{"id":185517,"date":"2026-05-02T17:02:43","date_gmt":"2026-05-02T21:02:43","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-grecs-a-sfax-recit-de-mon-vecu-personnel\/"},"modified":"2026-05-02T17:02:43","modified_gmt":"2026-05-02T21:02:43","slug":"les-grecs-a-sfax-recit-de-mon-vecu-personnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-grecs-a-sfax-recit-de-mon-vecu-personnel\/","title":{"rendered":"Les Grecs \u00e0 Sfax: R\u00e9cit de mon v\u00e9cu personnel"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Dr Spiro Amp\u00e9las &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> A l\u2019invitation de l\u2019Association des Amis de Borj Kallel (Pr\u00e9sidente Mme H\u00e9dia Abdelk\u00e9fi), j\u2019ai eu le grand plaisir de participer, les 24 et 25 avril 2026, aux Journ\u00e9es d\u2019\u00e9tudes sur les Communaut\u00e9s M\u00e9diterran\u00e9ennes de Sfax avec un focus sur la communaut\u00e9 grecque. Au cours de la seconde journ\u00e9e, tenue \u00e0 l\u2019Institut culturel \u00ab\u00a0Maison de France\u00a0\u00bb \u00e0 Sfax (Directeur M. Adrien Guillot), j\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9 un t\u00e9moignage sur mon v\u00e9cu personnel. Je pr\u00e9cise que je ne suis pas historien et que des historiens professionnels se sont pench\u00e9s sur la pr\u00e9sence grecque en Tunisie et sp\u00e9cialement \u00e0 Sfax o\u00f9 elle fut la plus importante (voir les travaux de mon cher ami Habib Kazdaghli, Antonis Chaldaios, Ridha Kallel, Fay\u00e7al El Ghoul etc\u2026). J\u2019ai mentionn\u00e9 que Sfax a aussi la chance de compter des amateurs d&rsquo;Histoire passionn\u00e9s, tous pr\u00e9sents que j\u2019ai tenu \u00e0 remercier chaleureusement (M. Moncef Ben Salah, M. Achraf Ush, M. Zaher Kammoun, Dr Mohamed Aloulou, ainsi que M. Jamel Charfi auteur de remarquables vid\u00e9os qui illustr\u00e8rent ces journ\u00e9es). Je dois \u00e9galement signaler les recherches en cours de Mme Sofia Argyropoulou, malheureusement retenue en Gr\u00e8ce.<\/p>\n<p>Pour ma part, je ne suis que le traducteur en fran\u00e7ais de l\u2019ouvrage \u00e9crit en 2018 par l\u2019historien grec Antonis Chaldaios, traduction publi\u00e9e en 2025 \u00e0 Tunis dans la belle collection \u00abTunisie plurielle\u00bb dirig\u00e9e par Habib Kazdaghli (aux \u00e9ditions Santillana), sous le titre \u00ab<a href=\"\/uploads\/FCK_files\/SFAX-2026-2-_1_.pdf\" target=\"_blank\">Histoire de la Communaut\u00e9 grecque de Tunisie, XVI<sup>\u00e8me<\/sup> &#8211; XXI<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles<\/a>\u00bb. Je ne saurais donc m\u2019exprimer qu\u2019en tant que t\u00e9moin, ancien membre de la Communaut\u00e9 grecque sfaxienne, aujourd\u2019hui disparue. N\u00e9 \u00e0 Sfax en 1944, j\u2019y ai v\u00e9cu dans l&rsquo;enfance et l&rsquo;adolescence, la fin du Protectorat fran\u00e7ais et le d\u00e9but de l\u2019Ind\u00e9pendance tunisienne de 1956. A partir de 1958, poursuivant mes \u00e9tudes en France, je ne suis revenu \u00e0 Sfax que pour des vacances, jusqu\u2019au d\u00e9part d\u00e9finitif de mes parents pour la Gr\u00e8ce en 1969.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une pr\u00e9sence \u00e0 Sfax qui dura plus d\u2019un si\u00e8cle<br \/><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Il n\u2019y a plus de communaut\u00e9 grecque \u00e0 Sfax aujourd\u2019hui. Mais quelle fut la dur\u00e9e de sa pr\u00e9sence? Et de quelles r\u00e9gions de Gr\u00e8ce, ces personnes \u00e9taient-elles originaires? Il est difficile de dater pr\u00e9cis\u00e9ment le d\u00e9but et la fin de cette pr\u00e9sence parce qu\u2019ils furent progressifs. Pour ma part j\u2019avancerais approximativement les dates de 1850 \u00e0 1970, soit une dur\u00e9e de plus d\u2019un si\u00e8cle, sup\u00e9rieure aux soixante-quinze ans du Protectorat fran\u00e7ais (1881-1956).\u00a0 La question suivante qui vient \u00e0 l\u2019esprit est celle de l\u2019origine des Grecs de Sfax. D\u2019o\u00f9 venaient-ils? Je laisserai les chiffres et les pourcentages aux sp\u00e9cialistes et je dirai que dans mes souvenirs d\u2019enfant, ils \u00e9taient essentiellement originaires d\u2019Hydra et du Dod\u00e9can\u00e8se (principalement Kalymnos, mais aussi Symi, Rhodes, Castellorizo&#8230;), r\u00e9partis en deux groupes distincts marqu\u00e9s par des diff\u00e9rences (date et mode d\u2019arriv\u00e9e, nationalit\u00e9, activit\u00e9s professionnelles, orientation politique\u2026) et des similitudes (religion chr\u00e9tienne orthodoxe, attachement \u00e0 une m\u00eame patrie). Tous \u00e9taient venus \u00e0 la recherche d\u2019une vie meilleure que la plupart ont pu trouver \u00e0 Sfax.<\/p>\n<p><strong>Hydra<\/strong> est une petite \u00eele proche du P\u00e9loponn\u00e8se, d\u2019Ath\u00e8nes et de son port du Pir\u00e9e, aujourd\u2019hui haut lieu du tourisme, que l\u2019on pourrait comparer \u00e0 Sidi-bou-Sa\u00efd ou Saint-Tropez, Hydra est un rocher aride o\u00f9 les hommes ont d\u00fb pendant des si\u00e8cles se tourner vers la mer pour survivre. Devenus d&rsquo;excellents navigateurs, sp\u00e9cialis\u00e9s dans le transport maritime, ils amass\u00e8rent des fortunes lors des Guerres napol\u00e9oniennes (jusqu\u2019en 1815), en for\u00e7ant le blocus britannique des ports fran\u00e7ais qu\u2019ils ravitaillaient en bl\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;Odessa sur la mer Noire. Ils utilis\u00e8rent ensuite leur flotte pour la Guerre d\u2019Ind\u00e9pendance grecque, de 1821 \u00e0 1832, o\u00f9 ils se comport\u00e8rent h\u00e9ro\u00efquement. En 1832, \u00e0 la naissance du Royaume de Gr\u00e8ce, ruin\u00e9s, ils durent chercher une autre activit\u00e9, avec de petites unit\u00e9s, leurs gros navires ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits. C\u2019est ainsi qu\u2019ils se tourn\u00e8rent vers la p\u00eache aux \u00e9ponges. C\u2019\u00e9tait alors un produit unique, sans \u00e9quivalent, dont la demande explosait du fait de la R\u00e9volution industrielle et des progr\u00e8s de l\u2019hygi\u00e8ne en Europe. N\u2019\u00e9tant pas plongeurs, ils utilis\u00e8rent au d\u00e9but le trident (\u00abkam\u00e0ki\u00bb en grec) mais les eaux de la mer Eg\u00e9e sont profondes. Ils all\u00e8rent alors vers celles du Golfe de Gab\u00e8s, o\u00f9 de plus les \u00e9ponges \u00e9taient nombreuses et de grande qualit\u00e9. Ils partaient pour plusieurs mois, \u00e0 la belle saison, apr\u00e8s P\u00e2ques, jusqu\u2019en septembre. Naviguant \u00e0 la voile, il leur fallait souvent aller \u00e0 terre o\u00f9 certains commenc\u00e8rent \u00e0 s\u2019installer de fa\u00e7on saisonni\u00e8re puis permanente. Ils \u00e9taient donc et resteront pour la plupart de nationalit\u00e9 hell\u00e9nique, conservateurs, sujets fid\u00e8les du roi de Gr\u00e8ce. En plus du grec ils parlaient un patois hydriote albanais (\u00abta arvan\u00edtika\u00bb) que certaines femmes de Sfax (dans ma famille par ex.) utilisaient encore entre elles dans les ann\u00e9es 1950, alors qu\u2019il avait quasiment disparu \u00e0 Hydra.<\/p>\n<p><strong>Kalymnos<\/strong> Une \u00eele qui fait partie du Dod\u00e9can\u00e8se. Cet archipel de douze \u00eeles comme son nom l&rsquo;indique, peupl\u00e9 de Grecs, \u00e9tait dans l\u2019Empire ottoman jusqu\u2019en 1912 o\u00f9 il fut conquis, ainsi que la Libye, par l\u2019Italie. Il ne sera rattach\u00e9 \u00e0 la Gr\u00e8ce qu\u2019en 1947. Plus grande qu\u2019Hydra, mais tout aussi aride, \u00e9loign\u00e9e du Pir\u00e9e, proche de la Turquie, Kalymnos, elle, vivait de la p\u00eache aux \u00e9ponges depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9. Aujourd\u2019hui elle y est pratiqu\u00e9e encore un peu mais l&rsquo;\u00eele attire aussi des grimpeurs du monde entier pour ses parois rocheuses. Ses hommes \u00e9taient alors plongeurs nus. Ils descendaient rapidement \u00e0 grande profondeur en apn\u00e9e et se maintenaient au fond de l&rsquo;eau gr\u00e2ce \u00e0 une lourde pierre (\u00abskandal\u00f3p\u00e9tra\u00bb en grec) pour cueillir des \u00e9ponges qu\u2019ils rassemblaient dans un filet puis ils tiraient sur la corde pour qu\u2019on les remonte \u00e0 la surface. Ils menaient une vie rude, \u00e9puisante, tr\u00e8s dangereuse et d\u00e9pensaient en festivit\u00e9s \u00e0 leur retour une grande partie de l\u2019argent qu\u2019ils gagnaient, ce qui les amenait \u00e0 repartir, sans cesse endett\u00e9s, \u00e0 la saison d\u2019apr\u00e8s. Lire \u00e0 ce propos \u00abP\u00eacheurs d\u2019\u00e9ponges\u00bb, m\u00e9moires de mon oncle kalymniote Y\u00e0nnis Y\u00e9r\u00e0kis, ouvrage bouleversant, seul t\u00e9moignage que nous poss\u00e9dions sur la vie en 1900 de ces \u00abfor\u00e7ats de la mer\u00bb (\u00e9ditions Cambourakis Paris 2022), traduit par moi-m\u00eame, avec une pr\u00e9face de Daniel Faget, ouvrage salu\u00e9 par la critique et prim\u00e9 par le CNRS). Une r\u00e9\u00e9dition grecque et une traduction italienne sont disponibles \u00e9galement.\u00a0 \u00a0<\/p>\n<p>Une synth\u00e8se comparative simplifi\u00e9e des deux groupes de Grecs sfaxiens, montre ces diff\u00e9rences qui se traduisaient aussi par une concurrence dans la p\u00eache et le commerce de ce produit de la mer. Il faut signaler \u00e0 ce propos que si les Grecs \u00e9taient les plus nombreux; il y avait aussi des p\u00eacheurs italiens de Sicile (\u00e0 la gangave, filet avec lame raclant le fond), des Tunisiens musulmans au kam\u00e0ki ou \u00e0 pied. Quant aux commer\u00e7ants,\u00a0 ils comprenaient \u00e9galement des Tunisiens juifs ou des Maltais. La concurrence pouvait \u00eatre forte mais les Grecs gardaient de tr\u00e8s bons rapports avec toutes ces communaut\u00e9s sfaxiennes.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le scaphandre, une r\u00e9volution technique<br \/><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e du scaphandre en 1865 sera en effet une r\u00e9volution. Il permettait de descendre plus au fond, d\u2019y rester plus longtemps mais il fera de tr\u00e8s nombreuses victimes par accidents de d\u00e9compression (morts ou paralysies d\u00e9finitives). Les plongeurs kalymniotes arriv\u00e8rent \u00e0 Sfax surtout apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, sur des bateaux devenus motoris\u00e9s, charg\u00e9s de plus petites embarcations secondaires \u00e0 rames. Ils \u00e9taient, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant, de nationalit\u00e9 italienne et furent ravis d\u2019acqu\u00e9rir facilement la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise \u00e0 partir de 1923 gr\u00e2ce \u00e0 la loi de naturalisation. Certains pourront prendre de surcroit la nationalit\u00e9 grecque par le \u00abdroit du sang\u00bb apr\u00e8s 1947. Oppos\u00e9s par ailleurs \u00e0 la royaut\u00e9 impos\u00e9e \u00e0 la Gr\u00e8ce, ils \u00e9taient partisans du grand homme politique E. V\u00e9niz\u00e9los, donc \u00abv\u00e9niz\u00e9listes\u00bb et resteront progressistes apr\u00e8s sa mort. Beaucoup parlaient, en plus du grec, l&rsquo;italien.<\/p>\n<p><span><span><strong>Sfax: le port et l\u2019\u00e9glise<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En plus des raisons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9es (quantit\u00e9 et qualit\u00e9 des \u00e9ponges, faible profondeur de la M\u00e9diterran\u00e9e dans le Golfe de Gab\u00e8s) d\u2019autres crit\u00e8res expliquent ce choix du port de Sfax pour y faire escale ou s\u2019y installer. Sa situation centrale privil\u00e9gi\u00e9e en M\u00e9diterran\u00e9e, son am\u00e9nagement moderne (1897) ont jou\u00e9 un r\u00f4le, mais il faut retenir surtout l\u2019instauration du Protectorat qui ouvrit aux Grecs les portes de la France et \u00e0 travers elles, celles du march\u00e9 mondial. Traditionnellement ces marins qui menaient une vie pleine de dangers, \u00e9taient tr\u00e8s pieux. Ils priaient beaucoup pour demander la protection de Dieu et des Saints, ce qui les amena \u00e0 construire en 1892 une \u00e9glise consacr\u00e9e aux Trois Hi\u00e9rarques Saints de l\u2019Orthodoxie puis \u00e0 constituer une Communaut\u00e9 pour sa gestion (statuts d\u00e9pos\u00e9s en 1894). Un Consulat de Gr\u00e8ce vit le jour pour r\u00e9gler les questions administratives. Pour acheter le terrain et construire l\u2019\u00e9glise, on organisa une collecte. Les fonds eurent une origine surtout locale mais en Gr\u00e8ce c\u2019est Hydra qui contribua le plus. De cette \u00eele viendront \u00e0 bord de ca\u00efques les marbres et ic\u00f4nes n\u00e9cessaires. Je sais que mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re G\u00e9d\u00e9on Rogopoulos travailla avec d\u2019autres, b\u00e9n\u00e9volement, sur le chantier. Il faut remarquer la proximit\u00e9 originelle de l\u2019\u00e9glise et du port de p\u00eache. Apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me guerre mondiale, le clocher avait perdu une arche du fait des bombardements am\u00e9ricains de 1943 et l\u2019\u00e9glise sa relation proche avec la mer. Aujourd\u2019hui un mur a remplac\u00e9 la grille de cl\u00f4ture et l\u2019\u00e9glise est ferm\u00e9e mais son b\u00e2timent menac\u00e9 a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9 par la r\u00e9fection de la toiture. L\u2019iconostase qui caract\u00e9rise nos lieux de culte a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><span><span><strong>Identit\u00e9 plurielle ou\u00a0 \u00abtriple appartenance\u00bb des Grecs de Sfax<br \/><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>J\u2019emprunte cette formule \u00e0 Habib Kazdaghli pour qui la pr\u00e9sence des Grecs \u00e0 Sfax aurait particip\u00e9 \u00e0 la formation chez eux d\u2019une identit\u00e9 \u00e0 trois r\u00e9f\u00e9rents.\u00a0 Elle correspond me semble-t-il \u00e0 mon v\u00e9cu et \u00e0 celui des personnes que j\u2019ai connues (avec des nuances individuelles que j\u2019\u00e9voquerai plus loin).<br \/>Tout d\u2019abord, <strong>la composante grecque,<\/strong> elle est \u00e9vidente, indiscutable, existe d\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e et se maintiendra au travers des g\u00e9n\u00e9rations.\u00a0 Elle passe par deux liens identitaires: la religion chr\u00e9tienne grecque orthodoxe et l\u2019attachement \u00e0 la m\u00e8re patrie: la Gr\u00e8ce. Ces liens s\u2019exprimeront principalement dans deux lieux respectifs: l\u2019\u00c9glise et le Consulat.\u00a0<\/p>\n<p>A l\u2019\u00c9glise, sous l\u2019\u00e9gide de son Pr\u00e9sident (mon grand-p\u00e8re maternel, M. Andr\u00e9 Rogopoulos, sera r\u00e9\u00e9lu \u00e0 cette fonction pendant des d\u00e9cennies), la Communaut\u00e9 se retrouvait pour la messe du dimanche, les bapt\u00eames, les mariages, les enterrements et surtout la Semaine Sainte de P\u00e2ques, acm\u00e9 de la pratique religieuse o\u00f9 l\u2019intensit\u00e9 des traditions collectives ou familiales peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 celle du mois de Ramadan. Autre similitude, le Car\u00eame strict de quarante jours \u00e9tait scrupuleusement observ\u00e9 par beaucoup de Grecs de Sfax, surtout pendant la Semaine Sainte. Au Consulat, \u00e0 l\u2018angle de l\u2019H\u00f4tel des oliviers, nous nous retrouvions pour la F\u00eate Nationale grecque (le 25 mars) autour de notre Vice-consul M. Nomikos Coutouzis qui tint ce poste tr\u00e8s longtemps. Les enfants portaient des v\u00eatements traditionnels (jupe pliss\u00e9e appel\u00e9e fustanelle pour les gar\u00e7ons) et chantaient l\u2019hymne national en agitant de petits drapeaux grecs. Le lien \u00e0 la m\u00e8re patrie se mat\u00e9rialisait \u00e9galement par voie maritime. C\u2019\u00e9tait l\u2019arriv\u00e9e saisonni\u00e8re des ca\u00efques pour les \u00e9ponges et celle des cargos grecs qui venaient charger pour le Pir\u00e9e surtout du phosphate mais aussi des poulpes s\u00e9ch\u00e9s ou du sel. Les escales duraient plusieurs jours et leurs \u00e9quipages qui allaient se recueillir \u00e0 l\u2019\u00e9glise, \u00e9taient re\u00e7us dans nos maisons. Parfois certains Grecs embarquaient en famille pour des vacances estivales en Gr\u00e8ce qui renfor\u00e7aient l&rsquo;attachement au pays. La langue nationale \u00e9tait parl\u00e9e, plus ou moins correctement, mais le niveau d\u2019instruction des primo-arrivants \u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral faible, du moins chez les gens de mer. L\u2019enseignement du grec eut peu de succ\u00e8s. Tous les enfants all\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise et rares furent ceux qui apprirent \u00e0 lire ou \u00e9crire le grec. Quant aux traditions culinaires, ce sont celles qui perdurent le plus chez les migrants. Feuilles de vigne farcies, tzatziki, moussaka, poissons et poulpes avaient une place importante \u00e0 la table des familles grecques de Sfax.<\/p>\n<p><strong>La part tunisienne dans notre identit\u00e9<\/strong> se fit sentir tr\u00e8s vite. Les Grecs furent bien accueillis par les Tunisiens avec lesquels ils ont beaucoup de similitudes. Deux peuples m\u00e9diterran\u00e9ens, un climat tr\u00e8s comparable, un pass\u00e9 ottoman commun ayant laiss\u00e9 de nombreuses traces dans le vocabulaire, la musique, la nourriture. L\u2019huile d\u2019olive, les produits de la mer, plaisaient beaucoup \u00e0 ces insulaires qui se mirent facilement \u00e0 appr\u00e9cier le couscous et l\u2019harissa! Quant aux g\u00e2teaux au miel, ce sont les m\u00eames, transmis par les Ottomans. Je ferai remarquer enfin que les Grecs sont depuis l\u2019Antiquit\u00e9, un peuple de marins et de commer\u00e7ants, \u00e9tablissant des comptoirs maritimes et non des colonies. A l\u2019exception d\u2019Alexandre le Grand, ils n\u2019ont jamais eu de volont\u00e9s colonisatrices comme les Romains. Ils furent tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 cette ville qu\u2019ils aim\u00e8rent et quitt\u00e8rent \u00e0 regret, essentiellement pour des raisons \u00e9conomiques li\u00e9es au d\u00e9clin du commerce des \u00e9ponges.<\/p>\n<p><strong>Une part fran\u00e7aise fut \u00e9galement pr\u00e9sente dans notre identit\u00e9.<\/strong> Nous avons vu que le choix des Dod\u00e9can\u00e9siens ne voulait pas dire qu\u2019ils d\u00e9siraient se ranger totalement du c\u00f4t\u00e9 de la puissance colonisatrice en reniant leur pass\u00e9 et leur religion. Ils rest\u00e8rent Grecs orthodoxes, profitant seulement de l\u2019opportunit\u00e9 offerte par le contexte g\u00e9opolitique pour rejeter la nationalit\u00e9 italienne qui leur \u00e9tait insupportable. Certes, ceci leur accorda certains avantages dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019alors. Evidemment seuls les naturalis\u00e9s eurent droit \u00e0 une aide au \u00abrapatriement\u00bb vers la France apr\u00e8s l\u2019Ind\u00e9pendance. Mais je pense que c\u2019est surtout l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise o\u00f9 all\u00e8rent \u00e9tudier leurs enfants qui construisit ce sentiment d\u2019appartenance. Le projet de leur faire poursuivre des \u00e9tudes contribua grandement \u00e0 la d\u00e9cision d\u2019aller principalement en France quand ils quitt\u00e8rent la Tunisie.<\/p>\n<p><strong>Au total,<\/strong> je peux donc personnellement confirmer ce sentiment g\u00e9n\u00e9ral de \u00abtriple appartenance\u00bb \u00e9voqu\u00e9 par Habib Kazdaghli, mais il \u00e9tait en proportions diff\u00e9rentes pour chacun et variable dans le temps. Ma m\u00e8re, grecque n\u00e9e \u00e0 Sfax \u00e9tait \u00abfrancis\u00e9e\u00bb et \u00abarabis\u00e9e\u00bb (elle parlait, lisait et \u00e9crivait l\u2019arabe). Elle se \u00abgr\u00e9cisa\u00bb plus au contact de mon p\u00e8re qui, arriv\u00e9 de Kalymnos \u00e0 30 ans, d\u00fbt parfaire son fran\u00e7ais scolaire et n&rsquo;apprit que quelques mots de tunisien, gr\u00e2ce \u00e0 son fid\u00e8le infirmier &#8211; interpr\u00e8te M. Mohamed Sellami. Elle nous parlait fran\u00e7ais, lui plut\u00f4t grec. Finalement l\u2019identification r\u00e9sulte du choix de l\u2019individu, qui peut varier selon l\u2019\u00e2ge et les circonstances de la vie. \u00abLe nombre d\u2019anc\u00eatres de telle ou telle nationalit\u00e9 compte moins que la volont\u00e9 de s\u2019affirmer ou non comme membre d\u2019un groupe\u00bb (Kaurinkoski)\u00a0 \u00a0<\/p>\n<p><span><span><strong>Deux \u00e9v\u00e9nements majeurs v\u00e9cus par les Grecs de Sfax<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Deux \u00e9v\u00e8nements qui eurent une connotation \u00e0 la fois nationale et religieuse vinrent illustrer la vie de cette Communaut\u00e9 et marqu\u00e8rent tant les esprits que, malgr\u00e9 leur survenue dans les ann\u00e9es 1930, on en parlait encore abondamment lors de mon enfance, vingt ans apr\u00e8s. Tout d\u2019abord, en 1931 la visite du Patriarche d\u2019Alexandrie \u00abpour toute l\u2019Afrique\u00bb M\u00e9l\u00e9tios II. Il c\u00e9l\u00e9bra la messe \u00e0 l\u2019\u00e9glise et fut re\u00e7u avec tous les honneurs d\u00fbs a \u00e0 son rang par les autorit\u00e9s tunisiennes (le Ca\u00efd) et fran\u00e7aises (le Contr\u00f4leur civil). Sur cette photographie on reconna\u00eet Andr\u00e9 Rogopoulos, Pr\u00e9sident de la Communaut\u00e9, avec son n\u0153ud papillon, \u00e0 droite du Patriarche et Nomikos Coutouzis, Vice consul, \u00e0 gauche. (Photo no 12). Le second \u00e9v\u00e8nement eu lieu en 1938, il s\u2019agit de l\u2019escale du voilier trois-m\u00e2ts \u00abAris\u00bb navire &#8211; \u00e9cole de la Marine royale grecque. Une partie des officiers, \u00e9l\u00e8ves-officiers et de l&rsquo;\u00e9quipage assista \u00e0 une grande messe. Je reconnais sur cette photographie prise devant l\u2019\u00e9glise ma m\u00e8re adolescente, mon grand-p\u00e8re et mon grand-oncle Michel Calafatis (ex-\u00e9picerie \u00abLa Maison du jambon\u00bb derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9glise).\u00a0 Il y eut une grande r\u00e9ception avec bal et toute la population sfaxienne alla admirer ce magnifique b\u00e2timent amarr\u00e9 au port. (Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 saisi par les nazis, il fut coul\u00e9 au large de Bizerte en 1942).<\/p>\n<p><span><span><strong>Deux parcours de Grecs de Sfax: mon grand-p\u00e8re maternel et mon p\u00e8re<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>A travers ces deux exemples pris dans mon v\u00e9cu personnel, j\u2019ai choisi d\u2019\u00e9voquer le cas de mon grand-p\u00e8re maternel (M. Andr\u00e9 Rogopoulos) et celui de mon p\u00e8re (Dr Jean Amp\u00e9las), o\u00f9 l\u2019on retrouve en proportions constamment variables cette triple composante identitaire.<\/p>\n<p><strong>Andr\u00e9 Rogopoulos.<\/strong> N\u00e9 grec \u00e0 Hydra en 1886, il arrive \u00e0 Sfax \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 6 ans en 1892, directement, \u00e0 la voile et en famille. Il fr\u00e9quente l\u2019\u00e9cole primaire fran\u00e7aise. Devenu orphelin de p\u00e8re et pauvre, il doit arr\u00eater l\u2019\u00e9cole pour travailler. Il pratique la course de v\u00e9lo avec passion (arborant un maillot grec bleu et blanc). Il r\u00e9ussit professionnellement dans la r\u00e9paration m\u00e9canique (\u00abAgriculture &#8211; P\u00eache &#8211; Industrie\u00bb) avec ses deux fils: Georges, le commercial et Spiro, le technicien. Leur atelier se trouvait sur la route de Gremda au km 1,5. Il se passionnera pour l\u2019huile d\u2019olive et restera de nationalit\u00e9 grecque toute sa vie. Il fut \u00e9lu Pr\u00e9sident de la Communaut\u00e9 grecque de Sfax pendant plusieurs d\u00e9cennies. Il parlait couramment l\u2019arabe. Durant la la Seconde Guerre, il rejoint la R\u00e9sistance fran\u00e7aise aux Allemands. Il fut pour cela d\u00e9cor\u00e9 du Nichan Iftikhar et m\u00e9daill\u00e9 de la Reconnaissance fran\u00e7aise \u00e0 la Lib\u00e9ration. Il mourra en 1964, \u00e0 Sfax, selon son souhait. Enterr\u00e9e \u00e0 Sfax, sa d\u00e9pouille fut transport\u00e9e plus tard \u00e0 Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p><strong>Dr Jean Amp\u00e9las.<\/strong> N\u00e9 ottoman \u00e0 Kalymnos en 1906. Tr\u00e8s t\u00f4t orphelin de m\u00e8re puis de p\u00e8re, pauvre, il devient italien en 1912. Apr\u00e8s des \u00e9tudes secondaires dans son \u00eele, il poursuit des \u00e9tudes m\u00e9dicales \u00e0 Ath\u00e8nes, en langue grecque puriste (\u00abkathar\u00e9voussa\u00bb). Il arrive en Tunisie \u00e0 30 ans en 1935 de Gr\u00e8ce, seul, en bateau par l\u2019Italie, pour rejoindre son fr\u00e8re Mik\u00e8s, install\u00e9 \u00e0 Sfax (photo 23.). Il devient fran\u00e7ais imm\u00e9diatement. Il r\u00e9ussit professionnellement en m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale avec accouchements \u00e0 domicile. Il avait deux cabinets: rue Sidi bel Hassen dans la m\u00e9dina et rue des Belges. Il exer\u00e7ait avec son infirmier &#8211; interpr\u00e8te Mohamed Sellami et son fr\u00e8re Mik\u00e8s, chirurgien \u2013 dentiste. En bon kalymniote, en plus de son travail, il avait une passion pour les \u00e9ponges et eut deux gangaves. Il parlait peu l\u2019arabe, le fran\u00e7ais avec l\u2019accent grec. Il fut mobilis\u00e9 \u00e0 deux reprises dans l\u2019Arm\u00e9e fran\u00e7aise (1940 et 1944). Il deviendra grec (donc fran\u00e7ais binational) en 1951. Apr\u00e8s son \u00abrapatriement\u00bb en France en 1962, il reviendra \u00e0 Sfax pour y exercer \u00e0 nouveau jusqu\u2019en 1969. Il mourra en France en 1986 mais fut enterr\u00e9 \u00e0 Kalymnos, selon son souhait.<\/p>\n<p><span><span><strong>Et moi, Spiro Amp\u00e9las<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Apr\u00e8s une enfance en Tunisie o\u00f9 je suis n\u00e9 fran\u00e7ais d\u2019un p\u00e8re naturalis\u00e9 et d\u2019une m\u00e8re grecque devenue fran\u00e7aise par mariage, j\u2019ai fait mes \u00e9tudes de m\u00e9decine et j\u2019ai v\u00e9cu en France. A la retraite, j\u2019ai choisi la Gr\u00e8ce et pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, \u00e0 Hydra ou Kalymnos, l\u2019\u00eele de Lesbos (ou Mytilini) pour ses innombrables oliviers qui me rappellent tant Sfax. J\u2019ai pu, par le \u00abdroit du sang\u00bb, acqu\u00e9rir de surcroit la nationalit\u00e9 grecque obtenue tardivement par mon p\u00e8re. Le fran\u00e7ais reste ma langue maternelle mais je sais le grec et je regrette de ne pas avoir appris l\u2019arabe tunisien. J\u2019aime traduire du grec au fran\u00e7ais, avant tout pour transmettre notre histoire \u00e0 mes fils et mes petits-enfants qui adorent le pays mais ne parlent pas sa langue. Je me consid\u00e8re, au bout du compte, comme un \u00abtriple appartenant\u00bb, M\u00e9diterran\u00e9en hybride (sang grec, cerveau fran\u00e7ais, c\u0153ur tunisien). Quant \u00e0 la belle enfance que m\u2019a offert la \u00abTunisie plurielle\u00bb, la plus grande le\u00e7on que j\u2019en ai tir\u00e9e est celle de la tol\u00e9rance. Nous \u00e9tions sur les bancs de l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise, Grecs, Tunisiens juifs et musulmans, Siciliens, Maltais, Fran\u00e7ais venus de France et nous vivions ensemble, harmonieusement. A la sortie, comme tous les enfants du monde, nous jouions tous au ballon. J\u2019aime \u00e0 penser que le mien \u00e9tait alors une \u00e9ponge gorg\u00e9e d\u2019huile d\u2019olive de Sfax.<\/p>\n<p><span><span><strong>Et pour finir: une chanson \u00abDirla &#8211; dirladada\u00bb!\u00a0\u00a0<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Peu de gens savent que cette chanson, interpr\u00e9t\u00e9e par Dalida qui en fit un succ\u00e8s, \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine un air traditionnel des p\u00eacheurs d\u2019\u00e9ponges de Kalymnos qu\u2019ils entonnaient joyeusement au retour, quand la p\u00eache avait \u00e9t\u00e9 bonne. Dans l\u2019album, joint \u00e0 l\u2019article,\u00a0 une version originale. On peut imaginer qu\u2019on a d\u00fb l&rsquo;entendre souvent dans le port de Sfax, autrefois\u2026 \u00abYa h\u00e0sra!\u00bb\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><strong>Dr Spiro Amp\u00e9las<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38002-les-grecs-a-sfax-recit-de-mon-vecu-personnel\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Dr Spiro Amp\u00e9las &#8211; A l\u2019invitation de l\u2019Association des Amis de Borj Kallel (Pr\u00e9sidente Mme H\u00e9dia Abdelk\u00e9fi), j\u2019ai eu le grand plaisir de participer, les 24 et 25 avril 2026, aux Journ\u00e9es d\u2019\u00e9tudes sur les Communaut\u00e9s M\u00e9diterran\u00e9ennes de Sfax avec un focus sur la communaut\u00e9 grecque. 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