{"id":108932,"date":"2021-01-08T03:00:00","date_gmt":"2021-01-08T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/yadh-ben-achour-la-revolution-un-rappel-de-memoire\/"},"modified":"2021-01-08T03:00:00","modified_gmt":"2021-01-08T08:00:00","slug":"yadh-ben-achour-la-revolution-un-rappel-de-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/yadh-ben-achour-la-revolution-un-rappel-de-memoire\/","title":{"rendered":"Yadh Ben Achour: La r\u00e9volution, un rappel de m\u00e9moire"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"c2\"><strong>Par Yadh Ben Achour.<\/strong><\/span> <span class=\"c2\"><em>Professeur universitaire, Pr\u00e9sident de la Haute instance de la r\u00e9volution et Membre du Comit\u00e9 des droits de l\u2019Homme de l\u2019ONU &#8211;<\/em><\/span> Aujourd\u2019hui que nous f\u00eatons le dixi\u00e8me anniversaire de la r\u00e9volution, une question lancinante revient encore une fois sur la sc\u00e8ne du d\u00e9bat public : la Tunisie a-t-elle v\u00e9ritablement v\u00e9cu une r\u00e9volution ?<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Couv-Dix-ans__.jpg\" alt=\"\" width=\"40%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"right\"\/>Une frange de l\u2019opinion r\u00e9pond par la n\u00e9gative. Cette opinion se base \u00e9videmment sur les r\u00e9sultats v\u00e9ritablement d\u00e9cevants par rapport aux promesses de dignit\u00e9 et de justice formul\u00e9es par la r\u00e9volution. En effet, la situation actuelle de notre pays, sur le plan des institutions politiques, celui des services publics, de l\u2019\u00e9conomie, des finances publiques, mais surtout sur le plan psychologique est v\u00e9ritablement cauchemardesque. Cette situation est all\u00e9e en s\u2019aggravant avec le temps. La r\u00e9volution n\u2019a donc servi \u00e0 rien. La confiance est bris\u00e9e. La corruption galopante. Le parlement discr\u00e9dit\u00e9. Les partis politiques condamn\u00e9s. L\u2019ex\u00e9cutif divis\u00e9. L\u2019\u00c9tat a perdu une partie de son autorit\u00e9. La r\u00e9volution est donc agonisante, sinon d\u00e9j\u00e0 enterr\u00e9e. Cette analyse me semble cependant superficielle et erron\u00e9e. Pour trois raisons essentielles.<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c3\"><strong>Les trois piliers de la r\u00e9volution<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La premi\u00e8re est qu\u2019on oublie qu\u2019une r\u00e9volution est un traumatisme social et non la r\u00e9alisation du paradis terrestre. Attendre d\u2019une r\u00e9volution des bienfaits tangibles et imm\u00e9diats, c\u2019est mal conna\u00eetre l\u2019histoire des r\u00e9volutions dans le monde et se laisser pi\u00e9ger par une \u00abconception miraculeuse\u00bb de la r\u00e9volution. Une telle conception ouvre \u00e9videmment les portes toutes grandes \u00e0 la d\u00e9sillusion. Tel est l\u2019\u00e9tat psychologique qui capte l\u2019opinion en ce dixi\u00e8me anniversaire de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me raison est que la r\u00e9volution tunisienne a pleinement r\u00e9alis\u00e9 la moiti\u00e9 au moins de son message, la mise en \u0153uvre d\u2019un r\u00e9gime d\u00e9mocratique. Il ne faut surtout pas r\u00e9duire cet accomplissement d\u00e9mocratique \u00e0 la seule libert\u00e9 d\u2019expression, comme on l\u2019entend souvent. La libert\u00e9 de pens\u00e9e et d\u2019expression constitue certes l\u2019un des piliers du r\u00e9gime d\u00e9mocratique, mais elle n\u2019en est pas l\u2019\u00e9l\u00e9ment exclusif. Bien que le paysage politique se caract\u00e9rise par un fonctionnement chaotique, ce qui s\u2019explique par le manque d\u2019exp\u00e9rience et de discipline des acteurs, la Tunisie n\u2019en a pas moins r\u00e9ussi l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9mocratique qui couvre \u00e0 la fois la vie des id\u00e9es et des arts, celle des partis politiques, l\u2019exercice du pouvoir et des contre-pouvoirs institutionnels, la transparence et la sinc\u00e9rit\u00e9 des \u00e9lections, la libert\u00e9 de r\u00e9union, de manifestation, etc. Il est donc erron\u00e9 de croire que la r\u00e9volution a finalement d\u00e9bouch\u00e9 sur le n\u00e9ant.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me raison est que cette analyse qui impute les difficult\u00e9s du pr\u00e9sent \u00e0 la r\u00e9volution, jusqu\u2019au point de la nier totalement, est fond\u00e9e sur un raccourci intellectuel hallucinant. En effet, le plus important dans une r\u00e9volution, c\u2019est le message et les ressources symboliques qu\u2019elle laisse en h\u00e9ritage aux g\u00e9n\u00e9rations futures. Une r\u00e9volution est fondatrice d\u2019une nouvelle pens\u00e9e, de nouvelles perspectives du social et du politique, de nouveaux droits et de nouvelles libert\u00e9s. On ne peut la juger \u00e0 partir des \u00e9v\u00e9nements historiques imm\u00e9diats qui la pr\u00e9c\u00e8dent. Il me semble erron\u00e9 de s\u2019appesantir sur la situation actuelle de notre pays, pour en conclure que la r\u00e9volution n\u2019a pas eu lieu, qu\u2019elle n\u2019a rien chang\u00e9 ou que le r\u00e9gime dictatorial \u00e9tait meilleur. Cette derni\u00e8re pr\u00e9tention est ni plus ni moins une monstruosit\u00e9. Ces jugements n\u2019ont aucune valeur. Ils expriment des r\u00e9actions instinctives et confuses. Si on regardait d\u2019un peu plus pr\u00e8s la sc\u00e8ne politique de notre pays, avec un regard d\u00e9barrass\u00e9 de la surcharge br\u00fblante provoqu\u00e9e par l\u2019actualit\u00e9 quotidienne, on verrait que le message de la r\u00e9volution reste d\u2019une \u00e9tonnante capacit\u00e9 de mobilisation et de pr\u00e9sence, au niveau de la pens\u00e9e, comme au niveau de l\u2019action. Une r\u00e9volution ne se juge ni par les variations boursi\u00e8res, ni par le taux d\u2019inflation, ni par le taux de croissance. Elle ne peut \u00eatre jaug\u00e9e non plus \u00e0 l\u2019aune de l\u2019action politique malheureusement chaotique. C\u2019est quelque chose de plus profond qui se r\u00e9v\u00e8le par la force avec laquelle le message de la r\u00e9volution reste une r\u00e9f\u00e9rence politique et sociale constante et une source de mobilisation permanente. Aujourd\u2019hui, dix ann\u00e9es apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement r\u00e9volutionnaire, le message de la r\u00e9volution reste d\u2019une tr\u00e8s grande vivacit\u00e9 et il restera encore bien enracin\u00e9 dans les repr\u00e9sentations collectives du politique. Par cons\u00e9quent, il ne faut pas que l\u2019examen de la r\u00e9volution se laisse emmurer dans les contingences du moment pr\u00e9sent. Le cauchemar dont tout le monde discute, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019anti-r\u00e9volution. J\u2019irai m\u00eame plus loin. La situation actuelle, loin d\u2019\u00eatre le signe d\u2019un \u00e9chec, est au contraire un signe de son succ\u00e8s, puisqu\u2019elle maintient les revendications des mouvements sociaux au plus haut niveau, toujours sur le fondement de l\u2019esp\u00e9rance lanc\u00e9e par la r\u00e9volution. Une r\u00e9volution, en effet, c\u2019est une esp\u00e9rance, une pr\u00e9sence dirigeante toujours renouvel\u00e9e. C\u2019est un rappel de m\u00e9moire. Ceci est tellement vrai que toutes les forces s\u2019en saisissent, les islamistes \u00e9videmment, mais, ironie de l\u2019histoire, le Parti destourien libre qui vient de lancer l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9volution des lumi\u00e8res (thawrat al tanw\u00eer), pour redresser le mal des Ikhw\u00e2n. L\u2019id\u00e9e de la r\u00e9volution s\u2019impose \u00e0 tous.<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c3\"><strong>Les \u00e9checs n\u2019ont pas de liens directs avec la r\u00e9volution<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Je suis bien conscient des lacunes et des d\u00e9ficits, m\u00eame dans les domaines o\u00f9 s\u2019est concr\u00e9tis\u00e9 le message r\u00e9volutionnaire. Ainsi, par exemple, lorsque nous consid\u00e9rons l\u2019affaire Emna Chergui et les autres proc\u00e8s d\u2019opinion qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, nous ne pouvons qu\u2019enregistrer un recul non seulement par rapport au message de la r\u00e9volution en lui-m\u00eame, mais \u00e9galement par rapport aux dispositions de la Constitution sur la libert\u00e9 de pens\u00e9e, de conscience et de religion. Toutes ces affaires repr\u00e9sentent de v\u00e9ritables scandales judiciaires au regard des crit\u00e8res d\u00e9mocratiques et du droit international des droits de l\u2019Homme. On peut par ailleurs relever l\u2019exploitation des libert\u00e9s locales nouvelles par des personnes ou des partis acquis aux doctrines th\u00e9ocentriques les plus r\u00e9trogrades, ou encore l\u2019infiltration du corps enseignant ou m\u00eame de la police, de la justice ou de l\u2019arm\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019islamisme orthodoxe. Cependant, dans le m\u00eame temps, des progr\u00e8s se r\u00e9alisent dans des domaines sensibles, par exemple dans les nouvelles jurisprudences, abandonnant l\u2019exclusion successorale pour disparit\u00e9s de religion (affaire Madeleine Rousseau, 2016) ou reconnaissant le droit des transsexuels au changement de sexe (affaire Lina-Rayan, 2018) ou confirmant la libert\u00e9 de s\u2019associer pour les personnes \u00e0 raison de leur tendanc sexuelle (affaire Shams, 2020).<\/p>\n<p>Je suis conscient \u00e9galement que la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne reste une soci\u00e9t\u00e9 composite en d\u00e9saccord non pas sur des questions id\u00e9ologiques mineures ou sur des probl\u00e8mes de gestion politique, mais sur des questions fondamentales qui touchent aux valeurs profondes relatives \u00e0 l\u2019ordre r\u00e9publicain et d\u00e9mocratique et du rapport entre Etat et religion. L\u2019expression la plus forte de ces antagonismes se trouve h\u00e9las dans la Constitution elle-m\u00eame, notamment dans le fameux article 6 qui pose le principe et son contraire.<\/p>\n<p>Je suis enfin conscient que les acquis de la r\u00e9volution sont menac\u00e9s par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui parlent en son nom dans le cercle des autorit\u00e9s de l\u2019Etat. Le pr\u00e9sident actuel, pourtant \u00e9lu avec 73 % des suffrages, est l\u2019un des principaux vecteurs de la crise politique et institutionnelle que traverse le pays et un obstacle majeur \u00e0 la tradition r\u00e9formatrice tunisienne. Son \u00e9lection constitue, \u00e0 mes yeux, une anomalie d\u00e9mocratique et nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les \u00e9lections quand elles se retournent contre le r\u00e9gime d\u00e9mocratique en le vidant de sa substance fond\u00e9e sur la libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 et le droit. Nous en avions fait l\u2019am\u00e8re exp\u00e9rience avec les fascismes europ\u00e9ens en Italie et en Allemagne et aujourd\u2019hui nous la vivons autrement avec ce qu\u2019on appelle le populisme, dans plusieurs pays europ\u00e9ens, en Am\u00e9rique latine ou aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une ann\u00e9e d\u2019exercice, le pr\u00e9sident semble vouloir compenser son inertie par un trop-plein de discours obscurs, mena\u00e7ants, complotistes et sans r\u00e9elle consistance politique. Il d\u00e9fend la r\u00e9volution, avec des id\u00e9es contre-r\u00e9volutionnaires, aboutissant paradoxalement au renforcement de l\u2019islamisation des valeurs. Durant la nuit dictatoriale, il s\u2019est tenu prudemment \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toute protestation. Prenant pompeusement Dieu, l\u2019Histoire et le Peuple \u00e0 t\u00e9moins. Il d\u00e9veloppe des id\u00e9es galvaud\u00e9es et sans nuances sur la religion, la peine de mort, l\u2019identit\u00e9 de genre, les femmes, la culture, qu\u2019il proclame avec suffisance dans des discours r\u00e9p\u00e9titifs et dans un style, une langue et une intonation insaisissables. Sur la question de l\u2019h\u00e9ritage, il reprend les positions les plus classiques d\u00e9fendues par les courants litt\u00e9ralistes, sans tenir compte ni de l\u2019\u00e9volution des mentalit\u00e9s, des nouvelles configurations familiales, des mouvements sociaux pour les droits, ni de la th\u00e9ologie islamique de la lib\u00e9ration (Ali Shariati, par exemple), ni de la philosophie des maq\u00e2sid, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019interpr\u00e9tation du texte sacr\u00e9 conform\u00e9ment aux objectifs de justice et d\u2019\u00e9quilibre de la loi sacr\u00e9e. Il parle dans la Tunisie du XXIe si\u00e8cle, comme si des personnalit\u00e9s savantes aussi diff\u00e9rentes que Cheikh Salem Bouhajeb, Tahar Haddad, Mohamed Salah Ben Mrad (consid\u00e9r\u00e9 injustement comme un r\u00e9actionnaire \u00e0 cause de son ouvrage contre Haddad), Tahar et Fadhel Ben Achour n\u2019avaient pas exist\u00e9, ce qui est une mani\u00e8re de renier une partie de notre tunisianit\u00e9. Il aurait pu pourtant s\u2019inspirer des avanc\u00e9es de la pens\u00e9e islamique innovante, dans le sillage d\u2019un Najm Edine Al T\u00fbfi ou d\u2019Ibn Rushd. Toujours \u00e0 propos de l\u2019h\u00e9ritage, il parle d\u2019un texte clair et dirimant (qat\u2018i), sans se rendre compte que c\u2019est un probl\u00e8me d\u2019interpr\u00e9tation et que les textes sur l\u2019esclavage, notamment les femmes esclaves (milk al Yam\u00een), la lapidation et la flagellation sont aussi clairs et pourtant d\u00e9pass\u00e9s et inappliqu\u00e9s dans notre pays. Pourquoi traiter autrement la question de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 successorale? La politique pr\u00e9sidentielle va donc \u00e0 l\u2019encontre des principes \u00e9mancipateurs de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c3\"><strong>Un plan pour sortir de la crise<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 tunisienne apr\u00e8s la r\u00e9volution est donc dans une situation qui appelle des actions correctives urgentes qui doivent s\u2019inspirer des principes trac\u00e9s par la r\u00e9volution elle-m\u00eame. Sur le plan id\u00e9ologique, il est imp\u00e9ratif de d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne contre l\u2019emprise de l\u2019islamisation dans la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019Etat. Pour cela, il faudrait constituer non pas un parti politique mais un mouvement s\u00e9culier de grande envergure fond\u00e9 sur les principes de la r\u00e9volution nationale de l\u2019ind\u00e9pendance et des acquis du bourguibisme. Les forces qui d\u00e9fendent cette perspective sont nombreuses, actives, mais se trouvent malheureusement \u00e9parpill\u00e9es par l\u2019effet du syst\u00e8me politique et \u00e9lectoral. Le pays gagnerait consid\u00e9rablement \u00e0 les voir se rassembler sur des principes d\u00e9mocratiques communs. En deuxi\u00e8me lieu, il faut \u00ab inventer \u00bb un mod\u00e8le \u00e9conomique fond\u00e9 sur la justice sociale, avec ses diff\u00e9rents aspects \u00e9conomique, budg\u00e9taire et fiscal. C\u2019est la question la plus complexe. Sur ce point, je ne suis pas comp\u00e9tent pour donner un avis circonstanci\u00e9. Mais nous avons d\u2019excellents sp\u00e9cialistes tunisiens qui peuvent fournir des solutions adapt\u00e9es aux r\u00e9alit\u00e9s du pays. Par ailleurs, pour assainir l\u2019\u00c9tat et r\u00e9tablir son autorit\u00e9, il faut accorder une importance particuli\u00e8re \u00e0 la stabilisation des institutions constitutionnelles par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une r\u00e9forme sage et prudente du code \u00e9lectoral, du r\u00e8glement int\u00e9rieur de l\u2019ARP et par la mise sur pied de la Cour constitutionnelle que les dirigeants actuels ne semblent pas press\u00e9s de mettre en \u0153uvre. Toujours dans la m\u00eame perspective de r\u00e9tablir l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, il faudrait poursuivre la lutte contre la corruption qui, en cette fin d\u2019ann\u00e9e, s\u2019\u00e9tale au grand jour avec l\u2019affaire Soreplast et les d\u00e9chets en provenance d\u2019Italie.<\/p>\n<p>Pour sortir de l\u2019impasse, je pense que l\u2019initiative de l\u2019Ugtt de d\u00e9cembre 2020 constitue un tremplin solide, mais qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9. Au cr\u00e9dit de l\u2019Ugtt, il faut consid\u00e9rer le succ\u00e8s du dialogue national de l\u2019ann\u00e9e 2013, dans lequel le syndicat national a jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9, pour nous sortir d\u2019une crise aussi grave que celle que nous vivons aujourd\u2019hui. La diff\u00e9rence avec 2013, c\u2019est que la crise actuelle touche de mani\u00e8re particuli\u00e8re les cat\u00e9gories vuln\u00e9rables de la population. Elle a donc un aspect \u00e9conomique et social plus accentu\u00e9. Pour cette raison, l\u2019Ugtt, sans ignorer les autres aspects de la crise, accorde une \u00ab priorit\u00e9 absolue \u00bb \u00e0 la question. Pour g\u00e9rer et diriger le dialogue, rapprocher les points de vue entre les parties prenantes au dialogue, et proc\u00e9der aux arbitrages n\u00e9cessaires, l\u2019Ugtt propose la mise sur pied d\u2019un comit\u00e9 des sages compos\u00e9 de personnalit\u00e9s nationales ind\u00e9pendantes qui travaillerait selon un agenda qui reste \u00e0 d\u00e9finir. Le principe de ce m\u00e9canisme peut \u00eatre valablement retenu. Cependant, la proposition manque de d\u00e9tails aussi bien au sujet des \u00ab parties prenantes \u00bb au dialogue, que des personnalit\u00e9s nationales ind\u00e9pendantes. Par ailleurs, le travail de ce comit\u00e9 pr\u00e9paratoire des sages doit aboutir \u00e0 une conf\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale qui, sur une base consensuelle, adopterait les d\u00e9cisions finales de sortie de crise et pr\u00e9parerait ainsi la mise en forme d\u2019une nouvelle charte sociale. Cette derni\u00e8re d\u00e9terminerait les droits et les devoirs de toutes les parties et des citoyens. Ind\u00e9pendamment de sa mise en application et de sa force contraignante, la configuration de ce m\u00e9canisme, marqu\u00e9 par les \u00e9tapes du comit\u00e9 des sages, de la conf\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale et de l\u2019adoption de la charte sociale, ne me semble pas adapt\u00e9e \u00e0 la situation d\u2019urgence dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Si le principe d\u2019un nouveau dialogue national doit donc \u00eatre soutenu, non seulement pour avoir fait ses preuves dans le pass\u00e9, mais \u00e9galement parce que les proc\u00e9dures de concertation constituent les meilleurs moyens de sortie de crise, la concr\u00e9tisation du projet doit \u00eatre revue. Il reste enfin que la faiblesse de la proposition, \u00e0 son point de d\u00e9part, r\u00e9side dans le parrainage qui reviendrait au pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Ce dernier, loin d\u2019\u00eatre un rassembleur, contrairement au pr\u00e9sident B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi, est un personnage clivant, inadapt\u00e9 \u00e0 la situation.<\/p>\n<p><span class=\"c4\"><span class=\"c3\"><strong>Segments de l\u2019histoire courte et distance de la grande histoire<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble de ce d\u00e9bat sur la r\u00e9volution et sa port\u00e9e, il faut donc bien distinguer les segments de l\u2019histoire courte et les distances de l\u2019histoire longue. Si nous \u00e9largissions l\u2019horizon du d\u00e9bat \u00e0 l\u2019ensemble du monde arabe, nous pourrions nous contenter de dire que les r\u00e9volutions commenc\u00e9es en Tunisie en 2011 n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que des feux dont la paille a fini par se consumer dans les cendres de la guerre civile, les conflits internationaux entre puissances r\u00e9gionales et les interventions des grandes puissances. L\u2019\u00c9gypte a renou\u00e9 avec sa tradition du coup d\u2019\u00c9tat militaire, la Syrie maintient son dictateur tout en sombrant dans la destruction, le Y\u00e9men, malgr\u00e9 de multiples accords, conna\u00eet une situation humanitaire des plus d\u00e9sastreuses, l\u2019Alg\u00e9rie retrouve en partie ses vieilles habitudes et le hirak a perdu son souffle pour cause de Covid-19. Apr\u00e8s les p\u00e9rip\u00e9ties traumatisantes de la guerre civile, quelques espoirs s\u2019offrent aujourd\u2019hui \u00e0 la Libye avec l\u2019accord de cessez-le-feu du 23 octobre et le forum politique qui constitue le pr\u00e9lude aux \u00e9lections pr\u00e9vues en d\u00e9cembre 2021. Mais globalement, le tableau est loin d\u2019\u00eatre reluisant. Pourtant, qui s\u2019arr\u00eaterait l\u00e0 commettrait encore une erreur d\u2019appr\u00e9ciation historique pour s\u2019\u00eatre fix\u00e9 sur les segments de l\u2019histoire pr\u00e9sente en oubliant la distance qui les relie. Cette distance, il faut la parcourir \u00e0 partir de la premi\u00e8re r\u00e9volution populaire soudanaise de 1964. \u00c0 partir de l\u00e0, nous constatons que dans l\u2019ensemble du monde arabe, le projet d\u00e9mocratique est devenu un projet national, constamment recommenc\u00e9. Le rappel de m\u00e9moire poursuit son chemin. La r\u00e9volution soudanaise de 1964, la r\u00e9volte alg\u00e9rienne de 1988, le mouvement Kifaya de 2005 en Egypte, la gr\u00e8ve de la faim en Tunisie, la m\u00eame ann\u00e9e, le soul\u00e8vement du bassin minier en 2008, le soul\u00e8vement pacifique au Soudan \u00e0 partir du 19 d\u00e9cembre 2018, le soul\u00e8vement pacifique alg\u00e9rien de 2019, le surgissement de la d\u00e9confessionnalisation de la politique au Liban et dans l\u2019Irak d\u2019une jeunesse r\u00e9volt\u00e9e, constituent autant d\u2019\u00e9chelonnements d\u2019une demande d\u00e9mocratique.\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Mais ce que je viens de dire s\u2019applique \u00e9galement, ne l\u2019oublions pas, \u00e0 la Syrie, au Maroc, au Y\u00e9men et \u00e0 la Libye. Le Y\u00e9men que nous voyons aujourd\u2019hui se disloquer \u00e9tait en train d\u2019achever en septembre 2013 une \u0153uvre v\u00e9ritablement r\u00e9volutionnaire avec la Conf\u00e9rence du Dialogue national global. La Charte adopt\u00e9e par la Conf\u00e9rence qui devait pr\u00e9figurer la future constitution y\u00e9m\u00e9nite repr\u00e9sentait une avanc\u00e9e salu\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme une r\u00e9ussite de la r\u00e9volution y\u00e9m\u00e9nite et consid\u00e9r\u00e9e comme un mod\u00e8le. Les positions de la Charte sur la religion, l\u2019\u00c9tat civil et d\u00e9mocratique, la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme et les pactes sur les droits civils et politiques constituent des progr\u00e8s dans la voie d\u00e9mocratique. Mais le cas du Y\u00e9men n\u2019est pas isol\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience du Congr\u00e8s national g\u00e9n\u00e9ral libyen, \u00e9lu le 7 juillet 2012, est aussi significative, en tant que r\u00e9alisation d\u2019une demande d\u00e9mocratique. L\u2019\u00e9chec des exp\u00e9riences syrienne, libyenne, y\u00e9m\u00e9nite ne s\u2019explique pas exclusivement par la r\u00e9sistance des dictateurs ou de leurs partisans, mais aussi par la confessionnalisation forc\u00e9e des conflits internes, leur violence milicienne, les conflits de supr\u00e9matie et encore plus gravement par les interventions ext\u00e9rieures et les int\u00e9r\u00eats entre puissances. Pour cette raison, le slogan pacifiste alg\u00e9rien silmiyya est une strat\u00e9gie de sagesse. La non-violence des r\u00e9volutions est \u00e9galement une id\u00e9e neuve, bien que sa paternit\u00e9 n\u2019en revienne pas au monde arabe. Il ne faut pas confondre la non-violence des r\u00e9volutions et l\u2019id\u00e9e de r\u00e9volution pacifique. Les r\u00e9volutions pacifiques n\u2019existent pas. En revanche, la non-violence peut constituer une strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire. Et la violence ne peut plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un crit\u00e8re n\u00e9cessaire des r\u00e9volutions. Cette strat\u00e9gie de la non-violence, il est vrai, ne garantit pas la paix civile. La f\u00e9roce r\u00e9pression en Irak en novembre-d\u00e9cembre 2019, avec ses centaines de morts et ses milliers de bless\u00e9s, en est une preuve. Par ailleurs, nous savons tous qu\u2019il est facile pour les adversaires d\u2019une r\u00e9volution de provoquer la violence civile et risquer la guerre, uniquement pour se maintenir au pouvoir.<\/p>\n<p>Il ne faut donc pas se pr\u00e9cipiter pour trancher dans le sens de l\u2019\u00e9chec d\u00e9finitif des r\u00e9volutions arabes. La graine de la r\u00e9volution d\u00e9mocratique est sem\u00e9e. Le rappel de m\u00e9moire se prolonge. Pour le dixi\u00e8me anniversaire de leur r\u00e9volution, les Tunisiens ne doivent pas l\u2019oublier.<\/p>\n<p class=\"c5\"><span class=\"c2\"><strong>Tunisie, Dix ans et dans Dix ans<\/strong><\/span><br \/><em>Ouvrage collectif sous la direction de Taoufik Habaieb<\/em><br \/>Editions Leaders, janvier 2021, 240 pages, 25 DT<\/p>\n<p class=\"c5\"><span class=\"c7\"><a href=\"http:\/\/www.leadersbooks.com.tn\"><span class=\"c6\">www.leadersbooks.com.tn<\/span><\/a><\/span><\/p>\n<p class=\"c9\"><strong>Yadh Ben Achour<\/strong><br \/><em><span class=\"c8\">Professeur universitaire, Pr\u00e9sident de la Haute instance de la r\u00e9volution<br \/>Membre du Comit\u00e9 des droits de l\u2019Homme de l\u2019ONU<\/span><\/em><\/p>\n<p class=\"c5\"><strong><br \/><\/strong> <strong>Lire aussi:<\/strong><\/p>\n<p class=\"c5\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31191-mustapha-kamel-nabli-la-longue-marche-de-la-tunisie-de-l-espoir-fou-vers-le-grand-desespoir\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Mustapha Kamel Nabli: La longue marche de la Tunisie de l\u2019\u00abespoir fou\u00bb vers le \u00abgrand d\u00e9sespoir\u00bb (Vid\u00e9o)<\/a><\/p>\n<p class=\"c5\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31195-hakim-el-karoui-en-preface-du-livre-tunisie-dix-ans-et-dans-dix-ans-une-tunisie-democratique-libre-et-toujours-debout\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Hakim El Karoui, en pr\u00e9face du livre Tunisie, Dix ans et dans Dix ans : Une Tunisie d\u00e9mocratique, libre et toujours debout<\/a><\/p>\n<p class=\"c5\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31190-tunisie-2011-2021-ce-qu-il-faut-retenir-et-ce-qu-il-faut-batir-une-serie-d-interviews-video-et-un-ouvrage-collectif\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Tunisie 2011 \u2013 2021 : Ce qu\u2019il faut retenir et ce qu\u2019il faut b\u00e2tir : une s\u00e9rie d\u2019interviews vid\u00e9o et un ouvrage collectif<\/a><\/p>\n<p class=\"c5\"><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31189-mustapha-kamel-nabli-une-etroite-voie-de-sortie-existe-a-condition-video\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Mustapha Kamel Nabli : Une \u00e9troite voie de sortie existe, \u00e0 condition &#8230; (Vid\u00e9o)<\/a><\/p>\n<p class=\"c9\">\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31209-yadh-ben-achour-la-revolution-un-rappel-de-memoire\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Yadh Ben Achour. Professeur universitaire, Pr\u00e9sident de la Haute instance de la r\u00e9volution et Membre du Comit\u00e9 des droits de l\u2019Homme de l\u2019ONU &#8211; Aujourd\u2019hui que nous f\u00eatons le dixi\u00e8me anniversaire de la r\u00e9volution, une question lancinante revient encore une fois sur la sc\u00e8ne du d\u00e9bat public : la Tunisie a-t-elle v\u00e9ritablement v\u00e9cu une [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"\/uploads\/FCK_files\/Couv-Dix-ans__.jpg","fifu_image_alt":"Yadh Ben Achour: La r\u00e9volution, un rappel de m\u00e9moire","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-108932","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/108932","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=108932"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/108932\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=108932"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=108932"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=108932"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}