{"id":108872,"date":"2021-01-07T03:00:00","date_gmt":"2021-01-07T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mustapha-kamel-nabli-la-longue-marche-de-la-tunisie-de-lespoir-fou-vers-le-grand-desespoir-video\/"},"modified":"2021-01-07T03:00:00","modified_gmt":"2021-01-07T08:00:00","slug":"mustapha-kamel-nabli-la-longue-marche-de-la-tunisie-de-lespoir-fou-vers-le-grand-desespoir-video","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mustapha-kamel-nabli-la-longue-marche-de-la-tunisie-de-lespoir-fou-vers-le-grand-desespoir-video\/","title":{"rendered":"Mustapha Kamel Nabli: La longue marche de la Tunisie de l\u2019\u00abespoir fou\u00bb vers le \u00abgrand d\u00e9sespoir\u00bb (Vid\u00e9o)"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c2\"><strong>Par Mustapha Kamel Nabli.<\/strong><\/span> <span class=\"c2\"><em>Professeur universitaire, \u00e9conomiste, ancien ministre,ancien gouverneur de la Banque centrale &#8211;<\/em><\/span> Deux ann\u00e9es apr\u00e8s la r\u00e9volution, vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 2012, il \u00e9tait devenu \u00e9vident que la Tunisie \u00e9tait vraiment dans la tourmente, et \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Cette situation m\u2019avait inspir\u00e9 un texte, que je n\u2019ai jamais publi\u00e9, mais que nous commen\u00e7ons par reproduire exactement en l\u2019\u00e9tat \u00e0 la date de sa r\u00e9daction le 24 d\u00e9cembre 2012, montrant un pays ballott\u00e9 entre \u00abespoir et d\u00e9sespoir\u00bb. Nous montrons ensuite la pertinence de cette analyse huit ann\u00e9es plus tard, comment la Tunisie a finalement plong\u00e9 dans le cas tragique \u00abd\u2019un grand d\u00e9sespoir\u00bb, avant de faire un retour sur les causes de ce d\u00e9rapage et les voies de sortie actuellement.<\/p>\n<p class=\"c3\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/WqpF7IhTm_A\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture\" allowfullscreen=\"\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\">[embedded content]<\/iframe><\/p>\n<p><span class=\"c5\"><span class=\"c4\"><strong>A la fin de l\u2019ann\u00e9e 2012: \u00abla Tunisie entre l\u2019espoir et le d\u00e9sespoir dans la transition d\u00e9mocratique\u00bb<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Couv-Dix-ans__.jpg\" alt=\"\" width=\"40%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"right\"\/>\u00abLa Tunisie pr\u00e9sente aujourd\u2019hui deux visages, l\u2019un porteur d\u2019espoir, d\u2019un potentiel de progr\u00e8s et de r\u00e9alisation d\u2019un avenir meilleur et brillant, l\u2019autre est celui du d\u00e9sespoir et d\u2019un avenir sombre. Cette distinction ne refl\u00e8te pas l\u2019opposition d\u2019une vision politique \u00e0 une autre. C\u2019est plut\u00f4t une distinction que peut contempler tout citoyen en fonction de l\u2019humeur du jour et de la nature des \u00e9v\u00e9nements qui d\u00e9filent \u00e0 une allure si rapide. Ce sont deux sentiments ou visions que peut ressentir n\u2019importe quel observateur averti.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Au d\u00e9but, une vision forte d\u2019espoir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La vision de l\u2019espoir est celle qui voit les perspectives d\u2019un ancrage de la libert\u00e9 et de la d\u00e9mocratie. Elle voit le chemin parcouru par rapport \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e et un pays pris en otage par un r\u00e9gime dictatorial, liberticide et corrompu. La r\u00e9volution a permis l\u2019\u00e9closion de cet espoir en lieu et place du d\u00e9sespoir et du d\u00e9sarroi g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui pr\u00e9valaient avant la r\u00e9volution. Le Tunisien a retrouv\u00e9 sa libert\u00e9, a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 de la peur et de l\u2019humiliation et a relev\u00e9 la t\u00eate. Cette libert\u00e9 est l\u00e0, elle est r\u00e9elle et vivace. Les perspectives d\u2019un pays d\u00e9mocratique, dynamique qui r\u00e9pond aux ambitions et aux attentes de ses citoyens restent ancr\u00e9es dans le conscient et le subconscient du Tunisien et de la Tunisienne. Ce sont aussi les perspectives \u00e9conomiques qui s\u2019ouvrent \u00e0 un pays r\u00e9gi par une meilleure gouvernance, qui combat la corruption, ouvre les m\u00eames opportunit\u00e9s pour tout le monde, ce qui permettrait de voir l\u2019investissement surgir et l\u2019initiative et l\u2019\u00e9nergie de chaque citoyen se lib\u00e9rer. Ainsi la croissance \u00e9conomique d\u00e9collerait, cr\u00e9ant des emplois qui r\u00e9pondent aux aspirations des jeunes et moins jeunes qui sont de plus en plus \u00e9duqu\u00e9s. Une \u00e9conomie florissante et un ch\u00f4mage en recul permanent sont la cl\u00e9 d\u2019un meilleur niveau de vie et d\u2019am\u00e9lioration des indicateurs de sant\u00e9, de logement, de l\u2019environnement et des conditions de vie sociale.<\/p>\n<p>Ces perspectives positives sont \u00e9tay\u00e9es par un certain nombre de constatations et \u00e9volutions.\u00a0 Il y a d\u2019abord les \u00e9lections du 23 octobre 2011 qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 un \u00e9norme espoir et un \u00e9lan de citoyennet\u00e9 et de fiert\u00e9 nationale. Il y a l\u2019\u00e9volution vers des institutions d\u00e9mocratiques avec un gouvernement l\u00e9gitime qui sort des urnes, et la mise en place d\u2019une Assembl\u00e9e constituante qui doit \u00e9laborer une nouvelle constitution. La mise en place des nouvelles institutions d\u00e9mocratiques progresse et la transition d\u00e9mocratique serait en bonne voie avec l\u2019organisation de nouvelles \u00e9lections dans un avenir proche. Il y a la consolidation de la libert\u00e9 d\u2019expression et le vaste choix dont dispose aujourd\u2019hui le citoyen en termes de produits m\u00e9diatiques et de presse. Une presse et des m\u00e9dias libres, malgr\u00e9 certains d\u00e9rapages et insuffisances, sont un des acquis les plus significatifs. Une vie politique riche avec une multitude de partis et la possibilit\u00e9 ouverte \u00e0 chacun d\u2019y participer et de d\u00e9fendre ses id\u00e9es et ses ambitions. Il y a une vie associative riche et dynamique et une soci\u00e9t\u00e9 civile active et mobilis\u00e9e. Le citoyen tunisien est pr\u00e9sent, actif, pour d\u00e9fendre ses id\u00e9es et ses int\u00e9r\u00eats. Il y a l\u2019am\u00e9lioration des conditions de s\u00e9curit\u00e9 et la baisse du nombre de conflits sociaux. Il y a une certaine reprise de la croissance \u00e9conomique et une l\u00e9g\u00e8re baisse du taux de ch\u00f4mage en 2012 apr\u00e8s une forte chute de la croissance et une forte hausse du ch\u00f4mage en 2011. Dans cette dynamique, la pente est ascendante et ne fait que confirmer la rupture avec l\u2019ancien r\u00e9gime, contribuant \u00e0 la mise en place d\u2019un syst\u00e8me d\u00e9mocratique, o\u00f9 la dignit\u00e9, l\u2019\u00e9quit\u00e9 et la libert\u00e9 sont garanties.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Ensuite, l\u2019\u00e9mergence d\u2019une vision de plus en plus marqu\u00e9e de d\u00e9sespoir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La vision du d\u00e9sespoir est celle qui voit le pays sombrer dans l\u2019instabilit\u00e9 politique et sociale, et la r\u00e9gression \u00e9conomique. Elle voit le processus d\u00e9mocratique se gripper et se transformer en conflits politiques permanents. La transition d\u00e9mocratique \u00e9choue, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 augmente et les conditions de vie se d\u00e9t\u00e9riorent. Le climat d\u2019investissement et des affaires se d\u00e9t\u00e9riore, entra\u00eenant un niveau faible d\u2019investissement. La croissance \u00e9conomique serait plus faible, le rythme de cr\u00e9ations d\u2019emplois baisse et le ch\u00f4mage augmente. Les \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques sont fragilis\u00e9s et les risques de crise financi\u00e8re deviennent pressants.<\/p>\n<p>Cette vision trouve sa justification dans un certain nombre de constatations et \u00e9volutions. Le processus de l\u2019\u00e9laboration de la constitution et de pr\u00e9paration des nouvelles \u00e9lections reste flou et sans agenda clair. Le fonctionnement et les performances de l\u2019Assembl\u00e9e nationale constituante et du gouvernement sont de plus en plus mal appr\u00e9ci\u00e9s par la population. La vie politique est chaotique et conflictuelle. L\u2019opposition reste fragment\u00e9e et sans impact sur l\u2019\u00e9volution de la situation, n\u2019offrant aucune alternative politique cr\u00e9dible. La violence politique prend de l\u2019ampleur et perturbe le d\u00e9veloppement d\u2019une vie politique saine et ouverte. Les conflits sur l\u2019identit\u00e9 et le r\u00f4le de la religion divisent la soci\u00e9t\u00e9 et entra\u00eenent une polarisation porteuse de menaces. La violence et la criminalit\u00e9 augmentent en raison notamment de l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Etat \u00e0 y faire face. La contestation sociale et les revendications de toutes sortes se d\u00e9veloppent, surtout dans les r\u00e9gions marginalis\u00e9es. Elles sont le fait des jeunes qui ne voient pas leur situation s\u2019am\u00e9liorer. L\u2019Etat assure de moins en moins efficacement son r\u00f4le dans la protection et la s\u00e9curisation des personnes et des biens. L\u2019administration s\u2019affaiblit sous les coups de la politisation, \u00e0 cause de la perte de ses comp\u00e9tences et du rel\u00e2chement de la discipline. Les services publics en charge de l\u2019eau, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la sant\u00e9, l\u2019\u00e9ducation, la propret\u00e9 des villes et les transports sont moins bien assur\u00e9s. La corruption associ\u00e9e avec l\u2019ancien r\u00e9gime change de caract\u00e8re et devient end\u00e9mique et encore plus difficile \u00e0 combattre. La justice transitionnelle tarde \u00e0 se mettre en place, et la justice normale croule sous le poids des affaires et des dossiers. Le civisme citoyen se perd et l\u2019anarchie s\u2019installe dans la vie courante, rendant les interactions sociales plus agressives et violentes. L\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique illicite prend de l\u2019ampleur avec la contrebande et la criminalit\u00e9. La reprise \u00e9conomique reste faible et fragile. La croissance \u00e9conomique en 2012 permettrait \u00e0 peine de r\u00e9cup\u00e9rer les pertes subies en 2011. Le taux de ch\u00f4mage reste \u00e9lev\u00e9 et la dynamique de l\u2019investissement bloqu\u00e9e. Le co\u00fbt de la vie augmente \u00e0 un rythme \u00e9lev\u00e9. Les \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques sont menac\u00e9s.<\/p>\n<p>Il y a aussi des raisons de penser que la s\u00e9curit\u00e9 nationale est menac\u00e9e. Les tentatives d\u2019infiltration de groupes terroristes et l\u2019entr\u00e9e de quantit\u00e9s importantes d\u2019armes dans le pays sont des signes pr\u00e9curseurs du danger terroriste et de l\u2019implication du pays dans le jeu global des influences.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Une population d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e mais qui reste optimiste<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ces visions sont bien s\u00fbr extr\u00eames, mais elles refl\u00e8tent l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de la population. On peut le voir et le sentir dans notre vie quotidienne, et dans le degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 d\u2019angoisse qui caract\u00e9rise le Tunisien aujourd\u2019hui. Mais on peut aussi le voir \u00e0 partir d\u2019un certain nombre de r\u00e9sultats qui proviennent des sondages d\u2019opinion. Celui r\u00e9alis\u00e9 en mars-avril 2012 montre que 78% des Tunisiens ne sont pas satisfaits de la situation et de la mani\u00e8re dont \u00e9voluent les choses, et 83 % estiment que les conditions \u00e9conomiques sont mauvaises. Cependant, 66% sont optimistes pour l\u2019avenir et 75% pensent que la situation \u00e9conomique devrait s\u2019am\u00e9liorer. En plus, pr\u00e8s des 2\/3 estiment que le r\u00e9gime d\u00e9mocratique est la meilleure forme de gouvernement. Un autre sondage r\u00e9cent r\u00e9alis\u00e9 en octobre-novembre 2012 trouve que 47% estiment leur situation plus mauvaise qu\u2019avant les derni\u00e8res \u00e9lections. Une grande majorit\u00e9 exprime sa frustration quant \u00e0 la situation actuelle et la performance des institutions politiques. Par contre, 68% estiment que le pays est d\u00e9mocratique ou assez d\u00e9mocratique ; et 78% confirment que pour eux la d\u00e9mocratie est le meilleur syst\u00e8me politique. Par ailleurs, 53% (en baisse par rapport au sondage pr\u00e9c\u00e9dent dans la mesure o\u00f9 la comparaison est possible !) expriment leur optimisme quant \u00e0 l\u2019avenir de la Tunisie. Ainsi 70% ont exprim\u00e9 leur intention de voter lors des prochaines \u00e9lections.<\/p>\n<p>Une autre enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s de 200 chefs d\u2019entreprise montre qu\u2019en 2012 plus de 84% d\u2019entre eux estiment que la situation politique est mauvaise, et 81% jugent la situation \u00e9conomique et sociale mauvaise. Par ailleurs, 50% estiment que ces conditions vont se d\u00e9t\u00e9riorer pendant l\u2019ann\u00e9e suivante. Mais paradoxalement, les chefs d\u2019entreprise sont relativement optimistes quant aux perspectives de leur propre entreprise, avec seulement 4% qui pr\u00e9voient qu\u2019elles vont se d\u00e9grader; 32% et 52% pr\u00e9voient d\u2019augmenter leurs investissements et leurs effectifs respectivement lors de la prochaine ann\u00e9e.\u00a0<\/p>\n<p>Ces perceptions et visions contrast\u00e9es peuvent aussi \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9es et trouver leur justification au vu des exp\u00e9riences internationales. Des \u00e9tudes montrent en effet que sur pr\u00e8s de 90 tentatives de transition d\u00e9mocratique men\u00e9es \u00e0 travers le monde entre 1965 et 2005, seulement 45% ont r\u00e9ussi une telle transition et la consolidation rapide de la d\u00e9mocratie au moindre co\u00fbt. Pour le reste (soit 55%), la transition a \u00e9t\u00e9 soit lente et \u00e0 un co\u00fbt \u00e9lev\u00e9, soit a \u00e9chou\u00e9, s\u2019accompagnant d\u2019une r\u00e9gression vers un r\u00e9gime non d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>A la recherche des causes profondes de ce d\u00e9rapage<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Alors, de ces deux visions quelle est la plus probable aujourd\u2019hui pour la Tunisie ? La question que se pose chaque Tunisien tous les jours est de savoir si on devait \u00eatre optimiste ou pessimiste ! Est-ce l\u2019espoir qui devrait nous motiver ou est-ce le d\u00e9sespoir qui va nous d\u00e9courager ?<\/p>\n<p>La question est difficile et la r\u00e9ponse nullement \u00e9vidente. Pour trouver quelques \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse, on peut commencer pas essayer de revenir aux exp\u00e9riences internationales. Les \u00e9tudes montrent une grande diversit\u00e9 rendant difficiles des r\u00e9ponses g\u00e9n\u00e9rales. Mais il est g\u00e9n\u00e9ralement admis que deux facteurs essentiels sont d\u00e9terminants pour r\u00e9ussir une transition d\u00e9mocratique. Le premier facteur est celui de la primaut\u00e9 du processus consensuel. Un processus qui cherche \u00e0 privil\u00e9gier les solutions de compromis par la n\u00e9gociation et les concessions r\u00e9ciproques est le mieux \u00e0 m\u00eame de r\u00e9ussir, alors qu\u2019un processus qui nourrit les conflits et les divisions m\u00e8nerait plut\u00f4t \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Le deuxi\u00e8me facteur est celui de la visibilit\u00e9 du calendrier du processus politique et la r\u00e9duction des incertitudes. Les exp\u00e9riences r\u00e9ussies sont celles qui ont annonc\u00e9 et mis en place des m\u00e9canismes qui donnent une visibilit\u00e9 pour le futur concernant les diverses \u00e9tapes des r\u00e9formes politiques et les perspectives de politique \u00e9conomique et sociale. La r\u00e9duction des incertitudes am\u00e9liore le climat des affaires, nourrit l\u2019optimisme et la confiance et encourage la reprise de l\u2019investissement et la croissance.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la recherche r\u00e9cente a montr\u00e9 qu\u2019un certain nombre d\u2019autres facteurs favorisent une transition rapide r\u00e9ussie. Parmi ces facteurs favorables, on trouve un niveau de revenu plus \u00e9lev\u00e9 ; une plus grande \u00e9galit\u00e9 des genres en \u00e9ducation, ce qui signifie qu\u2019il doit y avoir moins de discrimination au niveau de l\u2019\u00e9ducation contre les femmes ; et une moindre richesse en ressources naturelles, car une plus grande richesse favorise le maintien de r\u00e9gimes autocratiques et cr\u00e9e plus de difficult\u00e9s \u00e0 arriver \u00e0 un consensus. Ces facteurs peuvent \u00eatre mis \u00e0 profit en Tunisie puisque le niveau de vie moyen atteint les progr\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation pour les femmes et puisque le pays est relativement pauvre en ressources naturelles, en particulier \u00e9nerg\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Il appara\u00eet en revanche que la transition d\u00e9mocratique dans notre pays souffre plus de la non-r\u00e9alisation de deux autres facteurs, \u00e0 savoir le faible degr\u00e9 d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un processus consensuel et la relative ambigu\u00eft\u00e9 et manque de visibilit\u00e9 du processus politique. Ces deux donn\u00e9es expliquent en grande partie l\u2019insuffisance des progr\u00e8s de la transition elle-m\u00eame.\u00a0 Elles expliquent l\u2019accumulation d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui nourrissent les craintes d\u2019un enlisement et m\u00eame un \u00e9chec de ce processus. De l\u00e0 est n\u00e9 le sentiment d\u2019incertitude et d\u2019angoisse. La Tunisie h\u00e9site et \u00e9volue sur une cr\u00eate pouvant basculer dans une vision ou l\u2019autre.<\/p>\n<p>Il faut cependant aller plus et identifier les raisons qui sont \u00e0 l\u2019origine de ces d\u00e9viations et insuffisances ? Trois \u00ab conflits \u00bb sous-jacents ont conduit \u00e0 un processus moins consensuel et l\u2019incapacit\u00e9 de clarifier le calendrier de la transition en allongeant ainsi la dur\u00e9e, en augmentant les co\u00fbts et en aggravant les incertitudes.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re ligne de d\u00e9marcation conflictuelle est la mise en avant des d\u00e9bats identitaires et du r\u00f4le de la religion en politique. Dans les d\u00e9bats constitutionnels et dans les discours religieux de plusieurs acteurs politiques et autres, les divisions et confrontations ont pris le dessus. Des visions oppos\u00e9es sont avanc\u00e9es sur le r\u00f4le de la religion et sur l\u2019interpr\u00e9tation de ses pr\u00e9ceptes relativement \u00e0 la nature des relations sociales, \u00e0 la place de la femme et aux libert\u00e9s individuelles. Des progr\u00e8s ont certes \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s pour arriver \u00e0 un consensus, mais les oppositions restent grandes et le manque de confiance entre les protagonistes caract\u00e9risent leurs relations.<\/p>\n<p>La seconde ligne de d\u00e9marcation \u00e9tait moins pr\u00e9visible et a \u00e9tonn\u00e9 les Tunisiens. Elle concerne l\u2019irruption de la violence, de la part de groupes extr\u00e9mistes religieux et autres, dans la vie politique en m\u00eame temps que l\u2019attitude ambigu\u00eb des autorit\u00e9s quant \u00e0 la mani\u00e8re de la g\u00e9rer et de l\u2019affronter. Certains vont m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 trouver des justifications et une rationalisation de la violence. C\u2019est un facteur grave de divisions, de conflit et d\u2019instabilit\u00e9.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me ligne de d\u00e9marcation concerne la gestion du processus de la justice transitionnelle et de la rupture avec l\u2019ancien syst\u00e8me despotique et corrompu. Il est n\u00e9cessaire et in\u00e9vitable que les responsables dans l\u2019ancien r\u00e9gime qui ont vers\u00e9 dans la corruption et ont particip\u00e9 \u00e0 la violation des droits de l\u2019homme rendent des comptes et r\u00e9pondent de leurs actes. Il est n\u00e9cessaire que le pays se prot\u00e8ge contre le retour de la dictature et de la corruption. Mais peut-on y proc\u00e9der sans les instruments de l\u2019Etat de droit m\u00eame pour ceux qui ne les ont pas respect\u00e9s ? Comment rendre justice sans causer de nouvelles injustices? Comment faire payer les responsables pour leurs actes sans cr\u00e9er un climat de suspicion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui nuit au climat des affaires\u00a0 et \u00e0 la paix sociale? Comment \u00e9viter les solutions d\u2019exclusion de masse qui sont contraires aux principes d\u00e9mocratiques et de droit ? Comment conjuguer les composantes essentielles de la justice transitionnelle, \u00e0 savoir la d\u00e9termination des responsabilit\u00e9s, ensuite la r\u00e9conciliation ? Les approches et les solutions \u00e0 ces questions constituent une source majeure de conflits et de tensions.<\/p>\n<p>La conjugaison de ces \u00abconflits\u00bb et des sources de tensions rend l\u2019approche consensuelle difficile \u00e0 mettre en \u0153uvre. Car c\u2019est la logique de la guerre des positions, des calculs partisans et de l\u2019opportunisme qui pr\u00e9vaut. Un calendrier politique clair reste \u00e9lusif. Au vu de ces conditions et \u00e9volutions, la situation se caract\u00e9rise aujourd\u2019hui par un haut degr\u00e9 de tensions, d\u2019incertitudes, et des risques importants de d\u00e9rapages. C\u2019est ce qui rend les Tunisiens aussi anxieux et les fait fluctuer entre espoir et d\u00e9sespoir.<br \/>Les facteurs de d\u00e9sespoir peuvent se renforcer et s\u2019amplifier. Les risques de violence accrue peuvent se mat\u00e9rialiser. Les risques d\u2019une d\u00e9t\u00e9rioration de la situation \u00e9conomique et financi\u00e8re sont r\u00e9els. La capacit\u00e9 des institutions \u00e9tatiques telles que la s\u00e9curit\u00e9, la justice ou l\u2019administration \u00e0 recouvrer leur autorit\u00e9 et leur performance peut continuer \u00e0 s\u2019affaiblir. La vision de d\u00e9sespoir peut prendre le dessus, ouvrant le chemin \u00e0 un cycle infernal de d\u00e9t\u00e9rioration \u00e9conomique, s\u00e9curitaire et \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Mais cette vision et ces perspectives ne sont pas in\u00e9luctables. Le Tunisien reste attach\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ussite de la r\u00e9volution \u00e0 enfanter un r\u00e9gime d\u00e9mocratique de dignit\u00e9 et de libert\u00e9. La Tunisie peut encore se ressaisir et enclencher le processus vertueux de l\u2019espoir.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Quoi faire?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La trajectoire que notre pays prendra d\u00e9pend de ce que nous faisons, elle est entre nos mains. Que cette trajectoire soit celle de l\u2019espoir, c\u2019est possible, et surtout ce n\u2019est pas difficile. Pour cela le pays doit traiter des questions profondes qui sont \u00e0 l\u2019origine des carences actuelles du processus de transition. Il faut s\u2019attaquer aux sources du probl\u00e8me afin de revenir \u00e0 un processus politique consensuel et \u00e0 une meilleure visibilit\u00e9 de ce processus.<\/p>\n<p>Un consensus historique et global doit \u00eatre trouv\u00e9 pour d\u00e9samorcer les trois \u00abconflits\u00bb pour faire de la religion et de l\u2019histoire commune une source commune qui r\u00e9unit plut\u00f4t que divise, pour faire du recours \u00e0 la violence une ligne rouge \u00e0 ne pas d\u00e9passer et bannir toute justification de la violence, et finalement s\u2019accorder sur un processus national de justice transitionnelle vigoureux et efficace qui d\u00e9termine les responsabilit\u00e9s, rend justice et ouvre la voie \u00e0 la r\u00e9conciliation.<br \/>L\u2019ANC devait \u00eatre l\u2019institution o\u00f9 ce consensus historique doit se construire, il doit \u00eatre inscrit dans la constitution ou dans des lois fondamentales. Or, non seulement cela a tard\u00e9 \u00e0 \u00eatre fait, mais l\u2019ANC est elle-m\u00eame devenue un lieu o\u00f9 ces conflits se sont encore nourris et trouvent souvent leur expression. Il faudrait alors un processus parall\u00e8le qui compl\u00e8te celui de l\u2019ANC.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>Des \u00abassises de la d\u00e9mocratie\u00bb<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le pays a besoin d\u2019organiser des \u00abassises de la d\u00e9mocratie\u00bb pour d\u00e9velopper ce consensus et obtenir l\u2019adh\u00e9sion des composantes repr\u00e9sentatives de la soci\u00e9t\u00e9. Seul un tel consensus ouvrirait la voie pour une transition d\u00e9mocratique r\u00e9ussie et une normalit\u00e9 institutionnelle avec:<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>(i)<\/strong><\/span> Un calendrier clair qui d\u00e9finit des dates pour l\u2019adoption de la constitution et de la loi \u00e9lectorale, les dates des \u00e9lections ;<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>(ii)<\/strong><\/span> Les conditions n\u00e9cessaires pour organiser des \u00e9lections cr\u00e9dibles;<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>(iii)<\/strong><\/span> La mise en place d\u2019un processus de justice transitionnelle effectif et juste<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>(iv)<\/strong><\/span> et le r\u00e9tablissement de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019Etat et la r\u00e9instauration de la gouvernabilit\u00e9 du pays.<\/p>\n<p>L\u2019organisation d\u2019\u00e9lections l\u00e9gislatives et pr\u00e9sidentielles r\u00e9ussies serait l\u2019aboutissement de ce processus.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>Aller plus loin pour consolider la vision de l\u2019espoir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le processus politique \u00e9tant remis sur les rails et une ambiance consensuelle et un programme pr\u00e9visible \u00e9tant instaur\u00e9s, des progr\u00e8s peuvent et doivent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s sur nombre de dossiers prioritaires.<\/p>\n<p>Le premier est celui du d\u00e9veloppement r\u00e9gional avec la mise en place d\u2019un programme sp\u00e9cial et d\u2019urgence pour redonner espoir et impliquer les populations des r\u00e9gions d\u00e9favoris\u00e9es. Un tel programme doit aider \u00e0 r\u00e9sorber les d\u00e9ficits en mati\u00e8re d\u2019infrastructure, de services publics et de logement. Il devrait aussi aider \u00e0 mettre en place les conditions n\u00e9cessaires d\u2019infrastructure pour attirer les investissements priv\u00e9s en m\u00eame temps que les programmes de formation professionnelle. Enfin, il faut une action concert\u00e9e pour attirer et consolider les investissements priv\u00e9s et de partenariat public-priv\u00e9.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me dossier est celui de l\u2019investissement et de l\u2019emploi. Redynamiser l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique pour cr\u00e9er les emplois et r\u00e9duire le ch\u00f4mage repose sur l\u2019imp\u00e9ratif de faire red\u00e9marrer l\u2019activit\u00e9 d\u2019investissement, surtout du secteur priv\u00e9. Cela doit reposer sur trois piliers : <span class=\"c2\"><strong>(i)<\/strong><\/span> la remise sur les rails et la pr\u00e9visibilit\u00e9 du processus politique, pour permettre le regain de confiance; <span class=\"c2\"><strong>(ii)<\/strong><\/span> la mise en place rapide du cadre institutionnel et incitatif r\u00e9form\u00e9 dans les plus brefs d\u00e9lais ; et <span class=\"c2\"><strong>(iii)<\/strong><\/span> une action structur\u00e9e de l\u2019Etat dans cette phase transitoire pour accompagner l\u2019investissement priv\u00e9.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me dossier prioritaire est celui de l\u2019action anticorruption. Le citoyen moyen ainsi que les chefs d\u2019entreprise accordent une importance majeure \u00e0 cette question. Ils constatent l\u2019aggravation de la situation et demandent des mesures et actions claires et efficaces.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me dossier prioritaire est celui des finances publiques. Les diff\u00e9rentes phases de transition depuis la r\u00e9volution ont utilis\u00e9 principalement et activement le budget de l\u2019Etat comme premier instrument pour r\u00e9pondre aux exigences \u00e9conomiques et sociales urgentes. Cela a signifi\u00e9 un accroissement tr\u00e8s significatif des d\u00e9penses publiques, surtout de fonctionnement et des d\u00e9ficits budg\u00e9taires. Cela entra\u00eenera d\u2019abord un accroissement important de la dette publique, et des d\u00e9ficits publics potentiels futurs. La situation des finances publiques est devenue beaucoup plus fragile, surtout avec un niveau tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 des d\u00e9penses de subventions et des d\u00e9penses salariales. Mais encore plus grave, la situation financi\u00e8re des divers fonds de s\u00e9curit\u00e9 sociale et d\u2019un grand nombre d\u2019entreprises publiques est devenue pr\u00e9occupante. La remise des finances publiques sur un sentier de soutenabilit\u00e9 qui \u00e9viterait les risques graves de d\u00e9rapage est d\u2019une importance capitale.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr qu\u2019il y a d\u2019autres dossiers importants qui doivent \u00eatre trait\u00e9s tels que celui des collectivit\u00e9s locales et de l\u2019action municipale ou bien du secteur bancaire.\u00bb<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c5\"><strong>Huit ann\u00e9es plus tard ou le chemin du d\u00e9sespoir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Huit ann\u00e9es plus tard, depuis 2012, il est aussi bien \u00e9vident que la Tunisie a suivi sa longue marche sur un sentier qui l\u2019a amen\u00e9e d\u2019un \u00ab espoir fou \u00bb n\u00e9 avec la r\u00e9volution au deuxi\u00e8me sc\u00e9nario d\u00e9crit dans ce texte, celui du \u00ab grand d\u00e9sespoir \u00bb. C\u2019est une marche bien plus longue que celle de l\u2019Arm\u00e9e Populaire de Mao Ts\u00e9-toung qui n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019une ann\u00e9e. Le chemin parcouru par la Tunisie a \u00e9t\u00e9 sinueux et tumultueux, mais son point d\u2019arriv\u00e9e ne fait aucun doute. Ce chemin vers le d\u00e9sespoir n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 lin\u00e9aire, avec une succession de plusieurs phases.<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>Les ann\u00e9es 2013-2014 : de la chute vertigineuse \u00e0 un nouvel espoir<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La fin de l\u2019ann\u00e9e 2012 annon\u00e7ait l\u2019irruption de la violence politique, qui n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 produire le choc des assassinats politiques dont ceux de Chokri Bela\u00efd et de Mohamed Brahmi ont \u00e9t\u00e9 les plus dramatiques. L\u2019ann\u00e9e tumultueuse de 2013 a vu les multiples assassinats politiques, les attentats terroristes et le d\u00e9sordre politique. Le processus d\u2019\u00e9laboration de la Constitution a \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9, et la contestation s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une recrudescence vertigineuse de la violence, une pouss\u00e9e de l\u2019instabilit\u00e9 politique et une mont\u00e9e de la contestation et des incertitudes, un nouvel espoir est n\u00e9 avec le Dialogue national sous l\u2019\u00e9gide du Quartet. La fin de l\u2019ann\u00e9e 2013 a vu se r\u00e9aliser un \u00ab consensus \u00bb qui a permis de finaliser la constitution, et de s\u2019accorder sur la d\u00e9signation d\u2019un gouvernement de technocrates.\u00a0 L\u2019ann\u00e9e 2014 a \u00e9t\u00e9 l\u2019ann\u00e9e de la promulgation de la nouvelle constitution et de la pr\u00e9paration des \u00e9lections pour mettre en place de nouvelles institutions ayant une pleine l\u00e9gitimit\u00e9. Ce sont les \u00e9lections pr\u00e9sidentielles et l\u00e9gislatives r\u00e9ussies de la fin de 2014.<\/p>\n<p>Quatre ann\u00e9es apr\u00e8s la r\u00e9volution, on pouvait de nouveau esp\u00e9rer devoir s\u2019achever la phase de transition politique vers la d\u00e9mocratie. Les nouvelles institutions politiques qui devaient \u00eatre mises en place devaient permettre de s\u2019attaquer aux probl\u00e8mes en suspens de la Tunisie, en particulier les urgences \u00e9conomiques et sociales. On voyait le bout du tunnel, le succ\u00e8s et la fin de la transition et un retour \u00e0 une vie politique et \u00e9conomique normalis\u00e9e.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>La grande d\u00e9sillusion des ann\u00e9es 2015-2016<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le nouvel espoir a vite donn\u00e9 lieu \u00e0 la grande d\u00e9sillusion. La confiance dans le syst\u00e8me politique est vite partie en fum\u00e9e. Les bases sur lesquelles ont \u00e9t\u00e9 contest\u00e9es les \u00e9lections ont \u00e9t\u00e9 vite ignor\u00e9es par la mise en place d\u2019un gouvernement de \u00ab consensus \u00bb qui a rassembl\u00e9 les deux principaux adversaires d\u2019hier. Le parti Nidaa Toun\u00e8s ayant gagn\u00e9 les \u00e9lections de 2014 s\u2019est trouv\u00e9 marginalis\u00e9 dans la gestion gouvernementale. C\u2019est une personnalit\u00e9 ind\u00e9pendante qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9e comme chef du gouvernement. Le parti s\u2019est d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9 et s\u2019est enfonc\u00e9 dans des querelles intestines. Il perd sa cr\u00e9dibilit\u00e9 et sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre une vraie force politique de gouvernement.<\/p>\n<p>Les institutions se sont gripp\u00e9es, et les faiblesses du nouveau r\u00e9gime politique sont devenues \u00e9videntes. Elles ont engendr\u00e9 des conflits de comp\u00e9tences entre le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique et le Chef du gouvernement. L\u2019incapacit\u00e9 du parlement \u00e0 assumer efficacement son r\u00f4le est devenue \u00e9vidente avec les dissensions et la fragmentation du paysage politique.<\/p>\n<p>Le terrorisme est revenu avec force et frappe de nouveau. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et l\u2019instabilit\u00e9 sociale se sont g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es. La reprise \u00e9conomique a avort\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est la grande d\u00e9sillusion. Les tentatives pour assurer la stabilit\u00e9 se sont multipli\u00e9es mais ont \u00e9chou\u00e9. Le gouvernement change une autre fois. Mais rien n\u2019y fait.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>La chute continue vers l\u2019abysse 2017-2020<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>A partir de 2017, la crise politique s\u2019installe durablement, s\u2019approfondit et devient syst\u00e9mique. Le divorce total entre la population et l\u2019establishment politique devient chronique. La gouvernance du pays devient pratiquement impossible.<\/p>\n<p>Des \u00e9lections municipales, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et pr\u00e9sidentielles et l\u00e9gislatives, de l\u2019autre, sont organis\u00e9es respectivement en mai 2018 et fin 2019. Elles sont r\u00e9ussies du point de vue organisation, mais ne contribuent gu\u00e8re \u00e0 r\u00e9soudre la crise politique. Bien au contraire, le paysage est plus fragment\u00e9 que jamais et la crise politique plus profonde. La situation se complique m\u00eame avec l\u2019\u00e9mergence du populisme comme force politique qui p\u00e8se. L\u2019instabilit\u00e9 politique est \u00e0 son comble, et la violence politique fait un retour sur sc\u00e8ne remarqu\u00e9.<\/p>\n<p>La crise \u00e9conomique et financi\u00e8re s\u2019approfondit. Les finances publiques dans un \u00e9tat catastrophique, avec des d\u00e9ficits et un endettement records. L\u2019Etat n\u2019arrive plus \u00e0 assurer le financement de ses d\u00e9penses et obligations. Il est de plus en plus affaibli, sujet \u00e0 des pressions de tous c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p>Les chemins de sortie de crise se referment. Le \u00abgrand d\u00e9sespoir\u00bb s\u2019installe. Il est destructeur, sournois et sombre !\u00a0<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>Le \u00abgrand d\u00e9sespoir\u00bb<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le texte de 2012 cit\u00e9 ci-dessus donnait une caract\u00e9risation du d\u00e9sespoir qui pointait \u00e0 la fin de cette ann\u00e9e. Huit ann\u00e9es apr\u00e8s, on retrouve ces m\u00eames caract\u00e9ristiques bien pr\u00e9sentes et dominantes sur la sc\u00e8ne politique, sociale et \u00e9conomique. Le \u00abr\u00eave fou\u00bb s\u2019est dissip\u00e9, et le \u00abgrand d\u00e9sespoir\u00bb s\u2019est install\u00e9.<\/p>\n<p>Un syst\u00e8me d\u00e9mocratique a certes \u00e9t\u00e9 mis en place, mais il a \u00e9t\u00e9 surtout formel. C\u2019est une d\u00e9mocratie immature et tr\u00e8s imparfaite. Il y a des \u00e9lections r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, qui sont r\u00e9ussies du point de vue organisation, mais avec une comp\u00e9tition plut\u00f4t d\u2019apparence que r\u00e9elle entre les mouvements politiques. Les r\u00e8gles mises en place pour assurer la transparence et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances, concernant le financement et l\u2019acc\u00e8s aux m\u00e9dias lors des \u00e9lections, ne sont pas respect\u00e9es. Les taux de participation aux \u00e9lections ont \u00e9t\u00e9 en baisse continue depuis 2011. Les partis politiques se font et d\u00e9font, se multiplient, sans programmes ni visions. Les int\u00e9r\u00eats personnels, les ambitions, l\u2019argent occulte et m\u00eame les int\u00e9r\u00eats mafieux dominent l\u2019action des partis. Ceux qui arrivent au pouvoir n\u2019ont d\u2019agenda que de \u00abma\u00eetriser\u00bb les structures de l\u2019Etat comme les services de s\u00e9curit\u00e9, de l\u2019administration ou la justice. M\u00eames les mafieux et autres criminels arrivent au pouvoir. La corruption est end\u00e9mique dans la politique, dans les services de l\u2019Etat et dans la justice. L\u2019enrichissement personnel est flagrant et souvent exhib\u00e9 sans retenue. L\u2019exigence de redevabilit\u00e9, qui est centrale \u00e0 l\u2019exercice d\u00e9mocratique, est pratiquement absente. Les responsables politiques, les partis politiques, et autres services de l\u2019Etat ont eu rarement \u00e0 r\u00e9pondre de leurs actes et d\u00e9cisions, sinon \u00e0 travers des rotations qui r\u00e9pondent \u00e0 des pr\u00e9occupations de loyaut\u00e9, de r\u00e8glements de comptes ou d\u2019int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Le processus d\u00e9mocratique s\u2019est ainsi gripp\u00e9 et s\u2019est transform\u00e9 en conflits politiques permanents. La transition\/consolidation d\u00e9mocratique est bloqu\u00e9e et l\u2019instabilit\u00e9 politique est devenue une situation \u00abnormale\u00bb. Les conflits au sommet de l\u2019Etat, \u00e0 propos des pr\u00e9rogatives et des politiques, sont devenus une constante. Le pouvoir est fragment\u00e9 et il est devenu difficile de d\u00e9terminer o\u00f9 r\u00e9sident les responsabilit\u00e9s. Les conflits et la polarisation sur l\u2019identit\u00e9 et le r\u00f4le de la religion continuent \u00e0 diviser la soci\u00e9t\u00e9. Le pays est devenu ingouvernable, avec des gouvernements qui changent aussi fr\u00e9quemment qu\u2019ils sont incapables de choisir et d\u2019agir ! La rupture entre la classe politique et le citoyen est totale ! D\u2019apr\u00e8s tous les sondages politiques, la confiance des citoyens dans les partis et acteurs politiques est la plus faible compar\u00e9e \u00e0 toutes les autres institutions du pays.<\/p>\n<p>Il y a certes une grande libert\u00e9 d\u2019expression \u2014le gain principal de la r\u00e9volution\u2014, mais l\u2019argent et les interf\u00e9rences politiques dominent la sc\u00e8ne m\u00e9diatique. Il existe beaucoup de d\u00e9bats dans les m\u00e9dias, mais ils refl\u00e8tent le plus souvent les querelles politiciennes, et mettent plus en avant les \u00e9motions. Les d\u00e9bats vraiment d\u00e9mocratiques qui traitent dans la rationalit\u00e9 des questions essentielles concernant le pays sont rares. La justice transitionnelle a \u00e9chou\u00e9 et n\u2019a permis ni \u00e0 \u00e9tablir la v\u00e9rit\u00e9 et les responsabilit\u00e9s, ni \u00e0 promouvoir la r\u00e9conciliation. Elle a cr\u00e9\u00e9 plus de tensions et sem\u00e9 plus de discorde. Elle am\u00e8ne m\u00eame certains \u00e0 se demander s\u2019il n\u2019est pas opportun d\u2019avoir une justice transitionnelle qui couvre aussi la p\u00e9riode depuis 2011, avec ses d\u00e9rapages, ses abus de pouvoir, et sa corruption.<\/p>\n<p>L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 est pr\u00e9sente partout et les conditions de vie se d\u00e9t\u00e9riorent. La violence politique perturbe le d\u00e9veloppement d\u2019une vie politique saine et ouverte. Les activit\u00e9s criminelles se g\u00e9n\u00e9ralisent, infiltrent les structures de l\u2019Etat. L\u2019administration est affaiblie avec une politisation croissante, une perte de comp\u00e9tences et de discipline. La corruption est devenue end\u00e9mique, le civisme citoyen se perd et l\u2019anarchie s\u2019installe dans la vie courante.<\/p>\n<p>Le pays a certes sombr\u00e9 dans l\u2019instabilit\u00e9 politique, mais aussi dans une crise sociale et la r\u00e9gression \u00e9conomique. Bien avant la crise sanitaire, la crise \u00e9conomique et financi\u00e8re s\u2019est install\u00e9e. La situation s\u2019est aggrav\u00e9e et approfondie avec la pand\u00e9mie. Le climat d\u2019investissement et des affaires est d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, entra\u00eenant un niveau faible d\u2019investissement. La croissance \u00e9conomique est au plus bas, bien avant la crise sanitaire. Le rythme de cr\u00e9ations d\u2019emplois est au point mort, et le ch\u00f4mage au plus haut. Les in\u00e9galit\u00e9s r\u00e9gionales longuement d\u00e9cri\u00e9es se sont approfondies. Les taux de ch\u00f4mage et de pauvret\u00e9 dans les zones les moins d\u00e9velopp\u00e9es sont au plus haut. Les \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques sont fragilis\u00e9s, les finances publiques dans un \u00e9tat de d\u00e9tresse et le tissu \u00e9conomique fortement atteint. Des entreprises sont ferm\u00e9es, d\u2019autres perdent leur dynamisme et leur comp\u00e9titivit\u00e9. L\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique illicite, avec la contrebande et la criminalit\u00e9, prend une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Comme anticip\u00e9 dans le texte de 2012, l\u2019Etat a \u00e9t\u00e9 affaibli. Il assure de moins en moins bien son r\u00f4le de protection de la s\u00e9curit\u00e9 des personnes et des biens, et de pourvoyeur de services publics. Malgr\u00e9 l\u2019augmentation vertigineuse des d\u00e9penses publiques, les services publics se d\u00e9t\u00e9riorent en qualit\u00e9 et quantit\u00e9. Il s\u2019agit surtout des syst\u00e8mes judiciaire, \u00e9ducatif, de sant\u00e9 et de transports publics. La confiance en la justice et sa performance sont au plus bas, accus\u00e9e d\u2019inefficacit\u00e9 et de corruption. L\u2019\u00e9ducation aussi est au plus bas, avec une fuite des \u00e9l\u00e8ves vers le secteur priv\u00e9. Le syst\u00e8me \u00e9ducatif engendre un abandon de l\u2019\u00e9cole par une centaine de milliers d\u2019\u00e9l\u00e8ves par an, et la qualit\u00e9 d\u2019\u00e9ducation de ceux qui restent se d\u00e9grade continuellement. Le syst\u00e8me de sant\u00e9 est exsangue. Tous les syst\u00e8mes de transports publics sont d\u00e9labr\u00e9s et ne r\u00e9pondent plus aux besoins vitaux de la soci\u00e9t\u00e9. Ce sont des syst\u00e8mes durement touch\u00e9s et affaiblis mais difficiles \u00e0 r\u00e9former et \u00e0 restaurer.<\/p>\n<p>La plus grande manifestation de ce d\u00e9sespoir est le manque de visibilit\u00e9 et de perspectives politiques, \u00e9conomiques et sociales. Le citoyen a perdu ses rep\u00e8res et ne peut plus se projeter dans l\u2019avenir. Les risques sont multiples et non ma\u00eetrisables. Cela am\u00e8ne les jeunes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, en nombre croissant, \u00e0 se jeter dans la mer pour chercher ailleurs un avenir meilleur. Les comp\u00e9tences, m\u00e9decins, professionnels de sant\u00e9, ing\u00e9nieurs, et autres, \u00e9migrent cherchant \u00e0 construire leur avenir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ceux qui n\u2019ont pas d\u2019autres options s\u2019orientent vers la violence, la d\u00e9linquance et la drogue. Le niveau de violence dans la soci\u00e9t\u00e9 augmente et prend des formes multiples, au foyer, dans la rue, dans l\u2019espace public et m\u00eame au parlement.<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c5\"><strong>Retour sur les causes d\u2019un d\u00e9sastre et les voies de sortie<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce chemin n\u2019\u00e9tait pas in\u00e9vitable, les choses auraient pu se faire autrement. Alors pourquoi en \u00e9tait-on arriv\u00e9 l\u00e0 ? Pourquoi le sc\u00e9nario pessimiste que l\u2019on pouvait d\u00e9j\u00e0 entrevoir \u00e0 la fin 2012, mais qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019une \u00e9ventualit\u00e9, s\u2019est-il impos\u00e9 ? Et comment pourrait-on s\u2019en sortir?<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Des causes profondes de la crise<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le texte de 2012 avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9bauch\u00e9 une explication des causes de cette crise. Trois \u00abconflits\u00bb ont \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9s : les conflits identitaires et le r\u00f4le de la religion dans la politique, l\u2019irruption de la violence et des extr\u00e9mismes dans la vie politique, et les diff\u00e9rences sur le processus de justice transitionnelle.<\/p>\n<p>En fait, avec le recul, on constate que ces trois \u00abconflits\u00bb sont associ\u00e9s \u00e0 une cause premi\u00e8re encore plus fondamentale qui \u00e9tait la mise en avant des \u00abid\u00e9ologies\u00bb et une lutte sans merci pour le pouvoir. La chute de l\u2019ancien r\u00e9gime au d\u00e9but de 2011 a laiss\u00e9 un vide dans lequel diverses forces politiques ont vu une occasion pour s\u2019engouffrer. Mais ces mouvements n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eats \u00e0 gouverner et n\u2019avaient pas de programmes \u00e0 offrir. La seule option qui s\u2019offrait \u00e0 eux \u00e9tait de mettre en avant \u00ableurs id\u00e9ologies\u00bb et de poursuivre une lutte sans merci pour le pouvoir. Ce sont ces mouvements, dont celui repr\u00e9sentant l\u2019Islam politique, qui se sont impos\u00e9s comme acteurs dominants. Ils ont nourri la \u00abpeur de l\u2019autre\u00bb, le \u00ab rejet de l\u2019autre \u00bb et la violence. D\u2019autres mouvements se pr\u00e9sentant comme les \u00ab d\u00e9fenseurs de la r\u00e9volution\u00bb ont aussi proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un positionnement id\u00e9ologique. Le principe que \u00abcelui qui gagne prend tout\u00bb devient d\u00e9terminant dans les jeux politiques.<\/p>\n<p>En 2012, il \u00e9tait apparent que le manque de \u00abconsensus\u00bb et la pr\u00e9valence des conflits \u00abidentitaires\u00bb \u00e9taient source de tensions, de conflits et d\u2019instabilit\u00e9. En particulier, les divergences sur le choix du mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9, la nature de l\u2019Etat et le r\u00f4le de la religion dans la politique ont domin\u00e9 le d\u00e9bat politique. Depuis cette p\u00e9riode, il a sembl\u00e9 qu\u2019un chemin a \u00e9t\u00e9 parcouru pour d\u00e9passer ces probl\u00e8mes et arriver \u00e0 un \u00abconsensus\u00bb qui a permis de finaliser la Constitution de 2014, et m\u00eame d\u2019arriver \u00e0 des gouvernements de \u00abconsensus\u00bb. Mais il appara\u00eet bien aujourd\u2019hui que ce \u00abconsensus\u00bb n\u2019\u00e9tait que superficiel, et que les tensions id\u00e9ologiques restent dominantes et d\u00e9terminantes.<\/p>\n<p>Du point de vue politique, ce qui s\u2019est pass\u00e9 pendant les huit derni\u00e8res ann\u00e9es n\u2019est que la cons\u00e9quence naturelle de ce \u00abp\u00e9ch\u00e9\u00bb originel. Il en a d\u00e9coul\u00e9 un recours de plus en plus fr\u00e9quent et facile \u00e0 la violence, ouvertement par les courants salafistes terroristes, et de mani\u00e8re moins apparente par d\u2019autres. Mais, il en a d\u00e9coul\u00e9 aussi des mauvais calculs et des choix politiques malheureux qui ont concern\u00e9 la Constitution, le r\u00e9gime politique, le syst\u00e8me \u00e9lectoral, ainsi que les processus de formation et de gestion gouvernementale. L\u2019un de ces choix a \u00e9t\u00e9 un syst\u00e8me politique o\u00f9 les pouvoirs sont fragment\u00e9s, et les responsabilit\u00e9s dilu\u00e9es, un code \u00e9lectoral qui ne peut produire qu\u2019un parlement mosa\u00efque sans majorit\u00e9. Les int\u00e9r\u00eats partisans et personnels dominent l\u2019action politique. La mise en avant de la \u00abloyaut\u00e9 au d\u00e9triment de la comp\u00e9tence est \u00e0 l\u2019origine du r\u00e8gne de la m\u00e9diocrit\u00e9.<\/p>\n<p>Il faut reconna\u00eetre que ce syst\u00e8me politique, qui a fragment\u00e9 le pouvoir, avait l\u2019avantage de ne permettre \u00e0 aucun groupe politique de l\u2019accaparer. Cela a permis \u00e0 la transition d\u00e9mocratique de se poursuivre, et au pluralisme de survivre.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, il en a d\u00e9coul\u00e9 un syst\u00e8me politique qui ne permet pas de gouverner et commencer \u00e0 faire face aux \u00e9normes d\u00e9fis \u00e9conomiques et sociaux du pays.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me cause fondamentale de la crise a \u00e9t\u00e9 l\u2019incapacit\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la forte demande de distribution et redistribution \u00e9quitable des richesses qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9e avec et par la r\u00e9volution. En fonctions des int\u00e9r\u00eats selon les r\u00e9gions, des groupes sociaux ou des secteurs, les pressions et revendications se sont multipli\u00e9es. Certaines se faisaient dans le cadre formel, encadr\u00e9es par les syndicats, concernant de multiples secteurs d\u2019activit\u00e9 dans la fonction publique ou bien dans les entreprises. Faute d\u2019encadrement politique, les organisations nationales syndicales et professionnelles se sont pr\u00e9cipit\u00e9es dans la poursuite et la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats sectoriels et cat\u00e9goriels, chacun essayant d\u2019accaparer le maximum d\u2019avantages. Le processus de redistribution a \u00e9t\u00e9 chaotique, souvent excessif et contre-productif, et sans lien avec la justice sociale. D\u2019autres revendications \u00e9taient la plupart du temps non structur\u00e9es avec des sit-in, des perturbations \u00e0 la production ou au transport, etc. Toutes ces actions avaient pour objectif d\u2019obtenir des emplois, des augmentations salariales ou bien d\u2019autres avantages. Au lieu de redistribuer les richesses, on s\u2019est trouv\u00e9 face \u00e0 un processus de destruction des richesses.<\/p>\n<p>Il y avait manifestement une totale inad\u00e9quation entre la nature et le fonctionnement du syst\u00e8me politique et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un \u00ab gouvernement \u00bb capable de g\u00e9rer et faire face aux difficult\u00e9s qui n\u2019ont cess\u00e9 de s\u2019accumuler. La contradiction entre l\u2019incapacit\u00e9 du syst\u00e8me politique \u00e0 g\u00e9rer et la gravit\u00e9 des d\u00e9fis \u00e9conomiques et sociaux a eu des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses sur l\u2019\u00e9conomie et les finances publiques.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, ne pouvant contenir les demandes sociales, en termes d\u2019emplois, de salaires, et de subventions, et ne pouvant mobiliser suffisamment de ressources propres, les gouvernements successifs, sans exception, ont eu recours d\u2019abord \u00e0 l\u2019utilisation des marges disponibles (comme les avoirs ou les revenus des ventes des biens confisqu\u00e9s), ensuite \u00e0 la dette. Les contradictions sociales et politiques ont \u00e9t\u00e9 en grande partie r\u00e9solues par le recours aux d\u00e9penses publiques et \u00e0 la dette. La crise des finances publiques devenait in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>Il y a ensuite les pertes \u00e9normes subies par l\u2019\u00e9conomie suite aux perturbations et \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 dans le pays. Les pertes des secteurs sinistr\u00e9s du phosphate, de l\u2019\u00e9nergie et du tourisme ont \u00e9t\u00e9 lourdes. Il y avait enfin la perte de confiance et l\u2019instabilit\u00e9 politique qui ont port\u00e9 un coup dur \u00e0 l\u2019investissement national et \u00e9tranger qui se sont r\u00e9tract\u00e9s. La croissance \u00e9conomique a fl\u00e9chi, le ch\u00f4mage a augment\u00e9 et les d\u00e9s\u00e9quilibres se sont aggrav\u00e9s.\u00a0<\/p>\n<p><span class=\"c6\"><span class=\"c2\"><strong>Peut-on retrouver le chemin de l\u2019espoir ?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La question que se pose chaque Tunisien aujourd\u2019hui est de savoir si on pouvait retrouver le chemin de l\u2019espoir ? Peut-on esp\u00e9rer que nous sommes arriv\u00e9s au bout de nos peines, et que nous allons enfin emprunter un autre chemin, et commencer la nouvelle marche vers le progr\u00e8s et la stabilit\u00e9 tout en sauvegardant nos acquis de libert\u00e9 ?<\/p>\n<p>Il est bien hasardeux et difficile d\u2019essayer de donner une r\u00e9ponse \u00e0 ces questions car la situation est complexe et porteuse de risques. Mais nous pouvons essayer de faire le point sur les facteurs qui seront les plus d\u00e9terminants.<\/p>\n<p><span class=\"c2\"><span class=\"c6\"><strong>Voyons d\u2019abord les points positifs ou acquis<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience politique acquise par le pays et par les citoyens pendant les 10 derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e9quivaut \u00e0 ce qui a n\u00e9cessit\u00e9 des dizaines et m\u00eame des centaines d\u2019ann\u00e9es dans d\u2019autres pays. Des \u00e9lections multiples, des crises gouvernementales r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, des crises politiques r\u00e9currentes, des institutions politiques complexes, une rotation rapide du personnel politique. Il y a eu un vrai apprentissage de la d\u00e9mocratie dans la douleur.<\/p>\n<p>Parmi les acquis associ\u00e9s \u00e0 la d\u00e9mocratie, il faut mentionner la \u00abreddition des comptes\u00bb. Alors qu\u2019au niveau du fonctionnement du syst\u00e8me politique, la redevabilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 presque totalement absente, les citoyens ont acquis l\u2019habitude et le droit de demander des comptes au responsable quel que soit son niveau. Cela devrait, en principe, permettre de rendre le service public beaucoup plus orient\u00e9 vers les besoins du citoyen et plus efficace.<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res ann\u00e9es de libert\u00e9 ont permis une \u00e9closion de cr\u00e9ativit\u00e9 et d\u2019innovation parmi les jeunes, dans des domaines de la culture comme la musique, le th\u00e9\u00e2tre ou le cin\u00e9ma, mais aussi dans le domaine de l\u2019\u00e9conomie digitale et de l\u2019entrepreneuriat. En particulier la digitalisation ouvre de nouvelles perspectives que les jeunes Tunisiens ont commenc\u00e9 \u00e0 explorer et \u00e0 occuper. Les start-up et les cr\u00e9ations d\u2019emplois commencent \u00e0 se multiplier dans les domaines technologiques les plus avanc\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans le marasme \u00e9conomique dominant, les signes d\u2019\u00e9mergence de nouvelles activit\u00e9s apparaissent. Avant le co\u00fbt d\u2019arr\u00eat provoqu\u00e9 par la crise sanitaire, la diversification des exportations manufacturi\u00e8res a progress\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re remarquable. De m\u00eame les exportations de produits agroalimentaires continuent \u00e0 se d\u00e9velopper et se diversifier. Ce sont des acquis sur lesquels on peut construire.<\/p>\n<p>Mais l\u2019exp\u00e9rience des 10 derni\u00e8res ann\u00e9es nous laisse avec des handicaps majeurs et des situations complexes \u00e0 g\u00e9rer.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage le plus lourd de cons\u00e9quences est celui de l\u2019affaiblissement de l\u2019Etat \u00e0 tous les niveaux, accompagn\u00e9 d\u2019un effritement du sens d\u2019appartenance citoyenne commune. L\u2019autorit\u00e9 et la discipline, dans le cadre du respect des droits des citoyens, sont essentielles pour le vivre-ensemble, pour assurer la s\u00e9curit\u00e9, pour b\u00e9n\u00e9ficier en commun des biens publics (comme la propret\u00e9 ou les lieux communs), ou pour remplir ses obligations de citoyen comme celle de payer l\u2019imp\u00f4t ou ses factures. Mais avec l\u2019affaiblissement de l\u2019Etat et du sens d\u2019appartenance commune, l\u2019autorit\u00e9 et la discipline se sont \u00e9rod\u00e9es, l\u2019\u00e9go\u00efsme domine, et le vivre-ensemble devient plus difficile et co\u00fbteux. La valeur travail perd de plus en plus de sa force, et le capital social s\u2019\u00e9rode. L\u2019Etat n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9 que comme une vache \u00e0 lait \u00e0 traire. Chacun cherche \u00e0 \u00abarracher\u00bb le maximum de rentes et de \u00abb\u00e9n\u00e9fices\u00bb de l\u2019Etat, sans se sentir redevable d\u2019y contribuer. Comme constat\u00e9 plus haut, la capacit\u00e9 de l\u2019Etat \u00e0 assumer son r\u00f4le pour assurer les services publics comme la s\u00e9curit\u00e9, l\u2019\u00e9ducation, la sant\u00e9 ou le transport public est \u00e9rod\u00e9e. La croissance et le d\u00e9veloppement sont hypoth\u00e9qu\u00e9s.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me \u00e9conomique tunisien est caract\u00e9ris\u00e9 par la pr\u00e9valence des distorsions et des situations de rente. Il est devenu de plus en plus difficile \u00e0 r\u00e9former, au vu des avantages acquis et de la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats sp\u00e9cifiques et sectoriels.<\/p>\n<p>L\u2019opposition \u00e0 tout changement est devenue la r\u00e8gle, chacun essayant de pr\u00e9server ses avantages acquis. La possibilit\u00e9 de voir \u00e9merger une \u00e9conomie plus innovante et comp\u00e9titive est fortement hypoth\u00e9qu\u00e9e!<\/p>\n<p>Les \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques ont \u00e9t\u00e9 durement touch\u00e9s et leur restauration sera difficile, co\u00fbteuse et m\u00eame traumatisante. Le niveau de l\u2019\u00e9pargne nationale est au plus bas, c\u2019est une soci\u00e9t\u00e9 qui s\u2019est habitu\u00e9e \u00e0 une consommation qui d\u00e9passe de loin ses capacit\u00e9s de production et de cr\u00e9ation de richesses. Les d\u00e9penses publiques sont trop \u00e9lev\u00e9es, et ne contribuent plus \u00e0 la cr\u00e9ation de richesse par l\u2019investissement. Le pays ne peut plus investir sans s\u2019endetter de mani\u00e8re excessive. Les d\u00e9ficits des paiements ext\u00e9rieurs et du budget trop \u00e9lev\u00e9s. Le niveau de la dette publique int\u00e9rieure et de la dette totale ext\u00e9rieure ont atteint des limites critiques.<\/p>\n<p>Finalement, le syst\u00e8me politique est dans l\u2019impasse. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il est appel\u00e9 \u00e0 \u00eatre r\u00e9form\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re fondamentale. Mais, de l\u2019autre, il est presque impossible \u00e0 r\u00e9former. Les int\u00e9r\u00eats de plusieurs acteurs sont de le maintenir et de profiter de ses faiblesses et incoh\u00e9rences. Aussi les contraintes et conditions l\u00e9gales et formelles pour r\u00e9viser la Constitution et autres lois fondamentales sont telles qu\u2019il est difficilement envisageable de le faire. Les voies de r\u00e9forme de l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me sont bloqu\u00e9es.<\/p>\n<p>En cette fin de l\u2019ann\u00e9e 2020, l\u2019\u00e9quilibre des aspects positifs et ceux n\u00e9gatifs fait pencher la balance vers le pessimisme. Le choix de la Tunisie n\u2019est plus entre \u00abespoir\u00bb et \u00abd\u00e9sespoir\u00bb comme c\u2019\u00e9tait le cas \u00e0 la fin de 2012. Dix ann\u00e9es apr\u00e8s la r\u00e9volution, la Tunisie est bloqu\u00e9e, elle est dans l\u2019impasse. Une alternative pour le pays est de continuer \u00e0 sombrer dans le \u00ab grand d\u00e9sespoir \u00bb, en refusant de reconna\u00eetre que le syst\u00e8me politique et la gestion \u00e9conomique et sociale ont \u00e9chou\u00e9. Dans ce cas, on continue avec les m\u00eames pratiques, on insiste \u00e0 maintenir le syst\u00e8me dans sa l\u00e9galit\u00e9 en m\u00eame temps que son incapacit\u00e9 \u00e0 relever les d\u00e9fis. Ce qui laissera planer les risques d\u2019un saut vers l\u2019inconnu, probablement dans la violence et le d\u00e9sordre. La Tunisie continuera \u00e0 \u00eatre embourb\u00e9e dans ses contradictions, avant de pouvoir rebondir un jour et retrouver le chemin de l\u2019espoir.<\/p>\n<p>Une autre alternative reste possible, celle d\u2019\u0153uvrer maintenant pour faire rena\u00eetre l\u2019espoir, de travailler pour le d\u00e9passement de cette impasse en respectant l\u2019ordre formel et en \u00e9vitant de basculer dans la violence. Le texte de 2012 cit\u00e9 plus haut avait sugg\u00e9r\u00e9, bien avant le Dialogue national, la tenue \u00abdes assises de la d\u00e9mocratie\u00bb pour arriver \u00e0 un \u00abconsensus\u00bb permettant de consolider l\u2019espoir et la sortie des difficult\u00e9s de l\u2019\u00e9laboration de la Constitution et l\u2019entr\u00e9e dans une phase d\u2019institutions nouvelles permanentes et l\u00e9gitimes. Le Dialogue national de 2013 a permis de r\u00e9aliser une partie de cette t\u00e2che, de finaliser la Constitution et d\u2019organiser les \u00e9lections de 2014. Mais il n\u2019a pas r\u00e9solu les autres probl\u00e8mes de fond quant au climat politique g\u00e9n\u00e9ral et des enjeux \u00e9conomiques et sociaux. Ces probl\u00e8mes sont rest\u00e9s en suspens, se posent avec acuit\u00e9 aujourd\u2019hui et ont conduit au \u00abd\u00e9sespoir\u00bb des Tunisiens.<\/p>\n<p>De nouvelles \u00abassises pour le progr\u00e8s et la d\u00e9mocratie\u00bb sont n\u00e9cessaires pour arriver \u00e0 un consensus sur les questions fondamentales du \u00abvivre ensemble\u00bb en Tunisie. En cette fin d\u2019ann\u00e9e 2020, les appels \u00e0 un \u00ab dialogue national\u00bb se multiplient, et il existe presque une unanimit\u00e9 sur la n\u00e9cessit\u00e9 de telles \u00abassises\u00bb. Ce qui a \u00e9t\u00e9 moins pr\u00e9cis\u00e9 et d\u00e9velopp\u00e9 sont les conditions n\u00e9cessaires pour le succ\u00e8s d\u2019une initiative aussi critique pour le pays.<\/p>\n<p>Il y a d\u2019abord la question du contenu de ces \u00abassises\u00bb, qui doivent traiter de l\u2019ensemble des questions politiques, \u00e9conomiques et sociales. Le temps du traitement s\u00e9par\u00e9 de ces questions est pass\u00e9, et leur interd\u00e9pendance est devenue incontournable. Il n\u2019est plus possible de traiter des questions politiques sans celles \u00e9conomiques et sociales comme par le pass\u00e9, ni de traiter ces derni\u00e8res sans les questions politiques comme certains le sugg\u00e8rent aujourd\u2019hui. Les \u00abassises du progr\u00e8s et de la d\u00e9mocratie\u00bb doivent traiter de la question fondamentale du respect des bases du \u00abconsensus de la Constitution de 2014\u00bb sur la nature civile de l\u2019Etat, du respect des libert\u00e9s individuelles dont surtout celles des femmes, et de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ouverture et de tol\u00e9rance. Les ambigu\u00eft\u00e9s doivent \u00eatre lev\u00e9es et les modalit\u00e9s du respect de ce consensus sur le mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 doivent \u00eatre explicit\u00e9es. Elles doivent ensuite traiter des questions relatives au syst\u00e8me politique, y compris la r\u00e9forme de la Constitution et des lois r\u00e9gissant l\u2019activit\u00e9 politique (dont surtout la loi \u00e9lectorale et le financement des partis et des \u00e9lections), de la question de la violence en politique, ou de la nature civile de l\u2019Etat et de l\u2019ind\u00e9pendance des structures \u00e9tatiques essentielles comme la justice, la s\u00e9curit\u00e9 ou l\u2019administration. La d\u00e9mocratie n\u2019est pas une suite d\u2019\u00e9lections formelles. C\u2019est un syst\u00e8me de gouvernance qui permet une concurrence \u00e9quitable pour acc\u00e9der au pouvoir avec \u00e9galit\u00e9 des chances sans interf\u00e9rence et utilisation abusive des corps de l\u2019Etat et sans influence indue des int\u00e9r\u00eats sp\u00e9cifiques et particuliers, et dans le respect des libert\u00e9s fondamentales, y compris celle des minorit\u00e9s.<\/p>\n<p>Les assises doivent aussi traiter des choix fondamentaux en mati\u00e8re \u00e9conomique et sociale. Ces questions ont \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9es lors de l\u2019\u00e9laboration de la Constitution et lors du Dialogue national de 2013. Mais elles s\u2019imposent aujourd\u2019hui avec force afin de permettre une sortie de la profonde crise \u00e9conomique et sociale. La situation est devenue beaucoup plus difficile et complexe. Les imp\u00e9ratifs sont de r\u00e9tablir la confiance, d\u2019ouvrir les horizons, de r\u00e9tablir les \u00e9quilibres et de remettre le pays au travail. L\u2019absence d\u2019une vision et de perspectives sur les grandes orientations du pays sont un handicap majeur \u00e0 toute reprise de l\u2019investissement et au d\u00e9veloppement \u00e9conomique. La r\u00e9solution de la crise politique et les r\u00e9formes n\u00e9cessaires sont la cl\u00e9 de ce processus, mais plusieurs param\u00e8tres et orientations dans le domaine \u00e9conomique et social doivent faire l\u2019objet d\u2019un d\u00e9bat et de choix. Il n\u2019est pas demand\u00e9, ni possible, de sortir avec des programmes et politiques \u00e9conomiques et sociaux d\u00e9taill\u00e9s. Il est juste n\u00e9cessaire de d\u00e9finir les grands choix et les grandes orientations, concernant les questions fondamentales suivantes: <span class=\"c2\"><strong>(i)<\/strong><\/span> le redressement des finances publiques, qui est devenu une priorit\u00e9 absolue, avec la question des d\u00e9ficits et de l\u2019endettement public, <span class=\"c2\"><strong>(ii)<\/strong><\/span> les moyens de r\u00e9aliser la promotion de la justice sociale, dont la fiscalit\u00e9, les subventions, les salaires, le d\u00e9veloppement r\u00e9gional, et la protection sociale (couverture, financement et modalit\u00e9s), <span class=\"c2\"><strong>(iii)<\/strong><\/span> les r\u00f4les et les responsabilit\u00e9s de l\u2019Etat et des entreprises publiques, dont leur r\u00f4le comme employeurs de dernier ressort, l\u2019\u00e9tendue et les limites de leur intervention, le poids de la fonction publique, <span class=\"c2\"><strong>(iv)<\/strong><\/span> le r\u00f4le et les responsabilit\u00e9s du secteur priv\u00e9, de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 et de la concurrence, la ma\u00eetrise du secteur informel et de l\u2019\u00e9conomie parall\u00e8le, et <span class=\"c2\"><strong>(v)<\/strong><\/span> la lutte contre la corruption, et contre les rentes et privil\u00e8ges. Ces questions recoupent en grande partie celles prioritaires d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es dans le texte de 2012, reproduit plus haut. Une fois ces param\u00e8tres d\u00e9finis, la comp\u00e9tition politique s\u2019engagera pour \u00e9laborer les programmes, et choisir les politiques et actions sp\u00e9cifiques permettant d\u2019atteindre les objectifs ultimes de cr\u00e9ation, de redistribution des richesses et d\u2019assurer le bien-\u00eatre de la population.<\/p>\n<p>Il y a ensuite les questions relatives \u00e0 la partie organisatrice et aux participants. Une premi\u00e8re difficult\u00e9 concerne la partie qui est appel\u00e9e \u00e0 parrainer et organiser les \u00abassises\u00bb. Les institutions officielles, comme le gouvernement ou le parlement, semblent avoir perdu la l\u00e9gitimit\u00e9 et la cr\u00e9dibilit\u00e9 pour le faire, car elles sont partie prenante de l\u2019impasse. De m\u00eame la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique, qui serait le plus \u00e0 m\u00eame de le faire, semble aussi \u00eatre devenue partie du probl\u00e8me plut\u00f4t que de la solution, ayant son propre agenda et d\u00e9montrant une incapacit\u00e9 \u00e0 rassembler et guider des actions aussi sensibles. Est-ce-que la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 civile \u00bb, avec ses organisations nationales et autre associations et personnalit\u00e9s, pourrait le faire ? C\u2019est la seule option qui est encore possible, mais il reste \u00e0 trouver les parties cr\u00e9dibles et ayant un pouvoir de rassemblement !<\/p>\n<p>La seconde difficult\u00e9 est de savoir s\u2019il est possible de r\u00e9unir autour d\u2019une seule table des adversaires politiques aussi farouches, et d\u2019arriver \u00e0 les mettre d\u2019accord sur une feuille de route pour sortir de l\u2019impasse. Les questions pos\u00e9es et les enjeux sont sensibles et vitaux. Les sacrifices et compromis n\u00e9cessaires sont douloureux pour tout le monde mais n\u00e9cessaires pour un avenir paisible et prosp\u00e8re pour le pays. Le choix des participants doit se faire en fonction de leur repr\u00e9sentativit\u00e9 et de leur capacit\u00e9 \u00e0 contribuer \u00e0 un consensus, et \u00e9viter que la participation ne soit un moyen de faire \u00e9chouer le processus. Les participants doivent partager un minimum de valeurs du vivre-ensemble et s\u2019engager \u00e0 \u0153uvrer pour faire r\u00e9ussir le dialogue national et sauver le pays. Le nombre et la qualit\u00e9 des participants doivent assurer une repr\u00e9sentativit\u00e9 d\u2019un vaste spectre de citoyens appartenant aux partis politiques, aux organisations nationales et professionnelles et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile. Le nombre total de participants ne doit pas d\u00e9passer la centaine afin de garantir l\u2019efficacit\u00e9 du processus.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s \u00ab des assises \u00bb d\u00e9pend autant de son contenu et ses participants que des m\u00e9thodes et m\u00e9canismes utilis\u00e9s pour leur r\u00e9alisation. A ce propos, un certain nombre de principes doivent \u00eatre pris en compte:<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>\u2022<\/strong><\/span> une pr\u00e9paration technique minutieuse doit pr\u00e9c\u00e9der les \u00abassises\u00bb, pour pr\u00e9ciser les questions, proposer les options et produire les documents. Cette pr\u00e9paration technique devant \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e par des experts dans les domaines en question;<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>\u2022<\/strong><\/span> les r\u00e8gles de fonctionnement des \u00ab assises \u00bb doivent \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9es et agr\u00e9\u00e9es \u00e0 l\u2019avance, pour \u00e9viter les d\u00e9rapages, et conduire au succ\u00e8s;<\/p>\n<p class=\"c7\"><span class=\"c2\"><strong>\u2022<\/strong><\/span> parmi les r\u00e8gles \u00e0 pr\u00e9ciser sont celles relatives \u00e0 la dur\u00e9e des rencontres, et aux m\u00e9thodes \u00e0 utiliser pour \u00ab arriver \u00bb \u00e0 des d\u00e9cisions consensuelles.<\/p>\n<p>Ces conditions sont difficiles \u00e0 r\u00e9unir, et s\u2019assurer qu\u2019elles le soient risque de demander du temps et retarder le processus. Leur non-r\u00e9alisation risque de compromettre l\u2019organisation de ces \u00abassises\u00bb et surtout leur succ\u00e8s. \u00ab Des assises \u00bb mal pr\u00e9par\u00e9es, pr\u00e9cipit\u00e9es et mal g\u00e9r\u00e9es risquent de d\u00e9truire la derni\u00e8re chance de sortie de l\u2019impasse o\u00f9 nous sommes, dans un cadre pacifique, respectant l\u2019ordre juridique et en limitant les d\u00e9g\u00e2ts. Mais il n\u2019y a pas d\u2019autre choix que de r\u00e9ussir.<\/p>\n<p>Ce sera dans la douleur, et il y va de la stabilit\u00e9 et de la survie d\u2019une nation.<\/p>\n<p class=\"c8\"><span class=\"c2\"><strong>Tunisie, Dix ans et dans Dix ans<\/strong><\/span><br \/><em>Ouvrage collectif sous la direction de Taoufik Habaieb<\/em><br \/>Editions Leaders, janvier 2021, 240 pages, 25 DT<\/p>\n<p class=\"c8\"><span class=\"c10\"><a href=\"http:\/\/www.leadersbooks.com.tn\"><span class=\"c9\">www.leadersbooks.com.tn<\/span><\/a><\/span><\/p>\n<p class=\"c12\"><strong>Mustapha Kamel Nabli<\/strong><br \/><span class=\"c11\"><em>Professeur universitaire, \u00e9conomiste, ancien ministre,ancien gouverneur de la Banque centrale<\/em><\/span><\/p>\n<p class=\"c8\"><strong>Lire aussi:<\/strong><\/p>\n<p class=\"c8\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31195-hakim-el-karoui-en-preface-du-livre-tunisie-dix-ans-et-dans-dix-ans-une-tunisie-democratique-libre-et-toujours-debout\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Hakim El Karoui, en pr\u00e9face du livre Tunisie, Dix ans et dans Dix ans : Une Tunisie d\u00e9mocratique, libre et toujours debout<\/a><\/p>\n<p class=\"c8\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31190-tunisie-2011-2021-ce-qu-il-faut-retenir-et-ce-qu-il-faut-batir-une-serie-d-interviews-video-et-un-ouvrage-collectif\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Tunisie 2011 \u2013 2021 : Ce qu\u2019il faut retenir et ce qu\u2019il faut b\u00e2tir : une s\u00e9rie d\u2019interviews vid\u00e9o et un ouvrage collectif<\/a><\/p>\n<p class=\"c8\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31189-mustapha-kamel-nabli-une-etroite-voie-de-sortie-existe-a-condition-video\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Mustapha Kamel Nabli : Une \u00e9troite voie de sortie existe, \u00e0 condition &#8230; (Vid\u00e9o)<\/a><\/p>\n<p class=\"c8\">\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31191-mustapha-kamel-nabli-la-longue-marche-de-la-tunisie-de-l-espoir-fou-vers-le-grand-desespoir\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mustapha Kamel Nabli. Professeur universitaire, \u00e9conomiste, ancien ministre,ancien gouverneur de la Banque centrale &#8211; Deux ann\u00e9es apr\u00e8s la r\u00e9volution, vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 2012, il \u00e9tait devenu \u00e9vident que la Tunisie \u00e9tait vraiment dans la tourmente, et \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. 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