Hommage à la militante anticolonialiste Annie Rey-Goldzeiguer

Annie Rey-Goldzeiguer est née à Tunis en 1925. Au début des années 1940, elle débarque pour la première fois à Alger. Elle «découvre Alger en 1940 ; elle repart bien vite à Tunis pour échapper à la tutelle directe du régime de Vichy. Son père est cependant déporté en Grande Allemagne au camp d’Oranienbourg, dont il ne reviendra pas.»
L’historienne et militante anticolonialiste Annie Rey-Goldzeiguer nous a quittés le 17 avril. Elle avait 94 ans. Spécialiste de l’Algérie coloniale, elle a laissé notamment deux ouvrages de référence : Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord-Constantinois (Paris, éd. La Découverte, 2002) et Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III (1861-1870) (Alger, SNED, 1977).
Annie Rey-Goldzeiguer est née à Tunis en 1925. Au début des années 1940, elle débarque pour la première fois à Alger. Elle «découvre Alger en 1940 ; elle repart bien vite à Tunis pour échapper à la tutelle directe du régime de Vichy. Son père est cependant déporté en Grande Allemagne au camp d’Oranienbourg, dont il ne reviendra pas», indique une notice biographique qui lui est consacrée par l’historien René Gallissot.
Elle y revient en 1943 et suit des «études d’histoire et géographie à la seule université d’Afrique du Nord», poursuit Gallissot, avant d’ajouter : «Dans l’ardeur du mouvement de la France combattante, très vive dans la gauche et l’extrême gauche des familles minoritaires juives ou mixtes, elle est aussi étudiante communiste.» C’est ainsi que la jeune femme va se retrouver témoin de premier plan des manifestations de mai 1945, à Alger.
«J’ai participé à la manifestation du 1er mai 1945 ; j’ai été traumatisée par la manifestation nationaliste et sa répression brutale. Mais le véritable choc fut le 8 Mai 1945», témoignera-t-elle (propos cités par R. Gallissot). «Je me suis juré de quitter l’Algérie et de n’y revenir qu’après l’indépendance. J’ai tenu parole», dira-t-elle à Gilles Perrault.
«On était des porteurs de valises»
Annie Godzeiguer «poursuit ses études à la Sorbonne et réussit l’agrégation d’histoire-géographie». En 1952, elle commence à enseigner à Paris. Sur le plan politique, elle s’engage dans les rangs du PCF et intègre, en 1955, une cellule qui comptait parmi ses membres Gérard Spitzer et Victor Leduc, deux figures militantes qui soutenaient activement le FLN. A partir de 1956, elle prend ses distances avec le parti communiste ; elle «se joint au groupe de La Voie communiste et participe à l’aide de la Fédération de France du FLN ; la maison Rey est une adresse de ressources», souligne René Gallissot dans sa note biographique.
Dans un témoignage paru sur les colonnes d’El Watan en 2004, à l’occasion du 50e anniversaire du déclenchement de la Révolution, Annie Rey-Goldzeiguer apportait un précieux éclairage sur le parcours de Mohamed Boudiaf, dont elle était proche, et évoquait, par ricochet, ses propres activités clandestines en faveur de la cause algérienne. Elle disait : «Notre groupe, qui s’est formé fin 1955, était constitué d’anciens communistes qui avaient peu à peu pris des distances avec le parti. On était des porteurs de valises.
Nous avions des contacts très étroits avec certains des nationalistes algériens emprisonnés. C’est dans ces conditions que nous avons eu un dialogue avec Mohamed Boudiaf. Mohamed Boudiaf, c’est d’abord l’interlocuteur que je ne connaissais pas, et avec qui j’ai dialogué à travers les murs de la prison.» Et de poursuivre : «On s’est connus sans se connaître.
On se connaissait d’autant que Gérard Spitzer, qui faisait partie du groupe, a été arrêté et placé en détention avec Boudiaf. Pendant la période précédant le 1er Novembre 1954, Mohamed Boudiaf a joué un rôle essentiel et a continuellement œuvré à l’unité du mouvement nationaliste. Gilbert Meynier affirme que Mohamed Boudiaf a été centraliste, ce n’est pas vrai. Boudiaf ne pouvait pas être centraliste, il était pour l’unité.» («Mohamed Boudiaf, l’homme de Novembre» in El Watan du 7 novembre 2004).
«Je suis revenue en France en 1945 très anticolonialiste»
La répression du 8 mai 1945 a constitué un tournant décisif dans l’engagement d’Annie Goldzeiguer en faveur de l’Algérie. Elle confiait à El Watan : «Je suis revenue d’Alger en juin 1945, où j’étais étudiante depuis deux ans. Le 8 mai 1945, j’étais à Alger. Quand je suis partie, j’ai fait un serment : je ne reviendrais à Alger qu’après l’indépendance de l’Algérie. J’ai été très marquée par les événements de 1945, parce que, quoi qu’on en dise, à Alger, nous voyions un certain nombre de choses. J’ai vu les avions qui piquaient sur le Djurdjura et les bombes qui tombaient.
J’ai entendu aussi les bateaux de guerre. Je suis revenue en France en 1945 très anticolonialiste. Je croyais à la révolution, peut-être pas générale, mais au moins en France. J’étais décidée à me battre pour que cet idéal que nous portions réussisse. C’était, d’abord, une libération du joug colonial, une libération de l’individu, et, pour moi, l’individu c’était la femme. Je croyais qu’il faudrait une révolution pour transformer les choses, et qu’on pourrait faire une révolution à la Gandhi. La France, ce n’est pas l’Inde. On s’en est rendu compte très vite.» (El Watan du 7 novembre 2004).
Dans un entretien accordé à L’Express daté du 14 mars 2002, l’historienne révèle à propos des massacres de Mai 1945 : «A la demande du gouverneur Chataigneau, le commissaire de police Bergé rédigera deux rapports (à Guelma, il a vu de ses yeux les charniers) qui seront ignorés. Peu après, le général Tubert sera envoyé à son tour pour enquêter. Un ordre venu de Paris lui interdira de continuer : il émane du général de Gaulle lui-même ! Le silence se fait.
Le Parti communiste se tait lui aussi. A la fin de la guerre d’Algérie, les archives civiles relatant les événements seront expédiées par navires de guerre, puis verrouillées au centre d’Aix-en-Provence. En 1985, grâce au conservateur – qui sera sanctionné pour cette initiative – j’ai pu consulter les rapports de Bergé : c’est le document le plus bouleversant que j’ai jamais lu de toute ma vie de chercheur. Quant aux archives militaires, partiellement ouvertes en 1990, elles ont été nettoyées : la correspondance du général Raymond Duval, commandant de la division du Constantinois en 1945, a été tronquée de la période du 8 au 11 mai. Nous ne sommes toujours pas capables de regarder notre histoire en face.»
Les Rey ont hébergé Boudiaf
A l’indépendance de notre pays, dès le 7 juillet 1962, Annie revient à Alger. Elle s’attelle à son travail de thèse sur le «Royaume arabe de Napoléon III». Elle retrouve également la «maison familiale près de Tunis». René Gallissot rapporte : «Dans leur appartement à Paris, les Rey ont accueilli un temps, en 1963, M. Boudiaf qui a quitté l’Algérie.» Dans le récit livré sur El Watan à propos de Boudiaf, Annie Rey-Goldzeiguer témoigne : «Nous avons suivi, effondrés, l’installation de Ben Bella.
Il y a eu une conjonction étonnante des services français – on trouve dans les archives le nom de Ben Bella – et des services égyptiens pour ”promotionner” Ben Bella. Je fais une recherche sur l’action menée sur le long terme par les services de renseignements français, action que les nationalistes algériens n’ont pas pris suffisamment en compte. Nous apprenons, à Paris, l’arrestation de Mohamed Boudiaf. Un historique emprisonné par l’armée !
C’était quand même incroyable ! Mohamed nous avait envoyé ses notes. Je les ai encore. Le groupe s’est réuni pour décider de ce que l’on allait en faire. Nous avons mis en forme les notes, et cela a donné Où va l’Algérie ? Le livre était prêt. On allait le publier. C’était en 1963. Un jour, on sonne à la porte, j’ouvre : je me trouve devant Mohamed. Je le revois encore avec son trench-coat. Il me dit : ”Je n’ai rien, même pas un bagage.” Il est resté plusieurs mois chez moi.» Merci pour tout, Annie. Que la terre te soit légère…
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Auteur: Anis Khecheba
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