{"id":13666,"date":"2019-02-13T05:20:00","date_gmt":"2019-02-13T10:20:00","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/une-dystopie-egyptienne\/"},"modified":"2019-02-13T05:20:00","modified_gmt":"2019-02-13T10:20:00","slug":"une-dystopie-egyptienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/une-dystopie-egyptienne\/","title":{"rendered":"Une \u00abdystopie\u00bb \u00e9gyptienne"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Rafik-Darragi(8).jpg\" alt=\"\" width=\"200\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" height=\"240\" align=\"right\"\/>La dystopie est, selon Wikip\u00e9dia, \u00abun r\u00e9cit de fiction d\u00e9peignant une soci\u00e9t\u00e9 imaginaire organis\u00e9e de telle fa\u00e7on qu&rsquo;elle emp\u00eache ses membres d&rsquo;atteindre le bonheur\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce genre de litt\u00e9rature qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019utopie, que l\u2019on songe en refermant le roman,\u00a0 La Biblioth\u00e8que enchant\u00e9e, de l\u2019Egyptien Mohammad Rabie, que les Actes Sud viennent tout juste de publier. N\u00e9 au Caire en 1978, Mohammad Rabie est ing\u00e9nieur de formation. Son premier roman, La Biblioth\u00e8que enchant\u00e9e, a obtenu le prix Sawarius Cultural Awarden 2011.<\/p>\n<p>L\u2019auteur est un habitu\u00e9 du genre. Lors d\u2019un colloque organis\u00e9 en avril 2017, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 am\u00e9ricaine du Caire, portant sur la dystopie comme genre litt\u00e9raire, Mohammad Rabie a longuement expliqu\u00e9 les motivations qui l\u2019avaient pouss\u00e9 \u00e0 adopter ce genre dans son premier roman, La Biblioth\u00e8que enchant\u00e9, paru en 2010 sous le titre Kawkab Anmbar, puis dans son second roman, Otared, publi\u00e9 en 2015.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage est d\u2019une structure particuli\u00e8re. Ecrit \u00e0 deux voix, celle de Maher, un jeune fonctionnaire du minist\u00e8re des \u2018Biens de mainmorte\u2019 (waqfs) et Sayyid, un vieil intellectuel, d\u00e9sabus\u00e9, cynique, habitu\u00e9 de la biblioth\u00e8que. Deux voix qui ne feront qu\u2019une \u00e0 la conclusion du livre. Maher rappelle le h\u00e9ros, Winston Smith, de la c\u00e9l\u00e8bre anti-utopie, 1984, de George Orwell, ce fonctionnaire qui travaille au Minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9\u0301 et qui devient, peu \u00e0 peu, opposant en son for int\u00e9rieur. Toutefois Maher n\u2019a pas les m\u00eames convictions subversives. Lorsqu\u2019il s\u2019est vu confier une mission d\u2019\u00e9valuation concernant une vieille biblioth\u00e8que oubli\u00e9e que le gouvernement compte raser pour faire passer une nouvelle ligne de m\u00e9tro \u00e0 Abbasseya, un quartier populaire du Caire, il a d\u2019abord applaudi:<\/p>\n<p>\u00abC\u2019est tout \u00e0 fait comique ; et on me demande de proc\u00e9der \u00e0 l\u2019\u00e9valuation d\u2019un endroit pareil ! je crois qu\u2019en effet il convient de raser cette baraque \u00e0 l\u2019abandon et de construire \u00e0 sa place une station de m\u00e9tro qui \u00e9pargnera \u00e0 la population les gal\u00e8res des transports pour se rendre \u00e0 Abbasseya.\u00bb (p.10)<\/p>\n<p>Mais il finira par saisir l\u2019immense importance de cette biblioth\u00e8que, et se raviser. La d\u00e9marche de l\u2019auteur, ing\u00e9nieur de formation, est une mani\u00e8re originale de transgresser certains tabous et de d\u00e9fier l\u2019oppression politique et religieuse. Cette b\u00e2tisse, \u00e0 l\u2019abandon, est \u00e0 l\u2019image du Caire. Elle est d\u00e9labr\u00e9e et poussi\u00e9reuse, les pi\u00e8ces d\u00e9bordent d\u2019ouvrages sans cotation ni indexation, d\u2019assemblages incoh\u00e9rents de sujets h\u00e9t\u00e9roclites ; n\u00e9anmoins, elle fascine peu \u00e0 peu le fonctionnaire Maher, par sa longue histoire, par son architecture, par ses traductions dans toutes les langues et aussi par les quelques originaux qui la fr\u00e9quentent.<\/p>\n<p>Le Dr Sayyid al-Ahl est l\u2019un d\u2019eux. Il est le plus \u00e2g\u00e9, le plus assidu et donc le plus inform\u00e9. Personnage principal dans cette dystopie, \u00e9voluant dans cette biblioth\u00e8que d\u00e9catie depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es, il en connait tous les coins et recoins. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, Maher finira par d\u00e9couvrir bien des secrets. Fac\u00e9tieux, usant de la parodie, Sayyid tire \u00e0 boulets rouges non seulement sur la pauvret\u00e9 et la mis\u00e8re des lieux mais \u00e9galement sur la reconstruction d\u00e9sordonn\u00e9e de la ville, et surtout sur la gangr\u00e8ne qui s\u00e9vit \u00e0 tous les niveaux. Surpris chez lui par une coupure d\u2019eau alors qu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 se raser, il s\u2019exclame:<\/p>\n<p>\u00abAujourd\u2019hui, c\u2019est le premier jour du mois. L\u2019infection ambulante me demande : \u00ab Le loyer, d\u00e2ct\u00f4\u00f4\u00f4r\u2026\u00bb C\u2019est bon j\u2019ai compris, chien de proprio, gros d\u00e9gueulasse ! Eteindre le moteur, c\u2019\u00e9tait le coup de massue, un moyen imparable de faire pression sur moi avec ma barbe en savonn\u00e9e. \u00bb (p.20). Il ricane \u00e0 la vue du paysage qu\u2019il aper\u00e7oit de sa fen\u00eatre : \u00ab Comme la vue est belle de ma fen\u00eatre ! Une jungle de b\u00e9ton obstrue l\u2019horizon. C\u2019est splendide, \u00e9blouissant et fort app\u00e9tissant. Remercions Dieu pour Ses bienfaits. \u00bb (p.21) En route vers la biblioth\u00e8que, il a maille \u00e0 partir avec le chauffeur du taxi \u00ab qui avance comme une tortue \u00bb et \u00ab qui se lamente sur les soucis de l\u2019existence, les al\u00e9as du destin, le m\u00e9tier qui ne rapporte rien\u00bb. (24) Mais c\u2019est surtout \u00e0 la biblioth\u00e8que que Sayyid laisse libre cours \u00e0 ses invectives. D\u2019abord contre le directeur de la biblioth\u00e8que constamment \u00aboccup\u00e9 \u00e0 \u00e9chafauder une nouvelle combine pour escroquer quelque quidam. \u00bb (p.25), \u00abun escroc, un chef de bande, un meneur de racaille.\u00bb (p.59) Puis contre \u00abl\u2019autre imb\u00e9cile d\u2019Ali. \u2018M. le docteur\u2019 Ali Ahmed, professeur \u00e0 la facult\u00e9 de langues, immense sommit\u00e9, auteur de mille traductions\u2026Les apparences sont trompeuses, c\u2019est bien connu : le bonhomme n\u2019entend rien \u00e0 l\u2019enseignement. Il n\u2019est pas fichu d\u2019expliquer un terme ni d\u2019en illustrer le sens, ni de r\u00e9pondre spontan\u00e9ment aux questions de ses \u00e9tudiants.\u00bb (p.41)<\/p>\n<p>Mohammad Rabie, n\u2019est pas le seul romancier \u00e9gyptien \u00e0 avoir adopt\u00e9 la dystopie. En effet, l\u2019Egypte continue son r\u00f4le de pionnier en ce genre de litt\u00e9rature dans le monde arabe. Plusieurs voix nouvelles avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 Mohammad Rabie, notamment Ahmad Khaled Tawfiq (Utopia, 2009) et (Fi Mammar Al-Feeran 2015), Ezzeddine Choukri Fishere (Bab Al-Khouroug2012), Nael Al-Toukhy (Nisa\u00e4 Al-Karantina, 2013) ou, encore Basma Abdel-Aziz (Al-Tabour,2014).<\/p>\n<p>En conclusion, disons que dans cette dystopie, il n\u2019y a aucune histoire d\u2019amour comme dans 1984. Elle n\u2019offre pas, non plus, une image sombre o\u00f9 les hommes souffrent d\u2019une oppression. Elle n\u2019est ni nihiliste ni r\u00e9actionnaire. Elle constitue simplement un reflet de ce que l\u2019auteur peut voir au quotidien au Caire. Gr\u00e2ce \u00e0 sa densit\u00e9 romanesque et \u00e0 sa parodie, elle n\u2019est pas une anti-utopie. Elle offre peut-\u00eatre une vue quelque peu d\u00e9form\u00e9e, voire fantaisiste, mais qui, en d\u00e9finitive, peut servir de base \u00e0 d\u2019utiles r\u00e9flexions, et constitue un enseignement utile, critique indirecte des temps pr\u00e9sents, et possibilit\u00e9 donn\u00e9e d\u2019en tirer des conclusions.<\/p>\n<p><em><strong>Mohammad Rabie, La Biblioth\u00e8que enchant\u00e9e, roman traduit de l\u2019arabe (Egypte) par St\u00e9phanie Dujols, Sindbad\/ACTES SUD.176 pages.<\/strong><\/em><\/p>\n<p class=\"c3\"><strong>Rafik Darragi<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/26513-une-dystopie-egyptienne\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La dystopie est, selon Wikip\u00e9dia, \u00abun r\u00e9cit de fiction d\u00e9peignant une soci\u00e9t\u00e9 imaginaire organis\u00e9e de telle fa\u00e7on qu&rsquo;elle emp\u00eache ses membres d&rsquo;atteindre le bonheur\u00bb. 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