{"id":185359,"date":"2026-04-29T17:02:45","date_gmt":"2026-04-29T21:02:45","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-souverainete-biologique-le-nouveau-front-invisible-de-la-souverainete-alimentaire\/"},"modified":"2026-04-29T17:02:45","modified_gmt":"2026-04-29T21:02:45","slug":"la-souverainete-biologique-le-nouveau-front-invisible-de-la-souverainete-alimentaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-souverainete-biologique-le-nouveau-front-invisible-de-la-souverainete-alimentaire\/","title":{"rendered":"La souverainet\u00e9 biologique: le nouveau front invisible de la souverainet\u00e9 alimentaire"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Dhia Bouktila &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> <strong>Pendant longtemps, la souverainet\u00e9 alimentaire a constitu\u00e9 l\u2019horizon central des politiques agricoles. Produire suffisamment, r\u00e9duire les d\u00e9pendances, s\u00e9curiser les approvisionnements: tels \u00e9taient les rep\u00e8res dominants de l\u2019action publique. Mais cette lecture, bien que toujours n\u00e9cessaire, devient aujourd\u2019hui insuffisante.<br \/>Un d\u00e9placement profond est d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Il ne concerne plus seulement la production agricole, mais la nature m\u00eame de ce qui fonde la souverainet\u00e9: <span>la connaissance du vivant.<\/span> C\u2019est dans ce contexte qu\u2019\u00e9merge une notion encore peu stabilis\u00e9e mais d\u00e9cisive: la <span>souverainet\u00e9 biologique<\/span>.<\/strong><\/p>\n<p><span><span><strong>Au-del\u00e0 des aliments: la souverainet\u00e9 des g\u00e9nomes<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019agriculture contemporaine ne repose plus uniquement sur les rendements ou les surfaces cultiv\u00e9es. Elle s\u2019appuie d\u00e9sormais sur la biologie du vivant: g\u00e9nomique, s\u00e9lection assist\u00e9e, biotechnologies, donn\u00e9es mol\u00e9culaires. Autrement dit, la ressource strat\u00e9gique n\u2019est plus seulement le <strong>champ<\/strong>, mais le <strong>g\u00e9nome<\/strong>.<\/p>\n<p>Les cultures tunisiennes en offrent une illustration particuli\u00e8rement claire. L\u2019olivier, les esp\u00e8ces fruiti\u00e8res comme le figuier et l\u2019amandier, le palmier dattier, les l\u00e9gumineuses traditionnelles, ainsi que les syst\u00e8mes mara\u00eechers irrigu\u00e9s ou pluviaux, ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 de simples productions: ils constituent de v\u00e9ritables <strong>r\u00e9servoirs de diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique<\/strong>, fa\u00e7onn\u00e9s au cours de si\u00e8cles d\u2019interactions entre s\u00e9lection naturelle, contraintes climatiques et pratiques agricoles humaines.<\/p>\n<p>Ma\u00eetriser son agriculture ne signifie plus produire uniquement, mais comprendre et valoriser scientifiquement son patrimoine biologique.<\/p>\n<p><span><span><strong>Quand la science devient un enjeu de souverainet\u00e9<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La souverainet\u00e9 biologique introduit une rupture silencieuse mais majeure: elle d\u00e9place le centre de gravit\u00e9 de la souverainet\u00e9 du sol vers la connaissance. L\u2019essentiel de la valeur des ressources g\u00e9n\u00e9tiques ne r\u00e9side plus dans leur usage imm\u00e9diat, mais dans leur interpr\u00e9tation scientifique: <strong>s\u00e9quen\u00e7age, annotation fonctionnelle, bases de donn\u00e9es, mod\u00e8les pr\u00e9dictifs.<\/strong><\/p>\n<p>Or, ces infrastructures de production du savoir sont aujourd\u2019hui largement globalis\u00e9es. Cette r\u00e9alit\u00e9 cr\u00e9e une asym\u00e9trie nouvelle: celle de la <strong>d\u00e9pendance non plus seulement \u00e9conomique, mais \u00e9pist\u00e9mique.<\/strong> Autrement dit, la question n\u2019est plus uniquement : <strong>\u201cque produit-on?\u201d<\/strong>, mais aussi: <strong>\u201cqui produit la connaissance sur ce que nous avons?\u201d<\/strong><\/p>\n<p><span><span><strong>Nagoya: un tournant discret mais structurant<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce terrain que s\u2019inscrit le <strong>Protocole de Nagoya,<\/strong> adopt\u00e9 dans le cadre de la Convention sur la diversit\u00e9 biologique et ratifi\u00e9 par la Tunisie en 2021.<\/p>\n<p>Ce cadre international encadre <strong>l\u2019acc\u00e8s aux ressources g\u00e9n\u00e9tiques et le partage juste des avantages (APA) issus de leur utilisation.<\/strong> Derri\u00e8re sa technicit\u00e9 juridique apparente, il introduit une transformation majeure: la reconnaissance explicite de la valeur strat\u00e9gique du vivant et des savoirs associ\u00e9s.<\/p>\n<p>Toutefois, sa mise en \u0153uvre reste un chantier complexe. Elle implique des m\u00e9canismes pr\u00e9cis (consentement pr\u00e9alable, accords de partage, gouvernance des ressources) qui exigent des capacit\u00e9s scientifiques et institutionnelles encore en construction.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette perspective qu\u2019a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 un atelier de formation \u00e0 Kairouan les 20 et 21 avril 2026, consacr\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9servation des ressources g\u00e9n\u00e9tiques et \u00e0 la mise en \u0153uvre du Protocole de Nagoya en Tunisie. Port\u00e9 par le Minist\u00e8re de l\u2019Environnement, \u00e0 travers la DGEQV, avec l\u2019appui de l\u2019Observatoire du Sahara et du Sahel et le soutien du Programme des Nations Unies pour l\u2019Environnement, cet \u00e9v\u00e9nement a rassembl\u00e9 chercheurs et institutions autour d\u2019un enjeu central: la construction d\u2019une gouvernance nationale plus inclusive de la biodiversit\u00e9.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Untitled-1(7).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la dimension technique, ce type d\u2019initiative traduit une \u00e9volution importante: la prise de conscience progressive que la biodiversit\u00e9 n\u2019est pas seulement un patrimoine naturel, mais aussi un objet de gouvernance scientifique et strat\u00e9gique.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le vivant comme infrastructure strat\u00e9gique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce qui se joue aujourd\u2019hui d\u00e9passe la simple gestion des ressources biologiques. Il s\u2019agit de la capacit\u00e9 d\u2019un pays \u00e0 transformer sa biodiversit\u00e9 en connaissance autonome, en innovation et en valeur.<\/p>\n<p>Trois dimensions structurent d\u00e9sormais cet enjeu:<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>Une dimension g\u00e9n\u00e9tique:<\/strong> la diversit\u00e9 du vivant comme ressource fondamentale;<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>Une dimension scientifique:<\/strong> la capacit\u00e9 \u00e0 produire et interpr\u00e9ter les donn\u00e9es biologiques;<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> <strong>Une dimension institutionnelle:<\/strong> la capacit\u00e9 \u00e0 n\u00e9gocier, encadrer et valoriser ces ressources.<\/p>\n<p>C\u2019est leur articulation qui fonde la souverainet\u00e9 biologique.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une souverainet\u00e9 silencieuse mais d\u00e9cisive<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 la souverainet\u00e9 alimentaire, visible et imm\u00e9diatement politique, la souverainet\u00e9 biologique est discr\u00e8te. Elle se joue dans les laboratoires, les bases de donn\u00e9es, les politiques de recherche, les cadres juridiques. Mais son impact est potentiellement plus profond encore: elle conditionne la capacit\u00e9 future des soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 comprendre, adapter et transformer leur propre vivant.<\/p>\n<p>Dans un monde o\u00f9 les d\u00e9fis climatiques, alimentaires et \u00e9cologiques s\u2019intensifient, cette capacit\u00e9 devient structurante.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une avanc\u00e9e g\u00e9nomique structurante au service de la souverainet\u00e9 biologique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Cette souverainet\u00e9 biologique se construit aussi dans des avanc\u00e9es scientifiques concr\u00e8tes, \u00e0 port\u00e9e strat\u00e9gique majeure. \u00c0 titre d\u2019exemple, la Tunisie vient de franchir une \u00e9tape importante avec la publication des g\u00e9nomes complets de deux vari\u00e9t\u00e9s embl\u00e9matiques de bl\u00e9 dur, \u2018Mahmoudi\u2019 et \u2018Chili\u2019, issues de son patrimoine agricole historique (<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/37986-une-grande-avancee-scientifique-sequencage-et-publication-des-genomes-complets-de-deux-varietes-emblematiques-de-ble-dur-tunisien-mahmoudi-et-chili-album-photos\" target=\"_blank\"><strong>voir<\/strong> <span><strong>Leaders<\/strong><\/span><\/a>).<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alisation scientifique est port\u00e9e par une collaboration structur\u00e9e entre des chercheurs tunisiens de l\u2019Universit\u00e9 de Sfax et de l\u2019Institution de la Recherche et de l\u2019Enseignement Sup\u00e9rieur Agricoles (IRESA), en partenariat avec la Banque Nationale de G\u00e8nes de Tunisie et l\u2019organisation britannique \u00e0 but non lucratif Get Genome.<\/p>\n<p>Elle illustre la mont\u00e9e en puissance d\u2019une capacit\u00e9 scientifique nationale \u00e0 documenter, structurer et valoriser son patrimoine g\u00e9n\u00e9tique agricole dans une dynamique de souverainet\u00e9 biologique et de coop\u00e9ration scientifique internationale.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la dimension strictement technique, elle ne constitue pas seulement une prouesse en g\u00e9nomique des plantes cultiv\u00e9es; elle marque surtout un basculement symbolique: celui du <strong>passage d\u2019un patrimoine agricole conserv\u00e9 empiriquement \u00e0 un patrimoine d\u00e9sormais s\u00e9quenc\u00e9, document\u00e9 et scientifiquement interpr\u00e9table.<\/strong> En rendant visible l\u2019architecture g\u00e9n\u00e9tique de ressources locales s\u00e9lectionn\u00e9es par des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019agriculteurs, ce type de travaux ouvre la voie \u00e0 une valorisation plus fine des caract\u00e8res d\u2019adaptation, de r\u00e9silience et de qualit\u00e9, tout en renfor\u00e7ant la capacit\u00e9 nationale \u00e0 inscrire ses ressources biologiques dans les circuits contemporains de la recherche et de l\u2019innovation. <strong>Dans le contexte du Protocole de Nagoya,<\/strong> cette dynamique prend une port\u00e9e suppl\u00e9mentaire, puisqu\u2019elle relie directement production scientifique, souverainet\u00e9 des donn\u00e9es et gouvernance des ressources g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion: vers une nouvelle lecture du vivant<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La souverainet\u00e9 biologique ne remplace pas la souverainet\u00e9 alimentaire. Elle la prolonge et la transforme.\u00a0<br \/>Elle rappelle une \u00e9vidence souvent oubli\u00e9e mais fondamentale: <strong>produire ne suffit plus. Il faut aussi conna\u00eetre ce que l\u2019on produit, ma\u00eetriser les conditions de cette connaissance, et en contr\u00f4ler les usages scientifiques et \u00e9conomiques.<br \/>C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue, silencieusement, une nouvelle g\u00e9opolitique du vivant.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Par Dhia Bouktila<\/strong><br \/><span><em>Professeur de g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Monastir<\/em><\/span><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/37997-la-souverainete-biologique-le-nouveau-front-invisible-de-la-souverainete-alimentaire\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Dhia Bouktila &#8211; Pendant longtemps, la souverainet\u00e9 alimentaire a constitu\u00e9 l\u2019horizon central des politiques agricoles. 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