La viande rouge est devenue une denrée rare en Tunisie et pas accessible à tous, car elle est devenue chère. Le niveau de consommation de cette denrée a nettement baissé au cours des dernières années, et plusieurs boucheries ont mis les clés sous la porte. La filière globale de la viande rouge est aujourd’hui sinistrée à ‘instar de plusieurs secteurs dans le pays. Les problèmes sont de bout en bout, c’est-à-dire de l’élevage à l’assiette du consommateur.
Un secteur sinistré :
Depuis des mois les prix des viandes rouges se sont envolés atteignant des niveaux records. La viande ovine se vend aujourd’hui entre 34 et 39 dinars, et la viande bovine entre 30 et 35 dinars. La tendance est haussière et on doit s’attendre à des niveaux historiques dans les prochaines semaines.
Les causes de cette situation sont multiples et se manifestent au niveau de tous les maillons de la chaine de valeur.
Le secteur de l’élevage souffre depuis des mois de la hausse vertigineuse des prix de l’alimentation animale. Une alimentation en grande partie importée et la hausse des prix est expliquée par une conjoncture internationale instable, des frais de fret très élevés et un dinar qui ne cesse de céder du terrain face aux principales monnaies d’échange. Face à cette situation, l’Etat n’arrive pas à assurer un approvisionnement régulier de l’alimentation animale principalement de l’orge subventionné. En effet, les agriculteurs sont fournis à seulement 30% de leurs besoins demandés et qui correspondent à leur cheptel. Le secteur de l’alimentation animale non subventionnée est quant à lui détenu par 3 grandes entreprises, qui sont elles aussi dans le secteur de l’élevage.
Avec des prix élevés, des rations non suffisantes, des circuits de distribution mal organisés, et des acteurs privés profitant d’un business juteux, les éleveurs ont des difficultés énormes à assurer une alimentation régulière et à quantité suffisante pour leurs bétails.
Face à cette situation, les éleveurs ont été obligés depuis des années à céder leur cheptel et à ne pas renouveler. Nous avons vainement cherché des chiffres officiels et actualisés sur l’évolution de notre cheptel ovin et bovin, mais en vain. Ni le ministère de l’agriculture, ni le groupement interprofessionnel des viandes et du lait, ni l’Office de l’élevage, n’en disposent. Selon les derniers chiffres qu’on dispose notre cheptel ovin compte 3.8 millions de têtes et notre cheptel bovin est composé de 423.000 têtes. L’évidence aujourd’hui est que ce cheptel est en nette régression.
Outre la baisse de l’activité élevage, la contrebande à la frontière tuniso-algérienne d’une grande partie de notre cheptel est une réalité indéniable. Chaque semaine des centaines de têtes ovin et bovin traversent la frontière pour passer de l’autre côté, c’est-à-dire au marché algérien. Le phénomène qui touchait jusqu’ici les bovins, a été rattrapé par la race ovine. Pour la filière bovine le phénomène, très ancien, est aussi la cause de notre pénurie de lait. Selon le vice-président de l’Union Tunisienne de l’Agriculture, le cheptel tunisien a baissé de plus de 25%.
Le secteur de l’élevage est composé en grande partie de petits éleveurs qui n’ont, ni l’assise financière, ni les compétences pour un élevage rentable et continue.
Pour résumer, le secteur de l’élevage, qui représente 38% du PIB agricole, 23% des investissements et des milliers d’emplois, est caractérisé par un accès difficile à l’alimentation, un cheptel en nette régression, un phénomène de contrebande croissant, et des coûts de production très élevés.
Des marchés aux bestiaux mal organisés :
L’autre maillon de cette chaine de valeur se trouve au niveau des marchés aux bestiaux. Les circuits de distribution des bétails en Tunisie sont mal organisés et manquent cruellement de transparence. Nous comptons aujourd’hui plus de 140 marché aux bestiaux sur tout le territoire et qui sont gérés à 99% par des concessions attribuées par les municipalités. Seul le marché aux bestiaux de la société Ellouhoum qui est géré directement par l’Etat. En principe, la Tunisie n’a pas besoin d’un tel nombre de marchés et c’est dans ce cadre qu’un plan directeur des marchés aux bestiaux a été établi depuis une quinzaine d’année, ramenant le chiffre à seulement 70 marchés, mais ce plan n’a pas vu le jour, attendant toujours un banal décret.
Plusieurs acteurs interviennent au niveau des marchés aux bestiaux et la spéculation est une pratique courante qui ne fait qu’augmenter les prix. Aucune transparence dans les transactions qui s’effectuent. L’une des causes de la hausse des prix des viandes rouges est indéniablement la spéculation qu’on enregistre au niveau des marchés, surtout avec des intermédiaires peu scrupuleux.
Des abattoirs hors normes :
Au niveau de l’abattage la situation est encore plus catastrophique. La Tunisie compte plus de 152 abattoirs, alors que les besoins ne dépassent pas les 50. A l’instar des marchés aux bestiaux, un plan directeur des abattoirs a été établi depuis des années, mais n’a pas vu le jour. Les enjeux pour certaines municipalités qui vont se trouver dans l’obligation de fermer leurs abattoirs a bloqué le processus. La réalité est dure au niveau de la situation sanitaire de ces abattoirs. En effet, la Tunisie ne dispose d’aucun abattoir ayant l’agrément sanitaire, à l’exception de deux abattoirs privés qui sont sous-exploités et dans l’un d’eux est fermé. Les normes sanitaires ne sont pas respectées, le trafic de certificats d’abattages et l’abattage des femelles, interdit par la loi, est quasi pratique courante.
Venons au maillon de la distribution des viandes rouges, la situation n’est pas vraiment satisfaisante. Malgré l’existence d’une loi règlementant le transport de la viande rouge, peu sont ceux qui respectent cette loi. La viande rouge est en grande partie transportée dans des véhicules non réfrigérés et la chaine de froid n’est pas généralement respectée. Certains opérateurs transportent la viande fraiche à côté des abats et d’autres pièces sales, sans aucun respect aux principes élémentaires de la chaine de contamination.
La Tunisie compte actuellement plus de 8500 bouchers. Leur nombre est en train de baisser considérablement et plusieurs d’entre eux ont déjà mis la clé sous la porte car ils n’arrivent pas à suivre les prix pratiqués. La baisse du niveau de consommation conjuguée avec des charges d’exploitation en nette hausse (électricité, loyer, transport,…), ont poussé les bouchers à quitter le métier.
Des solutions existent encore :
Les solutions pour freiner cette hausse vertigineuse des prix de la viande rouge en Tunisie surtout que nous sommes face à des saisons de grande consommation (Ramadan, Aid Il Idha) ; existent, mais il faut agir vite et d’une manière rationnelle.
La cause la plus importante qui a poussé à cette hausse est certainement les coûts de l’alimentation animale. L’Etat doit intervenir à ce maillon afin d’encourager l’alimentation de substitution fabriquée localement. Dans l’immédiat, l’Etat doit mettre la main dans les caisses et subventionner encore plus l’alimentation animale car elle est un intrant essentiel dans plusieurs denrées agricoles outre que la viande rouge tel que le secteur avicole. Un tel investissement permettra aussi de sauver des centaines de milliers de revenus pour les petits éleveurs.
La consommation annuelle des tunisiens en viande rouge est estimée annuellement à plus de 127000 tonnes alors que notre production ne dépasse pas les 125000 tonnes, donc une couverture des besoins à raison de 97%. Afin de combler ce déficit l’Etat autorise l’importation de la viande congelée pour le secteur touristique. On importe aussi chaque année en moyenne 10000 têtes bovins vifs (génisses) et quelque 30000 taurillons, pour l’engraissement. Les importateurs bénéficient d’une exonération de la TVA et de droits de douane à l’importation. Certaines normes au niveau du poids des têtes importées sont imposées. Pour faire face à cette situation de hausse des prix de la viande rouge, l’Etat peut autoriser l’importation de têtes de bovins vifs prêt à l’abattage sans restriction aucune de poids. On peut aussi faire la même chose avec l’octroi d’une exonération de TVA et de droit de douanes pour l’importation d’agneaux sur pieds prêt à l’abattage dont le prix sur le marché international enregistre actuellement un repli relatif.
Il est aussi possible pour les services du ministère de l’agriculture d’encourager l’importation de la viande fraiche sous-vide importée principalement d’Argentine et de Brésil. En effet, l’Algérie vient d’autoriser l’importation de milliers de tonnes de viande fraîche du Brésil en prévision du mois de ramadan et afin de faire baisser les prix qui ont atteint l’équivalent de 50 dinars pour le Kilo de viande ovine.
Les services sécuritaires sont aussi appelés à renforcer le contrôle à la frontière afin de maîtriser le flux de contrebande de bétail vers nos voisins algériens.
Auteur: L’expert
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