il ne fallait pas qu’il en soit autrement. En dehors d’un mouvement de rue pacifique et de grande ampleur comme celui auquel nous assistons, aucune alternative n’aurait été possible. A présent, il faut ouvrir des perspectives. Je n’exerce aucune responsabilité organique mais je sais que des contacts se nouent entre des personnalités réellement autonomes, qui ne sont pas dans la gestion de carrières politiques, et qui ont le sens de la responsabilité historique. Des personnes qui esquissent une transition, en cas de démission de Bouteflika : la possibilité d’établir un gouvernement de transition pour gérer les affaires courantes ainsi que l’installation d’un comité d’éthique de gens intègres pour assurer la représentation symbolique de l’Etat. Il faudra revoir les listes électorales parce que le pouvoir a toujours disposé de deux ou trois millions de voix à utiliser en fonction des besoins – on ne compte plus le nombre de morts qui votent en Algérie ! Et puis une commission, non pas de surveillance, mais d’organisation des élections afin que l’administration n’assure plus que la logistique des scrutins. C’est la seule manière de donner du sens à ce formidable élan qu’on n’avait pas connu depuis l’indépendance du pays. Une tâche immense… 

Vous y croyez ? 

Il faut y croire. Le pessimisme est un luxe auquel nous n’avons pas droit. J’ai été jeté en prison avec la peine capitale comme épée de Damoclès pour avoir installé Amnesty International et fondé avec des camarades la Ligue des Droits de l’Homme en Algérie. Je suis un témoin privilégié des avancées, certes lentes, mais réelles, conquises par l’opposition. Aujourd’hui je vous parle depuis Alger, j’ai toutes les chances de dormir dans mon lit ce soir. Il faut savoir apprécier les avancées, les luttes de tous ces anonymes qui se sont accumulées pour constituer le socle sur lequel les Algériens s’appuient aujourd’hui pour proclamer leurs revendications. On part de loin. Mais la rue a réussi à fédérer le peuple autour d’une demande de changement radical. La revendication « non au 5e mandat » est dépassée. Voilà les slogans que j’ai entendus vendredi : « Le peuple exige le départ du système », « Pour une Algérie libre et démocratique »… des mots répétés par des centaines et des centaines de manifestants qui allaient beaucoup plus loin que la simple contestation du 5e mandat. Nous pouvons offrir une nouvelle perspective au pays, tourner la page pour écrire un nouveau chapitre. Mon pays s’exprime aujourd’hui d’Alger à Tamanrasset, de la frontière tunisienne à la frontière marocaine. C’est un phénomène inédit et très puissant.

                                                  

Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.