C’est un essai, clair, érudit et bien écrit, dont la lecture fera du bien à tous ceux qui aiment la France, à tous ceux qui ne se résignent pas à son déclin relatif, continuent de croire en sa singularité, et au-delà de ses difficultés ou de son enlisement politique actuel lié, notamment, à l’absence de majorité à l’Assemblée Nationale, veulent valoriser ses atouts et sont convaincus de sa capacité de rebond. Un livre rare, au sens où il prétend à la fois rappeler ce qui constitue le socle de la civilisation française et dessiner les lignes de forces de ce que seraient un projet, et parfois, entrant dans le détail, un programme de redressement de la France. Son auteur , Jean-Michel Blanquer, a lui-même un parcours singulier : intellectuel, professeur de Droit public, il fut Ministre de l’Education nationale de 2017 à 2022 et préside aujourd’hui un « think tank », le Laboratoire de la République.

« La France est face à son destin », affirme d’entrée Blanquer.  Elle peut « se désintégrer » ou « se ressaisir ». Raffermir le lien civilisationnel qui unit les Français. Car « la civilisation est ce qu’il y a de plus pérenne, de plus enraciné et de plus vital à la fois ». Conscient que le mot « civilisation »  est parfois mal perçu (« la thèse du «choc des civilisations » aurait « figé le terme une acception qui implique l’antagonisme, les querelles d’identité, les concurrences pour la domination »), l’auteur prend soin de préciser qu’il s’agit de « l’élévation d’une société à un degré plus haut, par sa culture et par ses mœurs », que civilisation évoque d’abord « civilité » et « respect de chacun par chacun dans un ordre qui rassemble ». Il y a donc , « d’abord et avant tout une civilisation humaine » et des « civilisations particulières ». Est citée à titre d’exemple, la « civilisation himalayenne qui « englobe des parties de l’Inde et de la Chine, le Tibet, le Népal et le Bhoutan ».

Quant à la civilisation française , elle « fait partie de la civilisation européenne, de la civilisation méditerranéenne, de la civilisation occidentale ». Mais elle connaitrait aujourd’hui une « crise existentielle » ;  la France doute d’elle-même, ne s’aime plus assez : « le pays des inventeurs, des créateurs , le pays des arts, des sciences et des lettres a fini par se croire déshérité par la Providence ». Or, comme le rappelle joliment Blanquer, « la France est d’abord une Idée », une « œuvre de l’esprit », une nation créée par l’Etat, autour de grands principes, bercée par la « philosophie des Lumières ». Quiconque prétend la gouverner ou, mieux encore la réformer, doit donc lui proposer un grand projet, une ambition qui fasse écho à l’idée qu’elle se fait d’elle-même, à son propre récit, à son identité, à son roman national. Ce qu’après Edgar Morin et avec d’autres intellectuels, Blanquer appelle une « politique de civilisation ».

De façon didactique, Jean-Michel Blanquer décèle « trois composantes » de la civilisation française : « Territoire, langage, République ». Le « renouveau civilisationnel français » repose donc sur ces piliers : « il faut cultiver nos terres, notre langue et nos institutions républicaines ».

Le territoire,  d’abord. Son équilibre. Son aménagement. Blanquer rappelle « le rôle central des grandes villes-mondes dans le développement du capitalisme ». Venise, Anvers, Amsterdam, Londres, New-York ont historiquement et successivement été dominantes et en ont tiré « une rente : logistique, financière, culturelle, militaire ». Paris « n’a jamais été la ville-monde dominante à aucun moment », même si l’auteur la cite, avec New York, Londres Tokyo, Paris, Shangaï ou Singapour comme membre de « l’archipel mondial de métropoles interconnectées », reliées en réseau « par la finance, la technologie, la culture, la logistique aérienne et numérique ». Se faisant lyrique, Blanquer décrit avec enthousiasme comment le Havre et Marseille, « deux ports, deux pôles, deux poumons »  pourraient devenir « les deux grandes portes d’entrée de l’Europe occidentale » et servir la vocation de la France : « être non seulement le cœur d’un continent, mais la passerelle d’un monde » . Ainsi l’axe Paris, Rouen, Le Havre, cet « axe Seine » pourrait devenir en cumulant ses atouts une « capitale de fait de l’Europe ». Ainsi s’affirmerait la vocation maritime de la France, servie par son Outre-mer. Blanquer rappelle une donnée trop souvent occultée : elle possède « le deuxième domaine maritime de la planète. De la Guyane à la Polynésie, de Saint-Pierre-et Miquelon aux terres australes, elle déploie ses avant-postes sur tous les océans ». Ce que les Français ont parfois perçu comme un « fardeau », est affirme-t-il à juste titre,  « une singularité et une chance ». Autre enjeu majeur : celui de la démographie. La France vieillit. La France ne fait plus assez d’enfants. Or, « chaque civilisation s’est bâtie sur une dynamique démographique » et « une nation sans enfants est une nation sans avenir ». Et Blanquer de détailler ce que pourrait être une nouvelle politique familiale visant à provoquer un rebond démographique. Produire, ensuite : « l’économie aussi doit être pensée sous l’angle de la civilisation ». Elle est « un art de l’irrigation : apporter les capitaux au bon endroit pour que le travail et l’innovation donnent toute leur puissance ». Face au monde qui vient, « la Chine s’avance, conquérante ». « L’Europe, elle, se contenta trop souvent de consommer ce qu’elle ne produisait pas, d’applaudir ce qu’elle n’avait pas créé. Le dernier demi-siècle nous vit décliner ». Or, la France a des atouts à faire valoir dans le cycle qui s’ouvre, que ce soit dans l’intelligence artificielle, l’espace, ou la transition écologique ( « hydrogène, nucléaire avancé, énergies marines, rénovation thermique, agriculture robotisée et durable »). Et parce que « labourage et pâturage restent deux des mamelles de la France », « le paysan, l’ingénieur et le professeur sont plus que jamais l’avenir de la France ».

Le langage,  ensuite. « Il faut entendre le langage comme étant, au sens large, tout ce qui nous relie » précise d’entrée l’auteur. Et de rappeler quelques-unes des étapes essentielles de la « nation politique » qu’est la France. L’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 par laquelle le français devint la langue officielle à la place du latin, la Pléiade , « sept jeunes hommes, fils de la Renaissance décidèrent qu’il n’était plus temps d’imiter servilement Rome et Athènes », « unis dans un même projet : accoucher d’une patrie par la langue ». Jean Bodin par qui, « l’idée de souveraineté conquiert ses lettres de noblesse » et invente « une forme politique appelée à durer : l’Etat comme puissance supérieure à toutes les allégeances particulières ». Victor Hugo, l’auteur, notamment, de Notre-Dame de Paris, pour lequel « l’architecture n’est pas seulement un art : c’est un acte de civilisation », « d’où son engagement passionné pour la préservation des cathédrales et des monuments ». Comme il n’y a « pas de civilisation sans beauté », il faut veiller à la qualité architecturale des cathédrales modernes que sont « les gares, les ponts, les réseaux ferroviaires et numériques qui structurent le pays ». Citant Freud, Blanquer rappelle que la civilisation est « ce qui protège l’homme de la nature et de lui-même. Elle construit des digues, des lois, des institutions, pour contenir les pulsions destructrices ». Quant à l’école, « elle est une institution de civilisation : elle civilise l’enfant ». Et comme la culture « est l’âme de la civilisation française », il faut, prône Blanquer, sous l’égide d’un large « ministère de l’Education, de la Culture, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche », qu’à l’école « chaque enfant soit initié non seulement  à lire, écrire et compter, mais à chanter, dessiner, jouer, penser ». Mais si « l’éducation n’est pas un simple service public, mais un projet de civilisation », il faut aussi veiller à ne pas tomber dans la « surproduction d’élites », permettre l’adéquation entre les diplômes et les emplois offerts par le tissu productif. Un pays doit « ajuster sans cesse le niveau et la nature des qualifications aux besoins réels de son économie ». Défenseur de la « puissance d’équilibre » que doit être la France dans un monde devenu multipolaire, Blanquer lui assigne, parmi ses priorités, la relation avec l’Afrique qualifiée de priorité majeure : «  le moment est venu d’une alliance sans tutelle ni paternalisme, tournée vers le développement harmonieux ».

La République, enfin. Dans la dernière partie de son essai,  Jean-Michel Blanquer chante une ode à un projet de société qu’il nomme « républicanisme intégral ». Indivisible, laïque, démocratique, la République doit aussi  être sociale ; mais il faut «  réinventer l’esprit mutualiste » qui fut à l’origine de l’Etat-providence, veiller à maintenir un esprit de participation et de responsabilité afin que la noble « exigence républicaine : protéger les plus fragiles, garantir l’égalité des chances et cimenter la solidarité nationale » ne soit pas pervertie par une simple logique de guichet au profit de « simples bénéficiaires de droits acquis ». L’auteur esquisse plusieurs pistes visant à sortir les régimes sociaux des déficits chroniques dans lesquels ils sont englués et à faire de la prévention le nouveau pilier d’une politique de santé publique. Il faut, par ailleurs  renforcer l’Etat de droit, « ce qui signifie aujourd’hui, en France comme ailleurs, retrouver le chemin de la simplicité des lois et de la facilité pour le citoyen de recourir au juge ». L’auteur plaide aussi pour une régulation bien plus ferme de l’immigration, assortie d’un « contrat républicain d’intégration », pour une lutte déterminée contre les trafiquants de drogue, notamment par un renforcement de la « confiscation des biens mal acquis ». Il estime qu’une autre « tâche de civilisation » consiste à « reconstruire une culture de la vérité », par l’éducation civique, la valorisation de l’autorité scientifique ou la régulation des plateformes face à des réseaux sociaux qui ne recherchent pas « la concurrence des idées » mais misent sur leur « pouvoir de captiver l’attention » ; car « l’économie numérique privilégie ce qui choque, ce qui effraie, ce qui scandalise ». A la place de l’ancien service national est proposé un « Service à la Nation ». Le recours très régulier au référendum est prôné.

Cet ouvrage de Jean-Michel Blanquer ( Civilisation française, Albin Michel, 2025 ) est revigorant. Tantôt essai philosophico-politique tantôt feuille de route de futurs gouvernants, il faut souhaiter qu’il soit lu notamment par le plus grand nombre de candidats à la prochaine élection présidentielle française.

(*) Né au Maroc, Eric Besson est un ancien Ministre français. Il fut notamment ministre de l’Industrie, de l’Energie et de l’Economie numérique sous la Présidence de Sarkozy. Coordonnateur d’un rapport «France 2025» paru en 2009, il se passionne pour la prospective et les grands enjeux de l’avenir. Eric Besson a aussi exercé de nombreuses responsabilités dans le secteur privé. Il préside aujourd’hui la filiale marocaine d’un groupe de services suisse. Il écrit cette chronique dans Challenge à titre personnel.

Auteur: Eric Besson
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