{"id":184696,"date":"2026-04-16T17:02:20","date_gmt":"2026-04-16T21:02:20","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/emanciper-aussi-les-hommes-la-revolution-inachevee-du-feminisme-tunisien\/"},"modified":"2026-04-16T17:02:20","modified_gmt":"2026-04-16T21:02:20","slug":"emanciper-aussi-les-hommes-la-revolution-inachevee-du-feminisme-tunisien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/emanciper-aussi-les-hommes-la-revolution-inachevee-du-feminisme-tunisien\/","title":{"rendered":"\u00c9manciper aussi les hommes: la r\u00e9volution inachev\u00e9e du f\u00e9minisme tunisien"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span>\u00a0<em>\u201cNous sommes responsables de nos choix parce que nous avons une conscience et cette conscience fait de nous des \u00eatres libres\u201d<\/em>, \u00e9crivait Sartre, rappelant que la libert\u00e9 n\u2019est pas un slogan mais une responsabilit\u00e9 concr\u00e8te. En Tunisie, on aime r\u00e9p\u00e9ter que nous avons \u201clib\u00e9r\u00e9 la femme\u201d comme on brandit un troph\u00e9e national. Nous avons c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le Code du Statut Personnel (CSP), expos\u00e9 nos Tunisiennes dipl\u00f4m\u00e9es, \u00e9rig\u00e9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 en vitrine identitaire. Mais derri\u00e8re le r\u00e9cit rassurant de la pionni\u00e8re, un fait d\u00e9rangeant demeure: nous avons pens\u00e9 la lib\u00e9ration presque exclusivement au f\u00e9minin.<\/p>\n<p>Les femmes ont gagn\u00e9 des droits, les hommes, eux, sont rest\u00e9s enferm\u00e9s dans un r\u00f4le viril impossible \u00e0 tenir \u2013 pourvoyeur dans une \u00e9conomie en crise, chef de famille au statut fragilis\u00e9, d\u00e9tenteur suppos\u00e9 d\u2019un pouvoir qui se d\u00e9robe au quotidien. Nous leur avons demand\u00e9 de renoncer \u00e0 leurs privil\u00e8ges sans leur offrir un nouveau r\u00e9cit de leur place, ni ressources, ni espaces pour le construire. Ainsi, au lieu de d\u00e9sarmer le patriarcat, nous l\u2019avons d\u00e9plac\u00e9, rendu plus silencieux, plus diffus, donc plus dangereux. Tant que cette moiti\u00e9 du probl\u00e8me reste dans l\u2019angle mort, nous ne produisons pas seulement des tensions dans les couples; nous accumulons une frustration masculine pr\u00eate \u00e0 \u00eatre capt\u00e9e par les discours les plus r\u00e9actionnaires. En oubliant d\u2019\u00e9manciper les hommes, nous avons transform\u00e9 notre r\u00e9ussite en bombe \u00e0 retardement pour la d\u00e9mocratie. C\u2019est ce que cet article se propose de d\u00e9montrer.<\/p>\n<p><span><span><strong>La Tunisie se dit pionni\u00e8re\u2026 mais son patriarcat a juste chang\u00e9 d\u2019apparence<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie aime se pr\u00e9senter comme une pionni\u00e8re en mati\u00e8re de droits des femmes, mais son patriarcat a surtout chang\u00e9 de visage sans perdre sa logique de domination. Le CSP a certes aboli des pratiques in\u00e9galitaires, limit\u00e9 l\u2019arbitraire masculin et ouvert l\u2019\u00e9cole et l\u2019universit\u00e9 aux Tunisiennes, donnant au pays une image d\u2019exception dans le monde arabo-musulman. Pourtant, les rapports de pouvoir au sein des familles, entreprises, partis, syndicats et mosqu\u00e9es ont beaucoup moins \u00e9volu\u00e9 que ne le raconte le r\u00e9cit national, l\u2019arsenal juridique ayant pris plusieurs longueurs d\u2019avance sur la transformation socioculturelle.<\/p>\n<p>Les indicateurs internationaux rappellent ce d\u00e9calage: l\u2019image flatteuse de \u201cchampion\u201d des droits des femmes coexiste avec une mont\u00e9e des in\u00e9galit\u00e9s dans l\u2019emploi et l\u2019acc\u00e8s r\u00e9el aux postes de d\u00e9cision. Selon le Global Gender Gap Index, la Tunisie est pass\u00e9e de la 90\u1d49 place en 2006 \u00e0 la 123\u1d49 en 2025 sur 148 pays, tandis que les Tunisiennes, bien que tr\u00e8s dipl\u00f4m\u00e9es, restent nettement sous repr\u00e9sent\u00e9es sur le march\u00e9 du travail. Sur les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, le taux de participation des hommes oscille autour de 65\u201375%, contre seulement 25\u201327% pour les femmes, loin de la moyenne mondiale de 51%.<\/p>\n<p>Nous avons pens\u00e9 que l\u2019octroi de droits suffirait \u00e0 faire basculer la soci\u00e9t\u00e9 vers l\u2019\u00e9galit\u00e9, mais sans transformation des normes sociales, le droit demeure fragile et facilement contourn\u00e9. Les rapports de domination persistent dans la r\u00e9partition des t\u00e2ches domestiques, la marginalisation des femmes dans les partis et une culture d\u2019entreprise profond\u00e9ment patriarcale. En glorifiant le CSP, nous avons occult\u00e9 ce qu\u2019il n\u2019a jamais pris en charge: la reconstruction du r\u00f4le masculin, laissant un c\u00f4t\u00e9 du couple porter seul une mutation historique, souvent dans l\u2019angoisse et le non-dit, tandis que la soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9gocie, freine, et r\u00e9siste face au progr\u00e8s des droits. Ce d\u00e9calage commence d\u00e8s les premi\u00e8res socialisations gr\u00e2ce \u00e0 des injonctions int\u00e9rioris\u00e9es.<\/p>\n<p><span><span><strong>Comment la fabrique des gar\u00e7ons pr\u00e9pare une crise des masculinit\u00e9s<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 tunisienne repose encore largement sur une division normative tr\u00e8s nette des r\u00f4les: l\u2019homme est cens\u00e9 \u00eatre le pourvoyeur principal de revenu, tandis que la femme, m\u00eame lorsqu\u2019elle travaille, demeure responsable du foyer. D\u00e8s l\u2019\u00e9cole primaire, cette partition se grave dans les corps et les esprits: les gar\u00e7ons sont valoris\u00e9s pour leur force et leur r\u00e9sistance, alors que la peur ou la douceur sont tourn\u00e9es en d\u00e9rision, sanctionn\u00e9es par la moquerie et la stigmatisation. La \u201cmasculinit\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique\u201d s\u2019impose comme mod\u00e8le unique, horizon viril auquel il faut se conformer sous peine d\u2019\u00eatre marginalis\u00e9 par les autres gar\u00e7ons, voire par les adultes eux m\u00eames.<\/p>\n<p>Cette socialisation produit des hommes qui savent encaisser mais pas demander de l\u2019aide, qui apprennent \u00e0 dominer plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 coop\u00e9rer, qui confondent souvent autorit\u00e9 et brutalit\u00e9. Quand ces gar\u00e7ons deviennent jeunes adultes dans une \u00e9conomie en crise, le r\u00f4le de pourvoyeur, au c\u0153ur de leur identit\u00e9, devient mat\u00e9riellement impossible \u00e0 remplir. Se sentir inutile, humili\u00e9, incapable de \u201cramener l\u2019argent\u201d attendu, cr\u00e9e une frustration explosive, surtout lorsqu\u2019aucun espace ne l\u00e9gitime la vuln\u00e9rabilit\u00e9 masculine ni ne propose un autre r\u00e9cit de ce que signifie \u00eatre un homme digne.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette faille que s\u2019engouffrent les discours les plus dangereux: ceux qui promettent de \u201cretrouver sa virilit\u00e9\u201d par la domination, la violence ou l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des id\u00e9ologies rigides. Ils offrent aux jeunes hommes un sens, un groupe, un ennemi, et surtout une mani\u00e8re de reconqu\u00e9rir un statut perdu. La frustration masculine peut alors se convertir en violences conjugales, en radicalisation politique ou religieuse, en d\u00e9parts migratoires risqu\u00e9s v\u00e9cus comme une preuve ultime de courage viril.<\/p>\n<p>Cette crise des masculinit\u00e9s n\u2019est pas homog\u00e8ne. Dans les classes populaires et les r\u00e9gions de l\u2019int\u00e9rieur, la virilit\u00e9 est souvent impossible et humili\u00e9e: ch\u00f4mage massif, petits boulots pr\u00e9caires, incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre aux attentes \u00e9conomiques de la famille. Dans les classes moyennes urbaines, la virilit\u00e9 est sous pression: on demande aux hommes \u00e0 la fois de \u201ctenir\u201d \u00e9conomiquement et de partager davantage les t\u00e2ches domestiques, sans qu\u2019aucun dispositif ne les accompagne dans ce double mouvement. Le r\u00f4le des p\u00e8res concentre ces tensions: ils doivent rester piliers financiers tout en devenant plus pr\u00e9sents, sensibles et disponibles, mais sans temps, sans soutien institutionnel, sans lieux de parole.<\/p>\n<p>Ainsi, ni les femmes ni les hommes ne sont r\u00e9ellement lib\u00e9r\u00e9s. Les premi\u00e8res cumulent charges professionnelles, domestiques et souvent militantes; les seconds restent enferm\u00e9s dans une figure de \u201cchef de famille\u201d impossible \u00e0 incarner sans y laisser leur sant\u00e9 mentale et parfois leur dignit\u00e9. Faute d\u2019un nouveau r\u00e9cit propos\u00e9 aux hommes, la soci\u00e9t\u00e9 les laisse chercher dans le pass\u00e9 des certitudes que le pr\u00e9sent ne leur offre plus. C\u2019est l\u00e0 que prosp\u00e8rent nostalgies et fantasmes de retour en arri\u00e8re: polygamie, suppression de la pension alimentaire, r\u00e9habilitation de formes de domination consid\u00e9r\u00e9es comme \u201cnaturelles\u201d. Quand on fabrique des gar\u00e7ons \u00e0 la dure sans leur offrir d\u2019autre horizon que la virilit\u00e9 bless\u00e9e, on pr\u00e9pare une crise politique silencieuse dont tout le monde paiera le prix.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le f\u00e9minisme tunisien sans les hommes: un patriarcat modernis\u00e9 qui se venge<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le f\u00e9minisme tunisien a remport\u00e9 des avanc\u00e9es juridiques ind\u00e9niables, mais il a largement perdu la bataille de l\u2019imaginaire masculin, ouvrant un risque r\u00e9el de retour en arri\u00e8re. Il a souvent pens\u00e9 l\u2019homme avant tout comme oppresseur, rarement comme sujet \u00e0 \u00e9manciper, pris lui m\u00eame dans des injonctions contradictoires: r\u00e9ussir financi\u00e8rement, cacher ses \u00e9motions, contr\u00f4ler la respectabilit\u00e9 des femmes, prot\u00e9ger la famille tout en supportant seul, la pression \u00e9conomique. Or un oppresseur que l\u2019on ne regarde jamais comme prisonnier de son propre r\u00f4le devient un ennemi abstrait, facile \u00e0 d\u00e9noncer mais difficile \u00e0 transformer.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, la Tunisie a vu se d\u00e9velopper un patriarcat en costume cravate qui parle le langage des droits et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 sans renoncer \u00e0 sa logique de domination. La vitrine s\u2019est f\u00e9minis\u00e9e \u2013 lois progressistes, scolarisation massive, visibilit\u00e9 politique accrue des femmes \u2013 mais la division sexu\u00e9e du travail reste rigide, les dispositifs contre les violences demeurent p\u00e9riph\u00e9riques, et les lieux r\u00e9els de pouvoir (entreprises, partis, syndicats, institutions religieuses) restent massivement masculins. Ce patriarcat modernis\u00e9 est rentable pour ceux qui contr\u00f4lent l\u2019\u00e9conomie et la politique: il exploite l\u2019image d\u2019un pays \u201cpionnier\u201d tout en perp\u00e9tuant, en coulisses, un ordre o\u00f9 les hommes gardent les cl\u00e9s.<\/p>\n<p>En construisant un r\u00e9cit o\u00f9 la femme appara\u00eet comme unique sujet de la lib\u00e9ration \u2013 droits, revenus, leadership \u2013 on a laiss\u00e9 l\u2019homme dans l\u2019angle mort: ni pens\u00e9 comme d\u00e9fi, ni mobilis\u00e9 comme ressource. Les m\u00e9dias, le travail social, les politiques de jeunesse se sont concentr\u00e9s sur les filles et les femmes, comme si l\u2019on ouvrait grand la porte \u00e0 une moiti\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 sans jamais regarder qui tient la poign\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Dans ce vide narratif, les hommes se sont sentis soit accus\u00e9s, soit oubli\u00e9s, rarement invit\u00e9s. D\u2019o\u00f9 des r\u00e9sistances sourdes, du ressentiment, des replis conservateurs, des sabotages discrets des droits des femmes dans les familles, les bureaux, les urnes.<\/p>\n<p>L\u2019erreur strat\u00e9gique n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 de se battre pour les droits des femmes, mais de croire qu\u2019on pouvait y parvenir en laissant les hommes au bord de la route. En ne travaillant pas les masculinit\u00e9s, on a abandonn\u00e9 le terrain aux forces r\u00e9actionnaires, qui, elles, parlent aux hommes, flattent leur blessure, leur promettent de restaurer une autorit\u00e9 perdue. On ne lib\u00e8re pas une soci\u00e9t\u00e9 en n\u2019\u00e9mancipant que ses femmes: on fabrique une nouvelle fracture entre femmes qui avancent \u00e0 reculons \u2013 sous le poids des r\u00e9sistances \u2013 et hommes qui reculent en avan\u00e7ant \u2013 sous le poids de la peur de perdre leur place.<\/p>\n<p>L\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable projet d\u2019\u00e9mancipation masculine laisse ainsi le champ libre aux nostalgies les plus dangereuses: retour \u00e0 des formes de domination codifi\u00e9es, remise en cause des protections juridiques des femmes, r\u00e9habilitation de mod\u00e8les familiaux hi\u00e9rarchiques au nom de la \u201ctradition\u201d. Tant que les hommes ne seront pas inclus, explicitement, dans un projet de co \u00e9mancipation \u2013 c\u2019est \u00e0 dire pens\u00e9s \u00e0 la fois comme partie du probl\u00e8me et comme partie de la solution \u2013 le patriarcat modernis\u00e9 continuera de parler \u00e9galit\u00e9 tout en pratiquant la domination, et les acquis du f\u00e9minisme resteront fragiles, toujours susceptibles d\u2019\u00eatre renvers\u00e9s au nom d\u2019une virilit\u00e9 bless\u00e9e.<\/p>\n<p><span><span><strong>\u00c9manciper les hommes: la r\u00e9forme dont personne n\u2019ose parler<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>\u00c9manciper les hommes, dans une perspective f\u00e9ministe et d\u00e9mocratique, signifie red\u00e9finir l\u2019\u00e9mancipation: ne plus ajouter seulement des droits pour les femmes, mais transformer en m\u00eame temps rapports de pouvoir et structures socio \u00e9conomiques, en passant d\u2019un f\u00e9minisme de confrontation \u00e0 une co \u00e9mancipation o\u00f9 les hommes sont \u00e0 la fois probl\u00e8me et solution.<\/p>\n<p><span><strong>Premier axe \u2013 R\u00e9volution p\u00e9dagogique:<\/strong><\/span> \u00e9duquer autrement les gar\u00e7ons, d\u00e8s le primaire, \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9, au respect, \u00e0 la non violence et \u00e0 la gestion des \u00e9motions, en r\u00e9visant les manuels st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, en privil\u00e9giant la coop\u00e9ration et en formant les enseignants \u00e0 d\u00e9construire les injonctions viriles et \u00e0 l\u00e9gitimer le gar\u00e7on sensible et responsable. Des indicateurs sp\u00e9cifiques sur les normes masculines, des \u201caudits de masculinit\u00e9s\u201d dans des \u00e9coles pilotes et des espaces de dialogue p\u00e8re fils dans les maisons de jeunes et de culture, doivent accompagner cette mutation.<\/p>\n<p><span><strong>Deuxi\u00e8me axe \u2013 Politiques publiques:<\/strong><\/span> faire des hommes de vrais sujets de politique, avec des services de soutien psychologique accessibles, des cong\u00e9s de paternit\u00e9 substantiels, gr\u00e2ce \u00e0 un \u201cPlan national pour la sant\u00e9 mentale masculine et la paternit\u00e9 active\u201d, plac\u00e9 au rang des grandes r\u00e9formes. Les politiques contre les violences conjugales doivent ajouter \u00e0 la sanction des dispositifs de responsabilisation et de resocialisation des auteurs, car punir ne suffit pas, il faut transformer.<\/p>\n<p><span><strong>Troisi\u00e8me axe \u2013 Renouveler le r\u00e9cit collectif:<\/strong><\/span> changer l\u2019imaginaire de la masculinit\u00e9 via m\u00e9dias, productions artistiques et culturelles et espaces religieux, en proposant des figures masculines nuanc\u00e9es, capables de vuln\u00e9rabilit\u00e9, de partage domestique et de respect de l\u2019autonomie des femmes. Concours de sc\u00e9narios, s\u00e9ries, podcasts et un travail profond avec les imams peuvent valoriser une masculinit\u00e9 de compassion et de responsabilit\u00e9 partag\u00e9e, o\u00f9 assumer ses responsabilit\u00e9s d\u2019adulte est pr\u00e9sent\u00e9 comme la forme accomplie de la virilit\u00e9.<\/p>\n<p><span><strong>Quatri\u00e8me axe \u2013 \u00c9conomie de la co responsabilit\u00e9:<\/strong><\/span> faire \u00e9voluer le mod\u00e8le \u00e9conomique pour permettre un partage r\u00e9el du temps de soutien, via des services publics de proximit\u00e9 (cr\u00e8ches, garderies, soins) et des pratiques manag\u00e9riales qui valorisent le temps parental des hommes. La question des masculinit\u00e9s doit entrer dans le dialogue social afin que syndicats, patronat et \u00c9tat pensent ensemble les effets de la pr\u00e9carisation, du ch\u00f4mage et de l\u2019\u00e9migration sur l\u2019identit\u00e9 masculine et inventent des dispositifs permettant aux hommes de se d\u00e9finir autrement que par leur seule capacit\u00e9 \u00e0 \u201cramener de l\u2019argent\u201d.<\/p>\n<p><span><strong>Cinqui\u00e8me axe &#8211; La fabrique institutionnelle de la virilit\u00e9.<\/strong><\/span> Nous oublions trop souvent que l\u2019\u00c9tat fabrique aussi la virilit\u00e9\u2026 Service militaire, police, forces de s\u00e9curit\u00e9, clubs sportifs, internats, constituent autant de lieux o\u00f9 l\u2019on fabrique une virilit\u00e9 dure, silencieuse, endurante, parfois violente, fond\u00e9e sur l\u2019ob\u00e9issance, le m\u00e9pris de la faiblesse et la banalisation de la violence symbolique et physique. Ces espaces pourraient pourtant devenir des laboratoires de nouvelles masculinit\u00e9s: int\u00e9gration de modules sur la gestion non violente des conflits, le travail sur les \u00e9motions, la pr\u00e9vention des violences faites aux femmes, le respect des civils, le soin de soi et des autres. Former les encadrants militaires, policiers, p\u00e9nitenciers et sportifs \u00e0 rep\u00e9rer la d\u00e9tresse psychique, l\u2019humiliation et \u00e0 reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 masculine ferait de ces institutions non plus des machines \u00e0 reproduire la \u201cvirilit\u00e9 de caserne\u201d, mais des lieux d\u2019apprentissage d\u2019une force responsable, protectrice sans \u00eatre pr\u00e9datrice.<\/p>\n<p><strong><span><span>Assumer nos erreurs d\u2019\u00e9galit\u00e9: la responsabilit\u00e9 sartrienne de lib\u00e9rer aussi les hommes<\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p>En conclusion, revenons \u00e0 Sartre. Si nous sommes responsables de nos choix parce que nous avons une conscience, alors une soci\u00e9t\u00e9 qui persiste \u00e0 ne lib\u00e9rer que ses femmes, en laissant ses hommes dans l\u2019ombre, fait un choix politique: celui de maintenir un ordre in\u00e9gal, conflictuel, st\u00e9rile. En lib\u00e9rant les femmes sans ouvrir aux hommes la porte de la cage virile, nous n\u2019avons pas aboli le patriarcat, nous l\u2019avons rendu plus discret, plus diffus, donc plus difficile \u00e0 combattre. Ce qui se tait ne dispara\u00eet pas: il se d\u00e9place, se durcit, se venge parfois dans l\u2019intime, dans les urnes, dans la rue.<\/p>\n<p>En Tunisie, l\u2019heure est \u00e0 l\u2019ouverture d\u2019un nouveau chantier: celui d\u2019un projet de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019\u00e9mancipation est pens\u00e9e comme un bien commun, et non un privil\u00e8ge accord\u00e9 \u00e0 un seul sexe. \u00c9manciper aussi les hommes n\u2019est ni un caprice th\u00e9orique ni un renoncement f\u00e9ministe; c\u2019est la condition de possibilit\u00e9 d\u2019une d\u00e9mocratie qui ne soit pas b\u00e2tie sur des frustrations explosives. Tant que p\u00e8res, fr\u00e8res, fils seront somm\u00e9s de rester des \u201cchefs de famille\u201d sans ressources, sans reconnaissance et sans nouveaux mod\u00e8les, ils iront chercher dans le pass\u00e9 des certitudes que le pr\u00e9sent leur refuse \u2013 et avec elles, les solutions les plus r\u00e9actionnaires.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable choix Sartrien, aujourd\u2019hui, est: voulons nous continuer \u00e0 faire payer le prix du progr\u00e8s aux femmes et aux hommes, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, ou oser enfin un projet de co \u00e9mancipation assum\u00e9, discut\u00e9, financ\u00e9, port\u00e9 au plus haut niveau? Ce choix n\u2019appartient \u00e0 aucun sexe en particulier. Il nous engage toutes et tous. Et il ne rel\u00e8ve plus du luxe moral, mais de l\u2019urgence politique.<\/p>\n<p><strong>Khadija Taoufik Moalla<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/37963-emanciper-aussi-les-hommes-la-revolution-inachevee-du-feminisme-tunisien\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211;\u00a0\u201cNous sommes responsables de nos choix parce que nous avons une conscience et cette conscience fait de nous des \u00eatres libres\u201d, \u00e9crivait Sartre, rappelant que la libert\u00e9 n\u2019est pas un slogan mais une responsabilit\u00e9 concr\u00e8te. En Tunisie, on aime r\u00e9p\u00e9ter que nous avons \u201clib\u00e9r\u00e9 la femme\u201d comme on brandit un troph\u00e9e [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":184697,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"https:\/\/www.leaders.com.tn\/uploads\/content\/thumbnails\/177633864189_content.jpg","fifu_image_alt":"\u00c9manciper aussi les hommes: la r\u00e9volution inachev\u00e9e du f\u00e9minisme tunisien","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-184696","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/184696","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=184696"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/184696\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media\/184697"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=184696"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=184696"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=184696"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}