{"id":102473,"date":"2020-10-22T08:45:00","date_gmt":"2020-10-22T12:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lire-delivre\/"},"modified":"2020-10-22T08:45:00","modified_gmt":"2020-10-22T12:45:00","slug":"lire-delivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lire-delivre\/","title":{"rendered":"Lire d\u00e9livre"},"content":{"rendered":"<div id=\"originalText\" readability=\"249\">\n<p><em>Le Sila de cette ann\u00e9e n\u2019aura pas lieu. Pour garder le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs,\u00a0Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026<\/em><\/p>\n<p><strong>Par : AZOUZ BEGAG<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/strong>\u00c9crivain<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 cinq ou six fois au Sila. Chaque fois, j\u2019\u00e9tais ravi de voir l\u2019incroyable \u00e9nergie que cet \u00e9v\u00e9nement d\u00e9gageait dans la capitale. Il faut voir ! Toutes les art\u00e8res de la ville compl\u00e8tement satur\u00e9es de v\u00e9hicules, qui convergent vers le lieu o\u00f9 des millions de livres leur ont donn\u00e9 rendez-vous. C\u2019est inconcevable. Aucune autre ville au monde ne peut se targuer de cr\u00e9er de tels embouteillages pour une simple f\u00eate du livre. Alger, oui. Pour le Sila, le public est l\u00e0. \u00c0 chaque \u00e9dition. Il ferait tout pour ne pas manquer les conf\u00e9rences, les rencontres avec les \u00e9crivains, les expositions\u2026 qui font salle comble. Les d\u00e9couvertes culturelles avec les pays invit\u00e9s d\u2019honneur font recette. C\u2019est une belle r\u00e9ussite dont l\u2019Alg\u00e9rie peut se vanter. Le livre y est vivant et le Sila est le point d\u2019orgue de sa c\u00e9l\u00e9bration.<\/p>\n<p>La faim de lire est \u00e0 Alger. En France, je connais beaucoup d\u2019\u00e9crivains qui souhaitent aller ou bien retourner \u00e0 Alger pour se m\u00ealer \u00e0 l\u2019ambiance du Sila, car lorsqu\u2019on y est all\u00e9 une fois, on a envie d\u2019y revenir et de retrouver le public avide de rencontres avec les auteurs, de palabres, d\u2019\u00e9changes. Ici, on aime toucher le papier, ouvrir un bouquin, lire la quatri\u00e8me de couverture.\u00a0<br \/>Cette ann\u00e9e, Alger ne vibrera pas des intenses embouteillages du Sila, mais il faut se r\u00e9soudre \u00e0 cette incroyable secousse qui secoue la plan\u00e8te tout enti\u00e8re. Du jamais vu. On a l\u2019impression qu\u2019un g\u00e9ant a mis son \u00e9norme pied sur la trajectoire de la terre et l\u2019a oblig\u00e9e \u00e0 s\u2019arr\u00eater de tourner, faire une pause. Pour une fois dans l\u2019histoire de la plan\u00e8te des humains, nous nous retrouvons tous face aux m\u00eames angoisses. En m\u00eame temps.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Heureux d\u2019\u00eatre encore en vie\u00a0<\/strong><br \/>\u00c0 Lyon, durant les semaines de confinement, le silence qui s\u2019\u00e9tait abattu sur la ville \u00e9tait celui des cimeti\u00e8res. Moteurs, klaxons, marteaux-piqueurs, tohu-bohu et tintamarre, voix humaines, tout s\u2019\u00e9tait tu. D\u00e9sormais, les sons secs et distincts qu\u2019on n\u2019entendait jamais auparavant remontaient \u00e0 la surface comme des bulles d\u2019air du fond de l\u2019oc\u00e9an. L\u2019espace \u00e9tait en apn\u00e9e, d\u00e9barrass\u00e9 de tout frottement. Ainsi, dans mon immeuble, d\u2019habitude plein de vie, on n\u2019entendait plus rien au cours de la journ\u00e9e. Cependant, un curieux ph\u00e9nom\u00e8ne se produisait \u00e0 vingt heures. Des musiciens sortaient dans la cour principale pour jouer et chanter, et les voisins apparaissaient \u00e0 leur balcon pour les applaudir. Des familles enti\u00e8res se montraient \u00e0 visage d\u00e9couvert. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je les voyais. Ils ouvraient grand leurs fen\u00eatres, leurs int\u00e9rieurs et leur intimit\u00e9 au regard d\u2019autrui.<\/p>\n<p>Nous nous d\u00e9masquions les uns les autres. C\u2019\u00e9taient mes voisins, mais nous \u00e9tions de parfaits inconnus depuis des ann\u00e9es. En applaudissant les musiciens qui chantaient R\u00e9siste ! ou We will survive, nous \u00e9changions des regards surpris et des sourires hagards, heureux d\u2019\u00eatre encore en vie, c\u2019est tout. Simplement. On n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi proches gr\u00e2ce \u00e0 ce petit bonheur partag\u00e9. Nous nous surprenions d\u2019\u00eatre voisins, comme si un vulgaire virus nous avait permis de red\u00e9couvrir notre part humaine que nous tenions camoufl\u00e9e par s\u00e9curit\u00e9, pour nous prot\u00e9ger des rencontres hasardeuses.\u00a0<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions donc \u201cvoisins\u201d. Voisiner ? Voisinage ? Les mots r\u00e9sonnaient \u00e9trangement dans le nouveau silence du monde. Bien s\u00fbr, il y avait d\u00e9j\u00e0 \u201cla f\u00eate des voisins\u201d en juin, celle de la musique, des m\u00e8res, du Beaujolais, de Halloween, des amoureux, des morts&#8230; mais le silence qui faisait remonter l\u2019\u00e9cho des mots \u00e0 la surface de nous-m\u00eames nous amenait \u00e0 r\u00e9aliser combien ces f\u00eates n\u2019en \u00e9taient pas. La soci\u00e9t\u00e9 nous a impos\u00e9s du \u201cpr\u00eat-\u00e0-f\u00eater\u201d.\u00a0<br \/>D\u00e9sormais, j\u2019avais des voisins-corona. Ce n\u2019\u00e9tait pas une amiti\u00e9 virtuelle comme celle de facebook, mais r\u00e9elle et solide. Le lien entre nous \u00e9tait plus fort, puisque le liant, c\u2019\u00e9tait la mort. Si proche, alors qu\u2019on la croyait rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de nos vies. Belle ironie. Dehors, la distanciation spatiale avait \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9e comme geste barri\u00e8re contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, mais dedans la proximit\u00e9 sociale du voisinage se d\u00e9voilait. Elle \u00e9tait \u00e0 fleur de peau. Nous \u00e9tions de vrais proches, s\u00e9par\u00e9s par de ridicules cloisons de briques et des planchers en bois. De nos murs respectifs, on \u00e9changeait des sourires hagards, des mots inaudibles. Quand la guerre serait termin\u00e9e, me disais-je alors, on verra bien si Voisin-Corona me reconna\u00eetra dans l\u2019ascenseur et s\u2019il continuera de me dire bonjour.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Ensemble, tout devient possible<\/strong><br \/>Durant ce confinement, j\u2019avais constat\u00e9 une autre \u00e9tranget\u00e9 : plus aucun avion ne traversait le ciel. Au-dessus de nos t\u00eates, la mer \u00e9tait d\u2019huile, bleue comme jamais, les nuages avaient l\u2019interdiction absolue de circuler et de nuire \u00e0 cette nouvelle puret\u00e9.\u00a0Seuls les oiseaux continuaient d\u2019occuper les airs, sans attestation d\u00e9rogatoire de sortie, hors de port\u00e9e de la police de l\u2019air et des fronti\u00e8res. Ils voyaient ici-bas notre nouvel \u00e9tat d\u2019apesanteur.\u00a0Nos eaux \u00e9taient mont\u00e9es, elles avaient tout renvers\u00e9, emport\u00e9, et nous flottions, grelottant sur des radeaux de fortune avec les petites richesses que nous avons sauv\u00e9es. Il y avait du Titanic dans notre sort.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019esp\u00e8ce humaine avait rencontr\u00e9 un gros p\u00e9pin qu\u2019elle avait elle-m\u00eame plac\u00e9 sur son chemin. Fini la fr\u00e9n\u00e9sie des \u201cen avant toutes !\u201d. Maintenant, on stoppait les machines et on \u00e9coutait. Nos valises \u00e9taient bourr\u00e9es de peurs. Il fallait se d\u00e9lester. Et comme on ne pourrait pas emporter tous nos biens sur les canaux de sauvetage, on r\u00e9alisait soudain que des tas d\u2019objets dans nos vies ne pesaient plus rien. Leur valeur s\u2019annulait sous les eaux. Le d\u00e9risoire et l\u2019essentiel se distinguaient avec une nettet\u00e9 exceptionnelle. On faisait le tri. Le temps des grandes mascarades de la vie sociale avait fait long feu. Covid nous braquait. Depuis que la mort frappait \u00e0 la porte de chacun d\u2019entre nous, sans distinction, ce qui \u00e9tait essentiel sautait \u00e0 nos yeux : nos parents, nos enfants, ceux que l\u2019on aime du fond du c\u0153ur. L\u2019amour au sens propre.<\/p>\n<p>\u201cPrenez soin de vous et de vos proches\u201d, lisait-on un peu partout. Mais les proches, c\u2019\u00e9taient aussi les Italiens, les Espagnols, les Africains, les Am\u00e9ricains, les Indiens, les Chinois\u2026 des peuples, des cultures et des pays que nous irions visiter avec gourmandise apr\u00e8s la guerre, quand nous tomberons les masques. Enfin, nous \u00e9tions les uns et les autres sur le m\u00eame bateau, dans la m\u00eame gal\u00e8re, en partage de connexion sur la plan\u00e8te. Bluetooth nous proposait une application pour une cha\u00eene humaine mondiale. Ensemble, tout devient possible. Un virus l\u2019avait dit. Eux et nous faisions un. Sur le champ de bataille, il y avait nous et c\u2019est tout. Nous tous, gens d\u2019ici et gens d\u2019ailleurs, sous le coup d\u2019une double peine, celle de contaminer sa propre vie et celle des autres. La propagation serait frein\u00e9e si chacun devenait lui-m\u00eame et les autres en m\u00eame temps. L\u2019espace priv\u00e9 et collectif se rejoignaient dans l\u2019\u00eatre. Dans l\u2019urgence, chacun comptait double, devenait consid\u00e9rable. Nous r\u00e9alisions dans notre intimit\u00e9 que nous \u00e9tions tous \u00e0 \u00e9galit\u00e9 des chances devant la mort, davantage encore, maintenant que nous connaissions l\u2019existence des \u201casymptomatiques\u201d, les sans-stigmates.<\/p>\n<p>Certains s\u2019en inqui\u00e9taient. Ainsi, les Autres, les boucs-\u00e9missaires, n\u2019existaient plus dans la gestion de la peur collective qui nous terrassait. Dans le bon temps d\u2019avant, il \u00e9tait ais\u00e9 de les rep\u00e9rer : ils avaient un faci\u00e8s reconnaissable, des stigmates, des origines connues, des appellations, des st\u00e9r\u00e9otypes&#8230; C\u2019est fini. On revoit la copie. L\u2019injonction \u201c\u00c9trangers retournez chez vous !\u201d avait fait place \u00e0 une nouvelle invitation : \u201cRestons chez nous.\u201d C\u2019\u00e9tait plus mignon. Nous \u00e9tions mis\u00e9rablement convoqu\u00e9s par un virus \u00e0 nous retrouver autour d\u2019un sort commun pour nous prot\u00e9ger ensemble, laver notre linge sale en famille. Covid est rus\u00e9 et farceur. Comme dans la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e La Casa de Papel, il avait oblig\u00e9 chacun \u00e0 enfiler le m\u00eame masque, ravisseurs et otages, pour brouiller les pistes de la police et des tireurs d\u2019\u00e9lite, en embuscade sur les toits de la banque.\u00a0<\/p>\n<p>Il jouait au chat et \u00e0 la souris avec nous, \u00e9teignait nos lumi\u00e8res, nous plongeait dans le noir et la terreur : nous ne savions rien de lui, ni quand il va retourner dans son pays. Sadique, invisible, il titillait nos nerfs. Il avait vu qu\u2019\u00e0 l\u2019annonce de la guerre contre lui beaucoup de citadins avaient cherch\u00e9 \u00e0 fuir dare-dare les zones urbaines expos\u00e9es. Il avait fait ressentir de plein fouet la charge du mot \u201cexil\u201d \u00e0 tous ceux qui s\u2019\u00e9taient entass\u00e9s dans les gares parisiennes et les trains bond\u00e9s pour aller chercher refuge \u00e0 la campagne, dans leur r\u00e9sidence secondaire, chez des proches, en location, \u00e0 l\u2019air libre, \u00e0 la mer, dans le vert. La campagne a toujours bon dos quand la ville tremble. H\u00e9las, outre leurs bagages et leurs enfants, les fuyards avaient emport\u00e9 avec eux l\u2019\u00e9pid\u00e9mie dans les campagnes, au grand dam des paysans tentant de repousser ces hordes de migrants contagieux venus profiter des avantages de leur s\u00e9curit\u00e9 rurale. Encore une belle ironie ! Covid ouvrait nos yeux sur les douleurs de l\u2019exil forc\u00e9 des Autres, ceux qui ont fui ces derni\u00e8res ann\u00e9es leur pays en guerre, Afghanistan, Syrie, Liban, Irak\u2026 et qu\u00e9mand\u00e9 l\u2019asile, un travail, du pain aux Europ\u00e9ens. Et les autres, noy\u00e9s en M\u00e9diterran\u00e9e.\u00a0<br \/>Nous vivons une situation in\u00e9dite dans l\u2019histoire.<\/p>\n<p>En France, o\u00f9 le calvaire est loin d\u2019\u00eatre termin\u00e9, les semaines de confinement qui ont commenc\u00e9 au mois de mars ont \u00e9t\u00e9 un moment qui restera grav\u00e9 dans les m\u00e9moires de chacun.\u00a0Mais de toute exp\u00e9rience il faut tirer des le\u00e7ons. Pour ma part, je n\u2019ai jamais lu autant de livres que depuis le mois de mars. Je ne peux pas tous les citer, mais je remercie leurs auteurs de les avoir \u00e9crits. La litt\u00e9rature, quelle chance ! Quelle aubaine ! Quel bonheur ! Hier, par exemple, j\u2019ai termin\u00e9 un roman du Chinois Yu Hua. Il s\u2019appelle Le Vendeur de sang. Bourr\u00e9 d\u2019intelligence, de clins d\u2019\u0153il, de magie, de subtilit\u00e9, de ruse\u2026 j\u2019ai \u00e9clat\u00e9 de rire si souvent en le parcourant.\u00a0<\/p>\n<p>Tout en le lisant, je pensais \u00e0 deux choses. D\u2019abord, que je voudrais bien un jour rencontrer son auteur et lui dire combien son histoire m\u2019avait rempli de bonheur. Ensuite, le partager avec tout le monde. Je tenais imm\u00e9diatement \u00e0 r\u00e9pandre autour de moi la bonne nouvelle de son existence. Je l\u2019ai fait sur les r\u00e9seaux sociaux. C\u2019est cela, la litt\u00e9rature. Des rencontres, des partages. La vie. Pour le meilleur de nous-m\u00eames et de l\u2019humanit\u00e9. Dans le monde d\u2019apr\u00e8s, il y aura d\u2019autres Sila, d\u2019autres rencontres, d\u2019autres bonheurs. Livre d\u00e9livre !<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"text_core\" readability=\"249\">\n<p><em>Le Sila de cette ann\u00e9e n\u2019aura pas lieu. Pour garder le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs,\u00a0Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026<\/em><\/p>\n<p><strong>Par : AZOUZ BEGAG<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/strong>\u00c9crivain<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 cinq ou six fois au Sila. Chaque fois, j\u2019\u00e9tais ravi de voir l\u2019incroyable \u00e9nergie que cet \u00e9v\u00e9nement d\u00e9gageait dans la capitale. Il faut voir ! Toutes les art\u00e8res de la ville compl\u00e8tement satur\u00e9es de v\u00e9hicules, qui convergent vers le lieu o\u00f9 des millions de livres leur ont donn\u00e9 rendez-vous. C\u2019est inconcevable. Aucune autre ville au monde ne peut se targuer de cr\u00e9er de tels embouteillages pour une simple f\u00eate du livre. Alger, oui. Pour le Sila, le public est l\u00e0. \u00c0 chaque \u00e9dition. Il ferait tout pour ne pas manquer les conf\u00e9rences, les rencontres avec les \u00e9crivains, les expositions\u2026 qui font salle comble. Les d\u00e9couvertes culturelles avec les pays invit\u00e9s d\u2019honneur font recette. C\u2019est une belle r\u00e9ussite dont l\u2019Alg\u00e9rie peut se vanter. Le livre y est vivant et le Sila est le point d\u2019orgue de sa c\u00e9l\u00e9bration.<\/p>\n<p>La faim de lire est \u00e0 Alger. En France, je connais beaucoup d\u2019\u00e9crivains qui souhaitent aller ou bien retourner \u00e0 Alger pour se m\u00ealer \u00e0 l\u2019ambiance du Sila, car lorsqu\u2019on y est all\u00e9 une fois, on a envie d\u2019y revenir et de retrouver le public avide de rencontres avec les auteurs, de palabres, d\u2019\u00e9changes. Ici, on aime toucher le papier, ouvrir un bouquin, lire la quatri\u00e8me de couverture.\u00a0<br \/>Cette ann\u00e9e, Alger ne vibrera pas des intenses embouteillages du Sila, mais il faut se r\u00e9soudre \u00e0 cette incroyable secousse qui secoue la plan\u00e8te tout enti\u00e8re. Du jamais vu. On a l\u2019impression qu\u2019un g\u00e9ant a mis son \u00e9norme pied sur la trajectoire de la terre et l\u2019a oblig\u00e9e \u00e0 s\u2019arr\u00eater de tourner, faire une pause. Pour une fois dans l\u2019histoire de la plan\u00e8te des humains, nous nous retrouvons tous face aux m\u00eames angoisses. En m\u00eame temps.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Heureux d\u2019\u00eatre encore en vie\u00a0<\/strong><br \/>\u00c0 Lyon, durant les semaines de confinement, le silence qui s\u2019\u00e9tait abattu sur la ville \u00e9tait celui des cimeti\u00e8res. Moteurs, klaxons, marteaux-piqueurs, tohu-bohu et tintamarre, voix humaines, tout s\u2019\u00e9tait tu. D\u00e9sormais, les sons secs et distincts qu\u2019on n\u2019entendait jamais auparavant remontaient \u00e0 la surface comme des bulles d\u2019air du fond de l\u2019oc\u00e9an. L\u2019espace \u00e9tait en apn\u00e9e, d\u00e9barrass\u00e9 de tout frottement. Ainsi, dans mon immeuble, d\u2019habitude plein de vie, on n\u2019entendait plus rien au cours de la journ\u00e9e. Cependant, un curieux ph\u00e9nom\u00e8ne se produisait \u00e0 vingt heures. Des musiciens sortaient dans la cour principale pour jouer et chanter, et les voisins apparaissaient \u00e0 leur balcon pour les applaudir. Des familles enti\u00e8res se montraient \u00e0 visage d\u00e9couvert. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je les voyais. Ils ouvraient grand leurs fen\u00eatres, leurs int\u00e9rieurs et leur intimit\u00e9 au regard d\u2019autrui.<\/p>\n<p>Nous nous d\u00e9masquions les uns les autres. C\u2019\u00e9taient mes voisins, mais nous \u00e9tions de parfaits inconnus depuis des ann\u00e9es. En applaudissant les musiciens qui chantaient R\u00e9siste ! ou We will survive, nous \u00e9changions des regards surpris et des sourires hagards, heureux d\u2019\u00eatre encore en vie, c\u2019est tout. Simplement. On n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi proches gr\u00e2ce \u00e0 ce petit bonheur partag\u00e9. Nous nous surprenions d\u2019\u00eatre voisins, comme si un vulgaire virus nous avait permis de red\u00e9couvrir notre part humaine que nous tenions camoufl\u00e9e par s\u00e9curit\u00e9, pour nous prot\u00e9ger des rencontres hasardeuses.\u00a0<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions donc \u201cvoisins\u201d. Voisiner ? Voisinage ? Les mots r\u00e9sonnaient \u00e9trangement dans le nouveau silence du monde. Bien s\u00fbr, il y avait d\u00e9j\u00e0 \u201cla f\u00eate des voisins\u201d en juin, celle de la musique, des m\u00e8res, du Beaujolais, de Halloween, des amoureux, des morts&#8230; mais le silence qui faisait remonter l\u2019\u00e9cho des mots \u00e0 la surface de nous-m\u00eames nous amenait \u00e0 r\u00e9aliser combien ces f\u00eates n\u2019en \u00e9taient pas. La soci\u00e9t\u00e9 nous a impos\u00e9s du \u201cpr\u00eat-\u00e0-f\u00eater\u201d.\u00a0<br \/>D\u00e9sormais, j\u2019avais des voisins-corona. Ce n\u2019\u00e9tait pas une amiti\u00e9 virtuelle comme celle de facebook, mais r\u00e9elle et solide. Le lien entre nous \u00e9tait plus fort, puisque le liant, c\u2019\u00e9tait la mort. Si proche, alors qu\u2019on la croyait rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de nos vies. Belle ironie. Dehors, la distanciation spatiale avait \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9e comme geste barri\u00e8re contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, mais dedans la proximit\u00e9 sociale du voisinage se d\u00e9voilait. Elle \u00e9tait \u00e0 fleur de peau. Nous \u00e9tions de vrais proches, s\u00e9par\u00e9s par de ridicules cloisons de briques et des planchers en bois. De nos murs respectifs, on \u00e9changeait des sourires hagards, des mots inaudibles. Quand la guerre serait termin\u00e9e, me disais-je alors, on verra bien si Voisin-Corona me reconna\u00eetra dans l\u2019ascenseur et s\u2019il continuera de me dire bonjour.\u00a0<\/p>\n<p><strong>Ensemble, tout devient possible<\/strong><br \/>Durant ce confinement, j\u2019avais constat\u00e9 une autre \u00e9tranget\u00e9 : plus aucun avion ne traversait le ciel. Au-dessus de nos t\u00eates, la mer \u00e9tait d\u2019huile, bleue comme jamais, les nuages avaient l\u2019interdiction absolue de circuler et de nuire \u00e0 cette nouvelle puret\u00e9.\u00a0Seuls les oiseaux continuaient d\u2019occuper les airs, sans attestation d\u00e9rogatoire de sortie, hors de port\u00e9e de la police de l\u2019air et des fronti\u00e8res. Ils voyaient ici-bas notre nouvel \u00e9tat d\u2019apesanteur.\u00a0Nos eaux \u00e9taient mont\u00e9es, elles avaient tout renvers\u00e9, emport\u00e9, et nous flottions, grelottant sur des radeaux de fortune avec les petites richesses que nous avons sauv\u00e9es. Il y avait du Titanic dans notre sort.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019esp\u00e8ce humaine avait rencontr\u00e9 un gros p\u00e9pin qu\u2019elle avait elle-m\u00eame plac\u00e9 sur son chemin. Fini la fr\u00e9n\u00e9sie des \u201cen avant toutes !\u201d. Maintenant, on stoppait les machines et on \u00e9coutait. Nos valises \u00e9taient bourr\u00e9es de peurs. Il fallait se d\u00e9lester. Et comme on ne pourrait pas emporter tous nos biens sur les canaux de sauvetage, on r\u00e9alisait soudain que des tas d\u2019objets dans nos vies ne pesaient plus rien. Leur valeur s\u2019annulait sous les eaux. Le d\u00e9risoire et l\u2019essentiel se distinguaient avec une nettet\u00e9 exceptionnelle. On faisait le tri. Le temps des grandes mascarades de la vie sociale avait fait long feu. Covid nous braquait. Depuis que la mort frappait \u00e0 la porte de chacun d\u2019entre nous, sans distinction, ce qui \u00e9tait essentiel sautait \u00e0 nos yeux : nos parents, nos enfants, ceux que l\u2019on aime du fond du c\u0153ur. L\u2019amour au sens propre.<\/p>\n<p>\u201cPrenez soin de vous et de vos proches\u201d, lisait-on un peu partout. Mais les proches, c\u2019\u00e9taient aussi les Italiens, les Espagnols, les Africains, les Am\u00e9ricains, les Indiens, les Chinois\u2026 des peuples, des cultures et des pays que nous irions visiter avec gourmandise apr\u00e8s la guerre, quand nous tomberons les masques. Enfin, nous \u00e9tions les uns et les autres sur le m\u00eame bateau, dans la m\u00eame gal\u00e8re, en partage de connexion sur la plan\u00e8te. Bluetooth nous proposait une application pour une cha\u00eene humaine mondiale. Ensemble, tout devient possible. Un virus l\u2019avait dit. Eux et nous faisions un. Sur le champ de bataille, il y avait nous et c\u2019est tout. Nous tous, gens d\u2019ici et gens d\u2019ailleurs, sous le coup d\u2019une double peine, celle de contaminer sa propre vie et celle des autres. La propagation serait frein\u00e9e si chacun devenait lui-m\u00eame et les autres en m\u00eame temps. L\u2019espace priv\u00e9 et collectif se rejoignaient dans l\u2019\u00eatre. Dans l\u2019urgence, chacun comptait double, devenait consid\u00e9rable. Nous r\u00e9alisions dans notre intimit\u00e9 que nous \u00e9tions tous \u00e0 \u00e9galit\u00e9 des chances devant la mort, davantage encore, maintenant que nous connaissions l\u2019existence des \u201casymptomatiques\u201d, les sans-stigmates.<\/p>\n<p>Certains s\u2019en inqui\u00e9taient. Ainsi, les Autres, les boucs-\u00e9missaires, n\u2019existaient plus dans la gestion de la peur collective qui nous terrassait. Dans le bon temps d\u2019avant, il \u00e9tait ais\u00e9 de les rep\u00e9rer : ils avaient un faci\u00e8s reconnaissable, des stigmates, des origines connues, des appellations, des st\u00e9r\u00e9otypes&#8230; C\u2019est fini. On revoit la copie. L\u2019injonction \u201c\u00c9trangers retournez chez vous !\u201d avait fait place \u00e0 une nouvelle invitation : \u201cRestons chez nous.\u201d C\u2019\u00e9tait plus mignon. Nous \u00e9tions mis\u00e9rablement convoqu\u00e9s par un virus \u00e0 nous retrouver autour d\u2019un sort commun pour nous prot\u00e9ger ensemble, laver notre linge sale en famille. Covid est rus\u00e9 et farceur. Comme dans la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e La Casa de Papel, il avait oblig\u00e9 chacun \u00e0 enfiler le m\u00eame masque, ravisseurs et otages, pour brouiller les pistes de la police et des tireurs d\u2019\u00e9lite, en embuscade sur les toits de la banque.\u00a0<\/p>\n<p>Il jouait au chat et \u00e0 la souris avec nous, \u00e9teignait nos lumi\u00e8res, nous plongeait dans le noir et la terreur : nous ne savions rien de lui, ni quand il va retourner dans son pays. Sadique, invisible, il titillait nos nerfs. Il avait vu qu\u2019\u00e0 l\u2019annonce de la guerre contre lui beaucoup de citadins avaient cherch\u00e9 \u00e0 fuir dare-dare les zones urbaines expos\u00e9es. Il avait fait ressentir de plein fouet la charge du mot \u201cexil\u201d \u00e0 tous ceux qui s\u2019\u00e9taient entass\u00e9s dans les gares parisiennes et les trains bond\u00e9s pour aller chercher refuge \u00e0 la campagne, dans leur r\u00e9sidence secondaire, chez des proches, en location, \u00e0 l\u2019air libre, \u00e0 la mer, dans le vert. La campagne a toujours bon dos quand la ville tremble. H\u00e9las, outre leurs bagages et leurs enfants, les fuyards avaient emport\u00e9 avec eux l\u2019\u00e9pid\u00e9mie dans les campagnes, au grand dam des paysans tentant de repousser ces hordes de migrants contagieux venus profiter des avantages de leur s\u00e9curit\u00e9 rurale. Encore une belle ironie ! Covid ouvrait nos yeux sur les douleurs de l\u2019exil forc\u00e9 des Autres, ceux qui ont fui ces derni\u00e8res ann\u00e9es leur pays en guerre, Afghanistan, Syrie, Liban, Irak\u2026 et qu\u00e9mand\u00e9 l\u2019asile, un travail, du pain aux Europ\u00e9ens. Et les autres, noy\u00e9s en M\u00e9diterran\u00e9e.\u00a0<br \/>Nous vivons une situation in\u00e9dite dans l\u2019histoire.<\/p>\n<p>En France, o\u00f9 le calvaire est loin d\u2019\u00eatre termin\u00e9, les semaines de confinement qui ont commenc\u00e9 au mois de mars ont \u00e9t\u00e9 un moment qui restera grav\u00e9 dans les m\u00e9moires de chacun.\u00a0Mais de toute exp\u00e9rience il faut tirer des le\u00e7ons. Pour ma part, je n\u2019ai jamais lu autant de livres que depuis le mois de mars. Je ne peux pas tous les citer, mais je remercie leurs auteurs de les avoir \u00e9crits. La litt\u00e9rature, quelle chance ! Quelle aubaine ! Quel bonheur ! Hier, par exemple, j\u2019ai termin\u00e9 un roman du Chinois Yu Hua. Il s\u2019appelle Le Vendeur de sang. Bourr\u00e9 d\u2019intelligence, de clins d\u2019\u0153il, de magie, de subtilit\u00e9, de ruse\u2026 j\u2019ai \u00e9clat\u00e9 de rire si souvent en le parcourant.\u00a0<\/p>\n<p>Tout en le lisant, je pensais \u00e0 deux choses. D\u2019abord, que je voudrais bien un jour rencontrer son auteur et lui dire combien son histoire m\u2019avait rempli de bonheur. Ensuite, le partager avec tout le monde. Je tenais imm\u00e9diatement \u00e0 r\u00e9pandre autour de moi la bonne nouvelle de son existence. Je l\u2019ai fait sur les r\u00e9seaux sociaux. C\u2019est cela, la litt\u00e9rature. Des rencontres, des partages. La vie. Pour le meilleur de nous-m\u00eames et de l\u2019humanit\u00e9. Dans le monde d\u2019apr\u00e8s, il y aura d\u2019autres Sila, d\u2019autres rencontres, d\u2019autres bonheurs. Livre d\u00e9livre !<\/p>\n<\/div>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.liberte-algerie.com\/culture\/lire-delivre-347692\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Sila de cette ann\u00e9e n\u2019aura pas lieu. Pour garder le lien entre \u00e9crivains, \u00e9diteurs et lecteurs,\u00a0Libert\u00e9 ouvre ses colonnes et leur donne la parole\u2026 Par : AZOUZ BEGAG\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00c9crivain Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 cinq ou six fois au Sila. 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