{"id":117671,"date":"2021-05-30T04:52:10","date_gmt":"2021-05-30T08:52:10","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mongo-beti-mauvaise-conscience-du-cameroun-colonial-et-post-independance\/"},"modified":"2021-05-30T04:52:10","modified_gmt":"2021-05-30T08:52:10","slug":"mongo-beti-mauvaise-conscience-du-cameroun-colonial-et-post-independance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mongo-beti-mauvaise-conscience-du-cameroun-colonial-et-post-independance\/","title":{"rendered":"Mongo B\u00e9ti, \u00ab\u00a0mauvaise conscience\u00a0\u00bb du Cameroun colonial et post-ind\u00e9pendance"},"content":{"rendered":"<h5 class=\"c9\"><strong>La ville de Rouen rend hommage \u00e0 l\u2019\u00e9crivain camerounais, f\u00e9roce contempteur des colonies et des avatars d\u00e9mocratiques de l\u2019Afrique apr\u00e8s 1960.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a rendu l\u2019\u00e2me qu\u2019on est vraiment mort\u00a0\u00bb<\/em>, faisait dire Mongo B\u00e9ti \u00e0 l\u2019un de ses personnages dans son roman\u00a0<em>Trop de soleil tue l\u2019amour\u00a0<\/em>(\u00e9d. Julliard, 1999<\/strong>).<\/h5>\n<p class=\"c11\">La maxime pourrait s\u2019appliquer \u00e0 celui dont l\u2019\u0153uvre rayonne toujours, vingt ans apr\u00e8s sa mort, et auquel la ville de Rouen rend un hommage artistique, dans le cadre de la Saison Africa2020, \u00e0 travers une s\u00e9rie d\u2019expositions et d\u2019ateliers. L\u2019occasion de revisiter l\u2019itin\u00e9raire de ce penseur et \u00e9crivain camerounais qui v\u00e9cut en exil en France durant une trentaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"c11\">N\u00e9 Alexandre Biyidi Awala, en\u00a01932, dans un village du Cameroun, au sein d\u2019une famille de planteurs de cacaos, il a 21\u00a0ans lorsqu\u2019il arrive en France, baccalaur\u00e9at en poche et dot\u00e9 d\u2019une bourse. Le paradoxe d\u2019appartenir \u00e0 un pays qui ne s\u2019appartient pas le travail. Nous sommes en\u00a01953, l\u2019Afrique enti\u00e8re rue sous le joug colonial. Comme la plupart des jeunes intellectuels africains d\u2019alors, il fait ses \u00e9tudes<strong>\u00a0<\/strong>de lettres classiques<strong>\u00a0<\/strong>tout en militant pour l\u2019ind\u00e9pendance, dans des organisations de gauche<strong>\u00a0<\/strong>fran\u00e7aises.<\/p>\n<p class=\"c11\">Parall\u00e8lement, il commence \u00e0 r\u00e9diger ses premiers textes lors de s\u00e9jours de vacances organis\u00e9s par la F\u00e9d\u00e9ration des \u00e9tudiants d\u2019Afrique noire en France (Feanf). Ses camarades se gaussent\u00a0: comment peut-on pr\u00e9tendre \u00e9crire quand ceux qu\u2019on appelle \u00e9crivains sont des g\u00e9nies occidentaux des si\u00e8cles pass\u00e9s tels Balzac, Hugo, Ch\u00e2teaubriand\u00a0? L\u2019horizon para\u00eet inatteignable.<\/p>\n<p class=\"c11\"><strong>D\u00e9noncer l\u2019iniquit\u00e9, le m\u00e9pris, la domination<\/strong><\/p>\n<p class=\"c11\">Mais le jeune homme a du cran. Publi\u00e9 en\u00a01954,\u00a0<em>Ville cruelle\u00a0<\/em>(\u00e9d. Pr\u00e9sence africaine), son premier roman \u00e9crit sous le pseudo d\u2019Eza Boto, marque d\u2019embl\u00e9e par son r\u00e9alisme. Ici point de paradis perdu ou de mise en sc\u00e8ne d\u2019un continent au pass\u00e9 mythifi\u00e9. Les h\u00e9ros doivent faire face \u00e0 l\u2019injustice et \u00e0 la brutalit\u00e9 de la situation coloniale dans une ville\u00a0<em>\u00ab\u00a0cruelle et dure avec ses grad\u00e9s blancs, ses gardes r\u00e9gionaux, ses gardes territoriaux et leurs ba\u00efonnettes au canon, ses sens uniques et ses\u00a0<\/em>\u201c<em>Entr\u00e9es interdites aux indig\u00e8nes<\/em>\u201d\u00a0<em>\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"c11\">Son deuxi\u00e8me roman,\u00a0<em>Le Pauvre Christ de Bomba\u00a0<\/em>(\u00e9d. Pr\u00e9sence africaine, 1956), sign\u00e9 Mongo B\u00e9ti, s\u2019en prend \u00e0 l\u2019\u00e9vang\u00e9lisation missionnaire. Le regard critique de l\u2019auteur n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9 d\u2019humour. Son personnage du p\u00e8re sup\u00e9rieur est persuad\u00e9 que Dieu pardonnera aux Africains,<em>\u00a0\u00ab\u00a0\u00e0 la condition qu\u2019ils renoncent \u00e0 leurs erreurs pass\u00e9es et qu\u2019ils prennent la bonne r\u00e9solution de devenir des bons chr\u00e9tiens\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p class=\"c11\">A 25\u00a0ans et d\u00e9j\u00e0 deux livres \u00e0 son actif, Mongo B\u00e9ti affirme avec vigueur ce qui va donner sens et dignit\u00e9 \u00e0 sa vie\u00a0: \u00e9crire pour d\u00e9noncer sans rel\u00e2che l\u2019iniquit\u00e9, le m\u00e9pris et toutes les formes de domination.\u00a0<em>\u00ab\u00a0La fonction de l\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas de donner bonne conscience\u00a0<\/em>[\u00e0 la soci\u00e9t\u00e9],\u00a0<em>mais de lui fournir cette mauvaise conscience dont elle a besoin pour s\u2019am\u00e9liorer chaque jour davantage\u00a0\u00bb<\/em>, expliquera-t-il.<\/p>\n<p class=\"c11\">C\u2019est pourquoi, avec lui, tout le monde en prend pour son grade. Si deux autres romans,\u00a0<em>Mission termin\u00e9e<\/em>\u00a0(\u00e9d. Buchet Chastel, 1957)<em>\u00a0<\/em>et\u00a0<em>Le Roi miracul\u00e9\u00a0<\/em>(\u00e9d. Buchet Chastel, 1958) d\u00e9noncent, comme les premiers, le syst\u00e8me colonial, il pourfend tout aussi bien par la suite les avatars d\u00e9mocratiques de l\u2019Afrique post-ind\u00e9pendance, qui an\u00e9antissent les espoirs d\u2019une nouvelle \u00e8re politique.<\/p>\n<p class=\"c11\"><strong>R\u00e9pression de la France et de son affid\u00e9 Ahidjo<\/strong><\/p>\n<p class=\"c11\">Mongo B\u00e9ti alignera ainsi, au fil des ans, une dizaine d\u2019ouvrages d\u00e9capants et subtils, salu\u00e9s par un lectorat grandissant, mais accueillis avec plus de m\u00e9fiance par les autorit\u00e9s camerounaises et fran\u00e7aises. Il paiera tr\u00e8s cher le prix de son engagement. Dans les ann\u00e9es 1960, l\u2019Etat camerounais lui retire sa bourse pour le contraindre \u00e0 rentrer au pays. Il choisit l\u2019exil, entre \u00e0 l\u2019Education nationale fran\u00e7aise, passe l\u2019agr\u00e9gation, se fixe \u00e0 Rouen en\u00a01965, o\u00f9 il enseigne, au lyc\u00e9e Corneille, le fran\u00e7ais, le latin et le grec. Il interrompt pour un temps l\u2019\u00e9criture de livres, mais le sort de son pays d\u2019origine ne le laisse pas en paix.<\/p>\n<p class=\"c11\">Quittant le roman pour l\u2019essai, il publie en\u00a01972\u00a0<em>Main basse sur le Cameroun. Autopsie d\u2019une d\u00e9colonisation<\/em>\u00a0(\u00e9d. Fran\u00e7ois Maspero), qui jette un \u00e9clairage sans concession sur la r\u00e9pression exerc\u00e9e par la France et son affid\u00e9, le pr\u00e9sident Ahmadou Ahidjo, durant la guerre de lib\u00e9ration au Cameroun (1956-1975). Un dossier dramatique et obscur soigneusement effac\u00e9 du r\u00e9cit national des pays concern\u00e9s. Le livre est interdit en France.<\/p>\n<p class=\"c11\">Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, l\u2019image de Mongo B\u00e9ti en sort encore grandie. Il cr\u00e9e en\u00a01978\u00a0<em>Peuples noirs, Peuples africains,\u00a0<\/em>bimestriel politique et ind\u00e9pendant qui para\u00eetra jusqu\u2019en avril\u00a01991. Revenu \u00e0 la fiction, il est invit\u00e9 par Bernard Pivot pour pr\u00e9senter son livre\u00a0<em>Les Deux M\u00e8res de Guillaume Isma\u00ebl Dzewatama, futur camionneur<\/em>\u00a0(\u00e9d. Buchet-Chastel, 1983) \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. L\u2019animateur aimerait \u00e9voquer la cocasserie du livre, mais Mongo B\u00e9ti profite de la tribune qui lui est offerte pour d\u00e9noncer les r\u00e9gimes africains et la complicit\u00e9 silencieuse des autorit\u00e9s fran\u00e7aises.<strong>\u00a0<\/strong><em>\u00ab\u00a0Je fais partie des non-conformes\u00a0\u00bb,\u00a0<\/em>pr\u00e9cise-t-il.<\/p>\n<p class=\"c11\"><strong>Librairie des peuples noirs<\/strong><\/p>\n<p class=\"c11\">Au fil des ans, la stature de Mongo B\u00e9ti s\u2019est renforc\u00e9e. Il est traduit dans plusieurs langues, \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019international et est m\u00eame inscrit dans les programmes de son pays natal\u2026 mais uniquement pour ses \u0153uvres anticoloniales.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019entendre des Camerounais me r\u00e9citer des extraits entiers de\u00a0<\/em>Ville cruelle<em>\u00a0\u00bb,<\/em>\u00a0raconte sa veuve, Odile Biyidi-Tobner.<\/p>\n<p class=\"c11\">A l\u2019\u00e2ge de la retraite, en\u00a01994, Mongo B\u00e9ti peut enfin rentrer au Cameroun sans craindre d\u2019\u00eatre inqui\u00e9t\u00e9. L\u2019accueil populaire sera inversement proportionnel au m\u00e9pris des autorit\u00e9s. Des centaines d\u2019admirateurs l\u2019acclament \u00e0 sa descente d\u2019avion, la presse nationale se contente d\u2019\u00e9voquer un\u00a0<em>\u00ab\u00a0touriste fran\u00e7ais en visite au Cameroun\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p class=\"c11\">Mais le visiteur a bien l\u2019intention de s\u2019installer. Il ouvre \u00e0 Yaound\u00e9 la Librairie des peuples noirs, lui qui a toujours cru en la puissance de l\u2019\u00e9crit pour d\u00e9velopper l\u2019esprit critique et \u00e9veiller les consciences. Son d\u00e9c\u00e8s en\u00a02001 interrompt l\u2019\u00e9criture de son dernier roman. Ironie de l\u2019histoire, c\u2019est encore en France que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre aujourd\u2019hui la m\u00e9moire de celui qui a rendu l\u2019\u00e2me sans \u00eatre jamais vraiment mort.<\/p>\n<p>Auteur: Christian DJIMADEU<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.journalducameroun.com\/388643-2-cameroun\/\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La ville de Rouen rend hommage \u00e0 l\u2019\u00e9crivain camerounais, f\u00e9roce contempteur des colonies et des avatars d\u00e9mocratiques de l\u2019Afrique apr\u00e8s 1960.\u00a0\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a rendu l\u2019\u00e2me qu\u2019on est vraiment mort\u00a0\u00bb, faisait dire Mongo B\u00e9ti \u00e0 l\u2019un de ses personnages dans son roman\u00a0Trop de soleil tue l\u2019amour\u00a0(\u00e9d. Julliard, 1999). 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