{"id":104700,"date":"2020-11-14T04:30:00","date_gmt":"2020-11-14T09:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/un-effet-de-limperialisme-endettement-et-pauperisation-a-tunis\/"},"modified":"2020-11-14T04:30:00","modified_gmt":"2020-11-14T09:30:00","slug":"un-effet-de-limperialisme-endettement-et-pauperisation-a-tunis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/un-effet-de-limperialisme-endettement-et-pauperisation-a-tunis\/","title":{"rendered":"Un effet de l\u2019imp\u00e9rialisme: Endettement et paup\u00e9risation \u00e0 Tunis"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Aziz-Ben-Achour(21).jpg\" alt=\"\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>Par Mohamed-El Aziz Ben Achour &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> <strong>En 1912, un observateur fran\u00e7ais, d\u00e9non\u00e7ant les ravages caus\u00e9s par l\u2019usure, \u00e9crivait \u00abavant cinquante ans si l\u2019on n\u2019y met ordre, il n\u2019y aura plus que des prol\u00e9taires chez les musulmans.\u00bb Ce cri d\u2019alarme refl\u00e9tait l\u2019ampleur d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne apparu d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle pour se prolonger sous le protectorat, \u00e9tabli en 1881. Il rappelait que si la domination \u00e9trang\u00e8re a \u00e9t\u00e9 politique et militaire, elle fut cependant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e puis accompagn\u00e9e d\u2019une agression \u00e9conomique qui porta un coup fatal aux \u00e9quilibres traditionnels et entra\u00eena la paup\u00e9risation et, souvent, la ruine des producteurs et des marchands tunisiens.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Dans les campagnes, d\u00e9j\u00e0 fortement \u00e9prouv\u00e9es dans les ann\u00e9es 1870 par les effets de la r\u00e9volte de 1864, de la r\u00e9pression, des confiscations arbitraires faites par un pouvoir beylical aux abois, de l\u2019exode et de la famine, la situation des petits cultivateurs et des m\u00e9tayers (khamm\u00e8s) endett\u00e9s \u00e0 vie suscita l\u2019\u00e9moi de nombreuses personnalit\u00e9s tunisiennes et fran\u00e7aises. Le r\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral de France, Stephen Pichon (1901-1906), signalait que \u00able pr\u00eat \u00e0 40% [\u00e9tait] fr\u00e9quent et nombreux \u00e9taient les cas o\u00f9 il \u00e9tait sup\u00e9rieur \u00e0 80 et 100%. \u00bb Au congr\u00e8s de l\u2019Afrique du nord, organis\u00e9 \u00e0 Paris en 1908, un conf\u00e9rencier, dans son discours sur la situation des campagnes, d\u00e9clarait : \u00ab Des milliers de petits propri\u00e9taires ne parviennent \u00e0 cultiver que gr\u00e2ce au concours d\u2019usuriers qui sont leurs seuls bailleurs de fonds. On peut dire qu\u2019ils travaillent pour ces usuriers.\u00bb Si la d\u00e9tresse des campagnes \u00e9tait d\u2019une grande ampleur, les milieux citadins n\u2019\u00e9taient pas \u00e9pargn\u00e9s. Et leur endettement, voire leur effondrement, \u00e9tait &#8211; davantage que dans le monde rural depuis toujours menac\u00e9 de d\u00e9possession &#8211;\u00a0 en rapport avec le nouvel ordre impos\u00e9 par l\u2019expansion europ\u00e9enne.\u00a0 En effet, ici comme partout o\u00f9 l\u2019imp\u00e9rialisme envisageait d\u2019intervenir directement, la dislocation(et m\u00eame la destruction) des groupes sociaux \u00e0 vocation \u00e9conomique ou d\u00e9tenteurs du pouvoir de l\u2019argent constitua un \u00e9l\u00e9ment fondamental dans le processus de la mainmise \u00e9trang\u00e8re sur le pays.Voyons l\u2019exemple de Tunis et de sa soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ben-Achour1.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Voyageurs et historiens des premiers temps coloniaux avaient constat\u00e9 ce que certains d\u2019entre eux qualifi\u00e8rent de \u00abd\u00e9b\u00e2cle arabe\u00bb sans trop s\u2019attarder sur les causes de l\u2019effondrement des milieux \u00e9conomiques tunisiens. On pr\u00e9f\u00e9ra mettre cela sur le compte de l\u2019impr\u00e9voyance et des interdits du Coran, ce qui aurait conduit \u00e0 l\u2019usure clandestine et ses m\u00e9faits. En r\u00e9alit\u00e9, le ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019inscrivait dans un contexte international et, notamment, l\u2019\u00e9volution du monde m\u00e9diterran\u00e9en sous l\u2019impulsion du commerce europ\u00e9en appuy\u00e9 par une diplomatie agressive vis-\u00e0-vis des Etats dont on convoitait la conqu\u00eate. Certes, le n\u00e9goce europ\u00e9en, jouissant des privil\u00e8ges accord\u00e9s au XVIe si\u00e8cle par le pouvoir ottoman (les \u00abCapitulations \u00bb), \u00e9tait depuis longtemps pr\u00e9sent et actif \u00e0 Tunis. El\u00e9ment indispensable des affaires, il n\u2019avait cependant pas un caract\u00e8re dominateur et donc ne repr\u00e9sentait pas pour l\u2019\u00e9conomie locale et ses protagonistes un p\u00e9ril; ou, plus exactement, on n\u2019imaginait pas les risques futurs d\u2019une telle pr\u00e9sence dynamique. Des signes inqui\u00e9tants \u00e9taient pourtant d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9celables, en particulier le monopole exerc\u00e9 par les marchands europ\u00e9ens sur le courant d\u2019\u00e9changes reliant la Tunisie \u00e0 l\u2019Europe m\u00e9diterran\u00e9enne, l\u2019absence d\u2019une marine marchande tunisienne r\u00e9guli\u00e8re dans le Bassin occidental de la M\u00e9diterran\u00e9e et la pr\u00e9sence agissante des consuls d\u00e9fendant bec et ongles les int\u00e9r\u00eats de leurs administr\u00e9s. A partir de 1815, la paix revenue en Europe rendit possible l\u2019essor d\u2019une politique plus coh\u00e9rente et plus agressive \u00e0 l\u2019encontre des \u00ab r\u00e9gences barbaresques \u00bb d\u00e9sormais d\u00e9finitivement priv\u00e9es de l\u2019arme redoutable que constituait l\u2019activit\u00e9 corsaire.\u00a0 Par le recours \u00e0 la fameuse \u00ab politique de la canonni\u00e8re \u00bb, les puissances occidentales en imposaient d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019Empire ottoman et \u00e0 ses vassaux et, dans la foul\u00e9e, cette politique agressive profitait amplement \u00e0 l\u2019expansion commerciale europ\u00e9enne. Cette \u00e9tape pr\u00e9c\u00e9dait et pr\u00e9parait dans les chancelleries l\u2019intervention directe. Sur cette expansion du n\u00e9goce europ\u00e9en des \u00e9tudes d\u2019historiens dont celles de Pierre Pennec, de Md.H. Ch\u00e9rif et de Lucette Valensi, ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le dans le d\u00e9s\u00e9quilibre de l\u2019\u00e9conomie locale et la destruction de certains de ses secteurs d\u2019activit\u00e9.\u00a0 Entr\u00e9 dans un rapport d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 manifeste, le Maghreb connut une rupture d\u2019\u00e9quilibre en faveur d\u2019une Europe au dynamisme \u00e9conomique adoss\u00e9 \u00e0 une puissance militaire consid\u00e9rable. En 1830, la prise d\u2019Alger aggrava la tutelle de fait exerc\u00e9e sur des Etats d\u00e9sempar\u00e9s et, en ce qui nous concerne, pla\u00e7a la Tunisie dans une situation de quasi-d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de la France. Une conjoncture internationale d\u00e9favorable survenue apr\u00e8s la longue prosp\u00e9rit\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle aggrava les effets de l\u2019ouverture commerciale sur l\u2019\u00e9conomie tunisienne. Les prix du march\u00e9 se mirent \u00e0 baisser, notamment ceux de l\u2019huile d\u2019olive, principal produit d\u2019exportation.\u00a0 \u00ab L\u2019\u00e2ge d\u2019or \u00bb (ou plut\u00f4t le chant du cygne), qui fut celui du r\u00e8gne de Hammouda Pacha (1782-1814), prit fin et avec lui la puissance \u00e9conomique et financi\u00e8re des \u00e9lites du pouvoir et leurs associ\u00e9s marchands et navigateurs tunisiens. En effet, outre le milieu des dignitaires de la cour beylicale, les \u00ab tujj\u00e2r-s \u00bb, producteurs-marchands citadins n\u2019\u00e9prouvaient alors aucune difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9couler sur les march\u00e9s traditionnels de l\u2019int\u00e9rieur, du Maghreb et du Levant, les produits finis, notamment les bonnets de feutre (ch\u00e9chias) et les soieries qui faisaient la r\u00e9putation de Tunis dans tout le Bassin m\u00e9diterran\u00e9en. Autour des ann\u00e9es 1815-20, les choses se mirent \u00e0 changer rapidement. Premier effet de l\u2019offensive commerciale europ\u00e9enne, les importations des produits manufactur\u00e9s s\u2019accrurent dangereusement. Elles doublent entre 1816 et 1829, puis doublent encore dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle.\u00a0 Le p\u00e9ril est d\u2019autant plus grave que ces produits fabriqu\u00e9s \u00e0 grande \u00e9chelle et qui inondent le march\u00e9 concurrencent directement la production locale.\u00a0 Vendus \u00e0 des prix d\u00e9fiant toute concurrence par la vertu de la r\u00e9volution industrielle, ils frappent de plein fouet les secteurs les plus actifs de l\u2019\u00e9conomie des souks.\u00a0 Comme, en outre, la concurrence \u00e9trang\u00e8re s\u2019\u00e9tendait \u00e0 l\u2019ensemble des march\u00e9s nagu\u00e8re ouverts aux marchands tunisiens, les exportations de Tunis en furent s\u00e9v\u00e8rement affect\u00e9es, aggravant de ce fait la d\u00e9pression de l\u2019\u00e9conomie locale. Difficult\u00e9s et faillites frappaient d\u00e9sormais producteurs et marchands.\u00a0 En ces temps difficiles, les ateliers des souks de Tunis fermaient quasiment les uns apr\u00e8s les autres et les pr\u00e9toires tunisiens \u00e9taient submerg\u00e9s d\u2019affaires de dettes de tujj\u00e2r-s \u00e0 l\u2019\u00e9gard de n\u00e9gociants europ\u00e9ens.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ben-Achour2.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Il faut dire qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence des pouvoirs orientaux, les Etats europ\u00e9ens ont toujours encourag\u00e9 l\u2019activit\u00e9 maritime et marchande de leurs sujets.\u00a0 Dans les Etats vassaux du Sultan comme les r\u00e9gences de Tunis, d\u2019Alger, de Tripoli ou l\u2019Egypte, les consuls \u00e9taient charg\u00e9s de veiller \u00e0 la protection des ressortissants de leurs nations respectives et notamment l\u2019application des clauses pr\u00e9vues par les capitulations.\u00a0 Au XIXe si\u00e8cle, au fur et \u00e0 mesure que s\u2019accentuait le d\u00e9s\u00e9quilibre des forces au b\u00e9n\u00e9fice des puissances europ\u00e9ennes et que progressait rapidement l\u2019offensive commerciale, augmentait en m\u00eame temps l\u2019influence des consuls sur le gouvernement beylical, plac\u00e9 dans une position d\u2019autant plus faible que la pr\u00e9sence r\u00e9guli\u00e8re des b\u00e2timents de guerre occidentaux dans la rade de La Goulette constituait un solennel et redoutable appui aux pressions consulaires. A partir de 1830, le Consul de France, qui exer\u00e7ait depuis toujours une sorte de pr\u00e9\u00e9minence sur ses homologues (anglais et italien principalement), acquit une autorit\u00e9 incontestable sur la cour du Bardo. Dor\u00e9navant, le fondement de l\u2019action diplomatique des consuls consistait \u00e0 \u00e9lever le moindre contentieux opposant un marchand tunisien \u00e0 un n\u00e9gociant europ\u00e9en au rang d\u2019une grave affaire mettant en cause l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur et l\u2019honneur de la nation \u00e0 laquelle appartenait l\u2019Europ\u00e9en concern\u00e9 et engageait de ce fait la \u00abresponsabilit\u00e9\u00bb de l\u2019Etat beylical. Par ailleurs, dans les ann\u00e9es 1860, et dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du protectorat, une conjoncture int\u00e9rieure particuli\u00e8rement mauvaise (en particulier \u00e0 cause d\u2019une s\u00e9rie de mauvaises r\u00e9coltes en 1887, 1888 et 1889, d\u2019\u00e9pid\u00e9mies en 1849,1856, 1867, 1868 et 1874 et leur cort\u00e8ge de famine et de d\u00e9nuement) n\u2019arrangea gu\u00e8re les choses en privant la production et le commerce tunisois de l\u2019important march\u00e9 que repr\u00e9sentaient la notabilit\u00e9 tribale et les cultivateurs au temps de leur prosp\u00e9rit\u00e9.\u00a0 Structurellement, il faut le reconna\u00eetre, l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique traditionnelle p\u00e2tissait d\u2019archa\u00efsmes tenaces et de m\u00e9thodes qui apparurent soudain comme un handicap de taille face \u00e0 la concurrence. La culture marchande s\u00e9culaire ne privil\u00e9giait pas la recherche effr\u00e9n\u00e9e du profit. Toutes les valeurs qui, \u00e0 Tunis comme ailleurs dans le monde musulman, fondaient nagu\u00e8re l\u2019activit\u00e9 de production et d\u2019\u00e9changes, apparurent soudain anachroniques. Par ailleurs, lorsqu\u2019une crise survenait, l\u2019absence de toute organisation du cr\u00e9dit et la faiblesse relative des capitaux faisaient le jeu de l\u2019usure avec des taux de l\u2019ordre de 20 \u00e0 30% l\u2019an.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ben-Achour3.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Autre faiblesse structurelle, la politique des beys en mati\u00e8re de commerce fut un facteur aggravant des effets de la p\u00e9n\u00e9tration europ\u00e9enne. Ces derniers, \u00e0 l\u2019instar de tous les despotes orientaux, n\u2019ont jamais mis en \u0153uvre une politique de protection du commerce local ni un r\u00e9el et constant encouragement de leurs sujets \u00e0 l\u2019exportation (m\u00eame la mesure qui, en 1867, all\u00e9geant la taxe \u00e0 l\u2019export fut impos\u00e9e au Bey par les cr\u00e9anciers \u00e9trangers craignant la ruine totale de leurs d\u00e9biteurs tunisiens). Tant que les \u00e9quilibres \u00e9taient maintenus, les choses allaient plut\u00f4t bien, surtout si l\u2019on r\u00e9ussissait \u00e0 s\u2019associer au Prince ou \u00e0 ses ministres ou si on avait la prudence de se tenir \u00e0 distance des secteurs convoit\u00e9s par les puissants. Lors de l\u2019offensive commerciale europ\u00e9enne, en revanche, les difficult\u00e9s budg\u00e9taires de l\u2019Etat, cons\u00e9cutives \u00e0 des r\u00e9formes co\u00fbteuses et une \u00ab politique \u00bb de r\u00e9pression fiscale, de confiscation des fortunes, de vente par anticipation des r\u00e9coltes (qui, malheureusement, vinrent \u00e0 manquer, ruinant l\u2019Etat beylical, une grande partie de ses agents \u00e9conomiques et les ol\u00e9iculteurs du Sahel), tout cela a aggrav\u00e9 dangereusement l\u2019endettement du pouvoir et des particuliers et\u00a0 pr\u00e9cipit\u00e9 l\u2019effondrement de l\u2019\u00e9conomie tunisienne. La relation directe entre la paup\u00e9risation tunisoise et celle des populations de l\u2019int\u00e9rieur du royaume n\u2019\u00e9tait un myst\u00e8re pour personne. L\u2019historien Ahmed Ben Dhiaf relate dans sa chronique El Ith\u00e2f qu\u2019Ali Ben Ghedhahem, le chef du soul\u00e8vement de 1864, fit remettre \u00e0 un caravanier du Dj\u00e9rid, en route pour la capitale, sa marchandise confisqu\u00e9e par des insurg\u00e9s et lui dit : \u00ab Les Tunisois sont nos fr\u00e8res et je sais qu\u2019au fond de leur c\u0153ur, ils comprennent notre r\u00e9volte et nous pardonnent car ils savent que notre d\u00e9tresse constitue un grave pr\u00e9judice \u00e0 leur n\u00e9goce et \u00e0 leur production. \u00bb Une politique mon\u00e9taire d\u00e9sastreuse provoqua, ici comme en Egypte et au Levant, une h\u00e9morragie de la bonne monnaie que les n\u00e9gociants \u00e9trangers s\u2019empressaient de sortir du pays alors que les sujets du Bey \u00e9taient oblig\u00e9s, par la force arm\u00e9e, d\u2019accepter des pi\u00e8ces de mauvais aloi.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019en mai 1881, les Fran\u00e7ais entrent \u00e0 Tunis, l\u2019\u00e9conomie et la soci\u00e9t\u00e9 locales \u00e9taient depuis longtemps fortement \u00e9prouv\u00e9es par les effets de la p\u00e9n\u00e9tration commerciale europ\u00e9enne. La d\u00e9faite \u00e9tait, en quelque sorte, d\u00e9j\u00e0 consomm\u00e9e et l\u2019ann\u00e9e du protectorat ne constitua pas, \u00e0 proprement parler, un tournant d\u00e9cisif. Le nouvel ordre impos\u00e9 par l\u2019occupant allait toutefois acc\u00e9l\u00e9rer le processus d\u2019assujettissement de l\u2019\u00e9conomie locale au profit des int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais. Pierre Pennec \u00e9crit : \u00abLes importations massives de produits manufactur\u00e9s [ont] d\u00e9j\u00e0 fait dispara\u00eetre certaines corporations et menacent les plus importantes d\u2019entre elles. (\u2026) L\u2019\u00e9tablissement du Protectorat aggrave encore le d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019\u00e9conomie urbaine traditionnelle car le nouveau r\u00e9gime permet l\u2019implantation \u00e0 Tunis d\u2019activit\u00e9s nouvelles et l\u2019immigration d\u2019une population nouvelle ; ce qui aboutit \u00e0 la juxtaposition de deux villes [la m\u00e9dina et la ville moderne], de deux populations et de deux syst\u00e8mes \u00e9conomiques. Cette juxtaposition assure un contact direct avec le mode de vie europ\u00e9en qui exerce un effet de d\u00e9monstration sur une partie croissante de la population urbaine dont la consommation se modifie ainsi progressivement.\u00bb L\u2019endettement de la population musulmane qui atteignait des proportions alarmantes ne suscita pas chez les autorit\u00e9s du protectorat l\u2019id\u00e9e de mettre en place un train de mesure susceptibles d\u2019att\u00e9nuer les effets de l\u2019usure et de prot\u00e9ger les d\u00e9biteurs des rigueurs de la proc\u00e9dure judiciaire en mati\u00e8re de faillite. Le r\u00e9sultat fut que les premiers temps coloniaux co\u00efncid\u00e8rent avec une vague de d\u00e9mant\u00e8lement des patrimoines. Les num\u00e9ros du Journal Officiel tunisien des ann\u00e9es 1883 \u00e0 1900 que nous avons d\u00e9pouill\u00e9s regorgent d\u2019annonces relatives \u00e0 des ventes sur saisie. On y rencontre des noms de familles de dignitaires politiques, de notables du commerce, des artisans, des cultivateurs, autant dire que tous les milieux avaient \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s par la crise.<\/p>\n<p>La mise sous tutelle du Bey et de son administration et, surtout, la cr\u00e9ation \u00e0 Tunis, en 1883, d\u2019un tribunal civil fran\u00e7ais compos\u00e9s de magistrats nomm\u00e9s par le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, la cr\u00e9ation de charges d\u2019huissiers et l\u2019installation d\u2019avocats-d\u00e9fenseurs (\u00e9quivalent des avou\u00e9s) mirent fin \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un recours aupr\u00e8s du Bey. D\u00e9sormais, les cr\u00e9anciers b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent du maximum de garanties. Dans ces conditions, les usuriers se livr\u00e8rent \u00e0 des sp\u00e9culations scandaleuses auxquelles les tribunaux eux-m\u00eames, par suite de l\u2019absence d\u2019une loi r\u00e9primant l\u2019usure \u00ab venaient pr\u00eater l\u2019appui de leur autorit\u00e9 et la force de leur d\u00e9cision\u00bb(Charles Saint-Paul, La lutte contre l\u2019usure en Tunisie, 1914).<\/p>\n<p>La d\u00e9possession \u2013 ou \u00e0 tout le moins, le r\u00e9tr\u00e9cissement notable des patrimoines\u2013 qui affecta l\u2019\u00e9l\u00e9ment musulman de la soci\u00e9t\u00e9 tunisoise fit de nombreuses victimes. Certes, des \u00eelots de prosp\u00e9rit\u00e9 subsist\u00e8rent mais, d\u00e9sormais, la soci\u00e9t\u00e9 locale ne contr\u00f4lait plus aucun circuit \u00e9conomique. La fortune musulmane, quand elle existait, n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une fortune fond\u00e9e sur la rente fonci\u00e8re et immobili\u00e8re ou l\u2019exploitation agricole extensive. D\u00e9sormais, les vrais patrons de l\u2019\u00e9conomie urbaine \u00e9taient les grossistes repr\u00e9sentant des maisons de la France m\u00e9tropolitaine et les administrateurs des bureaux tunisois des banques parisiennes regroup\u00e9s au sein de la Chambre fran\u00e7aise de commerce.<\/p>\n<p>Cons\u00e9cutivement aux bouleversements d\u2019ordre \u00e9conomique, des mouvements profonds affect\u00e8rent la soci\u00e9t\u00e9 citadine. Pour pallier les difficult\u00e9s mat\u00e9rielles, les Tunisois, nagu\u00e8re tourn\u00e9s vers les activit\u00e9s de l\u2019artisanat et du commerce, cherch\u00e8rent d\u00e9sormais un emploi dans l\u2019administration centrale et r\u00e9gionale. Les familles comprirent qu\u2019il \u00e9tait dor\u00e9navant vital de se d\u00e9tourner des fili\u00e8res traditionnelles. Les plus perspicaces orient\u00e8rent leurs fils vers l\u2019enseignement moderne dispens\u00e9 par les \u00e9tablissements de la Direction de l\u2019Instruction publique cr\u00e9\u00e9e par le Protectorat : le coll\u00e8ge Sadiki (fond\u00e9 en 1875 mais compl\u00e9tement r\u00e9organis\u00e9 par la France), ou, quoique plus rarement, le lyc\u00e9e Carnot. La soci\u00e9t\u00e9 musulmane de Tunis vit ainsi la naissance d\u2019un nouveau profil de notable : celui des dipl\u00f4m\u00e9s de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur : licenci\u00e9s en droit et docteurs en m\u00e9decine, avocats au barreau.<\/p>\n<p>Comme on s\u2019en doute, l\u2019effondrement de l\u2019\u00e9conomie traditionnelle et l\u2019introduction de nouvelles pratiques n\u2019ont pas fait que des victimes. Ceux qui en ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 furent, bien s\u00fbr, les \u00e9trangers, rentiers de la m\u00e9tropole qui tiraient profit de leurs placements hypoth\u00e9caires, les \u00e9tablissements financiers ou encore des avocats fran\u00e7ais qui dans cette atmosph\u00e8re proc\u00e9duri\u00e8re purent s\u2019enrichir.\u00a0 Mais au sein de la soci\u00e9t\u00e9 tunisoise, le b\u00e9n\u00e9ficiaire de la mutation des patrimoines fonciers et immobiliers cons\u00e9cutive \u00e0 la d\u00e9b\u00e2cle fut l\u2019\u00e9lite juive. G\u00e9n\u00e9ralement plus prudents, plus pr\u00e9voyants que leurs compatriotes musulmans, sp\u00e9cialis\u00e9s depuis longtemps dans les activit\u00e9s de courtage, autoris\u00e9s par leurs usages \u00e0 faire fructifier leurs capitaux par le pr\u00eat \u00e0 int\u00e9r\u00eat, les isra\u00e9lites de Tunis surent tirer parti de la crise durant laquelle s\u2019\u00e9taient effondr\u00e9s aussi bien les d\u00e9biteurs artisans et marchands musulmans que bon nombre de n\u00e9gociants europ\u00e9ens qui ne purent recouvrer leurs cr\u00e9ances. L\u2019historien Ben Dhiaf rapporte que dans les ann\u00e9es 1860, les plus grosses fortunes de Tunis appartenaient \u00e0 des familles juives. Cette r\u00e9ussite ne prit pas seulement la forme d\u2019un transfert de l\u2019\u00e9l\u00e9ment musulman \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment juif.\u00a0 Elle provoqua surtout une concentration de la richesse dont furent \u00e9galement victimes de nombreux isra\u00e9lites artisans, commer\u00e7ants ruin\u00e9s ou petits pr\u00eateurs endett\u00e9s aupr\u00e8s de puissants coreligionnaires. Leur d\u00e9tresse se cachait dans leur vieux et d\u00e9labr\u00e9 quartier historique de la H\u00e2ra d\u00e9sert\u00e9 par les plus riches. De cette concentration naquit l\u2019\u00e9lite moderne de la soci\u00e9t\u00e9 juive tunisoise, qui fut le v\u00e9ritable b\u00e9n\u00e9ficiaire du protectorat. Adoptant ais\u00e9ment le mode de vie europ\u00e9en, cette \u00e9lite se mua rapidement en bourgeoisie de type occidental se consacrant aux affaires selon des m\u00e9thodes modernes. Orientant, parall\u00e8lement, ses enfants vers l\u2019enseignement secondaire et l\u2019Universit\u00e9, cette \u00e9lite ne tarda pas \u00e0 occuper aussi une place de choix dans les professions juridiques, intellectuelles et scientifiques.<\/p>\n<p>Au terme de cet aper\u00e7u sur un effet de l\u2019expansion imp\u00e9rialiste et de la domination coloniale, qu\u2019ajouter sinon que pour le Tunis traditionnel, outre la d\u00e9possession, l\u2019entr\u00e9e dans les temps modernes,ici comme dans l\u2019ensemble du monde arabe et islamique, prit la forme d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation qui n\u2019allait plus cesser de hanter les esprits: la d\u00e9pr\u00e9ciation des valeurs sur lesquelles au cours des si\u00e8cles s\u2019\u00e9tait b\u00e2tie la culture urbaine. Les conceptions \u00e9conomiques, les institutions, l\u2019urbanisme, l\u2019habitat, voire les usages, tout \u00e9tait fatalement mesur\u00e9 \u00e0 l\u2019aune \u00e9trang\u00e8re. Impos\u00e9e brutalement, l\u2019entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 s\u2019accompagna d\u2019un sentiment d\u2019\u00e9chec et d\u2019humiliation.\u00a0 Aussi, allait-elle prendre, tout au long de la p\u00e9riode coloniale, les formes modernes de la protestation, de la revendication politique et syndicale port\u00e9es par l\u2019espoir d\u2019une \u00e9mancipation.<\/p>\n<p class=\"c5\"><strong>Mohamed-El Aziz Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/30931-un-effet-de-l-imperialisme-endettement-et-pauperisation-a-tunis\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mohamed-El Aziz Ben Achour &#8211; En 1912, un observateur fran\u00e7ais, d\u00e9non\u00e7ant les ravages caus\u00e9s par l\u2019usure, \u00e9crivait \u00abavant cinquante ans si l\u2019on n\u2019y met ordre, il n\u2019y aura plus que des prol\u00e9taires chez les musulmans.\u00bb Ce cri d\u2019alarme refl\u00e9tait l\u2019ampleur d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne apparu d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle pour se prolonger sous le protectorat, \u00e9tabli [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":104701,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-104700","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104700","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=104700"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104700\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=104700"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=104700"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=104700"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}