{"id":111685,"date":"2021-02-20T05:00:00","date_gmt":"2021-02-20T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lempyree-nest-jamais-bleu-ou-une-mise-a-nu-de-la-presence-ottomane-en-algerie\/"},"modified":"2021-02-20T05:00:00","modified_gmt":"2021-02-20T10:00:00","slug":"lempyree-nest-jamais-bleu-ou-une-mise-a-nu-de-la-presence-ottomane-en-algerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lempyree-nest-jamais-bleu-ou-une-mise-a-nu-de-la-presence-ottomane-en-algerie\/","title":{"rendered":"L\u2019empyr\u00e9e n\u2019est jamais bleu ou une mise \u00e0 nu de la pr\u00e9sence ottomane en Alg\u00e9rie"},"content":{"rendered":"<p class=\"c2\">La sc\u00e8ne se passe au XVIIIe si\u00e8cle dans un petit village de Kabylie, Tamda, situ\u00e9 dans la vall\u00e9e du Sebaou. Le pays est depuis longtemps sous occupation turque. L\u2019empire ottoman a d\u00e9ploy\u00e9 ses ailes sur l\u2019Alg\u00e9rie depuis pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle. Avec tout ce que cela sugg\u00e9rait comme mainmise et lois sc\u00e9l\u00e9rates impos\u00e9es par les deys et les ca\u00efds sur les autochtones, press\u00e9s comme des jus lors des collectes d\u2019imp\u00f4ts deux fois par an. En automne, pour les r\u00e9coltes de l\u2019\u00e9t\u00e9 comme le bl\u00e9, l\u2019orge, les raisins, les figues s\u00e8ches, et au printemps, pour l\u2019huile d\u2019olive, principalement.\u00a0<\/p>\n<p class=\"c2\">La collecte des imp\u00f4ts se fait toujours avec force et gesticulations par les ca\u00efds, lesquels se font escorter par les janissaires, des esclaves d&rsquo;origine europ\u00e9enne et initialement de confession chr\u00e9tienne avant leur conversion \u00e0 l&rsquo;islam, constituant l&rsquo;\u00e9lite de l&rsquo;infanterie de l&rsquo;arm\u00e9e ottomane, qui servent, sans aucune foi, les beys, les deys et les ca\u00efds en \u00e9crasant les autochtones\u00a0 consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00eatres inf\u00e9rieurs, pour ne pas dire autre chose.\u00a0<br \/>L\u2019empyr\u00e9e n&rsquo;est jamais bleu est un cri de r\u00e9volte contre l\u2019oppresseur, mais surtout contre cet ordre hi\u00e9ratique qui a toujours \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 par les Ottomans de la Sublime Porte, lesquels,\u00a0 au nom d\u2019une religion, l\u2019islam, \u00e9crasent l\u2019autochtone avec le sacro-saint ordre de verticalit\u00e9, qui r\u00e9duit l\u2019autochtone \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019esclavage, de soumission et d\u2019asservissement. Mais face \u00e0 cet ordre longtemps \u00e9tabli, l\u2019auteur, qui est indign\u00e9 et qui le traduit tout au long de son r\u00e9cit, oppose une autre vision, une autre fa\u00e7on de vivre, puis\u00e9e de cette culture ancestrale. Celle qui existe depuis des mill\u00e9naires chez ces premiers habitants de cette contr\u00e9e, les Amazighs.\u00a0<br \/>Au village Tamda, et malgr\u00e9 toutes les lois impos\u00e9es par cette logique de verticalit\u00e9 qui n\u2019est pas faite pour discuter ni dialoguer mais juste pour \u00eatre ob\u00e9ie sans rechigner, des villageois, comme Idir Agama N\u2019Tudert, le sage du village qui \u00e9chappe \u00e0 cette vision impos\u00e9e par les zaou\u00efas et la religion, ce libre penseur et quelques-uns de ses semblables\u00a0 tentent de vivre d\u2019une mani\u00e8re si naturelle avec la terre, avec les arbres, les animaux, etc. Idir Agama N\u2019Tudert vit en symbiose avec la nature et les siens.\u00a0<br \/>Et avec sa sagesse, il est devenu un chef malgr\u00e9 lui. Un chef dans le sens noble de l\u2019horizontalit\u00e9, celle qui s\u2019oppose \u00e0 cette verticalit\u00e9 propre aux Turcs, leurs deys, leurs beys, les ca\u00efds et leurs janissaires, et enfin, leurs affid\u00e9s, comme Si Ahmed, ceux parmi les autochtones qui d\u00e9cident de rejoindre l&rsquo;autre clan, d&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re, qui vivent dans des villages mais qui constituent les yeux et les oreilles de l&rsquo;\u00e9tranger.\u00a0<br \/>Tous ces corsaires sont per\u00e7us par les autochtones comme \u00e9tant des tyrans et eux-m\u00eames se servent sans retenue de leur rang, tant social que religieux, pour imposer leur domination et la perp\u00e9tuer.\u00a0<br \/>L\u2019auteur illustre cette image lors de l\u2019une des descentes punitives des Turcs, le ca\u00efd et ses janissaires pour punir Aqavach dont le tort est d\u2019avoir servi humblement avec son petit esprit, certes, mais avec sa force hercul\u00e9enne, la belle Thiziri, qui l\u2019a recrut\u00e9 pour aider son unique gar\u00e7on, Amenzou, trop fr\u00eale \u00e0 cause de son jeune \u00e2ge, \u00e0 travailler la terre, apr\u00e8s l\u2019arrestation de son \u00e9poux Idir Agama N\u2019tudert.\u00a0<br \/>\u00abLes villageois sont encercl\u00e9s de partout. Les janissaires, fiers de leur force bien arm\u00e9e \u00e0 laquelle presque rien ne peut s\u2019opposer, expriment avec des regards enrag\u00e9s et enflamm\u00e9s et des mouvements agressifs\u00a0 un sentiment d\u2019impatience qui attise leur profond d\u00e9sir de frapper, de faire gicler du sang pour tuer. Mais \u00e0 Tamda, les villageois, m\u00eame dans la faiblesse, ont aussi leur fiert\u00e9. Ils attendent patiemment et, m\u00eame dans les affres de la peur, ils ne montrent aucun signe de soumission. Ils connaissent si bien cette angoisse qu&rsquo;ils refusent dignement toute forme de docilit\u00e9 et d\u2019abaissement.\u00bb (p.58)<br \/>A mesure que l\u2019on avance dans le r\u00e9cit, somme toute tr\u00e8s captivant, l\u2019auteur rappelle \u00e0 chaque fois cette opposition entre la verticalit\u00e9 propre aux Turcs et leurs affid\u00e9s qui se comptent parmi les zaou\u00efas, gardiennes de la foi musulmane et qui enseignent le Coran aux autochtones qui ne comprennent rien \u00e0 l\u2019arabe ni \u00e0 la religion, d&rsquo;ailleurs. Des autochtones, consid\u00e9r\u00e9s par les repr\u00e9sentants de la Sublime Porte et les protecteurs de l\u2019Islam comme des \u00eatres inf\u00e9rieurs, juste bons pour la collecte de l\u2019imp\u00f4t biannuel qui va remplir les stocks des magasins du dey d\u2019Alger. Des autochtones qui ont leur propre mode de vie, leurs propres croyances, bas\u00e9es sur l\u2019horizontalit\u00e9, sur le respect mutuel et le respect de tout ce qui vit, respire, bouge et sent. Y compris et surtout l\u2019animal, comme ces b\u0153ufs \u00e0 qui Idir \u00abparle\u00bb avant d\u2019entamer la campagne des labours de son champ ; un v\u00e9ritable rituel propre aux autochtones. \u00abIl (Idir) prend une motte de terre s\u00e8che et, chaleureusement, la met sur les t\u00eates de la paire de b\u0153ufs, ses fid\u00e8les compagnons parmi tous les animaux domestiques. Puis, tendrement, il pose sur le front de chaque b\u0153uf un baiser (&#8230;). Il leur gratte tendrement les oreilles, puis, en leur parlant,\u00a0 leur souffle des mots gentils comme un petit chant po\u00e9tique de comptine.\u00bb (pages 13,14)<br \/>Cela se passe dans un village kabyle typique, o\u00f9 l\u2019auteur a pu rassembler, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 mais, \u00e9galement, \u00e0 certaines traditions surtout culinaires qui ont travers\u00e9 les \u00e2ges sans se travestir toutes sortes de jeux ancestraux, les m\u00e9thodes de chasse des li\u00e8vres, des hy\u00e8nes, des grives migrateurs, les labours traditionnels, les semailles d&rsquo;une mani\u00e8re collective ou twiza, le conditionnement des c\u00e9r\u00e9ales, de l\u2019huile, des figues, des f\u00e8ves, le drainage des eaux depuis les sources de montagne. Mais plus que tout, les rites, comme Amagar N Tefsouth (L\u2019accueil du printemps), qui se fait dans un air de f\u00eate par tous le villages mais aussi, Anzar (dieu de la pluie) avec tous les rituels ex\u00e9cut\u00e9s afin de l&rsquo;implorer pour le retour de la pluie apr\u00e8s une s\u00e9cheresse.\u00a0<br \/>Un rite que l\u2019auteur oppose sciemment et malicieusement \u00e0 l\u2019autre pri\u00e8re de rogations, sur laquelle le ca\u00efd insiste pour faire tomber la pluie, mais sans r\u00e9sultat.<br \/>Et le tout, en rendant un hommage particulier \u00e0 la femme kabyle, avec sa bravoure et sa t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, bien repr\u00e9sent\u00e9e par Thiziri, la femme de Idir ;\u00a0 qui r\u00e9ussira \u00e0 s&rsquo;\u00e9vader du harem du ca\u00efd et \u00e0 fonder, tr\u00e8s loin de Tamda, en l\u2019absence de son \u00e9poux toujours en prison au bagne d&rsquo;Alger en compagnie de Da Meziane N Tifra, un autre village appel\u00e9 par la communaut\u00e9 rassembl\u00e9e Aqerrou N Thiziri, en hommage \u00e0 Thiziri et son \u00e9poux, Idir, qui s\u2019\u00e9vadera, lui aussi, du bagne d&rsquo;Alger en compagnie de Da Meziane.<br \/>En somme, un roman, plein de faits historiques, alliant l&rsquo;intrigue romanesque, les donn\u00e9es sociologiques de deux visions de la vie, l&rsquo;une bas\u00e9e sur l&rsquo;horizontalit\u00e9 et l&rsquo;amour mutuel et communautaire, et l&rsquo;autre, la verticalit\u00e9 o\u00f9 la religion s&rsquo;invite sournoisement tant elle est associ\u00e9e \u00e0 des \u00eatres qui en font les l\u00e9gataires, et au nom de laquelle ils asservissent et d\u00e9truisent tout ce qui est sur leur passage. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9poque ottomane pr\u00e9sent\u00e9e pour la premi\u00e8re fois sous son vrai visage, un visage de colonisation, m\u00e9prisant et avilissant un peuple en le r\u00e9duisant au stade de l\u2019esclavage. Un voyage dans le temps, une reconstitution des plus fid\u00e8les d\u2019un village kabyle, son animation avec ses joies et ses peines, son mode de vie, son organisation sociale qui n\u2019a rien \u00e0 envier aux soci\u00e9t\u00e9s modernes et d\u00e9mocratiques, o\u00f9 la d\u00e9cision est toujours prise apr\u00e8s concertation.\u00a0<br \/>L\u2019auteur Mohamed Remita, qui a choisi un pseudonyme \u00abAsrad Tazert N Tanit\u00bb, en hommage \u00e0 sa langue maternelle, tamazight, et aussi tamazgha \u00e0 travers Tanit, la d\u00e9esse nourrici\u00e8re d\u2019Afrique du Nord, est un licenci\u00e9 en lettres arabes, au temps o\u00f9 l\u2019\u00e9cole alg\u00e9rienne \u00e9tait bilingue et o\u00f9 la langue de Moli\u00e8re c\u00f4toyait all\u00e9grement celle d\u2019Al Mutanabbi. Mohamed Remita, un parfait quadrilingue (arabe, fran\u00e7ais, anglais et tamazight), qui lit beaucoup, tant sur l\u2019histoire que sur des choses de la vie et autres concepts philosophiques, enseigna longtemps la langue arabe avant de devenir proviseur d\u2019un lyc\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 ses diverses lectures, son intelligence mais, aussi, le milieu dans lequel il a grandi, la Kabylie, et les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019il a v\u00e9cus en tant qu\u2019\u00e9tudiant \u00e0 Tizi-Ouzou, le Printemps berb\u00e8re d\u2019avril 1980, Mohamed Remita a fini par s\u2019affranchir de la pens\u00e9e r\u00e9trograde et prisonni\u00e8re, illustr\u00e9e dans le roman par le personnage Achour, qui est \u00able r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9ducation hi\u00e9ratiquement verticale suivie dans la zaou\u00efa (&#8230;) bas\u00e9e absurdement sur un apprentissage par c\u0153ur sans aucun discernement\u00bb (p. 235), alors que pour Idir, chaque roman est en quelque sorte une partie de notre biographie, disait l\u2019autre, et face \u00e0 cette conception hi\u00e9ratique, il y a \u00abnotre r\u00e9f\u00e9rence qui est seulement terrestre, actuelle et active, (\u2026) oppos\u00e9e \u00e0 leur vision, rattach\u00e9e constamment au Ciel pour en faire un immense empyr\u00e9e qu\u2019ils utilisent sans cesse pour perp\u00e9tuer des hommes, (\u2026) plus sanctifi\u00e9s que historiques\u00bb (p. 238). En somme, un empyr\u00e9e qui n\u2019est, pourtant, jamais bleu\u2026\u00a0<br \/>Depuis 2009, Mohamed Remita vit entre les USA et l\u2019Alg\u00e9rie. C\u2019est entre ces deux pays qu\u2019il donnera naissance \u00e0 son premier roman qu\u2019il compte faire suivre par d\u2019autres. L\u2019empyr\u00e9e n\u2019est jamais bleu : un roman\u00a0 bien inspir\u00e9 de l\u2019histoire du pays, tr\u00e8s bien \u00e9crit, avec un verbe talentueux\u00a0 et beaucoup d\u2019all\u00e9gories. Un roman qui sonne comme un cri du c\u0153ur, une rage de dire\u2026\u00a0<br \/>A lire absolument !<br \/><strong><em>Y. Y.<\/em><\/strong><\/p>\n<p class=\"c2\"><em>L\u2019empyr\u00e9e n\u2019est jamais bleu\u00a0 de Asrad Tazert N\u2019Tanit\u00a0<br \/>Editions Imru, Tizi-Ouzou. 302 pages. Mars 2020. Prix public : 700 DA<\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/culture\/lempyree-nest-jamais-bleu-ou-une-mise-a-nu-de-la-presence-ottomane-en-algerie-56624\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sc\u00e8ne se passe au XVIIIe si\u00e8cle dans un petit village de Kabylie, Tamda, situ\u00e9 dans la vall\u00e9e du Sebaou. Le pays est depuis longtemps sous occupation turque. L\u2019empire ottoman a d\u00e9ploy\u00e9 ses ailes sur l\u2019Alg\u00e9rie depuis pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle. 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