{"id":114978,"date":"2021-04-15T06:00:00","date_gmt":"2021-04-15T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/amandine-mon-amour\/"},"modified":"2021-04-15T06:00:00","modified_gmt":"2021-04-15T10:00:00","slug":"amandine-mon-amour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/amandine-mon-amour\/","title":{"rendered":"Amandine mon amour"},"content":{"rendered":"<p class=\"c3\">Dans l\u2019espace aride du Tanezrouft, oc\u00e9an d\u00e9mesur\u00e9 de rocaille et de sable gris, la jeep d\u2019Omar fonce \u00e0 travers l\u2019unique piste qui m\u00e8ne de Reggane \u00e0 Bordj-Badji-Mokhtar. Cette voie, rep\u00e9rable par les seules empreintes des pneus qui l\u2019ont sillonn\u00e9e, est un tr\u00e8s long et monotone ruban. Rectiligne, sans reliefs, ni virages, cette piste est tr\u00e8s roulante et certains routiers s\u2019amusent \u00e0 bloquer carr\u00e9ment l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur de leurs monstrueux camions \u00e0 l\u2019aide de grosses pierres, lib\u00e9rant leurs pieds et n\u2019utilisant plus que leurs mains pour ma\u00eetriser le volant et ne pas s\u2019\u00e9loigner de la bonne route.<br \/>Depuis qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 la sous-direction de la protection de la production v\u00e9g\u00e9tale \u00e0 Reggane, dans le sud-ouest du Sahara, une da\u00efra de la wilaya d\u2019Adrar, Omar a parcouru en long et en large cette r\u00e9gion. Sa hantise reste de se perdre dans l\u2019immensit\u00e9 du Tanezrouft. Imaginez un pays plat, sans rien, c\u2019est-\u00e0-dire ni villes ni populations, rien de rien et cela sur 700 kilom\u00e8tres de long et autant, sinon plus, de large. S\u2019y perdre, c\u2019est sans issue : \u00e7a se termine toujours par une mort certaine. Il y a quelques semaines, une famille malienne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9e dans des conditions atroces.<br \/>C\u2019est le cauchemar d\u2019Omar qui ignorait l\u2019autre grand p\u00e9ril. A chaque fois qu\u2019il passe devant l\u2019immense plaque en fer indiquant qu\u2019il \u00e9tait strictement interdit de p\u00e9n\u00e9trer dans la zone irradi\u00e9e par la bombe atomique, il haussait les \u00e9paules : \u00ab Ils s\u2019imaginent qu\u2019il reste encore des traces de cette sale bombe\u2026 Les cons\u00e9quences sont visibles sur les \u00eatres humains et j\u2019en vois tous les jours qui tra\u00eenent les s\u00e9quelles de cette abomination, mais le sol doit \u00eatre net maintenant ! \u00bb Omar se concentre sur la piste qui se jette au lointain dans un horizon opaque et oscillant comme si on le regardait \u00e0 travers une loupe grossissante. Omar redouble de vigilance. Les traces de piste ne sont pas toujours un rep\u00e8re fiable. Quelquefois, les automobilistes se font pi\u00e9ger par ces empreintes d\u00e9sordonn\u00e9es, trop nombreuses et qui vous font sortir de la bonne direction.<br \/>Omar a pour mission de d\u00e9tecter les essaims de sauterelles, ces larves concentr\u00e9es dans des zones sp\u00e9cifiques et qui peuvent, \u00e0 tout moment, lorsque certaines conditions sont r\u00e9unies, menacer la production agricole du Sud et du Nord. R\u00e9cemment, des nomades avaient signal\u00e9 l\u2019existence de plusieurs endroits infect\u00e9s par ces cr\u00e9atures. Pourtant, tous les rapports des organisations internationales n\u2019indiquent pas la pr\u00e9sence de telles colonies dans cette r\u00e9gion ; elles sont g\u00e9n\u00e9ralement signal\u00e9es plus au Sud et notamment dans les zones humides du Sahel. La situation s\u2019est compliqu\u00e9e lorsque ces observations d\u00e9sign\u00e8rent le large p\u00e9rim\u00e8tre de la fameuse bombe \u00ab Gerboise \u00bb ! En effet, c\u2019est dans ce paysage d\u00e9garni et d\u00e9sol\u00e9 qu\u2019explose, le 14 f\u00e9vrier 1960, cette fameuse bombe dont on n\u2019a pas fini de parler \u00e0 Reggane et dans toute la r\u00e9gion. Ses effets d\u00e9vastateurs sont encore visibles sur les \u00eatres et la nature.<br \/>Omar est charg\u00e9 de v\u00e9rifier les informations rapport\u00e9es par les nomades. On ne badine pas avec ces choses-l\u00e0 : si les essaims sont localis\u00e9s, le plan d\u2019urgence sera rapidement mis en branle. La meilleure des pr\u00e9ventions consiste \u00e0 \u00e9liminer ces colonies au stade de larves car si on tarde \u00e0 le faire, le danger d\u2019une invasion des criquets, devenus adultes, sera bien r\u00e9el. Dans l\u2019histoire r\u00e9cente de l\u2019Alg\u00e9rie, les sauterelles ont souvent d\u00e9vast\u00e9 des r\u00e9coltes enti\u00e8res mais, gr\u00e2ce aux efforts conjugu\u00e9s des autorit\u00e9s et des gouvernements du Sahel, aid\u00e9s par des organismes onusiens, la situation semble ma\u00eetris\u00e9e. C\u2019est pourquoi agir sur cette nouvelle menace devient une urgence.<br \/>Omar habite \u00e0 Reggane. Depuis son second mariage, il vit en couple dans cette ville pittoresque au charme insoup\u00e7onn\u00e9. Il divor\u00e7a avec sa premi\u00e8re femme il y a trois ann\u00e9es. Amandine, une Fran\u00e7aise qu\u2019il connut lors de sa formation, a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 Alger au Sud. Elle vivait dans la capitale alors que lui s\u00e9journait r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Reggane se permettant, de temps \u00e0 autre, une escapade \u00e0 Alger pour rencontrer sa dulcin\u00e9e. Ainsi est faite la vie. Des r\u00eaves, des moments d\u00e9licieux, des souvenirs imp\u00e9rissables mais aussi des s\u00e9parations, des d\u00e9sillusions, des ruptures marquantes. De ce premier mariage est n\u00e9 Tarik qui vit avec sa maman en France. La nouvelle \u00e9pouse d\u2019Omar est plus jeune que lui. Cela a \u00e9t\u00e9 difficile au d\u00e9but, mais Omar et Safia filent maintenant le parfait amour.<br \/>La jeep quitte la piste principale et s\u2019engouffre dans l\u2019\u00e9troit sentier qui m\u00e8ne aux bunkers ayant abrit\u00e9 l\u2019exp\u00e9dition militaire et scientifique fran\u00e7aise qui supervisa la d\u00e9flagration atomique. Un paysage encore plus sinistre que le pr\u00e9c\u00e9dent : \u00ab\u00a0 on dirait la Lune ! \u00bb pense Omar qui se ravise aussit\u00f4t : \u00abou plut\u00f4t Mars \u00bb\u2026<br \/>Le soleil tape de plus en plus fort. Omar ajuste son chapeau pour se prot\u00e9ger des rayons qui tombent maintenant \u00e0 pic. La transpiration dessine sur la tunique d\u2019Omar des cartes de territoires inconnus. Il sourit en pensant \u00e0 ses longues fronti\u00e8res rectilignes trac\u00e9es \u00e0 l\u2019aide de r\u00e8gles sur les cartes coloniales d\u2019\u00e9tat-major. Il s\u2019essuie le front et ramasse une gourde de l\u2019arri\u00e8re de la jeep. Il avale une bonne rasade qu\u2019il r\u00e9gurgite aussit\u00f4t : \u00ab M\u2026 Cette eau est br\u00fblante ! \u00bb peste Omar qui semble ne plus supporter cette chaleur suffocante qui l\u2019\u00e9touffe. Aussi loin que porte le regard, il n\u2019y a pas l\u2019ombre d\u2019un arbre ou m\u00eame d\u2019une pierre ! Omar se d\u00e9cide d\u00e8s qu\u2019il arrive au premier bunker. Il stoppe son v\u00e9hicule et s\u2019y engouffre. C\u2019est la premi\u00e8re ombre qu\u2019il rencontre, une petite oasis de fra\u00eecheur dans ce d\u00e9sert flamboyant. Une fois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, Omar jette son chapeau et s\u2019affale par terre. Quelques minutes plus tard, il est pris de vertiges violents. Il vacille et manque de s\u2019\u00e9vanouir. Il a du mal \u00e0 avancer et tr\u00e9buche sur les restes d\u2019une gamelle corrod\u00e9e qu\u2019il envoie en l\u2019air d\u2019un coup de pied violent. Il sort en titubant. Il monte rapidement dans la jeep et d\u00e9marre en trombes. C\u2019est un lourd camion d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de forage, travaillant dans les environs, qui le trouve, inconscient dans sa voiture. Transport\u00e9 d\u2019urgence \u00e0 l\u2019h\u00f4pital d\u2019Adrar, il d\u00e9c\u00e8de quelques heures plus tard d\u2019overdose de radiations atomiques. Omar a ouvert, sans le savoir, un bunker ou dormait un monstre enfoui depuis soixante ann\u00e9es, lib\u00e9rant les forces du mal qui ont infest\u00e9 les tonnes de sable ocre des environs.<br \/>Quelques mois plus tard, une temp\u00eate ph\u00e9nom\u00e9nale leva cette terre morte et irradi\u00e9e pour la propulser dans les airs. Loin vers le Nord. Mais aussi au-del\u00e0 de la M\u00e9diterran\u00e9e, vers la France dans une cruelle revanche de l\u2019Histoire. Ce boomerang sous forme de vent de sable voyageur est un rappel aux hommes, un marqueur qui inscrit en lettres noires les crimes impardonnables et interpelle les h\u00e9ritiers des auteurs de ces atteintes \u00e0 la dignit\u00e9 humaine : r\u00e9parez ce que vous avez d\u00e9vast\u00e9 !<br \/>L\u00e0-bas, dans le charme discret de la plus belle ville du Jura, Arbois, une femme regarde avec curiosit\u00e9 ce sable envahissant qui recouvre sa voiture. Amandine apprendra plus tard que ces poussi\u00e8res sont charg\u00e9es de c\u00e9sium-137, un \u00e9l\u00e9ment radioactif et qu\u2019elles viennent d\u2019Alg\u00e9rie. Elle regarda le ciel : est-ce un message d\u2019Omar ?<br \/><strong><em>M. F.<\/em><\/strong><\/p>\n<p class=\"c3\"><em>P. S. 1 : tous les \u00e9l\u00e9ments sont v\u00e9ridiques. Pas les personnages.<br \/>P. S. 2 : cette piste a \u00e9t\u00e9 goudronn\u00e9e depuis.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.lesoirdalgerie.com\/les-choses-de-la-vie\/amandine-mon-amour-59649\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l\u2019espace aride du Tanezrouft, oc\u00e9an d\u00e9mesur\u00e9 de rocaille et de sable gris, la jeep d\u2019Omar fonce \u00e0 travers l\u2019unique piste qui m\u00e8ne de Reggane \u00e0 Bordj-Badji-Mokhtar. Cette voie, rep\u00e9rable par les seules empreintes des pneus qui l\u2019ont sillonn\u00e9e, est un tr\u00e8s long et monotone ruban. 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