{"id":111278,"date":"2021-02-15T10:37:40","date_gmt":"2021-02-15T15:37:40","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/%ef%bb%bfde-la-guerre-dafrique-au-protectorat\/"},"modified":"2021-02-15T10:37:40","modified_gmt":"2021-02-15T15:37:40","slug":"%ef%bb%bfde-la-guerre-dafrique-au-protectorat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/%ef%bb%bfde-la-guerre-dafrique-au-protectorat\/","title":{"rendered":"\ufeffDE LA GUERRE D\u2019AFRIQUE AU PROTECTORAT"},"content":{"rendered":"<p class=\"c1\"><em><strong>A la m\u00e9moire du diplomate, intellectuel et po\u00e8te, feu Thami Afailal<\/strong><\/em><\/p>\n<p class=\"c1\"><strong><em>Les espagnols de T\u00e9touan \u00e0 travers les sources locales<\/em><\/strong> <strong>1860-1923<\/strong><\/p>\n<p class=\"c2\"><strong>Par Youssef AKMIR<\/strong><\/p>\n<p class=\"c2\"><em>Enseignant chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Ibn Zohr, Agadir<\/em><\/p>\n<p class=\"c2\"><strong><em>Premi\u00e8re partie<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Le pr\u00e9sent travail a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 dans le cadre de la m\u00eame ligne de recherche que nous soutenons sur l\u2019image de l\u2019Espagne et des Espagnols au Maroc entre 1860 et 1923<\/strong><a href=\"#_edn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><strong>. Nous avons tent\u00e9 de traiter la m\u00eame question dans d\u2019autres travaux dans lesquels on a insist\u00e9 sur les \u00e9l\u00e9ments qui composent cette image et les raisons pour lesquelles elle est abord\u00e9e de cette fa\u00e7on.<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019importance que suppose le fait de p\u00e9n\u00e9trer dans la mentalit\u00e9 marocaine de l\u2019\u00e9poque pour en extraire des commentaires \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qui constatent le caract\u00e8re vari\u00e9 et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de l\u2019image des Espagnols a \u00e9t\u00e9 la raison qui nous a resservi de guide pour d\u00e9velopper le pr\u00e9sent travail. Nous nous sommes retrouv\u00e9s face au besoin d\u2019appr\u00e9cier attentivement la fa\u00e7on de formuler la conception d\u2019un proche voisin dont les comportements et coutumes \u00e9tranges r\u00e9ussissaient \u00e0 surprendre la population locale ; un voisin qui, des fois, leur d\u00e9clare la guerre, envahit leurs territoires et d\u2019autres, se vante de se pr\u00e9senter comme protecteur l\u00e9gitime, porteur de la stabilit\u00e9 et de la civilisation.<\/p>\n<p>Nous avons tent\u00e9 de traiter la dualit\u00e9 qui caract\u00e9rise si bien la perception des Espagnols du point de vue des Marocains \u00e0 partir de r\u00e9flexions et de t\u00e9moignages de personnes qui ont v\u00e9cu cette \u00e9poque, c\u2019est-\u00e0-dire des acteurs vivants et actifs situ\u00e9s dans le cadre historique objet de la pr\u00e9sente \u00e9tude.<\/p>\n<p>Pour cela nous avons s\u00e9lectionn\u00e9 un ensemble de textes, \u00e9crits \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> et au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Leurs auteurs \u00e9taient des personnages de diff\u00e9rente formation intellectuelle et id\u00e9ologique qui ont maintenu diverses attitudes face aux diff\u00e9rents faits historiques de l\u2019\u00e9poque. Leurs opinions permettent d\u2019\u00e9laborer une conception g\u00e9n\u00e9rale de ce qu\u2019\u00e9tait la conscience collective marocaine et du mode dont ladite conscience a per\u00e7u la pr\u00e9sence imp\u00e9rialiste espagnole au cours du XIX<sup>e<\/sup> et du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p><strong>1859-1862: la Guerre d\u2019Afrique et la perception marocaine de l\u2019invasion de T\u00e9touan<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte qu\u2019a lieu le premier choc hispano-marocain de l\u2019\u00e8re contemporaine, la Guerre d\u2019Afrique ou Guerre de T\u00e9touan, selon la d\u00e9nomination de l\u2019historiographie marocaine, sur laquelle les personnages de l\u2019\u00e9poque ont \u00e9mis des opinions diverses.<\/p>\n<p>De ce moment marqu\u00e9 par les chroniques de guerre et par une invasion qui durera deux ans, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019extraire ce que l\u2019on pensait de l\u2019Espagne et des Espagnols dans la ville de T\u00e9touan, \u00e0 partir de deux sources marocaines de l\u2019\u00e9poque. Toutes les deux apportent des informations de grand int\u00e9r\u00eat historiographique sur ce fait de guerre. Le premier t\u00e9moignage est extrait du journal personnel \u00ab Al-Kounnach \u00bb de l\u2019\u00e9rudit et po\u00e8te t\u00e9touanais Sidi Mfedal Afailal ; le deuxi\u00e8me est d\u2019un auteur anonyme<a href=\"#_edn2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Dans les m\u00e9moires d\u2019Afailal nous trouvons des impressions et des r\u00e9cits qui nous permettent de nous faire une id\u00e9e sur l\u2019impact suscit\u00e9 \u00e0 T\u00e9touan par la d\u00e9claration de la guerre et l\u2019invasion de la ville. Mefedal Afailal<a href=\"#_edn3\">[3]<\/a> commence par noter dans ses m\u00e9moires les pr\u00e9tentions de l\u2019Espagne vis-\u00e0-vis de T\u00e9touan. Afailal, parent du Khatib, \u00e9tait le repr\u00e9sentant du Sultan \u00e0 Tanger, qu\u2019il visitait souvent et dont il obtenait des informations au sujet de l\u2019attitude diplomatique de l\u2019Espagne, ainsi que du souverain marocain<a href=\"#_edn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019avanc\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e espagnole, depuis Ceuta jusqu\u2019aux environs de T\u00e9touan, et la r\u00e9action de la population autochtone sont minutieusement not\u00e9es dans le journal d\u2019Afailal. Il raconte les premi\u00e8res rumeurs sur une suppos\u00e9e invasion militaire espagnole de T\u00e9touan\u00a0comme suit :<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Le dimanche 26 du premier mois de Rabia, la nouvelle de la guerre contre les Espagnols, qu\u2019Allah les d\u00e9truise, a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e dans les souks de T\u00e9touan. Le 29 du premier Rabia de l\u2019an 1276, Mohammad el-Khateb a envoy\u00e9, depuis Tanger, un \u00e9crit aux notables de T\u00e9touan leur communiquant que les chr\u00e9tiens s\u2019appr\u00eataient \u00e0 envahir T\u00e9touan, dans un d\u00e9lai maximum d\u2019un jour ou deux, et a donn\u00e9 des ordres pour fournir des armes suffisantes \u00e0 la population. Mais ses ordres n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9es et la plupart des gens n\u2019ont pas trouv\u00e9 de quoi se d\u00e9fendre\u00a0\u00bb.<\/em><a href=\"#_edn5\"><em><strong>[5]<\/strong><\/em><\/a><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Afailal consacre une grande partie du \u00ab\u00a0Kounnach\u00a0\u00bb \u00e0 la description du d\u00e9ploiement militaire espagnol, aux affrontements arm\u00e9s, \u00e0 la faiblesse de la <em>harka<\/em> marocaine et \u00e0 ses carences infrastructurelles, \u00e0 l\u2019insouciance des habitants de T\u00e9touan face \u00e0 l\u2019imminente invasion militaire espagnole, ainsi qu\u2019\u00e0 d\u00e9crire le contexte dans lequel a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 l\u2019accord de paix de Wad-Ras.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, il y a lieu de dire que la m\u00e9ticulosit\u00e9 avec laquelle Afailal d\u00e9crit les faits observ\u00e9s est impressionnante. Si l\u2019on y ajoute la neutralit\u00e9 dont il fait preuve pour critiquer certains \u00e9v\u00e8nements concernant la r\u00e9action marocaine face au conflit, nous parlerions de l\u2019un des auteurs de l\u2019historiographie extra-officielle marocaine. Il se r\u00e9f\u00e8re ainsi au d\u00e9ploiement militaire espagnol\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00abLes chr\u00e9tiens sont partis de Ceuta et se sont install\u00e9s \u00e0 Dar Bida, qui \u00e9tait une maison tr\u00e8s grande avec une mosqu\u00e9e \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Elle a \u00e9t\u00e9 construite par le Pacha Ahmed Rifi lorsqu\u2019il a voulu diriger sa campagne contre Ceuta. Cela a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9 le m\u00eame jour \u00e0 T\u00e9touan [\u2026]. Lorsque les musulmans sont partis les combattre, ils n\u2019ont affront\u00e9 que quelques unit\u00e9s de leur arm\u00e9e tandis que les autres restaient aux endroits d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9s. Leurs bless\u00e9s sont transport\u00e9s dans des carrosses (l\u2019auteur \u00e9tait surpris). Cela n\u2019\u00e9tait pas le cas dans les rangs musulmans. Car certains ont d\u00fb porter dans leurs bras les membres de leur famille bless\u00e9s jusqu\u2019au lieu de la congr\u00e9gation ou les abandonner sur le champ de bataille. Au cours de l\u2019apr\u00e8s-midi, la d\u00e9faite des musulmans a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e, ils se sont mis \u00e0 courir fuyant l\u2019ennemi sans m\u00eame emporter les morts ou les bless\u00e9s.\u00bb<\/em> <a href=\"#_edn6\"><em><strong>[6]<\/strong><\/em><\/a><\/p>\n<p>Sa description des combats est extr\u00eamement int\u00e9ressante\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab L\u2019ennemi a lanc\u00e9 ses bombardements quatre mille fois et a r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9molir la tour d\u2019ivoire o\u00f9 deux combattants sont morts et six ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s. Alors la ville tremblait rien que d\u2019entendre le bruit caus\u00e9 depuis les navires par de tels bombardements ; que Dieu fasse que l\u2019on n\u2019ait pas \u00e0 affronter ceux qui les lan\u00e7aient sur terre firme. Le 13 du premier Joumada de l\u2019an 1276, des musulmans et des chr\u00e9tiens se sont affront\u00e9s sur l\u2019emplacement de Dar Bida.<\/em><\/p>\n<p><em>Il s\u2019est agi d\u2019une journ\u00e9e de lutte tr\u00e8s acharn\u00e9e car les musulmans ont r\u00e9sist\u00e9 aux attaques [ennemies] du lever jusqu\u2019au coucher du soleil, perdant dans leurs rangs quarante-sept morts et soixante-douze bless\u00e9s. Les tireurs kabyles qui ont particip\u00e9 \u00e0 cette bataille se sont cach\u00e9s derri\u00e8re les rochers et les arbres, tandis que les chr\u00e9tiens les poursuivaient par rang\u00e9es comme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi de structures, faisant tomber tous ceux sur qui ils tiraient. Ce jour-l\u00e0 il n\u2019y a pas eu de d\u2019altercation [de cavaliers] car on a employ\u00e9 l\u2019armement lourd. Mais les canons chr\u00e9tiens n\u2019atteignaient que les spectateurs<\/em><\/p>\n<p>(\u2026). Car dans le camp des musulmans les Kabyles \u00e9taient les seuls \u00e0 guerroyer, alors que les autres \u00e9taient l\u00e0 en tant que spectateurs.\u00a0\u00bb <a href=\"#_edn7\"><em><strong>[7]<\/strong><\/em><\/a><\/p>\n<p>Sa description des moments d\u2019angoisse v\u00e9cus par T\u00e9touan n\u2019est pas moins int\u00e9ressante, bien qu\u2019il ait durement critiqu\u00e9 l\u2019apathie et le manque d\u2019enthousiasme patriotique de ses habitants\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0L\u2019angoisse s\u2019est empar\u00e9e de la ville, surtout apr\u00e8s que les hommes<\/em><\/p>\n<p>aient refus\u00e9 de porter secours aux T\u00e9touanais, qui cette ann\u00e9e-l\u00e0 les ont emp\u00each\u00e9s de sortir des c\u00e9r\u00e9ales de la ville, alors qu\u2019ils en avaient d\u2019entrepos\u00e9es dans plusieurs cachots bond\u00e9s et sept barques ; ils ont donc continu\u00e9 de s\u2019abstenir jusqu\u2019\u00e0 ce que le Sultan leur envoie un \u00e9crit dans lequel il leur ordonnait de pr\u00eater leur aide aux habitants de T\u00e9touan\u2026 le 15 du deuxi\u00e8me Rabih, les Notables et les Ul\u00e9mas de T\u00e9touan se sont rassembl\u00e9s pour exprimer leur inqui\u00e9tude vis-\u00e0-vis des chr\u00e9tiens. [Apr\u00e8s avoir parl\u00e9 de la guerre] ils se sont mis d\u2019accord sur ce que les seuls qui combattraient les chr\u00e9tiens seraient les hommes des tribus kabyles voisines. Dans le cas o\u00f9 ceux-ci seraient vaincus, les Notables n\u00e9gocieraient la paix avec les chr\u00e9tiens et les laisseraient gouverner.<\/p>\n<p>En entendant cela, je me suis dit que le moment \u00e9tait venu de faire sortir ma famille et mes parents de la ville\u2026 Lorsqu\u2019il a vu que l\u2019agitation s\u2019emparait de la ville, le Ch\u00e9rif Sidi Abdessalam Ben Raisun a propos\u00e9 \u00e0 sa population d\u2019\u00e9vacuer les enfants et les femmes et de les d\u00e9placer au territoire kabyle de Beni Hozmar.<\/p>\n<p>Mais certains qui avaient pour but de se rendre aux chr\u00e9tiens lui ont dit que ni nous ni nos femmes ne pouvons nous rabaisser \u00e0 supporter la vie des paysans.<\/p>\n<p>Que nos familles restent en ville pour que les hommes sachent mourir pour les d\u00e9fendre. Quelques vauriens ont m\u00eame os\u00e9 avertir que les maisons de ceux qui abandonneraient la ville seraient d\u00e9truites et leurs biens saccag\u00e9s. C\u2019est alors que des gardes ont \u00e9t\u00e9 post\u00e9s aux portes de la ville et ils se sont rendus \u00e0 Tanger pour demander au Khalife el Abbas, fr\u00e8re du sultan, d\u2019emp\u00eacher l\u2019\u00e9vacuation des familles t\u00e9touanaises pour que les combattants sachent les d\u00e9fendre. Ils ont alors pu convaincre le khalife qui a ordonn\u00e9 au Ca\u00efd d\u2019emp\u00eacher toute famille de quitter la ville. \u00bb <a href=\"#_edn8\"><em><strong>[8]<\/strong><\/em><\/a><\/p>\n<p>On peut consid\u00e9rer l\u2019\u0153uvre d\u2019Afailal comme un mod\u00e8le particulier et exclusif dans l\u2019historiographie marocaine. Il s\u2019agit du genre de m\u00e9moires ou de journaux, qui n\u2019\u00e9tait pas connu au Maroc et qui est consid\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui comme une source fondamentale pour r\u00e9aliser des travaux int\u00e9ressants et n\u00e9cessaires de reconstruction historiographique. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Une autre raison a li\u00e9 le nom d\u2019Afailal \u00e0 la Guerre d\u2019Afrique, c\u2019est le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en personnage du tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre Aita Tettauen, roman situ\u00e9 dans le T\u00e9touan de 1860. Gald\u00f3s disait dudit personnage :<\/p>\n<p><em>\u00abA ce moment-l\u00e0 d\u2019autres amis sont arriv\u00e9s, parmi les derniers \u00e0 s\u2019enfuir, et avec eux venait Sid Afailal, fils d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre ch\u00e9rif, plus amateur de Po\u00e9sie que de Guerre. Il venait comme un fou, criant et ouvrant les bras, soit pour injurier ceux qui livraient la belle ville au chr\u00e9tien, soit pour adresser \u00e0 celle-ci, qui parmi les ombres semblait m\u00e9lancolique, de doux propos d\u2019amour. Nous nous sommes tus en l\u2019entendant, car cet homme qui d\u00e9clamait d\u2019une voix po\u00e9tique au milieu des chemins poss\u00e9dait une \u00e9loquence s\u00e9duisante ; les bless\u00e9s se r\u00e9confortaient en l\u2019entendant et l\u2019on aurait m\u00eame cru que les morts pr\u00eataient attention au vague discours propag\u00e9 dans la nuit. Lisez ici, monsieur, ce que le po\u00e8te magique chantait avec une intonation solennelle qui nous a tous fait verser des larmes de tendresse : \u00ab Dis-moi, Allah, pourquoi as-tu d\u00e9mantel\u00e9 l\u2019Arm\u00e9e de la Foi ?, pourquoi l\u2019as-tu expos\u00e9e \u00e0 tant de calamit\u00e9s ? pourquoi as-tu rabaiss\u00e9 une si grande dignit\u00e9 en la livrant \u00e0 un ennemi qui ne vaut m\u00eame pas ses d\u00e9chets ? \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>Il d\u00e9clamait ainsi avec une exaltation mystique, en regardant vers le ciel, les paumes de ses mains lev\u00e9es avec une rigidit\u00e9 c\u00e9r\u00e9monieuse. Il se tournait alors vers Yeux de Sources et d\u2019une voix plaintive et fine lui disait : \u00ab Toi, qui as toujours \u00e9t\u00e9 pure comme une blanche colombe, ou comme le turban de l\u2019Imam au Mumbar, toi, qui \u00e9tais un jardin splendide et beau, dont les fleurs souriaient de bonheur comme un grain de beaut\u00e9 sur la joue d\u2019une jeune mari\u00e9e ; toi, dont la beaut\u00e9 est sup\u00e9rieure \u00e0 celle de F\u00e8s, d\u2019\u00c9gypte et de Damas, qu\u2019en est-il de toi \u00e0 pr\u00e9sent ? \u00bb. En entendant ces beaux chants, des larmes grosses comme des poings jaillissaient de nos yeux afflig\u00e9s et la poitrine pressait les seins.<\/em><\/p>\n<p><em>Le po\u00e8te se retournait ensuite vers nous et nous d\u00e9clarait que Tettauen \u00e9tait victime du mauvais \u0153il et qu\u2019elle subissait le m\u00eame sort que la fabuleuse h\u00e9ro\u00efne Zarka El Yamama. Les Espagnols n\u2019\u00e9taient que d\u2019inf\u00e2mes sorciers qui avaient jet\u00e9 le mauvais \u0153il \u00e0 l\u2019Islam\u2026 L\u2019\u00e9motion ne nous a pas permis d\u2019ajouter de commentaire aux sublimes inspirations du tendre po\u00e8te, qui s\u2019est ensuite tourn\u00e9 vers la ville en d\u00e9clamant : \u00ab Oh pays du bonheur et du plaisir ! Si l\u2019\u00e9toile de ta bonne chance s\u2019est \u00e9clips\u00e9e face \u00e0 l\u2019\u00e9clat d\u2019un autre astre de fatalit\u00e9, une lune na\u00eetra bient\u00f4t, qui de sa splendeur effacera les t\u00e9n\u00e8bres pr\u00e9sentes \u00bb. Voil\u00e0 ce que le po\u00e8te exalt\u00e9 a dit. Nous avons embrass\u00e9 la bordure de sa djellaba et il a continu\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il trouve d\u2019autres Maures fugitifs pour leur offrir les m\u00eames rengaines. \u00bb<\/em> <a href=\"#_edn9\"><em><strong>[9]<\/strong><\/em><\/a><\/p>\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n<p><a href=\"#_ednref1\">[1]<\/a> Les dates indiqu\u00e9es nous semblent d\u2019une grande importance historiographique. 1860 est la date de la Guerre d\u2019Afrique et 1923 correspond au coup d\u2019\u00c9tat de Miguel Primo de Rivera qui r\u00e9pondait, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9chec de la politique coloniale espagnole au nord du Maroc suite au d\u00e9sastre d\u2019Anoual de 1921.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref2\">[2]<\/a>[2]\u00a0 En ce qui concerne le \u00ab\u00a0Kounnach\u00a0\u00bb, je dois reconna\u00eetre que, sans la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de M. Thami Afailal et son int\u00e9r\u00eat pour faire conna\u00eetre \u00e0 nos contemporains les attributs intellectuels d\u2019un personnage comme Mfedal Afailal, ce travail \u2013 ainsi que d\u2019autres \u2013 n\u2019auraient jamais vu la lumi\u00e8re du jour. Quant au manuscrit, dont l\u2019auteur est anonyme, il y a lieu de remarquer que les archives Mohammed Daoud disposent du texte original dont j\u2019ai pu extraire une partie du texte que j\u2019ai exploit\u00e9, quoique Daoud cite une partie dudit manuscrit dans le 4<sup>e<\/sup> volume de son \u0153uvre magnifique <em>Tarij Tetuan<\/em>.<\/p>\n<p>Cf. M. Daoud, <em>Tarij Tetuan<\/em> (en arabe), Histoire de T\u00e9touan, vol. 4, r\u00e9vision de Hasnna Daoud, Publications de la Fondation Mohammed Daoud d\u2019Histoire et de Culture, \u00e9d. Edition Beregreg, Rabat, 2013.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref3\">[3]<\/a> Afailal commence son manuscrit par un arbre g\u00e9n\u00e9alogique o\u00f9 appara\u00eet le lignage auquel il appartient. Son arbre g\u00e9n\u00e9alogique \u00e9tablit des liens de sang et de parent\u00e9 entre la famille Afailal et le prof\u00e8te Mouhammad, \u00e0 travers sa fille Fatima Zahra\u00a0; ce qui indique que nous nous trouvons face \u00e0 une famille de ch\u00e9rifs. Le poids socio-culturel exerc\u00e9 par les Afailal \u00e0 T\u00e9touan a \u00e9t\u00e9 exhaustivement \u00e9tudi\u00e9 par un autre faqih et historien de l\u2019\u00e9poque\u00a0; Ahmed E-Rrhuni, qui affirme que, d\u00e8s sa premi\u00e8re jeunesse, Mfedal \u00e9tait tr\u00e8s connu parmi les notables t\u00e9touanais. Il a \u00e9t\u00e9 imam, faqih, savant et po\u00e8te, disposant d\u2019une capacit\u00e9 impressionnante pour concilier la Science et la Tradition.<\/p>\n<p>Cf. A.E-RRHUNI, <em>\u00b4Umdat al rawin fi t\u00e1rij Titt\u00e1uen<\/em>, op.cit. Tome IV. p. 209-210.\u00a0 Mohammed Daoud, dans le 4<sup>e<\/sup> volume de \u201cTarij Tetuan\u201d, fait une mention sp\u00e9ciale des m\u00e9moires d\u2019Afailal et cite les po\u00e8mes \u00e9crits par Afailal apr\u00e8s la chute de T\u00e9touan aux mains \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>Cf. M. DAOUD, <em>Tarij Tetuan<\/em> (en arabe), Histoire de T\u00e9touan, Vol. 4, op.cit.<\/p>\n<p>Voir \u00e9galement Y. AKMIR, \u201cUna aproximaci\u00f3n historiogr\u00e1fica a la cultura en el Marruecos de finales del siglo XIX: los aires de cambio y el caso de Sidi Mfedel Afailal\u201d, in <em>Regenerar Espa\u00f1a y Marruecos, ciencia y educaci\u00f3n en las relaciones hispano-marroqu\u00edes de finales del siglo XIX<\/em>, Francisco Javier Mart\u00ednez Antonio, Irene Gonz\u00e1lez Gonz\u00e1lez (ed.), Madrid, CSIC-Biblioteca de Casa \u00c1rabe, 2011, p. 277-292.\u00a0<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref4\">[4]<\/a> Cf. M. AFAILAL, <em>Kunnach Sidi Mfedal Afailal<\/em> (en arabe). Manuscrit propri\u00e9t\u00e9 personnelle du petit-fils de l\u2019auteur, le diplomate et po\u00e8te M. Thami Afailal, lequel je remercie chaleureusement de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 dont il a fait preuve en m\u2019offrant une copie dudit manuscrit.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref5\">[5]<\/a> Cf. Y. AKMIR, \u201cLa historiograf\u00eda marroqu\u00ed y su cr\u00edtica al colonialismo espa\u00f1ol\u201d, in Eloy Mart\u00edn Corrales, (ed.), <em>Semana Tr\u00e1gica, Entre las barricadas de Barcelona y el Barranco del Lobo, Barcelona<\/em>. Barcelona, Bellaterra, 2011, p. 75.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref6\">[6]<\/a> Cf. Y. AKMIR, \u201cDe la potencia invasora a la potencia protectora: la percepci\u00f3n de Espa\u00f1a en el norte de Marruecos (1860-1923), in <em>Awraq, Revista de an\u00e1lisis y pensamiento sobre el mundo \u00e1rabe e isl\u00e1mico contempor\u00e1neo<\/em>, n\u00ba 5-6, Madrid, Casa \u00c1rabe, 2012, p. 160. Voir aussi\u00a0 M. AFAILAL, op.cit., p. 29-30.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref7\">[7]<\/a> M. AFAILAL, op.cit., p. 31-35.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref8\">[8]<\/a> Ibid., p. 27-29.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref9\">[9]<\/a> Benito P\u00e9rez Gald\u00f3s, <em>Aita Tettauen<\/em>, troisi\u00e8me partie, chap. VII,\u00a0 Madrid, Ediciones S.M., 2001.\u00a0<\/p>\n<p>Auteur: M&rsquo;hammed rahal<br \/>\n<a href=\"http:\/\/albayane.press.ma\/%EF%BB%BFde-la-guerre-dafrique-au-protectorat.html\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la m\u00e9moire du diplomate, intellectuel et po\u00e8te, feu Thami Afailal Les espagnols de T\u00e9touan \u00e0 travers les sources locales 1860-1923 Par Youssef AKMIR Enseignant chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Ibn Zohr, Agadir Premi\u00e8re partie Le pr\u00e9sent travail a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 dans le cadre de la m\u00eame ligne de recherche que nous soutenons sur l\u2019image de l\u2019Espagne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1760,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"","fifu_image_alt":"","footnotes":""},"categories":[73,54],"tags":[],"class_list":["post-111278","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualite","category-maroc"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/111278","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1760"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=111278"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/111278\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=111278"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=111278"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=111278"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}