{"id":107618,"date":"2020-12-20T04:00:00","date_gmt":"2020-12-20T09:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/ammar-mahjoubi-ciceron-et-le-pain-detat\/"},"modified":"2020-12-20T04:00:00","modified_gmt":"2020-12-20T09:00:00","slug":"ammar-mahjoubi-ciceron-et-le-pain-detat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/ammar-mahjoubi-ciceron-et-le-pain-detat\/","title":{"rendered":"Ammar Mahjoubi: Cic\u00e9ron et le pain d\u2019Etat"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ammar-Mahjoubi(15).jpg\" alt=\"\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\"\/>Par Ammar Mahjoubi &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> <strong>Les citoyens romains domicili\u00e9s \u00e0 Rome recevaient chaque mois, \u00e0 bas prix, une quantit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e de bl\u00e9, en vertu d\u2019une loi du tribun de la pl\u00e8be Caius Gracchus, instaur\u00e9e en 125 av. J.-C. Modifi\u00e9e par C\u00e9sar, qui institua la distribution gratuite de cette quantit\u00e9 de grains mensuellement \u00e0 150 000 privil\u00e9gi\u00e9s, la mesure fut maintenue jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019Empire,\u00a0 en d\u00e9pit de tous les bouleversements politiques. Ce pain d\u2019Etat, comme le note P. Veyne, r\u00e9voltait en Cic\u00e9ron \u00able poss\u00e9dant, l\u2019intellectuel conservateur et l\u2019oligarque, ce qui fait de lui un bon r\u00e9v\u00e9lateur des conflits sociaux de son \u00e9poque.\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Un changement politique qui vise l\u2019assainissement et l\u2019am\u00e9lioration comporte le plus souvent un risque: celui du d\u00e9sordre, des d\u00e9bordements, voire de l\u2019anarchie et des atteintes \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019Etat. Des droits acquis, des positions stables peuvent \u00eatre menac\u00e9s et de nouveaux droits instaur\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9triment. Cic\u00e9ron, note encore Veyne, est plus sensible \u00e0 la menace du d\u00e9sordre qu\u2019aux menaces provoqu\u00e9es par le m\u00e9contentement de la pl\u00e8be ; plus sensible \u00e0 la frustration des \u00abgens de bien\u00bb, selon son expression, \u00e0 leur crainte de perdre des droits acquis, qu\u2019\u00e0 la souffrance de ceux qui n\u2019ont aucun droit. \u00ab Rien de plus funeste que d\u2019enlever aux uns pour donner aux autres \u00bb (Cic\u00e9ron, Des devoirs, 2, XXIV, 85). C\u2019est pourquoi il est insensible aux in\u00e9galit\u00e9s et tient pour sacril\u00e8ge toute atteinte \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 : \u00abLe tribun Marius Philippus se comportait de fa\u00e7on funeste quand il eut le tort de d\u00e9clarer que parmi les citoyens il n\u2019y avait pas deux mille qui eussent du bien. Phrase catastrophique : elle tendait \u00e0 l\u2019\u00e9galisation des fortunes, le pire fl\u00e9au qui soit. C\u2019est avant tout pour conserver leurs biens que les hommes ont fond\u00e9 des Etats, des cit\u00e9s ; la nature a beau pousser les hommes \u00e0 se rassembler, c\u2019est n\u00e9anmoins pour sauvegarder leurs biens qu\u2019ils recherchent la protection des cit\u00e9s\u00bb (Cic\u00e9ron, Des devoirs, 2, XXI, 73).<\/p>\n<p>Partageant l\u2019opinion de tous les poss\u00e9dants, Cic\u00e9ron pensait que l\u2019Etat de droit doit certes assurer et sauvegarder les biens collectifs, depuis l\u2019eau et le feu, jusqu\u2019aux \u00e9difices publics, aux institutions et aux m\u0153urs, et qu\u2019il doit pr\u00e9server aussi les droits individuels et l\u2019ordre social. Mais tout en assurant \u00e0 chaque cat\u00e9gorie sociale ses moyens traditionnels de subsistance, il ne doit aucunement modifier la condition de ces cat\u00e9gories. Ce qui explique son opposition absolue \u00e0 la loi agraire de Tib\u00e9rius Gracchus, qui avait enlev\u00e9 aux riches propri\u00e9taires terriens les champs de l\u2019ager publicus qu\u2019ils avaient usurp\u00e9s pour les distribuer aux paysans d\u00e9munis. \u00abLa foule \u00e9tait favorable \u00e0 cette loi, qui semblait assurer la situation mat\u00e9rielle des indigents, mais les gens de bien s\u2019y opposaient parce qu\u2019ils reconnaissaient une source de discorde, les riches propri\u00e9taires \u00e9tant chass\u00e9s de terres qu\u2019ils poss\u00e9daient depuis longtemps.\u00bb (Cic\u00e9ron, Pour Sestius, XLVIII, 103).<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Sans-titre-2(62).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\"\/><\/p>\n<p>Ce langage n\u2019\u00e9tait pas, fort heureusement, celui \u00e0 cette \u00e9poque de tous les \u00e9crits. Totalement diff\u00e9rente \u00e9tait la fameuse tirade de Tiberius Gracchus, reproduite par P.Veyne : \u00abLes b\u00eates sauvages ont leur tani\u00e8re, tandis que ceux qui meurent pour la d\u00e9fense de l\u2019Italie n\u2019ont d\u2019autre patrimoine que l\u2019air qu\u2019ils respirent ; ils errent avec leurs femmes et leurs enfants sans toit o\u00f9 s\u2019abriter. Ils ne meurent que pour nourrir le luxe et l\u2019opulence de quelques-uns ; on les dit ma\u00eetres du monde et ils n\u2019ont pas le moindre coin de terre.\u00bb (Plutarque, Tiberius Gracchus, 9). On ne peut, \u00e0 ce sujet, s\u2019emp\u00eacher d\u2019avoir une pens\u00e9e pour ceux qui, se croyant ma\u00eetres du monde actuel, car citoyens des Etats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, n\u2019ont cess\u00e9 de crier \u00abBlack Lives Matter \u00bb. A Rome, l\u2019intellectuel Cic\u00e9ron \u00e9tait solidaire d\u2019une classe poss\u00e9dante, de latifundiaires tout puissants, qui avaient bloqu\u00e9 la r\u00e9forme agraire, de riches oligarques hostiles \u00e0 tout changement. Attach\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre, il consid\u00e9rait cette oligarchie sous l\u2019angle politique et pensait qu\u2019elle constituait une classe dirigeante, la seule apte au gouvernement de la R\u00e9publique.<\/p>\n<p>Tout aussi d\u00e9cevante \u00e9tait l\u2019opposition de Cic\u00e9ron \u00e0 la loi sur le bl\u00e9 de Caius Gracchus, \u00abqui permettait \u00e0 la pl\u00e8be de vivre largement sans travailler et qui \u00e9puisait le Tr\u00e9sor\u00bb. Il lui opposait la loi propos\u00e9e par Marcus Octavius : \u00abL\u2019\u00e9norme largesse de bl\u00e9 que fit Caius \u00e9puisait le Tr\u00e9sor. Au contraire, celle que proposait Marcus \u00e9tait supportable par l\u2019Etat et indispensable \u00e0 la pl\u00e8be. Elle \u00e9tait donc avantageuse \u00e0 l\u2019Etat comme aux citoyens.\u00bb (Cic\u00e9ron, Des devoirs,2, XXI, 72). Le vide du Tr\u00e9sor \u00e9tait une hantise que les Optimates agitaient chaque fois qu\u2019une d\u00e9pense n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 leur convenance. \u00abDire que le Tr\u00e9sor est vide, c\u2019est seulement dire que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re certaines d\u00e9penses \u00e0 d\u2019autres\u00bb, note Paul Veyne. Or pour Cic\u00e9ron, comme pour l\u2019oligarchie gouvernante, la vente du pain \u00e0 prix r\u00e9duit ne pouvait \u00eatre convenante, car son co\u00fbt diminuait d\u2019autant les sommes forfaitaires colossales des indemnit\u00e9s que recevaient les magistrats charg\u00e9s de gouverner quelque province. Sommes dont les gouverneurs pouvaient, \u00e0 leur choix, en garder le reste ou le distribuer aux amis qui les avaient accompagn\u00e9s et devaient les assister dans leurs fonctions, m\u00eame s\u2019ils n\u2019en avaient d\u00e9pens\u00e9 qu\u2019une faible partie. Cic\u00e9ron poussa cependant le scrupule, lorsqu\u2019il gouverna la Cilicie pendant un an, jusqu\u2019\u00e0 reverser le reste de son indemnit\u00e9 au Tr\u00e9sor, ce que n\u2019exigeait aucune loi. Il est vrai cependant qu\u2019il garda et emboursa un peu plus de deux millions de sesterces.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Sans-titre-3(28).jpg\" alt=\"\" width=\"100%\"\/><\/p>\n<p>A cette motivation int\u00e9ress\u00e9e s\u2019ajoutaient d\u2019autres raisons, qui expliquent la condamnation de la loi de Caius Gracchus: une morgue de classe, d\u2019abord envers ceux qui n\u2019appartenaient pas au milieu social de Cic\u00e9ron, et aussi sa sensibilit\u00e9 d\u2019intellectuel d\u00e9daigneux d\u2019une pl\u00e8be qu\u2019il tenait pour \u00abla tourbe de Rome, la lie de la population \u2026la pl\u00e8be mis\u00e9rable et affam\u00e9e, qui suce le Tr\u00e9sor\u00bb (Cic\u00e9ron, A Atticus, 1,16, 11). Non seulement il ne reconnaissait pas \u00e0 cette pl\u00e8be les droits sociaux que lui accordait Caius, mais il prenait aussi la d\u00e9fense de la propri\u00e9t\u00e9 oligarchique et des droits qu\u2019imposaient et que s\u2019arrogeaient les oligarques. Pour Cic\u00e9ron, comme pour nombre d\u2019intellectuels de toutes les \u00e9poques, la grande politique, la grandeur des Etats n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re possibles sans une oligarchie bien install\u00e9e dans son pouvoir et assur\u00e9e dans la possession et l\u2019accroissement de ses biens. Ce qui explique aussi bien sa d\u00e9fense de la grande propri\u00e9t\u00e9 que son refus des droits sociaux. Dans le cadre d\u2019un syst\u00e8me politique d\u2019une grande ampleur.<\/p>\n<p>Il serait ais\u00e9 de r\u00e9pliquer \u00e0 Cic\u00e9ron, note encore P.Veyne, que les Gracques, aussi bien que lui, \u00e9taient attach\u00e9s \u00e0 la grandeur de Rome et que leurs lois n\u2019avaient d\u2019autre but que de procurer des assises populaires solides \u00e0 son imp\u00e9rialisme. Comme lui, les Gracques \u00e9taient des oligarques et comme lui, ils se r\u00e9clamaient du principe d\u2019autorit\u00e9. Mais ils pensaient que ce principe n\u2019\u00e9tait pas suffisant et qu\u2019il fallait que la mis\u00e8re ne r\u00e9duise pas la pl\u00e8be \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019une masse amorphe, apolitique. Il fallait lui permettre de participer \u00e0 la cit\u00e9, de pouvoir disposer d\u2019un patrimoine. Or on ne pouvait lui reconna\u00eetre des droits sociaux et lui procurer ce patrimoine qu\u2019en d\u00e9pouillant les latifundiaires, qu\u2019en limitant leur soif d\u2019autorit\u00e9 et de richesses, tout en camouflant leurs desseins, en pr\u00e9tendant que le changement, les r\u00e9formes attentaient \u00e0 la grandeur de l\u2019Etat, portaient pr\u00e9judice \u00e0 son autorit\u00e9 et vidaient le Tr\u00e9sor. Pour les oligarques du S\u00e9nat romain, les lois de Caius et Tiberius Gracchus avaient le tort d\u2019habituer la pl\u00e8be \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle avait des droits sociaux alors qu\u2019elle n\u2019avait pour seul devoir que celui d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019\u00e9lite gouvernante.<\/p>\n<p>On se trouve ainsi, assure Veyne, en pr\u00e9sence de deux conceptions du pouvoir: celle de l\u2019oligarchie, qui a une vision totalitaire, qui exige du peuple une ob\u00e9issance totale et qui fait r\u00e9gner l\u2019ordre moral dans tous les domaines ; et celle, au contraire, d\u2019une vision plus raisonn\u00e9e, plus sereine de l\u2019autorit\u00e9, qui consid\u00e8re que celle-ci n\u2019est pas menac\u00e9e par d\u2019innocentes libert\u00e9s, qu\u2019il faut accorder au peuple un minimum de droits sociaux et ne pas lui refuser le pain et le Cirque. Cic\u00e9ron rejetait cette oligarchie mod\u00e9r\u00e9e; il consid\u00e9rait que l\u2019ordre moral est un tout, qui ne souffre pas de concession et il refusait donc la loi sur le bl\u00e9 de Caius Gracchus, ne reconnaissant pas \u00e0 la pl\u00e8be la possibilit\u00e9 d\u2019avoir des droits et lui interdisait de penser \u00e0 autre chose qu\u2019au bien public. Il rejetait aussi la loi agraire de Tiberius Gracchus, car l\u2019ordre int\u00e9rieur et la grandeur de Rome ont pour conditions l\u2019existence et la prosp\u00e9rit\u00e9 d\u2019une \u00e9lite, qui exerce le pouvoir et qui ne peut se perp\u00e9tuer sans propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re. Les lois des Gracques, avec la meilleure volont\u00e9 du monde \u00abauraient sonn\u00e9 le glas de la grandeur romaine\u00bb.<\/p>\n<p>Cic\u00e9ron, come la plupart des oligarques de sa cat\u00e9gorie sociale, ne voulait rien sacrifier, ni de son pouvoir, ni de sa richesse. Chez lui, l\u2019autorit\u00e9 et la propri\u00e9t\u00e9 l\u2019ont emport\u00e9, alors qu\u2019ils n\u2019ont pas pr\u00e9valu chez les Gracques, qui faisaient partie de cette m\u00eame cat\u00e9gorie sociale. Mais malgr\u00e9 la sinc\u00e9rit\u00e9 de sa pr\u00e9dilection pour l\u2019autoritarisme et l\u2019ordre moral, il avait camoufl\u00e9 cette pr\u00e9f\u00e9rence, avec plus ou moins de mauvaise foi, en se persuadant que l\u2019ob\u00e9issance passive de la pl\u00e8be et les richesses des oligarques seules pouvaient assurer la grandeur de Rome. Toute condescendance pour les aspirations de la pl\u00e8be, toute concession \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats ne sauraient \u00eatre qu\u2019une menace et un danger, qui guette l\u2019ordre en g\u00e9n\u00e9ral, qui attente au principe d\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abLa corr\u00e9lation est \u00e9lev\u00e9e entre les int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels d\u2019un grand nombre de gens et leurs opinions\u00bb, \u00e9crit Veyne en conclusion d\u2019un paragraphe sur \u00ables int\u00e9r\u00eats de Cic\u00e9ron\u00bb. L\u2019ensemble des propri\u00e9taires, par exemple, est attach\u00e9 \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9. Mais pour importants que soient les int\u00e9r\u00eats dans la formation d\u2019une conviction, peut-on, pour autant, g\u00e9n\u00e9raliser cette conviction \u00e0 tous les individus d\u2019une classe sociale? Veyne doute qu\u2019il puisse exister une m\u00e9thode susceptible d\u2019expliquer la formation des opinions d\u2019un individu, surtout s\u2019il s\u2019agit d\u2019un intellectuel comme Cic\u00e9ron, tant sont nombreux les cas de ceux qui parmi eux prennent des positions contraires \u00e0 celles de leur classe sociale.<\/p>\n<p class=\"c5\"><strong>A.M.<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31122-ammar-mahjoubi-ciceron-et-le-pain-d-etat\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ammar Mahjoubi &#8211; Les citoyens romains domicili\u00e9s \u00e0 Rome recevaient chaque mois, \u00e0 bas prix, une quantit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e de bl\u00e9, en vertu d\u2019une loi du tribun de la pl\u00e8be Caius Gracchus, instaur\u00e9e en 125 av. J.-C. 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