{"id":184865,"date":"2026-04-20T17:01:29","date_gmt":"2026-04-20T21:01:29","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/aziza-chronique-dune-femme-de-bravoure-et-une-grand-mere-exemplaire\/"},"modified":"2026-04-20T17:01:29","modified_gmt":"2026-04-20T21:01:29","slug":"aziza-chronique-dune-femme-de-bravoure-et-une-grand-mere-exemplaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/aziza-chronique-dune-femme-de-bravoure-et-une-grand-mere-exemplaire\/","title":{"rendered":"Aziza: Chronique d\u2019une femme de bravoure et une grand-m\u00e8re exemplaire"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Abdellaziz Ben-Jebria &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> <strong>Elle n\u2019avait que 26 ans lorsqu\u2019elle perd mon grand-p\u00e8re, tu\u00e9 accidentellement, le 18 avril 1937, par son meilleur ami et bon voisin de campagne. Ses deux fillettes, A\u00efcha (ma m\u00e8re, plus connu sous le nom de Fatma) et Zeynab (ma tante), \u00e9taient alors \u00e2g\u00e9es, respectivement, de 6 et 2 ans. Mais, malgr\u00e9 son tr\u00e8s jeune \u00e2ge et sa beaut\u00e9 physique, Aziza, joliment mince jusqu\u2019\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s (7 novembre 1910 \u2013 29 novembre 1998), n\u2019avait jamais accept\u00e9 de se remarier, en d\u00e9pit des multitudes demandes de pr\u00e9tendants. Elle voulait tout simplement prot\u00e9ger ses deux petites gamines. D\u2019ailleurs, je serais curieux de savoir s\u2019il existerait, dans l\u2019histoire ancienne ou contemporaine, un seul homme tunisien qui aurait fait le m\u00eame sacrifice, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 26 ans. Aziza avait r\u00e9solument d\u00e9cid\u00e9, toute seule, de prendre le relais de son d\u00e9funt \u00e9poux pour s\u2019occuper de ses propres oliveraies, tout en se d\u00e9vouant pleinement \u00e0 ses deux fillettes, A\u00efcha et Zeynab, jusqu\u2019\u00e0 leurs mariages, et m\u00eame au-del\u00e0. Elle \u00e9tait devenue, de ce fait, \u00e0 la fois une m\u00e8re de famille et une r\u00e9elle et active cultivatrice-agricole.<\/strong><\/p>\n<p>Aziza qui veut dire \u00ab\u00a0Ch\u00e8re ou Bien Aim\u00e9e\u00a0\u00bb avait re\u00e7u, au cours des ann\u00e9es qui avaient suivi la mort de son \u00e9poux, plusieurs demandes de mariages qu\u2019elle avait constamment balay\u00e9es d\u2019un simple mouvement lat\u00e9ralement n\u00e9gatif de sa t\u00eate. Jusqu\u2019\u00e0 sa mort, elle restait veuve. Jusqu\u2019\u00e0 sa maladie, elle travaillait \u00e9nergiquement plus qu\u2019un homme. Toute sa vie, elle se d\u00e9vouait enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019amour de ses deux filles, de ses onze petits-enfants, et de plus d\u2019une vingtaine de ses arri\u00e8res petits-enfants.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>C\u2019\u00e9tait elle<\/strong> qui avait pr\u00e9dit intuitivement ma naissance, en me pr\u00e9nommant comme elle, au masculin, Aziz, son premier petit-fils.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>C\u2019\u00e9tait aussi elle<\/strong> qui avait veill\u00e9 sur ma bonne \u00e9ducation traditionnelle.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>Et c\u2019\u00e9tait elle<\/strong> qui m\u2019avait accompagn\u00e9 dans mes longues soir\u00e9es d\u2019\u00e9tudes, sous la lumi\u00e8re de la lampe \u00e0 p\u00e9trole.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>C\u2019\u00e9tait enfin elle<\/strong> qui m\u2019avait r\u00e9serv\u00e9 une place privil\u00e9gi\u00e9e dans son c\u0153ur et m\u2019avait aim\u00e9 profond\u00e9ment de ses pleins poumons lorsqu\u2019ils se remplissaient r\u00e9guli\u00e8rement de leur oxyg\u00e8ne vital.<\/p>\n<p><em>\u2192 Aziza \u00e9tait sans aucun doute une grand\u2019m\u00e8re exemplaire.<\/em><\/p>\n<p>En m\u00eame temps, elle m\u2019avait inculqu\u00e9 l\u2019amour de l\u2019olivier en me rendant un passionn\u00e9 de la cueillette des olives. J\u2019\u00e9tais ainsi devenu depuis mon enfance, et je continuais sans cesse \u00e0 \u00eatre, jusqu\u2019\u00e0 nos jours, un fana-amoureux de l\u2019olivier, en d\u00e9pit de mes longs p\u00e9riples professionnels internationaux.<\/p>\n<p>C\u2019est pour ces intimes raisons que je me souviens encore que lorsque j\u2019\u00e9tais un petit gar\u00e7on, je profitais de mes vacances d\u2019hiver pour ne jamais manquer la cueillette des olives. \u00c0 l\u2019aube, mais avant l\u2019aurore, d\u00e8s que ma grand\u2019m\u00e8re eut termin\u00e9 sa premi\u00e8re pri\u00e8re du matin, je montais avec elle et ses deux employ\u00e9s sur la charrette, tir\u00e9e par une mule, en direction des oliveraies de mon d\u00e9funt grand-p\u00e8re. Aziza, \u00e9tait alors, depuis son jeune veuvage, la cheffe agricole de sa petite famille compos\u00e9e de ses deux filles A\u00efcha (1930-2016) et Zeynab (1935 &#8211; ). Quant \u00e0 moi, malgr\u00e9 le froid et le vent hivernal, j\u2019\u00e9tais heureux de l\u2019accompagner \u00e0 la campagne pour me baigner dans l\u2019ambiance de cette olivaison. Je souhaite, en passant, longue vie \u00e0 tante Zeyneb qui est pr\u00e9sentement la derni\u00e8re survivante qui porte le nom de famille \u02baRabb\u00e8gue\u02ba \u00e0 Ksibet-Sousse (notre village natal).<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/1(119).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/>Cependant un jour, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 21 ans, me voil\u00e0 en train d\u2019abandonner provisoirement, malgr\u00e9 moi, mon village, le berceau de mon enfance, et surtout ma grand\u2019m\u00e8re, l\u2019\u00e9ternel amour de mon existence et le refuge de ma pr\u00e9sence. Le destin avait en effet voulu que je fasse mes premiers adieux temporairement pr\u00e9sentiels \u00e0 grand\u2019m\u00e8re pour aller \u00e9tudier et travailler ailleurs, d\u2019abord en France, puis aux Etats-Unis d\u2019Am\u00e9rique. Mais, le jour de mon d\u00e9part, j\u2019ai eu mon premier grand chagrin de tristesse lorsque j\u2019ai envelopp\u00e9 l\u2019Aziza dans mes bras pour lui dire au revoir; elle m\u2019a r\u00e9confort\u00e9 par des caresses pour apaiser ma d\u00e9tresse. J\u2019ai alors \u00e9prouv\u00e9 instantan\u00e9ment un sentiment de culpabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de celle qui m\u2019avait toujours prot\u00e9g\u00e9 depuis ma naissance jusqu\u2019\u00e0 ma jeunesse, mais que je n\u2019allais probablement pas \u00eatre l\u00e0, tout pr\u00e8s d\u2019elle, pour lui rendre ma dette affective lorsqu\u2019elle aura besoin de mes soins pendant sa vieillesse.<\/p>\n<p>Vingt-sept ans plus tard, apr\u00e8s une longue maladie qui avait dur\u00e9 plus de 20 ans, me voil\u00e0 en train de perdre d\u00e9finitivement ma ch\u00e8re grand\u2019m\u00e8re. Cette fois-ci c\u2019est elle qui avait d\u00e9cid\u00e9, malgr\u00e9 elle, pas de son propre gr\u00e9, de m\u2019abandonner, pour toujours, physiquement, mais pas spirituellement. J\u2019\u00e9tais, \u00e0 cette date-l\u00e0, en absence professionnelle, de Penn State University o\u00f9 je travaillais habituellement, \u00e0 Boston o\u00f9 je passais une ann\u00e9e sabbatique. C\u2019\u00e9tait alors que j\u2019ai soudainement appris que la sant\u00e9 de l\u2019Aziza se d\u00e9clinait rapidement pour \u00eatre inqui\u00e9tante, selon les dires de ma m\u00e8re qui a respect\u00e9 mes consignes pour m\u2019alerter \u00e0 temps afin que je puisse \u00eatre aupr\u00e8s d\u2019elle pendant ses derniers moments. J\u2019avais pourtant propos\u00e9 \u00e0 ma petite famille, qui se trouvait en Pennsylvanie, de me joindre \u00e0 Boston pour f\u00eater, \u00e0 notre mani\u00e8re, \u00ab\u00a0Thanksgiving\u00a0\u00bb, la grande f\u00eate traditionnelle nord-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Sans perdre du temps, j\u2019ai pris, d\u00e8s le lendemain, l\u2019avion en direction de Tunis, puis une voiture de louage vers Ksibet-Sousse, dans l\u2019espoir de revoir ma tr\u00e8s ch\u00e8re Aziza, avant son d\u00e9part d\u00e9finitif. Mes quelques jours, pass\u00e9s au Bled, \u00e9taient tristement v\u00e9cus aupr\u00e8s de ma grand\u2019m\u00e8re qui me regardait sagement et patiemment dans son agonie en me faisant des gestes d\u2019adieu sans pouvoir me r\u00e9pondre verbalement. Manifestement, ma pr\u00e9sence la r\u00e9confortait malgr\u00e9 tout, ainsi que celles de ma m\u00e8re, de ma tante et de ma s\u0153ur qui se relayaient \u00e0 son chevet en attendant la fin.<\/p>\n<p>Malheureusement, au bout de ma semaine qui venait de s\u2019achever, je ne pouvais que faire mes derniers adieux \u00e0 cette meilleure grand\u2019m\u00e8re du monde qui, apr\u00e8s avoir sacrifi\u00e9 sa jeunesse pour le bien de ses deux petites orphelines du p\u00e8re, A\u00efcha et Zeynab, elle avait consacr\u00e9 une bonne part de sa vie \u00e0 mon intention, en m\u2019entourant de tout son amour affectif, d\u00e8s ma naissance, en veillant au pragmatisme de ma bonne \u00e9ducation, pendant mon enfance, en m\u2019inculquant le plaisir d\u2019admirer et d\u2019aimer la campagne de mon grand-p\u00e8re avec ses champs de bl\u00e9 et ses oliviers, pendant mon adolescence, en accompagnant mes longues veill\u00e9es d\u2019\u00e9tudes et d\u2019examens secondaires, pendant ma jeunesse, et en partageant joyeusement mes r\u00e9ussites professionnelles, tant\u00f4t de loin pendant mon absence, et tant\u00f4t de pr\u00e8s pendant mes vacances. \u00c7a faisait plus d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es de vie commune, dans la m\u00eame maison \u00e0 Ksibet-Sousse, et plus d\u2019une autre vingtaine d\u2019ann\u00e9es alternant les courtes visites, au Bled natal, et les longues absences ailleurs pendant mes p\u00e9riples professionnels.<img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/2(117).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/>J\u2019\u00e9tais donc tristement oblig\u00e9 de la quitter, pour la derni\u00e8re fois, dans mes douleurs sans m\u00eame assister \u00e0 son enterrement. Je ne pouvais \u00e0 la fin que me consoler par mes tendres accolades, mes douces embrassades, et mes derniers regards flous \u00e0 travers mes larmes qui perlaient.<\/p>\n<p>\u00c0 peine une semaine apr\u00e8s mon retour \u00e0 Boston, et juste le lendemain du long week-end de Thanksgiving, ma grand\u2019m\u00e8re s\u2019\u00e9tait \u00e9teinte pour toujours ; elle avait fini d\u2019inhaler et d\u2019exhaler ses derni\u00e8res mol\u00e9cules d\u2019O2 et de CO2, le lundi 29 novembre 1998, exactement 22 jours suivant son 88\u00e8me anniversaire. Autant dire que ce Thanksgiving n\u2019\u00e9tait pas celui que toute ma famille aurait souhait\u00e9 c\u00e9l\u00e9brer.<\/p>\n<p>Ma grand\u2019m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e juste un an apr\u00e8s le d\u00e9part aussi d\u00e9finitif de mon p\u00e8re (Kacem); puis 18 ans plus tard c\u2019\u00e9tait le tour de ma m\u00e8re (A\u00efcha). Mais en d\u00e9pit de leurs disparitions, j\u2019imagine que l\u2019Aziza, A\u00efcha, et Kacem forment ensemble un trio familial, \u00e9ternellement ins\u00e9parables; ils sont toujours log\u00e9s au fond de mon c\u0153ur, et bien ancr\u00e9s aux trois sommets de mon triangle \u00e9quilat\u00e9ral. Ils \u00e9taient, et ils continueront d\u2019\u00eatre, pour toujours, les uniques mod\u00e8les de ma vie. Je leur devais tout. Ils \u00e9taient le refuge de mon pass\u00e9. Mais \u00e0 pr\u00e9sent, ils sont mes inoubliables r\u00e9f\u00e9rences immunitaires contre un \u00e9ventuel Alzheimer.<\/p>\n<p><strong>Abdellaziz Ben-Jebria<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/37970-aziza-chronique-d-une-femme-de-bravoure-et-une-grand-mere-exemplaire\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Abdellaziz Ben-Jebria &#8211; Elle n\u2019avait que 26 ans lorsqu\u2019elle perd mon grand-p\u00e8re, tu\u00e9 accidentellement, le 18 avril 1937, par son meilleur ami et bon voisin de campagne. Ses deux fillettes, A\u00efcha (ma m\u00e8re, plus connu sous le nom de Fatma) et Zeynab (ma tante), \u00e9taient alors \u00e2g\u00e9es, respectivement, de 6 et 2 ans. 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