{"id":113419,"date":"2021-03-20T07:00:00","date_gmt":"2021-03-20T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/une-institution-economique-et-sociale-disparue-les-amines-des-metiers\/"},"modified":"2021-03-20T07:00:00","modified_gmt":"2021-03-20T11:00:00","slug":"une-institution-economique-et-sociale-disparue-les-amines-des-metiers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/une-institution-economique-et-sociale-disparue-les-amines-des-metiers\/","title":{"rendered":"Une institution \u00e9conomique et sociale disparue: Les amines des m\u00e9tiers"},"content":{"rendered":"<p class=\"c3\"><span class=\"c2\"><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Aziz-Ben-Achour(26).jpg\" width=\"20%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>Par Mohamed-El Aziz Ben Achour &#8211;<\/strong><\/em><\/span> <strong>Les activit\u00e9s de la production et du commerce ont toujours fait l\u2019objet, dans la civilisation musulmane, d\u2019une attention soutenue de la part des autorit\u00e9s politiques et juridico-religieuses. Nous avons eu l\u2019occasion ici m\u00eame d\u2019\u00e9voquer, pour Tunis, les institutions de contr\u00f4le de la vie \u00e9conomique, notamment le Cadi, le Cheikh el m\u00e9dina et le Conseil des marchands (Matjar ou Majliss al tujj\u00e2r).<\/strong><\/p>\n<p class=\"c3\">Directement et quotidiennement en contact avec les artisans, les marchands et les fournisseurs, se trouvaient des hommes charg\u00e9s de faire respecter les r\u00e8gles de l\u2019art et la moralit\u00e9 des membres de la profession. Ces personnages, jadis respect\u00e9s, portaient le nom d\u2019am\u00een (pluriel : ouman\u00e2), commun\u00e9ment traduit par amine. Dans son acception g\u00e9n\u00e9rale, ce mot qualifie une personne int\u00e8gre et dont l\u2019avis ou le jugement font autorit\u00e9. C\u2019est dire combien la fonction r\u00e9clamait de son titulaire comp\u00e9tence, probit\u00e9 et \u00e9quit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c3\">Organis\u00e9s en corps, les m\u00e9tiers (eux-m\u00eames d\u00fbment hi\u00e9rarchis\u00e9s en ma\u00eetre [m\u2019alam], compagnon [qalfa] et apprenti [s\u00e2ni\u2019]) \u00e9taient plac\u00e9s sous l\u2019autorit\u00e9 directe de chacun de ces syndics r\u00e9put\u00e9s pour leur ma\u00eetrise parfaite de la profession.\u00a0 Outre ceux qui veillaient \u00e0 la bonne marche des souks, il existait aussi leurs homologues charg\u00e9s de l\u2019estimation et du contr\u00f4le des vivres (am\u00een ma\u00e2che) ainsi que de l\u2019agriculture (am\u00een fl\u00e2ha). Les uns et les autres relevaient de l\u2019autorit\u00e9 du Cheikh el m\u00e9dina.<\/p>\n<p class=\"c3\">Les amines des m\u00e9tiers (Ouman\u00e2\u2019 al hiraf\u00a0 wa al san\u00e2\u2019i\u2019) veillaient au respect des usages et des r\u00e8gles de l\u2019art et exer\u00e7aient, par un contr\u00f4le des produits, un pouvoir de sanction contre les fraudeurs. Ils \u00e9taient donc autant les garants de l\u2019excellence de la profession que les repr\u00e9sentants des int\u00e9r\u00eats des professionnels. Gardiens du code des usages et obligations (\u00abOrf al san\u2019a\u00bb), ils exer\u00e7aient un r\u00f4le d\u2019arbitrage et de d\u00e9cision. Recevant les plaintes et les r\u00e9clamations des associ\u00e9s, des cr\u00e9anciers ou des consommateurs, ils avaient la facult\u00e9 de s\u00e9vir contre l\u2019artisan ou le marchand incrimin\u00e9, y compris par le recours aux ch\u00e2timents corporels et l\u2019interdiction d\u2019exercer.\u00a0 En cas de n\u00e9gligence dans la fabrication ou de fraude sur la marchandise, ils proc\u00e9daient \u00e0 la destruction du produit d\u00e9fectueux ou avari\u00e9.\u00a0 L\u2019amine exer\u00e7ait aussi l\u2019important pouvoir d\u2019agr\u00e9er, apr\u00e8s examen, l\u2019admission dans le m\u00e9tier puis la promotion au grade de ma\u00eetre (m\u2019allam). Il \u00e9tait assist\u00e9 dans son r\u00f4le d\u2019arbitrage et de r\u00e8glement des contentieux par le \u00abmajliss \u2018urf\u00ee \u00bb ou Conseil juridique coutumier compos\u00e9 d\u2019un nombre variable de ma\u00eetres, pr\u00e9sid\u00e9 par l\u2019amine.<\/p>\n<p class=\"c3\">Les crit\u00e8res de d\u00e9signation de ce personnage \u00e9minemment urbain \u00e9taient en principe la comp\u00e9tence et la probit\u00e9. Il \u00e9tait donc g\u00e9n\u00e9ralement choisi parmi les plus habiles et les plus honorables de sa profession. La nomination par d\u00e9cret beylical venait consacrer une cooptation des notables du m\u00e9tier, appuy\u00e9e par le Cheikh el m\u00e9dina. Presque toujours, l\u2019amine \u00e9tait un homme du m\u00e9tier, chevronn\u00e9 et \u00e9cout\u00e9 par ses pairs, volontiers un fils d\u2019amine. Devait-il \u00eatre musulman ? Oui pour la quasi-totalit\u00e9 des m\u00e9tiers, m\u00eame dans le cas d\u2019activit\u00e9s occup\u00e9es majoritairement par les juifs, comme l\u2019orf\u00e8vrerie. Cependant, en 1861, Chou\u2019a Bouchoucha, sujet tunisien de confession isra\u00e9lite, exerce les fonctions d\u2019amine des ferblantiers. En 1885, un chr\u00e9tien, Antoine Joseph Rey, est un des amines de la construction \u00e0 Tunis.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Azzi-1.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p class=\"c3\">Les villes d\u2019islam ont toujours \u00e9tabli une hi\u00e9rarchie des m\u00e9tiers, des plus nobles (sin\u00e2\u2019a\u00a0 raf\u00ee\u2019a) aux\u00a0\u00a0 plus modestes (sin\u00e2\u2019a\u00a0 daniyya). A Tunis, les artisans-marchands de la ch\u00e9chia \u00e9taient incontestablement tout en haut de la liste et leur amine \u00e9tait, en m\u00eame temps, le syndic des marchands (am\u00een al tujj\u00e2r). Ensuite, on trouvait \u00e0 peu pr\u00e8s ensemble les selliers, les tisserands sur soie, les parfumeurs. Selon l\u2019almanach Al Nouzha al Khayriya (1870-1880) de Lazoghli, les armuriers figuraient encore, malgr\u00e9 la concurrence des armes \u00e9trang\u00e8res, dans ce peloton de t\u00eate. Les autres m\u00e9tiers se pressaient derri\u00e8re de mani\u00e8re assez confuse, leur hi\u00e9rarchie n\u2019\u00e9tant pas tr\u00e8s pr\u00e9cise. Nous pouvons cependant \u00e9tablir la classification suivante quoique non exhaustive (on comptait en effet dans le Tunis du XIXe si\u00e8cle pas moins de soixante-quinze corporations) :1. M\u00e9tiers notables beldis :\u00a0 les fabricants de ch\u00e9chias (chaou\u00e2chiya), les selliers (sarraj\u00eene), les tisserands sur soie (hrayriya),\u00a0 les parfumeurs (\u2018attar\u00eene) et les armuriers (al sl\u00e2h) ; 2. M\u00e9tiers beldis moyens :\u00a0 les tailleurs (tw\u00e2rziya),\u00a0 les confectionneurs de burnous et djebbas\u00a0 (br\u00e2nsiya), les fabricants de chaussons de c\u00e9r\u00e9monies (bch\u00e2mqiya), les fabricants de babouches (bl\u00e2ghjiya),\u00a0 les tisserands (houkiya), les ma\u00eetres-ma\u00e7ons (al bin\u00e2), les fabricants de crosses de fusil (srayriya), de g\u00e2chettes (zn\u00e2ydiya), les moulineurs (tournajiya),\u00a0 les peintres (dah\u00e2na), les sculpteurs sur pl\u00e2tre (naqq\u00e2cha), les menuisiers (najj\u00e2ra),\u00a0 les\u00a0 barbiers-circonciseurs (tahh\u00e2ra) ; 3. M\u00e9tiers petits-beldis : les fabricants de norias et d\u2019instruments agricoles en bois (najj\u00e2rat al zab\u00fbs),\u00a0 les potiers (qallal\u00een),\u00a0 les serruriers (koubajiya),\u00a0 les fabricants de b\u00e2ts (br\u00e2d\u2019iya),\u00a0 les ferronniers (hadd\u00e2da), les fabricants de produits en alfa (halfaouine),\u00a0 les cafetiers (qahouajiya),\u00a0 les teinturiers (sabb\u00e2gh\u00eene),\u00a0 les tanneurs (dabbagh\u00eene) ; 4. M\u00e9tiers allog\u00e8nes, exerc\u00e9s par les communaut\u00e9s d\u2019immigr\u00e9s install\u00e9s d\u00e9finitivement ou temporairement dans la capitale : alimentation et restauration exerc\u00e9es par divers gargotiers et cuisiniers (tabb\u00e2kha, kaft\u00e2giya, ft\u00e2yriya), les marchands de l\u00e9gumes (khaddh\u00e2ra), les bouchers (zazz\u00e2ra), les marchands de pois-chiches grill\u00e9s (hamm\u00e2ssa), le personnel des bains maures, les charretiers (kr\u00e2rtiya), ou encore les chevriers vendeurs ambulants de lait\u00a0 (ma\u00e2za).<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Azzi-2.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p class=\"c3\">Outre les chefs des m\u00e9tiers de l\u2019artisanat et du commerce, on trouvait les amines charg\u00e9s du contr\u00f4le des c\u00e9r\u00e9ales et des denr\u00e9es alimentaires destin\u00e9es \u00e0 l\u2019approvisionnement de la population. Ils \u00e9taient rattach\u00e9s \u00e0 la halle aux fruits, l\u00e9gumes et volaille, le c\u00e9l\u00e8bre Fondouk el Ghalla (\u00e0 l\u2019emplacement de l\u2019actuel march\u00e9 central). Il existait \u00e9galement une sorte de contr\u00f4leurs g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019alimentation publique, dont les attributions d\u00e9rivaient d\u2019une partie de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019antique hisba et que l\u2019on appelait les amines ma\u2019\u00e2ch et que l\u2019on traduisait dans le langage administratif par amines des vivres. Ils \u00e9taient en outre charg\u00e9s, sous l\u2019autorit\u00e9 du Cadi, de fixer les prix des produits alimentaires. Voici ce qu\u2019\u00e9crivait \u00e0 leur propos dans les ann\u00e9es 1890 le voyageur et \u00e9crivain fran\u00e7ais Charles Lallemand : \u00abL\u2019amine des vivres prononce des peines s\u00e9v\u00e8res contre les boulangers lorsque le client est tromp\u00e9. Dans le cas de mauvaise cuisson du pain, le boulanger introduit un recours contre le propri\u00e9taire du four, seul consid\u00e9r\u00e9 comme responsable. Lorsque dans ses tourn\u00e9es, l\u2019amine trouve des pains mal cuits, il les casse en deux. Ce qui fait que le client est pr\u00e9venu par leur seule vue.\u00bb Gabriel Payre, dans une \u00e9tude parue en 1940, cite l\u2019exemple d\u2019Ali Slama, amine ma\u00e2ch, qui \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle faisait encore donner la bastonnade aux commer\u00e7ants fraudeurs.<\/p>\n<p class=\"c3\">Soci\u00e9t\u00e9 citadine, la population tunisoise, qui comptait de nombreux propri\u00e9taires fonciers, avait, en m\u00eame temps, des liens \u00e9troits avec la campagne environnante et les activit\u00e9s agricoles. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance des amines d\u2019agriculture, des labours et de la for\u00eat d\u2019oliviers de la p\u00e9riph\u00e9rie de Tunis(olivettes priv\u00e9es ou habous dans les ghaba-s de Djebel Lahmar et Kirch al Gh\u00e2ba, principalement). Pour contr\u00f4ler tout cela, il fallait recourir, l\u00e0 aussi, \u00e0 l\u2019expertise des amines. Recrut\u00e9s parmi les familles beldies (Zahhar, Ja\u00e2far, Ben Othm\u00e2n, al Ouekd\u00ee, Al Hajj\u00e2m par exemple, cit\u00e9s dans l\u2019almanach Nuzha de 1294-1877 et 1313-1895), ces experts \u00e9taient charg\u00e9s de veiller \u00e0 l\u2019application du droit coutumier, d\u2019estimer la r\u00e9colte pendante, d\u2019\u00e9valuer les d\u00e9g\u00e2ts, d\u2019arbitrer, \u00e0 la demande du Cheikh-el m\u00e9dina, les contentieux entre propri\u00e9taires et associ\u00e9s ou ouvriers. Ils \u00e9taient charg\u00e9s aussi d\u2019expertises judiciaires et de veiller \u00e0 l\u2019entretien des parcelles et des arbres de la Ghaba, et de pr\u00e9sider \u00e0 la vente aux ench\u00e8res de la r\u00e9colte. La fonction n\u2019\u00e9tait pas sans danger. En janvier 1913, l\u2019amine d\u2019agriculture El H\u00e2j Mohamed Tijani Ben Milad sollicitait du directeur g\u00e9n\u00e9ral de la S\u00fbret\u00e9 publique une autorisation de port d\u2019arme car, \u00e9crit-il, \u00ables administrations publiques du Gouvernement tunisien m\u2019envoient souvent en transport [de justice] \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la R\u00e9gence et je suis oblig\u00e9 de porter une arme pour me prot\u00e9ger\u2026\u00bb.<\/p>\n<p class=\"c3\">Dans l\u2019ensemble, les amines, sous l\u2019autorit\u00e9 du Cheikh el m\u00e9dina, s\u2019acquittaient de leur t\u00e2che de mani\u00e8re satisfaisante, contribuant \u00e0 la bonne marche des souks de Tunis et de ses faubourgs et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, du contr\u00f4le de la vie \u00e9conomique. Ils \u00e9taient aussi des censeurs intransigeants en mati\u00e8re de convenances. La m\u00e9moire citadine garde, par exemple, le souvenir d\u2019al H\u00e2j Othm\u00e2n al Fayy\u00e2che, auguste syndic des selliers, qui\u00a0 ordonna un jour la fermeture d\u2019une boutique parce que son propri\u00e9taire \u00e9tait sorti d\u00e9chauss\u00e9 pour examiner sur le seuil ce que lui apportait un fournisseur.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Azzi-3.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p class=\"c3\">Les choses cependant n\u2019\u00e9taient pas toujours aussi reluisantes que la nostalgie d\u2019un temps r\u00e9volu suscite habituellement. Il arrivait ainsi que l\u2019amine ne f\u00fbt pas toujours ce personnage dans lequel se reconnaissait l\u2019ensemble des gens du m\u00e9tier. En maintes occasions, ces syndics ne pouvaient \u00e9chapper ni aux tensions qui affectaient telle ou telle profession ni se placer au dessus des rivalit\u00e9s de \u00ab clans \u00bb. Dans les m\u00e9tiers les plus prestigieux en particulier, ils \u00e9taient issus de l\u2019aristocratie de la production et du commerce et appartenaient, le plus souvent, \u00e0 une lign\u00e9e d\u2019amines. Or le corps de m\u00e9tier \u00e9tait, comme nous le savons, compos\u00e9 des ma\u00eetres, des compagnons et des apprentis.\u00a0 Et il y avait, en plus, des diff\u00e9rences entre les ma\u00eetres, certains tels que les grands marchands exportateurs \u00e9tant plus influents que d\u2019autres. Certes, ce d\u00e9s\u00e9quilibre \u00e9tait att\u00e9nu\u00e9 par une culture fond\u00e9e sur le respect des usages et le go\u00fbt du travail bien fait ainsi\u00a0 que l\u2019habitude qu\u2019avaient les patrons d\u2019initier leurs fils \u00e0 toutes les \u00e9tapes, m\u00eame les plus p\u00e9nibles, de la production.\u00a0 Toujours est-il qu\u2019au cours des ann\u00e9es, une \u00e9lite h\u00e9r\u00e9ditaire, compos\u00e9e de quelques familles alli\u00e9es et dominant la profession se constituait. L\u2019appartenance de l\u2019amine \u00e0 cette \u00e9lite consacrait, en quelque sorte, une confiscation de l\u2019institution par ce groupe. L\u2019industrie et le commerce des ch\u00e9chias, par exemple, \u00e9taient traditionnellement domin\u00e9s par les familles andalouses venues d\u2019Espagne au XVIIe si\u00e8cle et auxquelles Tunis doit le renouveau de cet artisanat sophistiqu\u00e9. Pourtant, dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, on rencontre des ma\u00eetres autochtones (Bouattour, Nayffar, Khalsi, Siala, par exemple) et des descendants de Turcs et de levantins (Ben Bach Khouja, Belcadhi, Belkhodja\u2026), preuve qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019exclusive. L\u00e0 encore, le pouvoir beylical contribua \u00e0 emp\u00eacher la formation d\u2019un groupe herm\u00e9tiquement ferm\u00e9. Le Prince avait le pouvoir d\u2019imposer aux m\u00e9tiers et \u00e0 leurs amines des personnes non issues du milieu professionnel mais b\u00e9n\u00e9ficiant de la faveur du despote. Hammouda Pacha (1782-1814), toujours soucieux de s\u2019assurer la loyaut\u00e9 des janissaires, conf\u00e9rait, nous apprend l\u2019historien Ben Dhiaf, des postes d\u2019amine \u00e0 des officiers sup\u00e9rieurs en guise de privil\u00e8ge. En 1841, Mohamed Louzir, amine du souk des ch\u00e9chias, re\u00e7oit d\u2019Ahmed Bey l\u2019ordre d\u2019accorder une marque de fabrique \u00e0 un proche d\u2019un dignitaire de la Cour, l\u2019autorisant \u00e0 exercer le m\u00e9tier en qualit\u00e9 de ma\u00eetre. En 1862, Sadok Bey accorde \u00e0 Mordkha\u00ef Ta\u00efeb, un sujet isra\u00e9lite, l\u2019autorisation de s\u2019\u00e9tablir comme patron chaouach\u00ee.<\/p>\n<p class=\"c4\"><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Azzi-4.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p class=\"c3\">Plus p\u00e9rilleuse, \u00e9tait la mise en cause de l\u2019amine par une partie des artisans. En 1862, \u00e9galement, vingt ma\u00eetres fabricants de ch\u00e9chias adressent au minist\u00e8re une p\u00e9tition dans laquelle ils se plaignent du favoritisme \u00ab de celui qui est charg\u00e9 du respect de l\u2019\u00e9quit\u00e9 lors des op\u00e9rations de foulage au B\u00e2t\u00e2n [\u00e9tablissement situ\u00e9 aux environs de Tunis]\u00bb. Certains patrons \u00e9taient oblig\u00e9s, selon les signataires, d\u2019attendre leur tour pendant plusieurs mois, ce qui leur occasionnait des pertes sensibles alors que d\u2019autres voyaient leurs produits admis sans d\u00e9lai \u00e0 l\u2019atelier des machines de foulage au point, affirmaient-ils, que le B\u00e2t\u00e2n \u00e9tait devenue la chasse gard\u00e9e de quelques privil\u00e9gi\u00e9s.\u00a0 Dans d\u2019autres m\u00e9tiers, plus rudes, moins p\u00e9tris d\u2019urbanit\u00e9, l\u2019amine parfois commettait tant d\u2019abus qu\u2019il provoquait une hostilit\u00e9 unanime au point d\u2019imposer aux autorit\u00e9s de tutelle son limogeage ; ainsi de l\u2019amine des bouchers en 1861 et de celui des fourniers en 1863. Un autre type de contestation \u00e9tait la protestation des professionnels contre les droits per\u00e7us par l\u2019amine en vertu d\u2019anciens usages. En 1859 et en 1871, les tanneurs et les bouchers r\u00e9clament et obtiennent du gouvernement l\u2019abaissement du montant des taxes pr\u00e9lev\u00e9es par leur chef.<\/p>\n<p class=\"c3\">Toutefois, malgr\u00e9 ces crises qui secouaient \u00e9pisodiquement l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique et la vie sociale, le r\u00f4le des amines \u00e9tait globalement salu\u00e9. La manifestation la plus fr\u00e9quente de la satisfaction des artisans \u00e9tait, lorsque l\u2019amine venait \u00e0 dispara\u00eetre, la confiance plac\u00e9e imm\u00e9diatement dans son fils en souvenir du p\u00e8re. Ce qui \u00e9branla dangereusement les fondements de l\u2019institution, ce fut la p\u00e9n\u00e9tration croissante des produits manufactur\u00e9s europ\u00e9ens dont la concurrence redoutable mit \u00e0 rude \u00e9preuve la production et les producteurs tunisiens. Ces derniers \u00e9taient brid\u00e9s dans leur activit\u00e9 par les r\u00e8gles strictes du droit coutumier alors m\u00eame que les commer\u00e7ants \u00e9trangers ou prot\u00e9g\u00e9s, forts de la protection des consuls, refusaient de se soumettre ostensiblement \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 des amines. L\u2019apparition de nouvelles autorit\u00e9s urbaines issues des r\u00e9formes des ann\u00e9es 1850-1860 et leur arrogance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des autorit\u00e9s traditionnelles aggrav\u00e8rent la lente \u00e9rosion des pouvoirs des amines. Dans les ann\u00e9es 1870, par exemple, les Mozabites, sujets fran\u00e7ais, refusaient de se soumettre \u00e0 la taxation impos\u00e9e par leur syndic et l\u2019amine des vivres. Leurs all\u00e9gations furent rejet\u00e9es par le cadi mais l\u2019amine fut quand m\u00eame r\u00e9voqu\u00e9 par le puissant chef de la nouvelle police des zapti\u00e9s. (Dhabtiya).\u00a0 La fonction d\u00e9clinait inexorablement et ses titulaires en souffrirent. Le d\u00e9clin des m\u00e9tiers, voire leur disparition, entrain\u00e8rent la paup\u00e9risation de leurs amines. Les anciens avantages li\u00e9s \u00e0 la fonction, notamment celui de percevoir des droits et d\u2019\u00eatre les fournisseurs du palais beylical, ne r\u00e9sist\u00e8rent pas aux effets de la concurrence \u00e9trang\u00e8re.\u00a0 En 1878, l\u2019amine des tonneliers \u00e9crit au Premier ministre :\u00ab Depuis longtemps amine al br\u00e2mliya, j\u2019ai toujours fourni au Beylik, pour l\u2019\u00e9quipement du Camp [mhalla] et autres services, des tonneaux \u00e0 six piastres l\u2019unit\u00e9. Actuellement, les chr\u00e9tiens [al Nass\u00e2ra] ont mis la main sur la profession et livrent \u00e0 l\u2019Etat des tonneaux \u00e0 quinze piastres l\u2019unit\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 compl\u00e9tement oubli\u00e9 alors que je devrais \u00eatre favoris\u00e9, \u00e9tant depuis longtemps au service du Palais. En outre, ajoute-t-il, plus personne ne m\u2019ob\u00e9it dans le m\u00e9tier, et des incapables se sont m\u00eame attribu\u00e9 le titre de ma\u00eetre sans mon autorisation. \u00bb\u00a0 Le syndic des serruriers se plaignait, quant \u00e0 lui, que \u00able m\u00e9tier \u00e9tait accapar\u00e9 par les Europ\u00e9ens [al Aj\u00e2nib] et qu\u2019entre autres cons\u00e9quences, il ne recevait plus les trois piastres par jour que percevaient nagu\u00e8re les amines de la profession\u00bb.<\/p>\n<p class=\"c3\">Inexorablement, au cours du XXe si\u00e8cle, l\u2019institution de l\u2019amine ne cessa de perdre de son lustre et de son pouvoir de d\u00e9cision. Certains secteurs d\u2019activit\u00e9 ont gard\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours leur syndic contr\u00f4leur-estimateur comme l\u2019amine du souk el Birka (souk de l\u2019or). Mais le d\u00e9clin, voire l\u2019extinction des m\u00e9tiers traditionnels, le d\u00e9sordre qui affecta l\u2019organisation des souks port\u00e8rent un coup fatal \u00e0 l\u2019institution. Dans les ann\u00e9es 1980, le maire de Tunis envisagea de r\u00e9tablir l\u2019antique organisation par sp\u00e9cialit\u00e9 des souks et de faire rena\u00eetre la fonction d\u2019amine mais sans succ\u00e8s, et pour cause puisque l\u2019\u00e9conomie et les mentalit\u00e9s avaient bien chang\u00e9.<\/p>\n<p class=\"c5\"><strong>Mohamed-El Aziz Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/31600-une-institution-economique-et-sociale-disparue-les-amines-des-metiers\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mohamed-El Aziz Ben Achour &#8211; Les activit\u00e9s de la production et du commerce ont toujours fait l\u2019objet, dans la civilisation musulmane, d\u2019une attention soutenue de la part des autorit\u00e9s politiques et juridico-religieuses. 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