{"id":101795,"date":"2020-10-15T07:00:00","date_gmt":"2020-10-15T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-sila-une-oasis-ou-retrouver-le-miroir-du-monde\/"},"modified":"2020-10-15T07:00:00","modified_gmt":"2020-10-15T11:00:00","slug":"le-sila-une-oasis-ou-retrouver-le-miroir-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-sila-une-oasis-ou-retrouver-le-miroir-du-monde\/","title":{"rendered":"Le sila une oasis o\u00f9 retrouver le miroir du monde"},"content":{"rendered":"<div id=\"originalText\" readability=\"247\">\n<p><strong>Le\u00a0 Sila\u00a0 n\u2019aura\u00a0 pas\u00a0 lieu cette ann\u00e9e.\u00a0 Pour\u00a0 garder\u00a0 le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs, Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par :\u00a0Hubert Haddad<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/strong>\u00c9CRIVAIN TUNISIEN<\/p>\n<p>Emp\u00each\u00e9 cette ann\u00e9e par la pand\u00e9mie \u2013 laquelle rappelle \u00e0 chacun combien le destin de l\u2019humanit\u00e9 est indissociable, par-del\u00e0 les privil\u00e8ges, et \u00e0 quel point toute id\u00e9e de mondialisation ne saurait \u00eatre que solidaire et salvatrice \u2013 le rendez-vous du Sila devient embl\u00e9matique de nos esp\u00e9rances. Depuis quatre ans, le voyage \u00e0 Alger pour cet \u00e9v\u00e9nement nous mettait en joie, tant les rencontres et les retrouvailles, les d\u00e9couvertes et les partages amicaux, toute cette \u00e9mulation au milieu des livres nous laissait entrevoir un nouvel humanisme interg\u00e9n\u00e9rationnel et multiculturel.\u00a0<\/p>\n<p>Plus d\u2019un million de visiteurs venus d\u2019Alg\u00e9rie et du monde pour arpenter en tous sens, chacun \u00e0 son allure, cette immense biblioth\u00e8que en f\u00eate qu\u2019est un festival tel que le Sila, mais aussi pour ouvrir le cercle de l\u2019\u00e9change, en regard de cet ami naturel qu\u2019est le livre, lecteurs, auteurs et \u00e9diteurs m\u00eal\u00e9s, et pendant quelques heures ou plusieurs jours croiser, \u00e9couter, vivre de plain-pied la parole publique, qu\u2019elle soit po\u00e9tique, soci\u00e9tale ou philosophique. Dans de tels espaces, l\u2019esprit entre en activit\u00e9 r\u00e9ciproque et s\u2019\u00e9claire des mille facettes de l\u2019intelligence et de la sensibilit\u00e9. On en ressort heureux pour la vie, la t\u00eate florissante de points d\u2019interrogation. Le livre est un jardin qui tient dans la main, selon un proverbe arabe.\u00a0<\/p>\n<p>Et le Sila, une oasis o\u00f9 retrouver le miroir du monde, cet immense livre dont parle Ibn Arabi.\u00a0On ne partage vraiment qu\u2019avec l\u2019autre, le lointain, l\u2019\u00e9tranger ; avec les siens, c\u2019est un peu la becqu\u00e9e, l\u2019osmose, l\u2019heureux sommeil. C\u2019est toujours le plus lointain qui nous donne un visage. La seule perspective qui donne sens \u00e0 la vie, c\u2019est la libert\u00e9, laquelle passe par une \u00e9vidence : on n\u2019est jamais plus ou moins humain ; l\u2019Homme, version f\u00e9minine ou masculine, est unique dans son irrempla\u00e7able multiplicit\u00e9. Nul n\u2019est en retrait. Il arrive seulement que les hasards du sort abolissent ces virtualit\u00e9s ou que les syst\u00e8mes vous d\u00e9nient vos droits l\u00e9gitimes.\u00a0Il n\u2019existe aucune barri\u00e8re, aucune pr\u00e9vention d\u2019ordre subjectif ou institutionnel qui puisse contrarier longtemps le partage des tr\u00e9sors de la sensibilit\u00e9 et de l\u2019imagination que viennent incarner les cultures du monde pr\u00e9sentes \u00e0 tous les rayons de la biblioth\u00e8que de Babel.<br \/>\u00a0<br \/><strong>Les Big Brother de l\u2019intelligence\u00a0artificielle<\/strong><br \/>L\u2019humain n\u2019est qu\u2019un \u00e9panouissement du langage dans la surprise d\u2019une cr\u00e9ature en rupture d\u2019animalit\u00e9.\u00a0Parole, lecture et \u00e9criture, ces trois dimensions compl\u00e9mentaires sont indispensables pour fonder un espace de langue o\u00f9 la quatri\u00e8me dimension, qui est le temps humain, puisse trouver toute sa densit\u00e9, pour que la m\u00e9moire nourrisse en permanence l\u2019utopie simple d\u2019exister. Il y a quelque chose d\u2019inali\u00e9nable \u00e0 la technologie comme \u00e0 toutes les gadg\u00e9tisations du texte ou de l\u2019image dans le fait de raconter des histoires, comme dans celui de recouvrir une surface de couleurs et d\u2019empreintes depuis les grottes de Lascaux ou d\u2019Altamira.\u00a0<\/p>\n<p>Ainsi le roman apte \u00e0 toutes les m\u00e9tamorphoses, en \u00e9tat de mutation permanent, son ambition \u00e9tant de rendre compte d\u2019un monde en devenir dans ses transes et ses apories, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 au meilleur de sa forme divinateur et inspir\u00e9 : la litt\u00e9rature tient depuis deux si\u00e8cles son avenir du roman. Sa constitution expansive, dialectique, absorbant tous les genres litt\u00e9raires, conte, th\u00e9\u00e2tre, po\u00e9sie, philosophie, pour rayonner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous gr\u00e2ce \u00e0 cette \u201ctr\u00eave de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9\u201d ch\u00e8re \u00e0 Coleridge, qui pourrait s\u00e9rieusement conjecturer son cr\u00e9puscule ? Si l\u2019on prend compte des litt\u00e9ratures du monde, jamais le roman n\u2019aura \u00e9t\u00e9 si inventivement imp\u00e9rieux qu\u2019en ce d\u00e9but de mill\u00e9naire, sans pour autant trahir ses contours scripturaires fond\u00e9s sur la mise en jeu dramatique d\u2019une fiction et d\u2019un imaginaire en phase avec tous les savoirs v\u00e9cus ou m\u00e9moris\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<p>Des clercs ont cru pr\u00e9dire l\u2019av\u00e8nement d\u2019un roman hypertextuel, contamin\u00e9 par l\u2019imagerie, nourri de blogs, parasit\u00e9 par les m\u00e9dias, et pourquoi pas sign\u00e9 par quelque Big Brother de l\u2019intelligence artificielle, oubliant que tout ce qui est artifice, bricolage et artefact, ne saurait servir qu\u2019un exercice hasardeux, des plus transitoires, apr\u00e8s les r\u00e9volutions romanesques des si\u00e8cles pass\u00e9s depuis les M\u00e9tamorphoses (ou l\u2019\u00c2ne d\u2019or) du Berb\u00e8re Apul\u00e9e, en passant par Don Quichotte, Tristram Shandy, L\u2019homme sans qualit\u00e9, la Recherche du temps\u00a0perdu ou l\u2019Ulysse de Joyce. Le roman tient sa force d\u00e9miurgique, non d\u2019un quelconque rapi\u00e9\u00e7age h\u00e9t\u00e9roclite d\u2019allure futuriste, mais de son unit\u00e9 organique, indivisible et inapprivoisable.\u00a0<\/p>\n<p><strong>La po\u00e9sie r\u00e9veille les c\u0153urs et les esprits<\/strong><br \/>C\u2019est ainsi qu\u2019il faut appr\u00e9hender Kateb Yacine ou Mohammed Dib, initiateurs d\u2019une litt\u00e9rature alg\u00e9rienne de rupture, c\u2019est-\u00e0-dire de refondation. La po\u00e9sie r\u00e9veille les c\u0153urs et les esprits aux moments justes : ses plus hautes harmonies n\u2019existent qu\u2019en libert\u00e9.\u00a0Il n\u2019y a d\u2019ailleurs pas d\u2019autre mot pour dire la nature du po\u00e8me qui palpite dans l\u2019\u0153uvre vivante, toute d\u2019appel, de lutte intime et d\u2019inventivit\u00e9.\u00a0La libert\u00e9 rend le pr\u00e9sent disponible et les romans et po\u00e8mes des Tahar Djaout, de Mouloud Mammeri, de Jean Amrouche, d\u2019Anna Greki, de Jean S\u00e9nac ouvriront toujours en nous des espaces de conscience inviolables.<\/p>\n<p>Je me souviens de l\u2019enthousiasme des lecteurs venus nombreux entendre nos pr\u00e9ludes ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e sur le stand des \u00e9ditions Sedia au Sila, o\u00f9 Yahia Belaskri pr\u00e9sentait les ouvrages collectifs consacr\u00e9s \u00e0 Kateb Yacine, \u00e0 Malek Haddad et \u00e0 Mohammed Dib, en attendant d\u2019autres rendez-vous, ou de notre rencontre autour d\u2019Apul\u00e9e, la bien-nomm\u00e9e, revue internationale de litt\u00e9rature et de r\u00e9flexion privil\u00e9giant le Maghreb et l\u2019Afrique, sur le stand de l\u2019Institut fran\u00e7ais, avec Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert et Abdelkader Djema\u00ef : les chaises vides \u00e9taient nombreuses \u00e0 la prise de parole, mais dix minutes plus tard une petite foule radieuse se pressait jusque dans les all\u00e9es autour des contributeurs de la revue.\u00a0<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait juste avant le Hirak. \u201cComment savez-vous si la Terre n\u2019est pas l\u2019enfer d\u2019une autre plan\u00e8te ?\u201d s\u2019interrogeait au grand nagu\u00e8re Aldous Huxley. La r\u00e9ponse semble \u00e9vidente : parce qu\u2019il y a des livres et tellement de gens pour les aimer ! Parce qu\u2019en enfer, pass\u00e9 le vestibule, on peut lire l\u2019inscription : \u201cVous qui entrez laissez toute esp\u00e9rance\u201d ; et que nous avons d\u2019in\u00e9puisables sources d\u2019espoir encore, la litt\u00e9rature n\u2019en \u00e9tant pas la moindre. L\u2019Esp\u00e9rance voit ce qui n\u2019est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n\u2019est pas encore et qui sera.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Le bassin m\u00e9diterran\u00e9en, carrefour des civilisations<\/strong><br \/>J\u2019ai sous la main un livre des \u00e9ditions Hibr, acquis au Sila, Le Grain magique de Taos Amrouche. Ces contes, po\u00e8mes et proverbes berb\u00e8res de Kabylie, recueillis, traduits et r\u00e9invent\u00e9s par la premi\u00e8re femme alg\u00e9rienne romanci\u00e8re, regorgent de le\u00e7ons souriantes souffl\u00e9es par l\u2019esprit populaire ancestral qui ne se trompe jamais : \u201cUne pierre est au-dessus de nous : qui se sous-estime, elle tombera sur lui !\u201d Tout est bel enseignement au lecteur attentif qui \u00e9coute des yeux la conteuse, ses chants et ses ruisseaux d\u2019histoires.\u00a0<\/p>\n<p>On peut sans crainte refaire sa vie sur un cheval d\u2019\u00e9clairs et de vent. \u201cQue mon conte soit beau et se d\u00e9roule comme un long fil\u201d, pr\u00e9vient Taos, fille de Fadhma A\u00efth Mansour, dernier maillon d\u2019une cha\u00eene d\u2019a\u00e8des. Qui se souvient de ce Chant d\u2019exil :<\/p>\n<p>\u201cNous n\u2019avons d\u2019autre messag\u00e8re<br \/>Que la gazelle du thym<br \/>Qu\u2019elle atteigne le Sahara et nous dise<br \/>Le m\u00e9tier du bel adolescent<br \/>&#8211; Jeune homme prends soin de toi :<br \/>Le soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 est piquant.\u201d<\/p>\n<p>Le Sahara, beau songe de l\u2019absolu, s\u2019\u00e9ploie en nous-m\u00eames jusqu\u2019au fond du cosmos. Depuis qu\u2019il y a des hommes, l\u2019exil a toujours \u00e9t\u00e9 le lot commun ; et les pays, les civilisations, furent d\u2019abord le fait des confrontations, violentes ou pacifiques, de peuples ou de groupes sociaux divers finalement int\u00e9gr\u00e9s par le partage des langues et l\u2019accord des coutumes au sein d\u2019une charte vivante qui est la culture m\u00eame. D\u2019une certaine fa\u00e7on, nous sommes tous des enfants de l\u2019exil, des h\u00e9ritiers plus ou moins r\u00e9cents de la s\u00e9paration et de l\u2019\u00e9loignement. L\u2019exil est peut-\u00eatre m\u00eame ce que nous avons en nous de plus pr\u00e9cieux, de plus \u201chumain\u201d, parce qu\u2019il faut avoir connu un certain abandon, loin des origines, pour ne rien oublier de notre proximit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, dans le voyage d\u2019exister.<\/p>\n<p>Avec l\u2019exil, en d\u00e9pit de la difficult\u00e9 de vivre, une chance de nous r\u00e9aliser aujourd\u2019hui ou demain nous est offerte : tout est toujours \u00e0 inventer, \u00e0 cr\u00e9er, pour mieux coexister et faire de nos soci\u00e9t\u00e9s un espace infini de partage et d\u2019\u00e9change, sans pr\u00e9jug\u00e9s, restrictions, ni discrimination aucune. La plus belle, la plus urgente utopie, c\u2019est de transformer cette richesse insoup\u00e7onn\u00e9e, constitu\u00e9e de tous les apports individuels et collectifs, en alliance pour un monde ouvert o\u00f9 chacun trouvera librement son espace de vie, c\u2019est de conjuguer les ailleurs dans un ici musical auquel jamais l\u2019avenir ne manquera, c\u2019est enfin de r\u00e9concilier la diversit\u00e9 culturelle, religieuse incluse, avec l\u2019humanisme la\u00efque, seul garant d\u2019un vrai projet d\u00e9mocratique f\u00e9d\u00e9rateur.\u00a0<\/p>\n<p>Alors on pourrait s\u2019adonner \u00e0 tous les \u201cI have a dream\u201d de la Libert\u00e9.\u00a0<br \/>Depuis la plus haute antiquit\u00e9, le bassin m\u00e9diterran\u00e9en a \u00e9t\u00e9 le carrefour et le creuset des civilisations d\u2019Orient et d\u2019Occident, f\u00e9condant peu \u00e0 peu les terres continentales encore barbares. Confront\u00e9 aux al\u00e9as de l\u2019Histoire \u2013 conqu\u00eates, croisades, colonialismes, guerres d\u2019ind\u00e9pendance, spoliations en tous genres, conflits ethniques ou religieux \u2013, cet h\u00e9ritage unique, ce dialogue ancestral alliant les confins ne saurait s\u2019\u00e9teindre faute d\u2019esp\u00e9rance, l\u2019esp\u00e9rance n\u2019\u00e9tant autre que le courage de l\u2019esprit. Il faut travailler \u00e0 faire signe. L\u2019utopie est notre actualit\u00e9. Un jour, Alger sera la capitale culturelle de la M\u00e9diterran\u00e9e \u2013 et \u201ccette expansion dans la lumi\u00e8re quand on regarde l\u2019admirable baie d\u2019Alger\u201d (dixit Max-Pol Fouchet) sera aussi lumi\u00e8re de l\u2019esprit, expansion des savoirs et des solidarit\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"text_core\" readability=\"247\">\n<p><strong>Le\u00a0 Sila\u00a0 n\u2019aura\u00a0 pas\u00a0 lieu cette ann\u00e9e.\u00a0 Pour\u00a0 garder\u00a0 le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs, Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par :\u00a0Hubert Haddad<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/strong>\u00c9CRIVAIN TUNISIEN<\/p>\n<p>Emp\u00each\u00e9 cette ann\u00e9e par la pand\u00e9mie \u2013 laquelle rappelle \u00e0 chacun combien le destin de l\u2019humanit\u00e9 est indissociable, par-del\u00e0 les privil\u00e8ges, et \u00e0 quel point toute id\u00e9e de mondialisation ne saurait \u00eatre que solidaire et salvatrice \u2013 le rendez-vous du Sila devient embl\u00e9matique de nos esp\u00e9rances. Depuis quatre ans, le voyage \u00e0 Alger pour cet \u00e9v\u00e9nement nous mettait en joie, tant les rencontres et les retrouvailles, les d\u00e9couvertes et les partages amicaux, toute cette \u00e9mulation au milieu des livres nous laissait entrevoir un nouvel humanisme interg\u00e9n\u00e9rationnel et multiculturel.\u00a0<\/p>\n<p>Plus d\u2019un million de visiteurs venus d\u2019Alg\u00e9rie et du monde pour arpenter en tous sens, chacun \u00e0 son allure, cette immense biblioth\u00e8que en f\u00eate qu\u2019est un festival tel que le Sila, mais aussi pour ouvrir le cercle de l\u2019\u00e9change, en regard de cet ami naturel qu\u2019est le livre, lecteurs, auteurs et \u00e9diteurs m\u00eal\u00e9s, et pendant quelques heures ou plusieurs jours croiser, \u00e9couter, vivre de plain-pied la parole publique, qu\u2019elle soit po\u00e9tique, soci\u00e9tale ou philosophique. Dans de tels espaces, l\u2019esprit entre en activit\u00e9 r\u00e9ciproque et s\u2019\u00e9claire des mille facettes de l\u2019intelligence et de la sensibilit\u00e9. On en ressort heureux pour la vie, la t\u00eate florissante de points d\u2019interrogation. Le livre est un jardin qui tient dans la main, selon un proverbe arabe.\u00a0<\/p>\n<p>Et le Sila, une oasis o\u00f9 retrouver le miroir du monde, cet immense livre dont parle Ibn Arabi.\u00a0On ne partage vraiment qu\u2019avec l\u2019autre, le lointain, l\u2019\u00e9tranger ; avec les siens, c\u2019est un peu la becqu\u00e9e, l\u2019osmose, l\u2019heureux sommeil. C\u2019est toujours le plus lointain qui nous donne un visage. La seule perspective qui donne sens \u00e0 la vie, c\u2019est la libert\u00e9, laquelle passe par une \u00e9vidence : on n\u2019est jamais plus ou moins humain ; l\u2019Homme, version f\u00e9minine ou masculine, est unique dans son irrempla\u00e7able multiplicit\u00e9. Nul n\u2019est en retrait. Il arrive seulement que les hasards du sort abolissent ces virtualit\u00e9s ou que les syst\u00e8mes vous d\u00e9nient vos droits l\u00e9gitimes.\u00a0Il n\u2019existe aucune barri\u00e8re, aucune pr\u00e9vention d\u2019ordre subjectif ou institutionnel qui puisse contrarier longtemps le partage des tr\u00e9sors de la sensibilit\u00e9 et de l\u2019imagination que viennent incarner les cultures du monde pr\u00e9sentes \u00e0 tous les rayons de la biblioth\u00e8que de Babel.<br \/>\u00a0<br \/><strong>Les Big Brother de l\u2019intelligence\u00a0artificielle<\/strong><br \/>L\u2019humain n\u2019est qu\u2019un \u00e9panouissement du langage dans la surprise d\u2019une cr\u00e9ature en rupture d\u2019animalit\u00e9.\u00a0Parole, lecture et \u00e9criture, ces trois dimensions compl\u00e9mentaires sont indispensables pour fonder un espace de langue o\u00f9 la quatri\u00e8me dimension, qui est le temps humain, puisse trouver toute sa densit\u00e9, pour que la m\u00e9moire nourrisse en permanence l\u2019utopie simple d\u2019exister. Il y a quelque chose d\u2019inali\u00e9nable \u00e0 la technologie comme \u00e0 toutes les gadg\u00e9tisations du texte ou de l\u2019image dans le fait de raconter des histoires, comme dans celui de recouvrir une surface de couleurs et d\u2019empreintes depuis les grottes de Lascaux ou d\u2019Altamira.\u00a0<\/p>\n<p>Ainsi le roman apte \u00e0 toutes les m\u00e9tamorphoses, en \u00e9tat de mutation permanent, son ambition \u00e9tant de rendre compte d\u2019un monde en devenir dans ses transes et ses apories, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 au meilleur de sa forme divinateur et inspir\u00e9 : la litt\u00e9rature tient depuis deux si\u00e8cles son avenir du roman. Sa constitution expansive, dialectique, absorbant tous les genres litt\u00e9raires, conte, th\u00e9\u00e2tre, po\u00e9sie, philosophie, pour rayonner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous gr\u00e2ce \u00e0 cette \u201ctr\u00eave de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9\u201d ch\u00e8re \u00e0 Coleridge, qui pourrait s\u00e9rieusement conjecturer son cr\u00e9puscule ? Si l\u2019on prend compte des litt\u00e9ratures du monde, jamais le roman n\u2019aura \u00e9t\u00e9 si inventivement imp\u00e9rieux qu\u2019en ce d\u00e9but de mill\u00e9naire, sans pour autant trahir ses contours scripturaires fond\u00e9s sur la mise en jeu dramatique d\u2019une fiction et d\u2019un imaginaire en phase avec tous les savoirs v\u00e9cus ou m\u00e9moris\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<p>Des clercs ont cru pr\u00e9dire l\u2019av\u00e8nement d\u2019un roman hypertextuel, contamin\u00e9 par l\u2019imagerie, nourri de blogs, parasit\u00e9 par les m\u00e9dias, et pourquoi pas sign\u00e9 par quelque Big Brother de l\u2019intelligence artificielle, oubliant que tout ce qui est artifice, bricolage et artefact, ne saurait servir qu\u2019un exercice hasardeux, des plus transitoires, apr\u00e8s les r\u00e9volutions romanesques des si\u00e8cles pass\u00e9s depuis les M\u00e9tamorphoses (ou l\u2019\u00c2ne d\u2019or) du Berb\u00e8re Apul\u00e9e, en passant par Don Quichotte, Tristram Shandy, L\u2019homme sans qualit\u00e9, la Recherche du temps\u00a0perdu ou l\u2019Ulysse de Joyce. Le roman tient sa force d\u00e9miurgique, non d\u2019un quelconque rapi\u00e9\u00e7age h\u00e9t\u00e9roclite d\u2019allure futuriste, mais de son unit\u00e9 organique, indivisible et inapprivoisable.\u00a0<\/p>\n<p><strong>La po\u00e9sie r\u00e9veille les c\u0153urs et les esprits<\/strong><br \/>C\u2019est ainsi qu\u2019il faut appr\u00e9hender Kateb Yacine ou Mohammed Dib, initiateurs d\u2019une litt\u00e9rature alg\u00e9rienne de rupture, c\u2019est-\u00e0-dire de refondation. La po\u00e9sie r\u00e9veille les c\u0153urs et les esprits aux moments justes : ses plus hautes harmonies n\u2019existent qu\u2019en libert\u00e9.\u00a0Il n\u2019y a d\u2019ailleurs pas d\u2019autre mot pour dire la nature du po\u00e8me qui palpite dans l\u2019\u0153uvre vivante, toute d\u2019appel, de lutte intime et d\u2019inventivit\u00e9.\u00a0La libert\u00e9 rend le pr\u00e9sent disponible et les romans et po\u00e8mes des Tahar Djaout, de Mouloud Mammeri, de Jean Amrouche, d\u2019Anna Greki, de Jean S\u00e9nac ouvriront toujours en nous des espaces de conscience inviolables.<\/p>\n<p>Je me souviens de l\u2019enthousiasme des lecteurs venus nombreux entendre nos pr\u00e9ludes ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e sur le stand des \u00e9ditions Sedia au Sila, o\u00f9 Yahia Belaskri pr\u00e9sentait les ouvrages collectifs consacr\u00e9s \u00e0 Kateb Yacine, \u00e0 Malek Haddad et \u00e0 Mohammed Dib, en attendant d\u2019autres rendez-vous, ou de notre rencontre autour d\u2019Apul\u00e9e, la bien-nomm\u00e9e, revue internationale de litt\u00e9rature et de r\u00e9flexion privil\u00e9giant le Maghreb et l\u2019Afrique, sur le stand de l\u2019Institut fran\u00e7ais, avec Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert et Abdelkader Djema\u00ef : les chaises vides \u00e9taient nombreuses \u00e0 la prise de parole, mais dix minutes plus tard une petite foule radieuse se pressait jusque dans les all\u00e9es autour des contributeurs de la revue.\u00a0<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait juste avant le Hirak. \u201cComment savez-vous si la Terre n\u2019est pas l\u2019enfer d\u2019une autre plan\u00e8te ?\u201d s\u2019interrogeait au grand nagu\u00e8re Aldous Huxley. La r\u00e9ponse semble \u00e9vidente : parce qu\u2019il y a des livres et tellement de gens pour les aimer ! Parce qu\u2019en enfer, pass\u00e9 le vestibule, on peut lire l\u2019inscription : \u201cVous qui entrez laissez toute esp\u00e9rance\u201d ; et que nous avons d\u2019in\u00e9puisables sources d\u2019espoir encore, la litt\u00e9rature n\u2019en \u00e9tant pas la moindre. L\u2019Esp\u00e9rance voit ce qui n\u2019est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n\u2019est pas encore et qui sera.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Le bassin m\u00e9diterran\u00e9en, carrefour des civilisations<\/strong><br \/>J\u2019ai sous la main un livre des \u00e9ditions Hibr, acquis au Sila, Le Grain magique de Taos Amrouche. Ces contes, po\u00e8mes et proverbes berb\u00e8res de Kabylie, recueillis, traduits et r\u00e9invent\u00e9s par la premi\u00e8re femme alg\u00e9rienne romanci\u00e8re, regorgent de le\u00e7ons souriantes souffl\u00e9es par l\u2019esprit populaire ancestral qui ne se trompe jamais : \u201cUne pierre est au-dessus de nous : qui se sous-estime, elle tombera sur lui !\u201d Tout est bel enseignement au lecteur attentif qui \u00e9coute des yeux la conteuse, ses chants et ses ruisseaux d\u2019histoires.\u00a0<\/p>\n<p>On peut sans crainte refaire sa vie sur un cheval d\u2019\u00e9clairs et de vent. \u201cQue mon conte soit beau et se d\u00e9roule comme un long fil\u201d, pr\u00e9vient Taos, fille de Fadhma A\u00efth Mansour, dernier maillon d\u2019une cha\u00eene d\u2019a\u00e8des. Qui se souvient de ce Chant d\u2019exil :<\/p>\n<p>\u201cNous n\u2019avons d\u2019autre messag\u00e8re<br \/>Que la gazelle du thym<br \/>Qu\u2019elle atteigne le Sahara et nous dise<br \/>Le m\u00e9tier du bel adolescent<br \/>&#8211; Jeune homme prends soin de toi :<br \/>Le soleil d\u2019\u00e9t\u00e9 est piquant.\u201d<\/p>\n<p>Le Sahara, beau songe de l\u2019absolu, s\u2019\u00e9ploie en nous-m\u00eames jusqu\u2019au fond du cosmos. Depuis qu\u2019il y a des hommes, l\u2019exil a toujours \u00e9t\u00e9 le lot commun ; et les pays, les civilisations, furent d\u2019abord le fait des confrontations, violentes ou pacifiques, de peuples ou de groupes sociaux divers finalement int\u00e9gr\u00e9s par le partage des langues et l\u2019accord des coutumes au sein d\u2019une charte vivante qui est la culture m\u00eame. D\u2019une certaine fa\u00e7on, nous sommes tous des enfants de l\u2019exil, des h\u00e9ritiers plus ou moins r\u00e9cents de la s\u00e9paration et de l\u2019\u00e9loignement. L\u2019exil est peut-\u00eatre m\u00eame ce que nous avons en nous de plus pr\u00e9cieux, de plus \u201chumain\u201d, parce qu\u2019il faut avoir connu un certain abandon, loin des origines, pour ne rien oublier de notre proximit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, dans le voyage d\u2019exister.<\/p>\n<p>Avec l\u2019exil, en d\u00e9pit de la difficult\u00e9 de vivre, une chance de nous r\u00e9aliser aujourd\u2019hui ou demain nous est offerte : tout est toujours \u00e0 inventer, \u00e0 cr\u00e9er, pour mieux coexister et faire de nos soci\u00e9t\u00e9s un espace infini de partage et d\u2019\u00e9change, sans pr\u00e9jug\u00e9s, restrictions, ni discrimination aucune. La plus belle, la plus urgente utopie, c\u2019est de transformer cette richesse insoup\u00e7onn\u00e9e, constitu\u00e9e de tous les apports individuels et collectifs, en alliance pour un monde ouvert o\u00f9 chacun trouvera librement son espace de vie, c\u2019est de conjuguer les ailleurs dans un ici musical auquel jamais l\u2019avenir ne manquera, c\u2019est enfin de r\u00e9concilier la diversit\u00e9 culturelle, religieuse incluse, avec l\u2019humanisme la\u00efque, seul garant d\u2019un vrai projet d\u00e9mocratique f\u00e9d\u00e9rateur.\u00a0<\/p>\n<p>Alors on pourrait s\u2019adonner \u00e0 tous les \u201cI have a dream\u201d de la Libert\u00e9.\u00a0<br \/>Depuis la plus haute antiquit\u00e9, le bassin m\u00e9diterran\u00e9en a \u00e9t\u00e9 le carrefour et le creuset des civilisations d\u2019Orient et d\u2019Occident, f\u00e9condant peu \u00e0 peu les terres continentales encore barbares. Confront\u00e9 aux al\u00e9as de l\u2019Histoire \u2013 conqu\u00eates, croisades, colonialismes, guerres d\u2019ind\u00e9pendance, spoliations en tous genres, conflits ethniques ou religieux \u2013, cet h\u00e9ritage unique, ce dialogue ancestral alliant les confins ne saurait s\u2019\u00e9teindre faute d\u2019esp\u00e9rance, l\u2019esp\u00e9rance n\u2019\u00e9tant autre que le courage de l\u2019esprit. Il faut travailler \u00e0 faire signe. L\u2019utopie est notre actualit\u00e9. Un jour, Alger sera la capitale culturelle de la M\u00e9diterran\u00e9e \u2013 et \u201ccette expansion dans la lumi\u00e8re quand on regarde l\u2019admirable baie d\u2019Alger\u201d (dixit Max-Pol Fouchet) sera aussi lumi\u00e8re de l\u2019esprit, expansion des savoirs et des solidarit\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<\/div>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.liberte-algerie.com\/culture\/le-sila-une-oasis-ou-retrouver-le-miroir-du-monde-347244\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le\u00a0 Sila\u00a0 n\u2019aura\u00a0 pas\u00a0 lieu cette ann\u00e9e.\u00a0 Pour\u00a0 garder\u00a0 le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs, Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026 Par :\u00a0Hubert Haddad\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00c9CRIVAIN TUNISIEN Emp\u00each\u00e9 cette ann\u00e9e par la pand\u00e9mie \u2013 laquelle rappelle \u00e0 chacun combien le destin de l\u2019humanit\u00e9 est indissociable, par-del\u00e0 les privil\u00e8ges, et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1742,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,53],"tags":[],"class_list":["post-101795","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-algerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/101795","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1742"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=101795"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/101795\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=101795"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=101795"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=101795"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}