{"id":109273,"date":"2021-01-14T07:00:00","date_gmt":"2021-01-14T12:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/etre-algerien-est-un-metier-en-soi\/"},"modified":"2021-01-14T07:00:00","modified_gmt":"2021-01-14T12:00:00","slug":"etre-algerien-est-un-metier-en-soi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/etre-algerien-est-un-metier-en-soi\/","title":{"rendered":"\u00catre Alg\u00e9rien est un m\u00e9tier en soi"},"content":{"rendered":"<div id=\"originalText\" readability=\"161\">\n<p>Par: <strong>Kamel Daoud<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00c9crivain<\/strong><\/p>\n<p>\u201cC\u2019est un dur m\u00e9tier que d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien.\u201d L\u2019homme le conclut, en un murmure, presque pour lui-m\u00eame pour que le propos ait l\u2019air noble d\u2019un secret r\u00e9v\u00e9l\u00e9. C\u2019est un vaste bureau o\u00f9 le chroniqueur a une discussion sans but avec un entrepreneur. \u201cEntreprendre\u201d est un acte musculaire en Alg\u00e9rie. Il est men\u00e9 avec le muscle, l\u2019argent, l\u2019id\u00e9e ou la volont\u00e9 contre le poids statique de la nation, la posture glorieuse des morts ind\u00e9passable. Tout ici, chez nous, aime l\u2019immobilit\u00e9, l\u2019ancien, l\u2019anc\u00eatre, le vieux, le consacr\u00e9, le tr\u00e9pass\u00e9. Tout, ou presque, participe \u00e0 accentuer l\u2019immobilisation et l\u2019immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le R\u00e9gime en a fait un slogan insonore : si rien ne bouge, c\u2019est que tout va bien et un bon Alg\u00e9rien est un Alg\u00e9rien clou\u00e9 \u00e0 son sol. Et le corps en a fait sa conception de la s\u00e9curit\u00e9 et du bonheur : ne pas bouger, c\u2019est survivre, ne pas appara\u00eetre, ne pas attirer l\u2019attention, l\u2019\u0153il mauvais ou les v\u00e9rifications fiscales approfondies. L\u2019immobilit\u00e9 est le r\u00eave philosophique de la nation, sa th\u00e9orie mill\u00e9naire de la s\u00e9curit\u00e9 contre le temps et les envahisseurs.<\/p>\n<p>On mesure alors v\u00e9ritablement la dimension cosmique de la phrase d\u2019entame : \u201cLe dur m\u00e9tier d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien.\u201d Elle confesse une conclusion nationale majeure. \u201cC\u2019est vrai, je te jure\u201d, me r\u00e9p\u00e9ta mon interlocuteur \u00e9puis\u00e9 par les d\u00e9marches, la corruption parasite, les menaces, la ruse et les strat\u00e9gies de survie. \u201cIl faut survivre \u00e0 sa famille, aux administrations, aux demandes d\u2019autorisation, aux \u00e9checs et \u00e0 la haine de soi, au mauvais \u0153il et \u00e0 la bureaucratie, mais aussi au fatalisme, au parti unique, aux politiques et au policier de la circulation, aux guichets et colorants alimentaires. Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 77 ans, un Alg\u00e9rien devrait se faire d\u00e9cerner une m\u00e9daille du m\u00e9rite, un salut unanime de la descendance pour avoir pu vivre si longtemps ici. C\u2019est un m\u00e9tier. Un vrai\u201d. J\u2019en ai ri.\u00a0<\/p>\n<p>Les martyrs adorent les blagues entre eux et la boutade est \u00e0 moiti\u00e9 comique. L\u2019autre moiti\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 nationale. Elle l\u2019est d\u2019autant quand c\u2019est un homme d\u2019affaires alg\u00e9rien qui l\u2019annonce. D\u2019abord, le m\u00e9tier d\u2019homme d\u2019affaires est mal vu. Par le peuple (concept imaginaire, mais d\u00e9licieusement culpabilisant pour les \u00e9lites gauchisantes alg\u00e9riennes, n\u00e9es du volontariat agraire et de la d\u00e9colonisation perp\u00e9tuelle), le R\u00e9gime (qui y voit des volont\u00e9s de se rendre ind\u00e9pendant de la rente p\u00e9troli\u00e8re ou un club de parasites qui ne \u201cpayent\u201d pas suffisamment leurs droits aux march\u00e9s), l\u2019opinion (les hommes d\u2019affaires sont les hommes de certaines affaires, tous voleurs).<\/p>\n<p>Alors, rien ne r\u00e9v\u00e8le le dur m\u00e9tier d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien que de vouloir y entreprendre quelque chose et aller \u00e0 contre-sens de l\u2019immobilit\u00e9 comme \u00e9ternit\u00e9 et l\u2019immobilisation comme nation. C\u2019est dans cette volont\u00e9 suicidaire de fabriquer un outil au lieu de l\u2019importer, ou r\u00e9ussir une usine, que se r\u00e9v\u00e8lent au mieux la nature du pays, sa vocation et son but, et ce qui le s\u00e9pare de la vie heureuse d\u2019une nation forte et riche.\u00a0 Entreprendre est un verbe qui se m\u00e8ne avec tout le corps et qui \u00e9puise la nationalit\u00e9 dans la mort ou l\u2019exil.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9coute et je garde le silence. \u00c9couter un homme d\u2019affaires se plaindre est aussi vieux que d\u2019\u00e9couter un militant pour la \u201cd\u00e9mocratie\u201d accuser, dans la routine paresseuse, le R\u00e9gime de tous les maux de l\u2019humanit\u00e9. Sauf que pour l\u2019homme d\u2019affaires, c\u2019est plus co\u00fbteux que des id\u00e9es. Mais je ne cherche pas \u00e0 savoir si mon interlocuteur a raison ou a tort. Ce qui me retient, c\u2019est la conclusion os\u00e9e sur la p\u00e9nibilit\u00e9 de cette nationalit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00catre Alg\u00e9rien c\u2019est un m\u00e9tier d\u2019usure, de col\u00e8re (avez-vous remarqu\u00e9 que nous, Alg\u00e9riens, sommes tout le temps en col\u00e8re et que c\u2019est \u00e9puisant en fin de journ\u00e9e ?), de rancune envers les siens et soi-m\u00eame, de radicalit\u00e9 et de guerre perp\u00e9tuelle, de hurlement et de r\u00e9crimination. Un m\u00e9tier qui lib\u00e8re, mais ne rend pas heureux, qui vous offre un pays, mais sans fen\u00eatre, un m\u00e9tier de dignit\u00e9, mais sans le sou, un emploi du temps, mais du temps mort, une ma\u00eetrise de la guette avec une d\u00e9bandade dans la paix.<\/p>\n<p>C\u2019est un m\u00e9tier de comparaisons \u00e9ternelles avec les voisins, de sup\u00e9riorit\u00e9 creuse, de fid\u00e9lit\u00e9 et proc\u00e8s en trahison. On se repose de ce m\u00e9tier, quand on a les moyens, en dormant, en voyageant en Su\u00e8de, en se moquant des autres, en installant des barreaudages aux fen\u00eatres, ou en attaquant les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Mauritaniens, les Fran\u00e7ais, les chr\u00e9tiens. C\u2019est un m\u00e9tier qui a besoin d\u2019un ennemi et d\u2019une m\u00e9moire et qui ext\u00e9nue, car apr\u00e8s avoir surv\u00e9cu \u00e0 la colonisation, on doit survivre aux siens qui sont partout et immortels.<\/p>\n<p>Dehors, par les fen\u00eatres du bureau, un ciel bleu et neuf se perp\u00e9tue. On peut le poss\u00e9der si on arrive \u00e0 s\u2019allonger sur le sol et ne penser \u00e0 rien. Le contraste est soulign\u00e9 entre le bonheur de vivre et cette discussion. L\u2019homme d\u2019affaires semble accabl\u00e9 pas le poids mort de la nation. On garde tous les deux chacun son silence. Et pour un instant, nous dev\u00eenmes, les deux \u00e0 la fois, Norv\u00e9giens. De la neige tomba dans un pays ignor\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c6\">\u00a0<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"text_core\" readability=\"161\">\n<p>Par: <strong>Kamel Daoud<br \/>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00c9crivain<\/strong><\/p>\n<p>\u201cC\u2019est un dur m\u00e9tier que d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien.\u201d L\u2019homme le conclut, en un murmure, presque pour lui-m\u00eame pour que le propos ait l\u2019air noble d\u2019un secret r\u00e9v\u00e9l\u00e9. C\u2019est un vaste bureau o\u00f9 le chroniqueur a une discussion sans but avec un entrepreneur. \u201cEntreprendre\u201d est un acte musculaire en Alg\u00e9rie. Il est men\u00e9 avec le muscle, l\u2019argent, l\u2019id\u00e9e ou la volont\u00e9 contre le poids statique de la nation, la posture glorieuse des morts ind\u00e9passable. Tout ici, chez nous, aime l\u2019immobilit\u00e9, l\u2019ancien, l\u2019anc\u00eatre, le vieux, le consacr\u00e9, le tr\u00e9pass\u00e9. Tout, ou presque, participe \u00e0 accentuer l\u2019immobilisation et l\u2019immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le R\u00e9gime en a fait un slogan insonore : si rien ne bouge, c\u2019est que tout va bien et un bon Alg\u00e9rien est un Alg\u00e9rien clou\u00e9 \u00e0 son sol. Et le corps en a fait sa conception de la s\u00e9curit\u00e9 et du bonheur : ne pas bouger, c\u2019est survivre, ne pas appara\u00eetre, ne pas attirer l\u2019attention, l\u2019\u0153il mauvais ou les v\u00e9rifications fiscales approfondies. L\u2019immobilit\u00e9 est le r\u00eave philosophique de la nation, sa th\u00e9orie mill\u00e9naire de la s\u00e9curit\u00e9 contre le temps et les envahisseurs.<\/p>\n<p>On mesure alors v\u00e9ritablement la dimension cosmique de la phrase d\u2019entame : \u201cLe dur m\u00e9tier d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien.\u201d Elle confesse une conclusion nationale majeure. \u201cC\u2019est vrai, je te jure\u201d, me r\u00e9p\u00e9ta mon interlocuteur \u00e9puis\u00e9 par les d\u00e9marches, la corruption parasite, les menaces, la ruse et les strat\u00e9gies de survie. \u201cIl faut survivre \u00e0 sa famille, aux administrations, aux demandes d\u2019autorisation, aux \u00e9checs et \u00e0 la haine de soi, au mauvais \u0153il et \u00e0 la bureaucratie, mais aussi au fatalisme, au parti unique, aux politiques et au policier de la circulation, aux guichets et colorants alimentaires. Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 77 ans, un Alg\u00e9rien devrait se faire d\u00e9cerner une m\u00e9daille du m\u00e9rite, un salut unanime de la descendance pour avoir pu vivre si longtemps ici. C\u2019est un m\u00e9tier. Un vrai\u201d. J\u2019en ai ri.\u00a0<\/p>\n<p>Les martyrs adorent les blagues entre eux et la boutade est \u00e0 moiti\u00e9 comique. L\u2019autre moiti\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 nationale. Elle l\u2019est d\u2019autant quand c\u2019est un homme d\u2019affaires alg\u00e9rien qui l\u2019annonce. D\u2019abord, le m\u00e9tier d\u2019homme d\u2019affaires est mal vu. Par le peuple (concept imaginaire, mais d\u00e9licieusement culpabilisant pour les \u00e9lites gauchisantes alg\u00e9riennes, n\u00e9es du volontariat agraire et de la d\u00e9colonisation perp\u00e9tuelle), le R\u00e9gime (qui y voit des volont\u00e9s de se rendre ind\u00e9pendant de la rente p\u00e9troli\u00e8re ou un club de parasites qui ne \u201cpayent\u201d pas suffisamment leurs droits aux march\u00e9s), l\u2019opinion (les hommes d\u2019affaires sont les hommes de certaines affaires, tous voleurs).<\/p>\n<p>Alors, rien ne r\u00e9v\u00e8le le dur m\u00e9tier d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien que de vouloir y entreprendre quelque chose et aller \u00e0 contre-sens de l\u2019immobilit\u00e9 comme \u00e9ternit\u00e9 et l\u2019immobilisation comme nation. C\u2019est dans cette volont\u00e9 suicidaire de fabriquer un outil au lieu de l\u2019importer, ou r\u00e9ussir une usine, que se r\u00e9v\u00e8lent au mieux la nature du pays, sa vocation et son but, et ce qui le s\u00e9pare de la vie heureuse d\u2019une nation forte et riche.\u00a0 Entreprendre est un verbe qui se m\u00e8ne avec tout le corps et qui \u00e9puise la nationalit\u00e9 dans la mort ou l\u2019exil.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9coute et je garde le silence. \u00c9couter un homme d\u2019affaires se plaindre est aussi vieux que d\u2019\u00e9couter un militant pour la \u201cd\u00e9mocratie\u201d accuser, dans la routine paresseuse, le R\u00e9gime de tous les maux de l\u2019humanit\u00e9. Sauf que pour l\u2019homme d\u2019affaires, c\u2019est plus co\u00fbteux que des id\u00e9es. Mais je ne cherche pas \u00e0 savoir si mon interlocuteur a raison ou a tort. Ce qui me retient, c\u2019est la conclusion os\u00e9e sur la p\u00e9nibilit\u00e9 de cette nationalit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00catre Alg\u00e9rien c\u2019est un m\u00e9tier d\u2019usure, de col\u00e8re (avez-vous remarqu\u00e9 que nous, Alg\u00e9riens, sommes tout le temps en col\u00e8re et que c\u2019est \u00e9puisant en fin de journ\u00e9e ?), de rancune envers les siens et soi-m\u00eame, de radicalit\u00e9 et de guerre perp\u00e9tuelle, de hurlement et de r\u00e9crimination. Un m\u00e9tier qui lib\u00e8re, mais ne rend pas heureux, qui vous offre un pays, mais sans fen\u00eatre, un m\u00e9tier de dignit\u00e9, mais sans le sou, un emploi du temps, mais du temps mort, une ma\u00eetrise de la guette avec une d\u00e9bandade dans la paix.<\/p>\n<p>C\u2019est un m\u00e9tier de comparaisons \u00e9ternelles avec les voisins, de sup\u00e9riorit\u00e9 creuse, de fid\u00e9lit\u00e9 et proc\u00e8s en trahison. On se repose de ce m\u00e9tier, quand on a les moyens, en dormant, en voyageant en Su\u00e8de, en se moquant des autres, en installant des barreaudages aux fen\u00eatres, ou en attaquant les Marocains, les Tunisiens, les Maliens, les Mauritaniens, les Fran\u00e7ais, les chr\u00e9tiens. C\u2019est un m\u00e9tier qui a besoin d\u2019un ennemi et d\u2019une m\u00e9moire et qui ext\u00e9nue, car apr\u00e8s avoir surv\u00e9cu \u00e0 la colonisation, on doit survivre aux siens qui sont partout et immortels.<\/p>\n<p>Dehors, par les fen\u00eatres du bureau, un ciel bleu et neuf se perp\u00e9tue. On peut le poss\u00e9der si on arrive \u00e0 s\u2019allonger sur le sol et ne penser \u00e0 rien. Le contraste est soulign\u00e9 entre le bonheur de vivre et cette discussion. L\u2019homme d\u2019affaires semble accabl\u00e9 pas le poids mort de la nation. On garde tous les deux chacun son silence. Et pour un instant, nous dev\u00eenmes, les deux \u00e0 la fois, Norv\u00e9giens. De la neige tomba dans un pays ignor\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c6\">\u00a0<\/p>\n<\/div>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.liberte-algerie.com\/actualite\/etre-algerien-est-un-metier-en-soi-352430\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par: Kamel Daoud\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00c9crivain \u201cC\u2019est un dur m\u00e9tier que d\u2019\u00eatre Alg\u00e9rien.\u201d L\u2019homme le conclut, en un murmure, presque pour lui-m\u00eame pour que le propos ait l\u2019air noble d\u2019un secret r\u00e9v\u00e9l\u00e9. C\u2019est un vaste bureau o\u00f9 le chroniqueur a une discussion sans but avec un entrepreneur. \u201cEntreprendre\u201d est un acte musculaire en Alg\u00e9rie. 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