{"id":108020,"date":"2020-12-25T04:13:00","date_gmt":"2020-12-25T09:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/un-affrontement-tribal-dans-le-sud-tunisien\/"},"modified":"2020-12-25T04:13:00","modified_gmt":"2020-12-25T09:13:00","slug":"un-affrontement-tribal-dans-le-sud-tunisien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/un-affrontement-tribal-dans-le-sud-tunisien\/","title":{"rendered":"Un affrontement \u2018tribal\u2019 dans le Sud tunisien ?"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Mabrouk-Jebahi-&amp;-Fran\u00e7ois-Pouillon.jpg\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"right\" alt=\"\"\/>Par Mabrouk Jebahi &amp; Fran\u00e7ois Pouillon &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> Le samedi 11 d\u00e9cembre 2020, une r\u00e9gion d\u00e9sertique de l\u2019extr\u00eame-sud tunisien a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements violents entre deux groupes tribaux, les Haouaya et les Mrazig, f\u00e9d\u00e9rations de lignages d\u2019origines diverses occupant deux sous-d\u00e9l\u00e9gations voisines, celles de B\u00e9ni Kheddache et de Douz.<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>Les affrontements<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Un litige survenu pour le contr\u00f4le d\u2019un point d\u2019eau, A\u00efn Skhouna (la \u00ab source chaude \u00bb), situ\u00e9 aux confins de leurs territoires traditionnels, a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en bagarre \u00e0 propos de l\u2019occupation du lieu. La nouvelle, vite parvenue aux chefs-lieux des deux d\u00e9l\u00e9gations, des appels \u00e0 la mobilisation (feza\u2018a) sont lanc\u00e9s, sur les r\u00e9seaux sociaux et dans les caf\u00e9s bond\u00e9s de jeunes gens. Tr\u00e8s rapidement, on voit se constituer, de part et d\u2019autre, des bandes informelles d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 en d\u00e9coudre, au point de se lancer sur les routes et parcourir, \u00e0 pieds ou en mobylettes, bient\u00f4t en camionnette, par des pistes tr\u00e8s partiellement goudronn\u00e9es, la centaine de kilom\u00e8tres qui les s\u00e9parent de ce point du d\u00e9sert. Une terrible m\u00eal\u00e9e s\u2019en suit, avec des affrontements \u00e0 coups de b\u00e2tons et de pierres d\u2019abord, de tirs de fusils de chasse ensuite. Les constructions pr\u00e9caires install\u00e9es pr\u00e8s du point d\u2019eau sont incendi\u00e9es, des v\u00e9hicules sont br\u00fbl\u00e9s.<\/p>\n<p>Les choses reprennent de plus belle le lendemain, et quand les forces anti-\u00e9meutes \u2013 unit\u00e9s de la garde nationale et de l\u2019arm\u00e9e en garnison dans la zone \u2013 interviennent enfin, le soir de cette journ\u00e9e du dimanche, elles ne peuvent que constater un triste bilan: une centaine de bless\u00e9s, dont une dizaine dans un \u00e9tat grave, hospitalis\u00e9s dans les h\u00f4pitaux de la r\u00e9gion ; deux morts \u00e0 ce jour du c\u00f4t\u00e9 des Haouaya, plus un homme dans le coma. Ce n\u2019est que lundi, avec l\u2019imposition d\u2019un couvre feu \u00e0 B\u00e9ni Kheddache, \u00e0 Douz le lendemain, que des barrages sont \u00e9tablis sur les voies d\u2019acc\u00e8s au point d\u2019eau, de fa\u00e7on \u00e0 s\u00e9parer enfin les bellig\u00e9rants.<\/p>\n<p>Pourquoi les forces de l\u2019ordre ont-elles mis tant de temps \u00e0 intervenir ? Depuis 2011, la difficile transition d\u00e9mocratique en Tunisie et la guerre civile dans la Libye voisine ont rendu la situation s\u00e9curitaire dans cette r\u00e9gion frontali\u00e8re extr\u00eamement fragile. Apr\u00e8s les incidents de mars 2016 au poste-fronti\u00e8re de Ben Gardane, l\u2019ensemble de la zone d\u00e9sertique a \u00e9t\u00e9 mise sous contr\u00f4le militaire, avec la construction d\u2019une gigantesque digue de sable \u00e9quip\u00e9e de barrages magn\u00e9tiques longeant toute la ligne des fronti\u00e8res sud du pays. Ces dispositifs mis en place pour contenir le p\u00e9ril terroriste, interdisant d\u00e9sormais des \u00e9changes frontaliers utiles (et fructueux) avec la Libye, sont impopulaires, et vivement critiqu\u00e9s, tant \u00e0 gauche que du c\u00f4t\u00e9 du parti islamiste arriv\u00e9 au pouvoir, au moins partiellement, apr\u00e8s la r\u00e9volution.<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>Sur les causes<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019affrontement d\u2019Ain Skhouna, o\u00f9 l\u2019on voit la zizanie politique se conjuguer avec des pr\u00e9carit\u00e9s socio-\u00e9conomiques d\u00e9bouchant sur des situations explosives, n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne isol\u00e9. On en trouve en Tunisie nombre de pr\u00e9c\u00e9dents. Ainsi les incidents survenus en f\u00e9vrier 2011 dans la ville-oasis de Gafsa entre les quartiers d\u2019El Qsar et Lala ; en juin de la m\u00eame ann\u00e9e dans la ville mini\u00e8re de Metlaoui, entre Ouled Yahia et Jridi ; en 2014, dans l\u2019arri\u00e8re pays de Sfax entre deux groupes lignagers de Jbeniana ou, dans la banlieue m\u00eame de Tunis, entre deux quartiers pauvres de Ben Arous. Dans l\u2019extr\u00eame-sud, quasiment sur la fronti\u00e8re, on a vu, en 2014 et 2015, des affrontements violents entre les deux cit\u00e9s de Dhibat et de Rmada \u00e0 propos du contr\u00f4le de la contrebande de carburants libyens ; dans la r\u00e9gion de Tataouine, entre les Douiret et les Ouled Chehida, pour le contr\u00f4le d\u2019un puits et d\u2019un p\u00e2turage. Chaque fois, une police d\u00e9pourvue de moyens et toujours impopulaire, d\u00e9bord\u00e9e par l\u2019ampleur des \u00e9v\u00e9nements, doit faire appel \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Avec son intervention, le retour au calme est assur\u00e9, mais les probl\u00e8mes qui sont \u00e0 l\u2019origine de tout cela ne sont pas pour autant r\u00e9solus.<\/p>\n<p>\u00c0 propos d\u2019\u2018A\u00efn Skhouna, les informations qui ont fus\u00e9 d\u00e8s lundi dans la presse concernaient surtout le nombre des victimes. Sur les enjeux, les m\u00e9dias invoquaient des raisons assez confuses, s\u2019agissant d\u2019un petit lac constitu\u00e9 suite \u00e0 un forage du minist\u00e8re de l\u2019Agriculture, mais abandonn\u00e9 \u00e0 cause d\u2019un taux de salinit\u00e9 le rendant impropre \u00e0 l\u2019abreuvement des troupeaux. Ces donn\u00e9es contradictoires n\u2019avaient pas de quoi susciter une guerre tribale\u2026 Restait \u00e0 invoquer l\u2019arri\u00e9ration cong\u00e9nitale de ces populations. \u00ab Des tribus \u2013 Pff ! Des sauvages \u00bb, commentait un internaute. \u00ab Peuple de gueux imperm\u00e9able \u00e0 la modernit\u00e9 \u00bb disait un autre. \u00ab Un scandale droit venu des t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019histoire \u00bb d\u00e9veloppait un journaliste : \u00ab comme sc\u00e9nario d\u2019un film d\u2019histoire, cela pourrait se comprendre (\u2026), mais nous sommes au XXIe si\u00e8cle ! \u00bb. Et d\u2019accuser une politique gouvernementale qui conduisait \u00e0 \u00ab r\u00e9veiller les vieux d\u00e9mons qui sommeillaient dans l\u2019inconscient de certains Tunisiens nostalgiques de l\u2019\u00e9poque moyen\u00e2geuse des tribus et des clans ! \u00bb<\/p>\n<p>Si le chef de l\u2019\u00c9tat, Ka\u00efs Saied, a jug\u00e9 l\u2019affaire assez s\u00e9rieuse pour se rendre sur place, arrivant d\u00e8s lundi en h\u00e9licopt\u00e8re, accompagn\u00e9 du ministre des Arm\u00e9es et du chef de la Garde nationale \u2013 le premier ministre \u00e9tait alors en visite en France \u2013, il ne semble pas avoir eu une disposition plus compr\u00e9hensive concernant les raisons de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Il n\u2019en appelait alors qu\u2019\u00e0 \u00ab barrer la route \u00e0 la zizanie et \u00e0 la discorde \u00bb et mettait en garde contre \u00ab les tentatives de faire imploser l\u2019\u00c9tat de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb. Rien de moins ! Rien sur les mani\u00e8res de r\u00e9gler \u00e0 la base le litige qui a conduit \u00e0 cette petite explosion.<\/p>\n<p>Cherchons \u00e0 voir un peu plus clair dans cette affaire. Mais cela appelle \u00e0 un d\u00e9tour, pour donner quelques explications sur les conditions g\u00e9ographiques et \u2013 la notion de \u00ab sauvage \u00bb n\u2019\u00e9tant plus tenue d\u00e9sormais comme pertinente \u2013 d\u2019anthropologie historique.<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>Le rapport au territoire<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Les 150 kilom\u00e8tres (\u00e0 vol d\u2019oiseau) qui s\u00e9parent Douz, pays des Mrazig, de B\u00e9ni Kheddache, pays des Haouaya, traversent une zone passablement d\u00e9sertique, rebord d\u2019un plateau pr\u00e9saharien appel\u00e9 Dhahar \u2013 le \u00ab dos \u00bb. Pas de dunes de sable ici \u2013\u00a0 on en trouve plus au sud et \u00e0 l\u2019ouest \u2013 mais une p\u00e9n\u00e9plaine aride, impropre \u00e0 une exploitation agricole p\u00e9renne. Elle constitue cependant une zone de p\u00e2turages naturels pour des \u00e9leveurs semi-nomades qui, apr\u00e8s le retour des pluies d\u2019automne, conduisent l\u00e0 leurs troupeaux d\u2019ovins et de caprins, de camelins \u00e9galement, qui servent ici d\u2019animaux de b\u00e2t et de trait. C\u2019est aussi le lieu de labours opportunistes pour le semis de c\u00e9r\u00e9ales pauvres dans les zones d\u2019\u00e9pandages vivifi\u00e9es par les eaux de ruissellement amen\u00e9es par les oueds.<\/p>\n<p>Cette zone qui constitue donc surtout un terrain de parcours pour des transhumants, est fr\u00e9quent\u00e9e \u00e0 la fois par les montagnards de Demmer (chef lieu Beni Kheddache), o\u00f9 les Haouaya pratiquent une agriculture en dry-farming, sur des jardins de fonds de vall\u00e9e (jeser, pl. jsour) plant\u00e9s essentiellement d\u2019oliviers, et par les gens des oasis du Nefzaoua, comme Douz, o\u00f9 les Mrazig pratiquent une culture irrigu\u00e9e de palmiers-dattiers.<\/p>\n<p>Une aggravation significative de l\u2019aridit\u00e9 au cours du dernier demi-si\u00e8cle et une d\u00e9cadence concomitante du pastoralisme extensif dans cette r\u00e9gion, ont conduit \u00e0 un abandon relatif du contr\u00f4le sur ce Dhahar. Mais il n\u2019est pas besoin de remonter loin dans la m\u00e9moire des groupes r\u00e9cits relatant des affrontements dont cette r\u00e9gion en apparence d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9e \u00e9tait le lieu. Car jusqu\u2019\u00e0 l\u2019av\u00e8nement de l\u2019ordre colonial, pour s\u2019y tailler un territoire, il fallait une d\u00e9mographie favorable, source de pugnacit\u00e9 guerri\u00e8re, mais avec une ma\u00eetrise toujours\u00a0 susceptible d\u2019\u00eatre contest\u00e9e.<\/p>\n<p>Le pouvoir mis en place par le Protectorat, au tournant du XXe si\u00e8cle, a surtout cherch\u00e9 \u00e0 faire cesser ces conflits, en d\u00e9finissant des territoires clairement attribu\u00e9s \u00e0 des unit\u00e9s tribales. Pour le Dhahar situ\u00e9 entre Douz et B\u00e9ni Kheddache, le point fronti\u00e8re \u00e9tait un puits d\u2019assez bon d\u00e9bit, Bir Soltane, approximativement \u00e0 \u00e9quidistance entre les centres administratifs dont relevaient ces deux \u00ab tribus \u00bb. Sans doute y avait il quelques contestations sur des limites souvent impr\u00e9cises mais, s\u2019agissant d\u2019une occupation pr\u00e9caire et d\u2019ailleurs r\u00e9versible, cela n\u2019avait gu\u00e8re de cons\u00e9quence \u00e0 long terme. Chaque groupe disposait d\u2019un espace plus ou moins reconnu, d\u00e9fini moins pour ce qui concernait les stations ponctuelles \u2013 abreuvement d&rsquo;un troupeau, usage saisonnier d&rsquo;une zone de p\u00e2turage, installation d&rsquo;un campement \u2013, que pour des installation durables \u2013 creusement de puits ou citernes, parcelles d\u2019agriculture irrigu\u00e9e, constructions p\u00e9rennes. Tout cela \u00e9tait g\u00e9r\u00e9 sur le mode d\u2019une administration indirecte, largement laiss\u00e9e aux groupes en place, dans le cadre des \u00ab territoires militaires du Sud \u00bb o\u00f9 un petit nombre d\u2019officiers fran\u00e7ais maintenaient l\u2019ordre, avec l\u2019aide d&rsquo;une escouade de suppl\u00e9tifs recrut\u00e9s sur place, les moghazni-s. C\u2019est cet ordre relatif que le Protectorat a l\u00e9gu\u00e9, \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019inspiration jacobine, avec un Pr\u00e9sident Bourguiba habit\u00e9 par le souci de d\u00e9passer les particularismes et en particulier la segmentarit\u00e9 tribale. De fait, le calme \u00e9tait si bien \u00e9tabli qu\u2019on avait d\u00e9sormais, avec la d\u00e9cadence pastorale que nous avons \u00e9voqu\u00e9e, moins d\u2019occasion de se disputer.<\/p>\n<p>De ce pass\u00e9 administratif (mais aussi anthropologique) ressort donc une sorte de hi\u00e9rarchie des droits, entre occupation pr\u00e9caire (ou transitoire) et occupation p\u00e9renne, sanctifi\u00e9e d\u2019ailleurs par un droit coutumier impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019islam qui distingue une appropriation collective (terres \u00ab associ\u00e9es \u00bb, ishtiraq\u00eeya, dites aussi \u2018arch, \u00ab tribales \u00bb) et propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e concernant les terres \u00ab vivifi\u00e9es \u00bb (melk), d\u00e9volue \u00e0 un individu ou une famille. C\u2019est cette distinction qui joue particuli\u00e8rement dans l\u2019explosion de la crise actuelle.<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>Retour \u00e0 \u2018A\u00efn Skhouna<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pour aider l\u2019exploitation de ce Dhahar, le minist\u00e8re de l\u2019Agriculture a pratiqu\u00e9 un certain nombre de forages profonds. Ce sont des \u00ab puits du gouvernement \u00bb (autrement dit \u00ab Bir el-Hakam \u00bb ) o\u00f9 l\u2019on n\u2019a pas de raisons d\u2019interdire aux groupes voisins de venir y abreuver leurs troupeaux. S\u2019agissant d\u2019\u2018A\u00efn Skhouna, on n\u2019est pas dans ce cas d\u2019esp\u00e8ce car l\u2019eau jaillissante a vite \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e impropre \u00e0 l\u2019abreuvement des troupeaux. Mais cette source salinis\u00e9e \u00e9tait chaude (d\u2019o\u00f9 son nom de skhouna) et le petit lac qui s\u2019est form\u00e9 autour a vite \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 comme une sorte de station thermale, o\u00f9 l\u2019on venait se baigner en famille. On lui attribuait m\u00eame des effets b\u00e9n\u00e9fiques, notamment pour les hommes, celui de retrouver une vigueur virile \u2013 de quoi soulever le point d\u2019honneur&#8230; On aurait pu en rester l\u00e0, mais il se trouve que certains se sont mis en t\u00eate d\u2019exploiter cela. Et c\u2019est ainsi qu\u2019en l\u2019absence d\u2019ombrages arbor\u00e9s autour du lac, on s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 construire de petits abris d\u2019abord, puis des boutiques pr\u00e9caires pour nourrir de quelques grillades les p\u00e8lerins venus l\u00e0 en curistes. C\u2019\u00e9taient dans l\u2019ensemble des Mrazig. Or nous sommes l\u00e0 justement sur une fronti\u00e8re sensible avec les Haouaya.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019origine de l\u2019explosion, quelques racontars, ou m\u00eame des fantasmagories, concernant le potentiel d\u2019exploitation du lieu. Alors que, d\u00e8s avant l\u2019arriv\u00e9 du Coronavirus, le secteur touristique \u00e9tait sinistr\u00e9, suite aux explosions politiques (et terroristes) qui ont suivi la r\u00e9volution de 2011, le bruit a couru que de riches investisseurs du Golfe pourraient venir l\u00e0 pour y installer des \u00e9tablissements h\u00f4teliers qui auraient des retomb\u00e9es \u00e9conomiques fort int\u00e9ressantes pour la r\u00e9gion. La rumeur, sans fondements r\u00e9els, est confort\u00e9e par l\u2019existence d\u2019autres op\u00e9rations analogues, dans les oasis du Jrid. Et cela ne serait pas sans cons\u00e9quence pour l\u2019emploi des jeunes, une question particuli\u00e8rement sensible dans le pays.<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>La question de l\u2019emploi des jeunes<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Car c\u2019est une question sociologique rep\u00e9r\u00e9e de longue date : avant de se marier, c\u2019est-\u00e0-dire pour parvenir \u00e0 un accomplissement social, les jeunes hommes doivent consacrer un moment de leur vie \u00e0 aider la famille. C\u2019est en cela qu\u2019une prog\u00e9niture nombreuse constitue une force et aussi une richesse. Ce n\u2019est pas l\u00e0 qu\u2019un principe archa\u00efque : en faisant payer les retraites par les actifs, les l\u00e9gislateurs fran\u00e7ais n\u2019ont fait qu\u2019affirmer cette n\u00e9cessaire solidarit\u00e9 entre les g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Mais ces jeunes travaillent aussi \u00e0 se constituer un petit p\u00e9cule qui leur permettra, avec l\u2019aide en retour de la famille, de se marier et de cr\u00e9er \u00e0 leur tour une famille. Et c\u2019est l\u00e0 une op\u00e9ration co\u00fbteuse. Il s\u2019agit moins, en l\u2019occurrence, de r\u00e9gler le mahr, la \u00ab dot \u00bb ou compensation matrimoniale assez g\u00e9n\u00e9ralement requise dans les mariages, et sanctifi\u00e9e d&rsquo;ailleurs par le Coran. Bien que le montant de celle-ci \u00e9volue en fonction de la situation \u00e9conomique, le respect de la tradition suivant d\u2019assez pr\u00e8s les fluctuations d\u2019un march\u00e9 \u00ab lib\u00e9ral \u00bb, il s\u2019agit moins de cela en Tunisie o\u00f9 les mouvements islamistes ont plaid\u00e9 pour une limitation des tendances inflationnistes dans ce domaine. Il reste qu\u2019il y a d\u2019autres frais, car il faut assurer les co\u00fbts d\u2019installation du jeune couple, dans une maison ou un pi\u00e8ce de la r\u00e9sidence familiale qui doit \u00eatre convenablement meubl\u00e9e, et marquer l\u2019\u00e9v\u00e9nement par une f\u00eate publique dont la splendeur atteste de la prosp\u00e9rit\u00e9, de l\u2019importance du groupe. Il r\u00e9sulte de tout cela que l\u2019on doit attendre de longues ann\u00e9es avant de se marier.<\/p>\n<p>Le moyen pour les jeunes gens de parvenir \u00e0 constituer un p\u00e9cule en vue de ce projet \u00e0 long terme, reste essentiellement l\u2019\u00e9migration : dans les villes du nord depuis longtemps ; plus r\u00e9cemment vers l\u2019Europe ou la Libye voisine, avec les avatars que connaissent l\u2019acc\u00e8s et le s\u00e9jour dans ces r\u00e9gions depuis une cinquantaine d\u2019ann\u00e9e. Excusez ce d\u00e9tour par ces consid\u00e9rations d\u2019une extr\u00eame g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 : cela permet de renvoyer \u00e0 une explication sociologique g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence au \u00ab sauvage \u00bb, ch\u00e8re \u00e0 l\u2019ethnographie pr\u00e9coloniale, et complaisamment reprise par les m\u00e9dias et le pouvoir tunisiens. Car il s\u2019agit seulement de souligner le fait que l\u2019emploi salari\u00e9 ne constitue pas pour les jeunes hommes une carri\u00e8re. C\u2019est le plus souvent un moment de l\u2019accomplissement individuel, une phase de la vie o\u00f9 cet accomplissement s\u2019inscrit aussi dans celui de la famille et bient\u00f4t du lignage. La tribu n\u2019est pas loin : elle est d\u2019ailleurs pens\u00e9e comme le d\u00e9veloppement, \u00e0 une autre \u00e9chelle, d\u2019une famille f\u00e9conde o\u00f9 l\u2019on s\u2019enrichit autant de ses enfants qu\u2019on leur apporte le lustre collectif accumul\u00e9 au cours des g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Ce fait social, qui plonge sans doute dans un archa\u00efsme \u00ab moyen\u00e2geux \u00bb, a eu cependant des cons\u00e9quences politiques toutes contemporaines, et de la plus haute importance. Cela croise une autre donn\u00e9e collective : celle du rapport du groupe \u00e0 un territoire. C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 la fin du r\u00e9gime de Ben Ali, du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9gion mini\u00e8re des phosphates de Gafsa, d\u2019importantes manifestations ont suivi l\u2019ouverture du recrutement \u00e0 d\u2019autres que les enfants de la r\u00e9gion . On se souvient aussi que la chute du r\u00e9gime, en 2011, a \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9e par des mouvements de jeunes ch\u00f4meurs, scolaris\u00e9s et souvent dipl\u00f4m\u00e9s, qui attribuaient leur mis\u00e8re \u00e0 la condition d\u2019une r\u00e9gion de l\u2019int\u00e9rieur d\u00e9favoris\u00e9e par rapport aux zones c\u00f4ti\u00e8res, et d\u00e9laiss\u00e9e par un pouvoir central corrompu. C\u2019est dire que la question de l\u2019emploi des jeunes est une question \u00e9minemment politique o\u00f9 l\u2019on voit interf\u00e9rer le destin de l\u2019individu et la condition du groupe et de la r\u00e9gion auquel il appartient.<br \/>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette corr\u00e9lation de facteurs qui a fait converger des groupes d\u2019hommes, jeunes pour la plupart et souvent ch\u00f4meurs, vers un point d\u2019eau qui pouvait constituer une ouverture \u00e9conomique pour l\u2019emploi. Et, concernant une zone particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9cart, il s\u2019agissait ici de corr\u00e9lation du local et du global. Pour \u00e9voquer encore des \u00e9v\u00e8nements r\u00e9cents, c\u2019est aussi cela que l\u2019on avait vu jouer un peu plus au sud, dans le r\u00e9gion de Tataouine, quand des bandes de jeunes se sont mis en t\u00eate de bloquer l\u2019unique route goudronn\u00e9e conduisant \u00e0 une des rares zones p\u00e9troli\u00e8res du pays, parce qu\u2019ils pensaient que cette richesse, \u00e9minemment nationale, \u00e9tait d\u00e9tourn\u00e9e vers l\u2019ancienne puissance coloniale, la France.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu de la m\u00eame mani\u00e8re, qu\u2019un groupe de jeunes disoccupati (en italien), non pas \u00ab ch\u00f4meurs \u00bb, \u00e0 la mani\u00e8re classique, mais ne trouvant rien d\u2019utile \u00e0 faire chez eux pour s\u2019en sortir (on les appelle aussi les hitistes, \u00abteneurs de murs\u00bb), qui passaient plut\u00f4t leurs journ\u00e9es \u00e0 jouer aux dominos et \u00e0 se pr\u00e9parer du th\u00e9, se sont lanc\u00e9s dans une op\u00e9ration guerri\u00e8re. Elle visait \u00e0 faire d\u00e9camper d\u2019un espace sur lequel ils estimaient avoir une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9minente, les ressortissants d\u2019un groupe voisin qui s\u2019y \u00e9taient install\u00e9s de fa\u00e7on plus ou moins p\u00e9renne. Deux d\u2019entre eux y ont trouv\u00e9 la mort, des dizaines d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s, parfois gri\u00e8vement. Archa\u00efsme ? \u00ab Traditionalisme par exc\u00e8s de modernit\u00e9 \u00bb plut\u00f4t, comme disait l\u2019anthropologue Jeanne Favret .<\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>Vers un r\u00e8glement de l\u2019affaire?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Alors, que devait faire le pouvoir face \u00e0 cela ? Imposer un retour \u00e0 l\u2019ordre par l\u2019exercice de la violence l\u00e9gitime ? Sans doute, mais surtout apporter une m\u00e9diation acceptable pour les bellig\u00e9rants. Cela appelle d\u2019abord une expertise fonci\u00e8re sur les droits des groupes sur un territoire qui prend soudain une importance strat\u00e9gique : dire en somme le droit d\u2019allotissement d\u2019un lieu qui ne devrait pas \u00eatre g\u00e9r\u00e9 par un r\u00e8glement de compte entre voisins en situation de conflits s\u00e9culaires.<br \/>Dans le temps, apr\u00e8s les combats et pour sortir de la confrontation, les bellig\u00e9rants allaient se porter vers les repr\u00e9sentants du pouvoir beylical (khalifas et Ca\u00efds) , ou m\u00eame colonial \u2013 l\u2019officier des \u00ab affaires indig\u00e8nes \u00bb. Sinon vers quelque saint homme, venu apporter dans la r\u00e9gion un peu de religion, venu souvent de loin, ce qui le d\u00e9gageait du soup\u00e7on d\u2019avoir des liens avec les groupes impliqu\u00e9s dans le conflit . Ces \u00ab marabouts \u00bb sanctifiaient la transaction conclue sur la base d\u2019un rapport de force, avec une fonction m\u00e9diatrice analogue en somme \u00e0 celle des groupes d\u2019interposition que l\u2019ONU lors de conflits territoriaux r\u00e9cents, au Liban par exemple ou dans l\u2019ex-Yougoslavie.<br \/>Dans sa doctrine politique, s\u2019il en a une, le Pr\u00e9sident Ka\u00efs Saied en appelait au retour au \u00ab pouvoir local \u00bb et une d\u00e9mocratie de base qui donne naissance \u00e0 une classe politique v\u00e9ritablement repr\u00e9sentative. C\u2019est ce pouvoir local qui est ici \u00e0 l\u2019\u0153uvre, avec des lignages, des tribus m\u00eame (on peut risquer le terme), qui s\u2019attachent \u00e0 leurs droits dans leurs dimensions traditionnelles et avancent des revendications bien modernes, celles de pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une exploitation \u00e9conomique des territoires qu\u2019elles habitent. Dans le temps, les officiers des Affaires indig\u00e8nes avaient rep\u00e9r\u00e9 que ces \u00ab tribus \u00bb mettaient en \u0153uvre, collectivement, une mani\u00e8re de d\u00e9mocratie locale capable d\u2019interpeler le pouvoir central\u00a0 \u2013 car elles n\u2019ont jamais constitu\u00e9 des isolats anarchiques. \u00c0 travers leurs \u00e9l\u00e9ments les plus combattifs, elles ont fait \u00e0 ce niveau leur travail : celui en somme de dire qu\u2019il y avait, dans le coin, un vrai probl\u00e8me. Elles attendent maintenant que le pouvoir central fasse le sien : en le r\u00e9glant \u00e9quitablement.<\/p>\n<p><strong>Mabrouk Jebahi<\/strong> <em>(Archives nationales, Tunis)<\/em> <strong>&amp; Fran\u00e7ois Pouillon<\/strong> <em>(Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris)<br \/><\/em><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31148-un-affrontement-tribal-dans-le-sud-tunisien\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mabrouk Jebahi &amp; Fran\u00e7ois Pouillon &#8211; Le samedi 11 d\u00e9cembre 2020, une r\u00e9gion d\u00e9sertique de l\u2019extr\u00eame-sud tunisien a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements violents entre deux groupes tribaux, les Haouaya et les Mrazig, f\u00e9d\u00e9rations de lignages d\u2019origines diverses occupant deux sous-d\u00e9l\u00e9gations voisines, celles de B\u00e9ni Kheddache et de Douz. 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