{"id":13118,"date":"2019-02-11T05:00:00","date_gmt":"2019-02-11T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-soleils-noirs-de-la-gerboise-bleue\/"},"modified":"2019-02-11T05:00:00","modified_gmt":"2019-02-11T10:00:00","slug":"les-soleils-noirs-de-la-gerboise-bleue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-soleils-noirs-de-la-gerboise-bleue\/","title":{"rendered":"Les soleils noirs de la \u00abGerboise bleue\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Dans Sentiments irradi\u00e9s, son septi\u00e8me roman, Djamel Mati poursuit sa qu\u00eate du Temps, ce magicien qui transfigure toute chose, et la recherche d\u2019une \u00e9criture en mouvement pendulaire pour accompagner les cycles du destin qui s\u2019accomplissent. La m\u00e9moire, l\u2019humain et l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 sont au c\u0153ur du r\u00e9cit.\u00a0<\/p>\n<p>\u00abJe suis maudit depuis le jour o\u00f9 je me suis mis \u00e0 marcher sur les chemins sans retour\u00bb, se disait Kamel. Le h\u00e9ros de cette histoire semble poursuivi par la fatalit\u00e9 tragique, toujours et \u00e0 chaque fois rattrap\u00e9 par son pass\u00e9, par ses vies ant\u00e9rieures : \u00abJe demeure prisonnier de mon isolement, dans le pass\u00e9. (&#8230;) M\u00eame dans mon pays, je n\u2019ai pas su saisir l\u2019occasion de me fixer quelque part, d\u2019\u00eatre dans un endroit choisi par moi. Je n\u2019ai jamais pu garder un toit au-dessus de ma t\u00eate&#8230; Toujours en partance (&#8230;). L\u2019errance rend les esprits instables et les regrets persistants&#8230; les miens sont taraudants.\u00bb L\u2019angoisse \u00e0 ne pas conna\u00eetre le but d\u2019une errance sans fin. Quand il est une chose morale, l\u2019exil, lui, est un supplice beaucoup plus cruel que la mort. \u00abL\u2019exil&#8230; On ne peut pas se d\u00e9faire d\u2019un exil int\u00e9rieur, c\u2019est le pire. Il est d\u00e9vastateur et pernicieux. L\u2019exil est trompeur. On n\u2019en revient jamais tout \u00e0 fait&#8230; On finit par culpabiliser \u00e0 cause d\u2019un tas de choses, d\u2019un tas de d\u00e9tails (&#8230;) que l\u2019on impute aux autres\u00bb, s\u2019avouait Kamel au plus fort de ses sombres pens\u00e9es. Il consid\u00e8re son exil int\u00e9rieur comme le r\u00e9sultat d\u2019un pass\u00e9 destructeur. Est-il hors du temps ? N\u2019est-il d\u2019aucun temps ? \u00abUn oc\u00e9an de remords et de peine me s\u00e9pare du pr\u00e9sent. Mon futur est une \u00eele imaginaire qui n\u2019existe que pour les autres. Pas pour moi. \u00bb\u00a0 Personnage tragique que cet homme qui prend douloureusement conscience d\u2019un destin ou d\u2019une fatalit\u00e9 qui p\u00e8se sur sa vie, sa nature et sa condition m\u00eame. Et qui ne cesse, d\u00e8s lors, de s\u2019interroger sur l\u2019existence.<br \/>Djamel Mati a produit une \u0153uvre romanesque qui exprime en profondeur la partie la plus int\u00e9rieure et la plus difficile \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer de l\u2019\u00eatre humain : celle intime, secr\u00e8te, la partie inconsciente du psychisme. Une profondeur rendue par la perspective, le trompe-l\u2019\u0153il, par des proc\u00e9d\u00e9s de cr\u00e9ation et d\u2019expression polychromes. Dans une sorte de polyptique aux couleurs contrast\u00e9es, l\u2019auteur nous fait p\u00e9n\u00e9trer par tous les sens dans une trag\u00e9die surr\u00e9aliste. Les conflits int\u00e9rieurs (pour transcrire l\u2019\u00e9clatement de l\u2019homme), les forces psychiques lib\u00e9r\u00e9es du contr\u00f4le de la raison donnent corps \u00e0 l\u2019\u00e9motion et insufflent un mouvement tumultueux \u00e0 l\u2019intrigue. \u00abRien n\u2019est plus tragique que de rencontrer un individu \u00e0 bout de souffle, perdu dans le labyrinthe de la vie\u00bb (Martin Luther King). Sentiments irradi\u00e9s nous plonge dans un univers de personnages complexes, chacun d\u00e9chir\u00e9 de contradictions et comme portant un fardeau sur ses \u00e9paules, exposant sa douleur au dedans, dans son \u00eatre intime. Cela confirme, chez l\u2019auteur, une intuition profonde de la nature humaine et de ses tourments. L\u2019\u00e9crivain se nourrit de cette forme de connaissance. Surtout, il veut communiquer au lecteur l\u2019\u00e9motion qu\u2019il a ressentie en \u00e9crivant cette histoire. Il a alors \u00e9labor\u00e9 une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9criture bas\u00e9e sur le brouillage des genres (le r\u00e9alisme, le merveilleux, l\u2019imaginaire, le fantastique, le surr\u00e9alisme), l\u2019intertextualit\u00e9, l\u2019inversion, le d\u00e9doublement, la transgression, les nuances du prisme narratif, la polys\u00e9mie, le polymorphisme, l\u2019outil m\u00e9taphorique, le recours \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie et au symbole. Par exemple, l\u2019esth\u00e9tique du sentiment ne peut se construire qu\u2019autour et dans \u00abla relativit\u00e9 entre l\u2019aigre et le doux\u00bb. Le d\u00e9sespoir qui suit Kamel comme un chien ? Il peut tout aussi bien exprimer une valeur transcendante : \u00abMon d\u00e9sespoir est une forme sup\u00e9rieure de la lumi\u00e8re&#8230; Il permet \u00e0 ma solitude de veiller sur mes nuits&#8230; malades.\u00bb<br \/>Destin tragique d\u2019un homme dont la vie bascule, \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019Histoire bascule. Car l\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas un poisson rouge vivant dans un aquarium, il se pr\u00e9occupe aussi de l\u2019Histoire ! Il s\u2019en empare pour dire l\u2019indicible, pour r\u00e9v\u00e9ler ce qui touche au plus profond de l\u2019\u00eatre humain. Dire les faits historiques, interroger les m\u00e9moires, mais en revenant toujours \u00e0 l\u2019homme, \u00e0 l\u2019humain, \u00e0 la litt\u00e9rature. L\u2019explosion atomique de Reggane, pr\u00e9cis\u00e9ment, est v\u00e9cue comme un trauma qui a modifi\u00e9 la personnalit\u00e9 de Kamel.<br \/>Depuis, il porte le deuil int\u00e9rieur de\u00a0 tout ce qu\u2019il a perdu. Ses sentiments sont \u00abirradi\u00e9s\u00bb en quelque sorte. \u00abA Hamoudia, \u00e0 une cinquantaine de kilom\u00e8tres au sud-ouest de Reggane, au sommet d\u2019une tour de m\u00e9tal, repose une bombe de destruction massive r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019innocente appellation : \u00abGerboise bleue\u00bb \u2014 un petit mammif\u00e8re, rongeur douillet, du Sahara&#8230; Doux euph\u00e9misme pour masquer l\u2019horreur \u00e0 venir. Le samedi 13 f\u00e9vrier 1960, \u00e0 7 heures 05, le firmament s\u2019\u00e9claira brusquement d\u2019un flash jaune orang\u00e9, comme si Dieu prenait une photographie de la folie humaine. Le temps et l\u2019espace se fig\u00e8rent un bref instant, une \u00e9ternit\u00e9, puis ils se d\u00e9chir\u00e8rent dans un roulement de fracas incessant, laissant voir les forges de l\u2019enfer. La qui\u00e9tude du d\u00e9sert de Tanezrouft se transforme en horreur changeant \u00e0 jamais la flore, la faune et les hommes. \u00bb Ce premier essai nucl\u00e9aire fran\u00e7ais dans le Sahara alg\u00e9rien \u00abreste toujours un sujet tabou\u00bb. Et pourtant, \u00abl\u2019explosion \u00e9tait quatre fois plus forte que celle d\u2019Hirishima\u00bb. Plus encore, \u00aben avril 1960, trois autres \u2018\u2019Gerboises\u2019\u2019 de couleurs diff\u00e9rentes, blanche, rouge et verte, ont explos\u00e9 dans le sud-ouest de l\u2019Alg\u00e9rie. (&#8230;) Tout juste apr\u00e8s, d\u2019autres essais suivirent. Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie, en 1962, 13 essais souterrains ont eu lieu dans le c\u0153ur rocheux de la montagne d\u2019In Ecker, dans le Hoggar, jusqu\u2019en 1966. Vingt-six ann\u00e9es plus tard, une atmosph\u00e8re de fin du monde plane encore au-dessus des r\u00e9gions sinistr\u00e9es. Reggane, In Ecker et In Emguel offrent des paysages lunaires, sans vie, jamais d\u00e9contamin\u00e9s. Les particules radioactives extr\u00eamement caustiques s\u00e8ment encore leur venin destructeur parmi les populations, la faune et la flore&#8230;\u00bb\u00a0<br \/>Mati\u00e8re historique dat\u00e9e et pr\u00e9cise. M\u00e9moire douloureuse et ineffa\u00e7able. Le croisement de la litt\u00e9rature et de l\u2019histoire permet \u00e0 Djamel Mati de jeter une lumi\u00e8re nouvelle sur une trag\u00e9die \u00aboubli\u00e9e\u00bb. Surtout que, \u00ab\u00e0 ce jour, si la question de l\u2019indemnisation des victimes et r\u00e9guli\u00e8rement mise en avant, l\u2019emploi de la notion de crime contre l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 ce sujet semble \u00eatre ignor\u00e9\u00bb. Du c\u00f4t\u00e9 des autorit\u00e9s fran\u00e7aises, c\u2019est toujours le black-out : ni reconnaissance d\u2019un tel crime ni le moindre geste ou mot d\u2019excuse. Comme si le Sahara avait mis l\u2019oubli pour tous sous les dunes de sable ondulantes.<br \/>Djamel Mati est bien le premier \u00e9crivain alg\u00e9rien \u00e0 \u00e9voquer dans une \u0153uvre romanesque un drame survenu il y a 59 ans, en pleine guerre d\u2019ind\u00e9pendance. Son autre m\u00e9rite, c\u2019est de traiter le sujet avec beaucoup de sensibilit\u00e9 et d\u2019intelligence sage. Par devoir de m\u00e9moire d\u2019abord, afin d\u2019interpeller les consciences endormies, en leur rappelant des faits impossibles \u00e0 taire et des \u00e9l\u00e9ments difficiles \u00e0 dissimuler. Il s\u2019agit, ensuite, pour le romancier, de cultiver l\u2019imaginaire fertile qui permet de d\u00e9voiler les points aveugles, les non-dits et la structure intime des \u00eatres victimes de la trag\u00e9die. Les faits historiques sont surtout d\u00e9taill\u00e9s dans une sorte de plaidoyer (\u00abLe colloque\u00bb, chapitre cinqui\u00e8me) prononc\u00e9 par Kamel, \u00e0 charge pour le reste du texte de fournir d\u2019autres \u00e9clairages \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00e9mouvoir le lecteur, de mani\u00e8re visc\u00e9rale cette fois. En dramatisant l\u2019\u00e9motion au travers de l\u2019action des personnages, l\u2019auteur parvient \u00e0 donner \u00e0 cette \u00e9motion une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te, actuelle.<br \/>La forme choisie par l\u2019auteur pour son r\u00e9cit est d\u00e9terminante dans cette \u00e9motion communiqu\u00e9e au lecteur. La technique, les r\u00e8gles de l\u2019art, l\u2019inspiration et la folie de l\u2019\u00e9criture interviennent grandement pour faire de son roman une histoire r\u00e9ussie et qui tient le lecteur en haleine du d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 la fin. Le prologue de cette trag\u00e9die \u2014 l\u2019instant pendant lequel \u00able ciel venait de s\u2019embraser,\u00a0 le emps paraissait se suspendre et la lune \u00e9tait rouge sang\u00bb \u2014 est rapidement suivi par l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne du personnage principal. Nous sommes \u00e0 \u00abTamanrasset\u00bb (titre du chapitre premier) et, entre le premier essai nucl\u00e9aire et l\u2019action qui va suivre, vingt-six ann\u00e9es ont pass\u00e9. \u00abLes ann\u00e9es ont pass\u00e9 et le d\u00e9sert meurtri cherche toujours ses droits. Les vents chauds colportent sa col\u00e8re en suivant les traces de pas soldatesques sur le sable. Le d\u00e9sert du temps est pareil \u00e0 celui des hommes, il se souviendra toujours des blessures grav\u00e9es sur les roches par les hommes bleus&#8230;\u00bb Un d\u00e9sert personnifi\u00e9 et dou\u00e9 de m\u00e9moire ! Ce magnifique pr\u00e9lude sugg\u00e8re une dimension humaine, charnelle au drame et aux th\u00e8mes lyriques, \u00e9l\u00e9giaques, \u00e0 \u00e9motions vives qui fondent les douze chapitres du livre. En ce mois de f\u00e9vrier 1986, dans son pavillon d\u2019h\u00f4tes de l\u2019Observatoire de g\u00e9ophysique \u00e0 Tamanrasset, Kamel \u00abmeublait sa solitude en conversant avec le t\u00e9l\u00e9viseur, le r\u00e9frig\u00e9rateur, sa montre, le tatouage, les meubles, ses v\u00eatements, les objets ou le miroir de la petite salle de bain mais surtout avec Jules\u00bb.<br \/>Le poisson rouge \u00e0 qui il a donn\u00e9 le nom de Jules Verne occupe une place particuli\u00e8re dans les \u00abmonologues d\u00e9lirants\u00bb de ce personnage singulier. L\u2019intrusion de Kadda, son ami et coll\u00e8gue \u00e0 l\u2019Observatoire, permet d\u2019en savoir un peu plus sur Kamel et son monde \u00e9trange. Gr\u00e2ce au dialogue. Par exemple, le lecteur apprend que Kamel s\u2019appr\u00eate \u00e0 prendre l\u2019avion le jour-m\u00eame, qu\u2019il avait d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 l\u2019Observatoire \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 24 ans, qu\u2019il est n\u00e9 et a grandi \u00e0 La Casbah d\u2019Alger, qu\u2019il ne s\u2019est pas remari\u00e9 et que Kadda, avec ses paroles, \u00abvenait de r\u00e9veiller un pass\u00e9 douloureux qui ne l\u2019avait jamais quitt\u00e9\u00bb. Ce mercredi 5 f\u00e9vrier 1986, Kamel doit partir \u00e0 Paris pour une dizaine de jours. Il est invit\u00e9 \u00e0 un colloque au cours duquel il doit donner une intervention \u00abpour raconter l\u2019histoire, la vraie\u00bb.<br \/>Apr\u00e8s \u00abune journ\u00e9e comme une autre \u00e0 Tamanrasset\u00bb, Kamel se retrouve dans un autre monde. \u00abEn terre \u00e9trang\u00e8re\u00bb (titre du chapitre deuxi\u00e8me), le changement est total : d\u00e9cor, ambiance, atmosph\u00e8re, cadre, milieu&#8230; \u00abL\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait glaciale. Emmitoufl\u00e9 dans son burnous, Kamel venait de quitter l\u2019h\u00f4tel Cluny Square \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres de la place Saint-Michel. L\u2019id\u00e9e de s\u2019arr\u00eater pour acheter un parapluie lui traversa l\u2018esprit, puis gela. La premi\u00e8re image que lui offrait Paris \u00e9tait celle d\u2019un ciel cach\u00e9 par un immense nuage bas aux couleurs de la cendre, d\u2019une bruine froide et de gens qui paraissaient fuir.\u00bb Un temps froid, pluvieux, gris, maussade, triste. Un ciel sombre. Atmosph\u00e8re propice au vague \u00e0 l\u2019\u00e2me et \u00e0 la m\u00e9lancolie, et que Djamel Mati a travaill\u00e9e avec un maximum de soin. \u00abLe soleil noir de la m\u00e9lancolie\u00bb (Nerval) va ainsi rythmer le s\u00e9jour de Kamel, ravivant les \u00e9tincelantes douleurs qui irradient dans sa t\u00eate.<br \/>\u00a0<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, le texte gagne progressivement en vari\u00e9t\u00e9, en profondeur et en suspense. L\u2019\u00e9criture est sensuelle, toute en d\u00e9robades, en pirouettes et en reflets iris\u00e9s. L\u2019esth\u00e9tique de l\u2019\u00e9motion est \u00e0 la base de cette \u00e9criture aliment\u00e9e par le feu int\u00e9rieur d\u2019un esprit prom\u00e9th\u00e9en. Dans un monde o\u00f9 les r\u00e9alit\u00e9s comme les valeurs sont compl\u00e8tement invers\u00e9es, l\u2019\u00e9crivain se devait de livrer une \u0153uvre avant-gardiste et prot\u00e9iforme dans laquelle il conjugue modernit\u00e9 d\u00e9capante et gr\u00e2ces d\u2019une expression aux accents de litt\u00e9rature classique. C\u2019est un travail m\u00e9ticuleux sur la narration, le style, la collision jubilatoire du probable et de l\u2019improbable et o\u00f9 l\u2019on retrouve la patte si particuli\u00e8re de l\u2019auteur de\u00a0 Yoko et les gens du Barzakh. La structuration narrative est complexe, resserr\u00e9e, f\u00e9line, explosive, avec la capacit\u00e9 de nous emporter sans temps morts dans le tourbillon du monde et des pens\u00e9es. Le rythme du livre est cependant ma\u00eetris\u00e9, alors que l\u2019\u00e9criture gagne en \u00e9motion au fil des pages. La mosa\u00efque en prose po\u00e9tique compos\u00e9e par Djamel Mati repose sur des techniques modernes d\u2019\u00e9criture, o\u00f9 la percussion rythme l\u2019ensemble : intertextualit\u00e9, r\u00e9cit gigogne, entre-deux et \u00e9quilibre de ligne, rupture de cadence et de lin\u00e9arit\u00e9, retour en arri\u00e8re, anticipation, ellipse, mise en abyme, etc. Une telle composition a pour effet de miroir de r\u00e9fl\u00e9chir les arcanes et les d\u00e9dales de la m\u00e9moire, des sentiments et des pulsions conflictuelles des individus. Dire le trauma pour exorciser la douleur infiltr\u00e9e dans l\u2019\u00e9criture, c\u2019est surtout insuffler une envol\u00e9e sauvage pour r\u00e9apprendre \u00e0 vivre. La reconqu\u00eate de soi passe par le recouvrement de la vitalit\u00e9, du sentiment amoureux. Une th\u00e9rapie. Le s\u00e9jour parisien montre un Kamel fort actif, il a beaucoup de choses \u00e0 faire. Premi\u00e8re rencontre avec son \u00aboncle\u00bb Dahmane et sa femme Henriette, qui sont propri\u00e9taires d\u2019un restaurant. De retour \u00e0 son h\u00f4tel, il \u00e9crit une lettre \u00e0 son ami Kadda rest\u00e9 \u00e0 Tamanrasset. Il lui livre quelques bribes de son pass\u00e9, disant \u00eatre comme son poisson Jules : \u00abJe tourne en rond&#8230; depuis longtemps, attendant quelque chose que je n\u2019arrive pas\u00a0 d\u00e9finir, peut-\u00eatre une attention, une identit\u00e9 ou une v\u00e9rit\u00e9. \u00bb\u00a0 C\u2019est le r\u00e9sum\u00e9 d\u2019une vie v\u00e9cue sous le signe de \u00abla confusion identitaire\u00bb et de l\u2019errance, depuis l\u2019enfance. Le travail d\u2019introspection fera l\u2019objet de sept lettres en tout (plus une \u00abmissive impr\u00e9vue\u00bb qui, elle, est li\u00e9e au pr\u00e9sent) int\u00e9gr\u00e9es dans les diff\u00e9rents chapitres du livre. Avec l\u2019introduction du \u00abje\u00bb narratif dans cette \u00e9criture oblique, le roman a des allures de matriochkas, ces poup\u00e9es russes qui s\u2019embo\u00eetent les unes dans les autres. Confession qui permet \u00e0 la m\u00e9moire de tirer sa force des sentiments qu\u2019elle mobilise. Plong\u00e9e dans un pass\u00e9 douloureux pour faire remonter \u00e0 la surface des \u00e9v\u00e9nements traumatisants. Un voyage au plus profond de soi-m\u00eame pour y puiser les ressources n\u00e9cessaires \u00e0 un regain de vitalit\u00e9. Vivre au pr\u00e9sent, c\u2019est par exemple s\u2019immerger dans une ville o\u00f9 \u00ables gens ne ralentissaient jamais le pas, \u00e0 tout moment dans l\u2019urgence, comme s\u2019ils couraient pour rattraper le temps qui s\u2019enfuyait\u00bb. Effort d\u2019adaptation p\u00e9nible \u00e0 fournir lorsqu\u2019on est d\u2019un autre pays, d\u2019une autre ville, d\u2019une autre solitude. Les missives envoy\u00e9es \u00e0 Kadda donnent plus de d\u00e9tails, r\u00e9v\u00e8lent des fragments de vie.<br \/>D\u00e9tails sur l\u2019enfance et l\u2019adolescence \u00e0 La Casbah, r\u00e9ussite au bac (\u00e0 17 ans), dipl\u00f4me de droit \u00e0 la Facult\u00e9 d\u2019Alger, premier emploi comme adjoint clerc en 1956.<br \/>Kamel le \u00abbougat\u00f4\u00bb (l\u2019avocat) s\u2019enr\u00f4le dans les rangs du FLN. Traqu\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, il entame une cavale qui le m\u00e8nera des maquis de l\u2019Est jusqu\u2019au Sahara, chez les Touaregs. Le premier choc \u00e9motionnel violent, ce fut dans les maquis de l\u2019Est : il devint \u00abun homme en un jour. Le jour de l\u2019embuscade\u00bb qui vit son groupe d\u00e9cim\u00e9 et lui \u00e9chapper \u00e0 la mort par miracle. Recueilli par une tribu des hommes bleus, il finit par devenir l\u2019un des leurs, uni par les liens du mariage \u00e0 Kella, la fille du chef de tribu. Mais la traque se poursuit.<br \/>Kamel et Kella fuient les militaires fran\u00e7ais. Ils se retrouvent pr\u00e8s de Reggane&#8230; Ce jour-l\u00e0, \u00able 13 f\u00e9vrier, l\u2019anniversaire de ma plus cruelle d\u00e9faite. Celle qui m\u2019a terrass\u00e9 et qui continue \u00e0 me terrasser\u00bb (Kamel). Ce fut l\u2019apocalypse. Kamel avait perdu sa femme et son enfant.<br \/>Il \u00e9tait \u00abtel un fauve bless\u00e9\u00bb, comme fou. Apr\u00e8s avoir enterr\u00e9 Kella et son fils, \u00abKamel s\u2019en allait dans l\u2019errance qui recommen\u00e7ait\u00bb. Kamel le \u00abTargui\u00bb poursuit ses p\u00e9r\u00e9grinations \u00e0 Paris. Cette histoire au pr\u00e9sent et qui se d\u00e9roule en parall\u00e8le, c\u2019est celle qui se tisse au fil des rencontres et des lieux qu\u2019il va d\u00e9couvrir et croiser. La force de la d\u00e9couverte, c\u2019est de prendre conscience que la vie peut\u00a0 se loger dans un t\u00eat-\u00e0-t\u00eate avec Zo\u00e9, \u00abcette jeune femme qui le d\u00e9vorait presque des yeux\u00bb. Zo\u00e9 qui, n\u00e9e un 13 f\u00e9vrier,\u00a0 lui confie avoir f\u00eat\u00e9 ses 26 ans seule. Le rythme du texte s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Kamel fait la connaissance de Paul, le papa de Zo\u00e9.\u00a0 \u00a0Celui-ci lui confie un terrible secret : \u00able 13 f\u00e9vrier 1960, je me trouvais \u00e0 Reggane&#8230;\u00bb Paul \u00e9tait militaire. Sa femme venait d\u2019accoucher de Zo\u00e9 au moment m\u00eame de l\u2019explosion, alors qu\u2019elle \u00e9tait hospitalis\u00e9e en France. \u00abTard la nuit, j\u2019appris qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. \u00e0 cet instant, le monde venait de s\u2019effondrer autour de moi et je n\u2019existais plus. Plus rien n\u2019existait\u00bb, disait-il. Paul \u00e9tait m\u00e9decin et, cette nuit-l\u00e0, fou de douleur, il n\u2019avait pas voulu ouvrir la porte \u00e0 un jeune Touareg aux yeux verts qui demandait de l\u2019aide pour son \u00e9pouse, son b\u00e9b\u00e9 et ses amis. Le jeune homme, c\u2019\u00e9tait Kamel ! Sensation de vertige, de d\u00e9doublement. Un labyrinthe sans issue. Que va faire Kamel ? \u00abDans sa t\u00eate, les mots de Zo\u00e9 d\u00e9filaient : \u00abLe destin l\u2019a programm\u00e9, ni toi ni moi n\u2019en sommes la cause. C\u2019est l\u2019histoire immortelle, vraie, tenace qui nous a r\u00e9unis pour nous coucher sur ses pages&#8230; Oui, l\u2019histoire&#8230; et sa cruaut\u00e9 impitoyable.\u00bb Tout comme lui, \u00able temps \u00e9tait ind\u00e9cis\u00bb. Il ne sait quelle d\u00e9cision prendre. \u00e0 l\u2019a\u00e9roport Orly Sud, \u00abdans la poche de son burnous, la lettre de Paul d\u00e9chir\u00e9e en petits morceaux et celle de Zo\u00e9 soigneusement conserv\u00e9e\u00bb. Et l\u2019horloge qui \u00abindiquait dix heures dix\u00bb. L\u2019\u00e9pilogue, ouvert au lecteur, laisse de la place pour imaginer la suite d\u2019une histoire que chacun peut \u00e9crire \u00e0 sa mani\u00e8re. Le miroir sans complaisance que tend l\u2019\u00e9crivain donne un air de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 cette parabole sur le temps et sur l\u2019histoire non sold\u00e9e. Les temps changent, nous dit le symbolisme du chiffre 10, mais c\u2019est \u00e0 double tranchant, car cela d\u00e9pend d\u2019o\u00f9 l\u2019on part. En d\u00e9finitive, tout est mouvement, y compris avec le chiffre 7 qui, lui, m\u00e8ne \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 et \u00e0 la transcendance. Djamel Mati serait-il un soufi ? Allez savoir&#8230; Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est qu\u2019il sait mener son affaire avec une r\u00e9gularit\u00e9 et une pr\u00e9cision d\u2019horloger. La marque d\u2019un \u00e9crivain de talent.<br \/><strong><em>Hocine Tamou<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em>Djamel Mati, Sentiments irradi\u00e9s, \u00e9ditions Chihab 2018, 258 pages,<br \/>1 100 DA.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans Sentiments irradi\u00e9s, son septi\u00e8me roman, Djamel Mati poursuit sa qu\u00eate du Temps, ce magicien qui transfigure toute chose, et la recherche d\u2019une \u00e9criture en mouvement pendulaire pour accompagner les cycles du destin qui s\u2019accomplissent. 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