{"id":105632,"date":"2020-11-24T11:23:00","date_gmt":"2020-11-24T16:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-detail-mineur-une-vision-personnelle-des-choses\/"},"modified":"2020-11-24T11:23:00","modified_gmt":"2020-11-24T16:23:00","slug":"le-detail-mineur-une-vision-personnelle-des-choses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/le-detail-mineur-une-vision-personnelle-des-choses\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9tail mineur: une vision personnelle des choses"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Rafik-Darragi-min(4).jpg\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>Par Rafik Darragi &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> N\u00e9e en Galil\u00e9e en 1974, Adania Shibli est \u00e9crivaine et sc\u00e9nariste, auteure de plusieurs nouvelles et textes courts traduits en fran\u00e7ais et en anglais. Elle avait obtenu en 2001 le prix de la fondation Abdel-Mohsen Qattan (Londres) pour Reflets sur un mur blanc, son premier roman, puis en 2004 pour Un d\u00e9tail mineur. La traduction anglaise de ce roman vient de para\u00eetre a\u0300 Londres chez Fitzcarraldo Editions.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir obtenu en 2009 son PHD en sciences de la communication de l\u2019East London University, elle a enseigne\u0301 au d\u00e9partement de philosophie et d\u2019\u00e9tudes culturelles, a\u0300 l\u2019universit\u00e9\u0301 palestinienne de Birzeit. Elle vit et travaille a\u0300 pr\u00e9sent a\u0300 Berlin. Sindbad\/Actes Sud qui a d\u00e9j\u00e0 publie\u0301 deux ouvrages d\u2019Adania Shibli, Reflets sur un mur blanc (2004) et Nous sommes tous a\u0300 \u00e9gale distance de l\u2019amour (2013), vient de publier, \u00e0 son tour, Un d\u00e9tail mineur.<\/p>\n<p>Constitu\u00e9 de deux parties finement articul\u00e9es, il ne laisse gu\u00e8re le soin au lecteur de trancher comme il a l\u2019habitude de le faire dans les pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages. C\u2019est une \u00e9vidence. Ce nouvel ouvrage est bel et bien un r\u00e9quisitoire sans appel, une prise de position franche, sans \u00e9quivoque.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie du livre a de quoi surprendre le lecteur. Elle commence ainsi:<\/p>\n<p>\u00ab Rien ne bougeait, sauf le mirage. De vastes surfaces d\u00e9nud\u00e9es s\u2019\u00e9tageaient jusqu\u2019au ciel, fr\u00e9missantes et silencieuses\u2026 Juste l\u2019immensit\u00e9 aride du N\u00e9guev \u00e9cras\u00e9e sous la fournaise du mois d\u2019ao\u00fbt. \u00bb (p.7)<br \/>Dans ce paysage d\u00e9sertique, juste \u00e0 la limite de la fronti\u00e8re avec l\u2019Egypte, au mois d\u2019ao\u00fbt 1949, des soldats s\u2019affairent \u00e0 installer un camp. A proximit\u00e9, du haut d\u2019une dune, un homme, muni d\u2019une paire de jumelles, examine lentement les alentours. Et le lecteur d\u2019apprendre ensuite que cet homme est le chef de ces soldats et qu\u2019il a pour mission \u00ab\u00e0 la fois de d\u00e9limiter la fronti\u00e8re sud avec l\u2019Egypte, en emp\u00eachant les infiltr\u00e9s de la traverser, et \u00e0 ratisser le Sud-Ouest du N\u00e9guev pour le nettoyer des Arabes qui s\u2019y trouvaient encore.\u00bb (p.7).<\/p>\n<p>Tout au long de cette premi\u00e8re partie Adania Shibli va rendre sur le vif un tragique \u2018fait-divers\u2019, pass\u00e9 depuis, sous silence, survenu dans ce d\u00e9sert : l\u2019assassinat par ces soldats d\u2019un campement de nomades et le meurtre d\u2019une jeune fille apr\u00e8s un viol collectif. Tissant sans discontinuer des d\u00e9tails minimes, apparemment insignifiants, Adania Shibli se focalise sur les faits et gestes du chef de ces soldats, maniaque de l\u2019ordre et de l\u2019hygi\u00e8ne. Son portrait n\u2019est pas totalement d\u00e9contextualis\u00e9, sans rapport avec la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Ses ordres renvoient \u00e0 la politique de son pays et en filigrane, \u00e0 sa violence. Comme ses soldats, il violente\u00a0\u00a0 la jeune fille avant de la tuer froidement:<\/p>\n<p>\u00abL\u2019op\u00e9ration se d\u00e9roulait dans un silence presque parfait ; on n\u2019entendait que le bruissement de la pelle soulevant puis rejetant le sable et les voix \u00e9parses des soldats rest\u00e9s au camp qui leur parvenaient de derri\u00e8re les dunes, assourdies et brouill\u00e9es par la distance, pareilles \u00e0 des marmonnements. Brusquement, un cri strident retentit. La jeune fille hurlait en s\u2019enfuyant en courant. Puis elle s\u2019effondra sur le sable, avant que r\u00e9sonne dans l\u2019espace le tir qui atteignit le c\u00f4t\u00e9 droit de sa t\u00eate. Alors le silence retomba.\u00bb (p.59)<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie, narr\u00e9e \u00e0 la premi\u00e8re personne, est une subtile identification de l\u2019auteure, une Palestinienne, avec la jeune fille viol\u00e9e et froidement abattue soixante-dix ans plus t\u00f4t, mais aussi une affirmation claire et nette de l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019injustice et l\u2019absence de perspectives dont souffre le peuple palestinien martyris\u00e9 depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Cette Palestinienne a d\u00e9cid\u00e9 un jour \u00ab\u00e0 chercher \u00e0 faire toute la v\u00e9rit\u00e9\u00bb sur un \u2018fait-divers\u2019 publi\u00e9 en 2003 par Haaretz, le quotidien isra\u00e9lien, parce qu\u2019il la taraude, \u00e0 cause d\u2019un \u2018d\u00e9tail mineur\u2019: il co\u00efncide avec sa date de naissance:<\/p>\n<p>\u00abUn groupe de soldats capture une jeune fille, la viole puis la tue un jour qui co\u00efncidera, un quart de si\u00e8cle plus tard, avec la date de ma naissance. Ce d\u00e9tail mineur, dont les autres feront forc\u00e9ment peu de cas, me poursuivra \u00e0 jamais. \u00bb (p.73)<\/p>\n<p>Convaincue \u00abqu\u2019apr\u00e8s tout, il n\u2019y a peut-\u00eatre rien de plus essentiel que ce menu d\u00e9tail pour r\u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9 &#8211; que cet article ne r\u00e9v\u00e8le pas parce qu\u2019il passe sous silence la version de la jeune fille\u00bb (p.73), elle entreprend alors un long et dangereux voyage jusqu\u2019au N\u00e9guev, sur les lieux de ce d\u00e9tail mineur, malgr\u00e9 les nombreux obstacles \u00e9rig\u00e9s par l\u2019occupant, comme par exemple, le d\u00e9coupage du pays par l\u2019arm\u00e9e en diverses zones : A, B, C, D interdisant la libre circulation, ainsi que les fameux barrages, humiliants et vexatoires, qui h\u00e9rissent aujourd\u2019hui le paysage palestinien, mais qui deviennent, du coup, la prise de conscience identitaire de tout un peuple, un peuple qui se montre souvent d\u2019une patience infinie comme si le temps se trouvait du coup aboli, m\u00eame dans les cas les plus urgents, lorsque un simple d\u00e9placement rel\u00e8ve du cauchemar :<\/p>\n<p>\u00abA peine ai-je tourn\u00e9 la cl\u00e9 de contact pour d\u00e9marrer, qu\u2019une sorte d\u2019araign\u00e9e se met \u00e0 tisser sa toile autour de moi, tant et si bien que, peu \u00e0 peu, elle finit par ressembler \u00e0 un barrage, ce genre de barrage que l\u2019on ne saurait franchir tellement on est fragile : le barrage de la peur, qui na\u00eet de la peur du barrage.\u00bb (p.77)<\/p>\n<p>Tout est, en v\u00e9rit\u00e9, mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion, dans ce roman d\u00e9capant, traduit d\u2019une fa\u00e7on limpide et qui se lit d\u2019une seule traite. L\u2019auteure, en s\u2019identifiant jusqu\u2019au bout avec son personnage, semble prendre un malin plaisir \u00e0 forcer le lecteur virtuel \u00e0 penser, \u00e0 saisir, entre autres, cette vision personnelle des choses : sous l\u2019occupation, un viol est une simple, banale arme de guerre.<\/p>\n<p><em><strong>Adania Shibli, Un d\u00e9tail mineur, traduit de l\u2019arabe (Palestine) par St\u00e9phanie Dujols et Khaled Osman, Sindbad\/Actes SUD, nov.2020.<\/strong><\/em><\/p>\n<p class=\"c4\"><strong>Rafik Darragi<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/30984-le-detail-mineur-une-vision-personnelle-des-choses\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Rafik Darragi &#8211; N\u00e9e en Galil\u00e9e en 1974, Adania Shibli est \u00e9crivaine et sc\u00e9nariste, auteure de plusieurs nouvelles et textes courts traduits en fran\u00e7ais et en anglais. 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