{"id":185652,"date":"2026-05-05T17:01:48","date_gmt":"2026-05-05T21:01:48","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-maladies-hereditaires-en-tunisie-quand-la-memoire-des-familles-devient-une-question-de-sante-publique\/"},"modified":"2026-05-05T17:01:48","modified_gmt":"2026-05-05T21:01:48","slug":"les-maladies-hereditaires-en-tunisie-quand-la-memoire-des-familles-devient-une-question-de-sante-publique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-maladies-hereditaires-en-tunisie-quand-la-memoire-des-familles-devient-une-question-de-sante-publique\/","title":{"rendered":"Les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires en Tunisie: quand la m\u00e9moire des familles devient une question de sant\u00e9 publique"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Zouhaier-Ben-Amor(12).jpg\" width=\"15%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>Par Zouha\u00efr Ben Amor &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> Les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires occupent en Tunisie une place singuli\u00e8re, \u00e0 la fois m\u00e9dicale, familiale, sociale et presque silencieuse. Elles ne font pas toujours la une des journaux, elles n\u2019ont pas la visibilit\u00e9 des grandes maladies chroniques comme le diab\u00e8te, l\u2019hypertension ou les cancers, et pourtant elles traversent la vie de nombreuses familles avec une intensit\u00e9 parfois dramatique. Elles surgissent souvent \u00e0 la naissance, dans l\u2019enfance, parfois plus tard, sous la forme d\u2019une an\u00e9mie s\u00e9v\u00e8re, d\u2019un handicap moteur, d\u2019un retard du d\u00e9veloppement, d\u2019une maladie m\u00e9tabolique, d\u2019une malformation, d\u2019une atteinte neurologique ou d\u2019une d\u00e9ficience immunitaire. Ce sont des maladies du corps, bien s\u00fbr, mais aussi des maladies du temps long: elles racontent l\u2019histoire biologique des lign\u00e9es, des r\u00e9gions, des mariages, des migrations, des isolements anciens, des rapprochements familiaux, des hasards g\u00e9n\u00e9tiques et des choix sociaux.<\/p>\n<p>Parler des maladies h\u00e9r\u00e9ditaires en Tunisie, ce n\u2019est donc pas d\u00e9signer une fatalit\u00e9 nationale, ni enfermer une soci\u00e9t\u00e9 dans ses traditions. C\u2019est reconna\u00eetre qu\u2019un pays porte dans son patrimoine g\u00e9n\u00e9tique les traces de son histoire, comme il porte dans sa langue, sa cuisine, ses rites et ses paysages les traces de ses brassages. La Tunisie, carrefour m\u00e9diterran\u00e9en, maghr\u00e9bin, africain et moyen-oriental, a connu des flux humains multiples. Mais elle a aussi connu, dans certaines r\u00e9gions et certaines familles, des formes d\u2019endogamie et de consanguinit\u00e9 qui ont favoris\u00e9 l\u2019expression de maladies dites autosomiques r\u00e9cessives, c\u2019est-\u00e0-dire des maladies qui apparaissent lorsque l\u2019enfant re\u00e7oit de chacun de ses deux parents une copie alt\u00e9r\u00e9e du m\u00eame g\u00e8ne. Plusieurs travaux soulignent que les maladies g\u00e9n\u00e9tiques d\u00e9crites en Tunisie sont majoritairement r\u00e9cessives, ce qui rend la question de la consanguinit\u00e9 scientifiquement importante, sans jamais devoir en faire un jugement moral (Mezzi et al., 2021; Mezzi et al., 2024).<\/p>\n<p><span><span><strong>Une r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9dicale plus vaste qu\u2019on ne l\u2019imagine<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans l\u2019imaginaire commun, les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires se r\u00e9duisent souvent \u00e0 quelques noms connus: thalass\u00e9mie, dr\u00e9panocytose, h\u00e9mophilie, mucoviscidose, myopathies. En r\u00e9alit\u00e9, leur spectre est beaucoup plus large. Une revue consacr\u00e9e aux maladies g\u00e9n\u00e9tiques dans la population tunisienne a montr\u00e9 que les malformations cong\u00e9nitales, les maladies du syst\u00e8me nerveux et les maladies m\u00e9taboliques figurent parmi les grands groupes de pathologies concern\u00e9es (Romdhane et al., 2011). Une \u00e9tude plus r\u00e9cente estime que le spectre des maladies g\u00e9n\u00e9tiques rapport\u00e9es en Tunisie approche plusieurs centaines d\u2019entit\u00e9s, tout en rappelant que les donn\u00e9es \u00e9pid\u00e9miologiques restent insuffisantes : seules une minorit\u00e9 de maladies disposent de chiffres pr\u00e9cis de pr\u00e9valence ou d\u2019incidence (Mezzi et al., 2021).<\/p>\n<p>Ce manque de chiffres est en lui-m\u00eame un fait scientifique majeur. Il signifie que nous ne savons pas encore assez. Nous avons des laboratoires comp\u00e9tents, des \u00e9quipes de recherche reconnues, des cliniciens exp\u00e9riment\u00e9s, des familles suivies depuis des ann\u00e9es, mais la connaissance reste fragment\u00e9e. Ici un service hospitalier conna\u00eet bien une maladie m\u00e9tabolique; l\u00e0 un laboratoire identifie une mutation fondatrice; ailleurs un p\u00e9diatre suit plusieurs enfants atteints d\u2019une m\u00eame affection rare. Mais entre l\u2019exp\u00e9rience clinique, le diagnostic mol\u00e9culaire, l\u2019enregistrement national, le conseil g\u00e9n\u00e9tique, le d\u00e9pistage n\u00e9onatal et la prise en charge sociale, il existe encore des discontinuit\u00e9s. Une maladie rare devient alors doublement rare: rare par sa fr\u00e9quence biologique, mais aussi rare par sa visibilit\u00e9 administrative.<\/p>\n<p>Cette invisibilit\u00e9 a un co\u00fbt humain. Pour beaucoup de familles, le parcours commence par l\u2019incompr\u00e9hension. L\u2019enfant ne grandit pas comme pr\u00e9vu, ne marche pas, ne parle pas, s\u2019\u00e9puise vite, fait des infections r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, pr\u00e9sente des crises, une p\u00e2leur persistante, une hypotonie, des troubles de l\u2019alimentation. On consulte, on attend, on change de ville, on r\u00e9p\u00e8te les examens, on cherche un nom. Or nommer la maladie est d\u00e9j\u00e0 une forme de soulagement. Le diagnostic n\u2019efface pas la douleur, mais il met fin \u00e0 l\u2019errance. Il permet de comprendre, d\u2019anticiper, parfois de traiter, souvent d\u2019accompagner, et surtout d\u2019\u00e9clairer les choix reproductifs futurs.<\/p>\n<p><span><span><strong>La consanguinit\u00e9: comprendre sans accuser<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La consanguinit\u00e9 est souvent le mot le plus sensible d\u00e8s qu\u2019on \u00e9voque les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires en Tunisie. Il faut l\u2019aborder avec rigueur et prudence. Scientifiquement, le lien est clair: lorsque deux parents ont un anc\u00eatre commun, ils ont davantage de probabilit\u00e9 de porter la m\u00eame variation g\u00e9n\u00e9tique h\u00e9rit\u00e9e de cet anc\u00eatre. Si cette variation est responsable d\u2019une maladie r\u00e9cessive, le risque que l\u2019enfant re\u00e7oive les deux copies alt\u00e9r\u00e9es augmente. Cela ne signifie pas que tout mariage consanguin donnera naissance \u00e0 un enfant malade ; cela ne signifie pas non plus que les maladies g\u00e9n\u00e9tiques n\u2019existent pas hors consanguinit\u00e9. Cela signifie seulement que, pour un certain nombre de maladies r\u00e9cessives, le risque statistique augmente.<\/p>\n<p>Des \u00e9tudes ont montr\u00e9 que la consanguinit\u00e9 varie selon les r\u00e9gions, les milieux, les histoires familiales et les pratiques matrimoniales. Une \u00e9tude ancienne men\u00e9e dans le Nord tunisien rapportait un taux notable de mariages consanguins, tandis que des travaux ult\u00e9rieurs ont insist\u00e9 sur le r\u00f4le de l\u2019endogamie r\u00e9gionale et familiale dans l\u2019\u00e9mergence de certaines maladies rares (Ben Halim et al., 2013). Plus r\u00e9cemment, des chercheurs ont rappel\u00e9 qu\u2019environ 60 % des maladies g\u00e9n\u00e9tiques rapport\u00e9es dans le pays sont autosomiques r\u00e9cessives, et que la consanguinit\u00e9 peut \u00eatre tr\u00e8s pr\u00e9sente dans certaines familles touch\u00e9es par des maladies sp\u00e9cifiques (Mezzi et al., 2024).<\/p>\n<p>Mais comprendre n\u2019est pas condamner. La consanguinit\u00e9 n\u2019est pas seulement un fait biologique; elle est aussi un fait social. Elle peut r\u00e9pondre \u00e0 des logiques de confiance, de solidarit\u00e9 familiale, de pr\u00e9servation du patrimoine, de proximit\u00e9 culturelle, parfois de s\u00e9curit\u00e9 dans le choix du conjoint. C\u2019est pourquoi toute politique de pr\u00e9vention qui se limiterait \u00e0 culpabiliser les familles serait vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Le discours sanitaire doit \u00eatre respectueux, patient, p\u00e9dagogique. Il ne s\u2019agit pas de dire aux gens qui ils doivent aimer ou \u00e9pouser; il s\u2019agit de leur donner les moyens de conna\u00eetre les risques, de faire des tests quand ils sont indiqu\u00e9s, de b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un conseil g\u00e9n\u00e9tique non directif, et de prendre des d\u00e9cisions libres, inform\u00e9es et dignes.<\/p>\n<p><span><span><strong>Des maladies de l\u2019enfant, mais aussi de toute la famille<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La maladie h\u00e9r\u00e9ditaire ne touche jamais seulement un individu. Elle traverse la famille enti\u00e8re. Lorsqu\u2019un enfant na\u00eet avec une maladie g\u00e9n\u00e9tique s\u00e9v\u00e8re, les parents portent souvent un sentiment de culpabilit\u00e9, m\u00eame lorsqu\u2019ils n\u2019avaient aucun moyen de savoir qu\u2019ils \u00e9taient porteurs. Les fr\u00e8res et s\u0153urs grandissent parfois dans une atmosph\u00e8re d\u2019inqui\u00e9tude. Les grands-parents relisent l\u2019histoire familiale \u00e0 la recherche d\u2019un signe ancien: un enfant mort jeune, un cousin handicap\u00e9, une fausse couche r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, une maladie jamais nomm\u00e9e. La g\u00e9n\u00e9tique vient alors rouvrir la m\u00e9moire familiale.<\/p>\n<p>Cette dimension psychologique est trop souvent n\u00e9glig\u00e9e. On parle d\u2019analyses, de mutations, de chromosomes, de s\u00e9quen\u00e7age, mais on parle moins de la m\u00e8re qui s\u2019\u00e9puise, du p\u00e8re qui vend un bien pour payer un examen, de l\u2019enfant qui devient adolescent avec une maladie chronique, de la famille qui ne sait pas comment expliquer la situation au voisinage. Dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le handicap peut encore \u00eatre v\u00e9cu dans la g\u00eane ou la discr\u00e9tion, la maladie h\u00e9r\u00e9ditaire peut devenir un secret. Or le secret aggrave la souffrance. Il emp\u00eache le d\u00e9pistage des apparent\u00e9s, retarde les diagnostics, nourrit les malentendus et laisse les familles seules devant des d\u00e9cisions difficiles.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse doit donc \u00eatre m\u00e9dicale, mais aussi sociale. Elle suppose des consultations de g\u00e9n\u00e9tique accessibles, des psychologues form\u00e9s, des associations de patients, des aides pour les familles, une \u00e9cole inclusive, des professionnels capables d\u2019expliquer simplement ce qu\u2019est un porteur sain, une mutation, un risque de r\u00e9currence, un diagnostic pr\u00e9natal ou pr\u00e9implantatoire lorsque ces options sont disponibles et accept\u00e9es. La science n\u2019est utile que si elle devient compr\u00e9hensible.<\/p>\n<p><span><span><strong>D\u00e9pister t\u00f4t: le grand enjeu tunisien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans beaucoup de maladies h\u00e9r\u00e9ditaires, le temps est d\u00e9cisif. Diagnostiquer t\u00f4t peut changer la vie. Pour certaines maladies m\u00e9taboliques, un r\u00e9gime adapt\u00e9 ou un traitement commenc\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t peut \u00e9viter des l\u00e9sions neurologiques irr\u00e9versibles. Pour les h\u00e9moglobinopathies comme la dr\u00e9panocytose ou les thalass\u00e9mies, une prise en charge organis\u00e9e permet de pr\u00e9venir des complications, d\u2019assurer les transfusions n\u00e9cessaires, de surveiller la surcharge en fer, de vacciner, de prot\u00e9ger contre les infections, d\u2019\u00e9duquer les parents. L\u2019Organisation mondiale de la sant\u00e9 rappelait d\u00e9j\u00e0, dans un rapport r\u00e9gional, l\u2019importance du d\u00e9pistage n\u00e9onatal, du conseil g\u00e9n\u00e9tique et de la structuration des soins pour les h\u00e9moglobinopathies ; pour la Tunisie, le rapport signalait alors l\u2019absence de programme national g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de d\u00e9pistage n\u00e9onatal pour ces maladies, avec un d\u00e9pistage surtout cibl\u00e9 sur les familles \u00e0 risque (OMS, 2010).<\/p>\n<p>Depuis, des exp\u00e9riences locales et des projets pilotes ont montr\u00e9 que le pays dispose de comp\u00e9tences. Des travaux r\u00e9cents ont par exemple rapport\u00e9 des exp\u00e9riences de d\u00e9pistage n\u00e9onatal des h\u00e9moglobinopathies en population tunisienne, avec recours \u00e0 des investigations mol\u00e9culaires lorsque cela \u00e9tait n\u00e9cessaire (Chaouch et al., 2024). Des initiatives comme le projet DIPGEN, port\u00e9 autour de l\u2019am\u00e9lioration du diagnostic et de la prise en charge des enfants atteints de maladies g\u00e9n\u00e9tiques li\u00e9es \u00e0 la consanguinit\u00e9, indiquent aussi une prise de conscience institutionnelle et scientifique plus forte.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi est maintenant de passer de l\u2019exp\u00e9rience au syst\u00e8me. Un projet pilote sauve des vies, mais un programme national change une culture sanitaire. Il faut choisir les maladies \u00e0 d\u00e9pister selon des crit\u00e8res clairs: gravit\u00e9, fr\u00e9quence, disponibilit\u00e9 d\u2019un test fiable, existence d\u2019un traitement ou d\u2019une prise en charge efficace, capacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e0 assurer le suivi. Le d\u00e9pistage sans suivi serait une violence. Annoncer une anomalie g\u00e9n\u00e9tique sans accompagnement serait une faute. C\u2019est pourquoi le d\u00e9pistage n\u00e9onatal doit \u00eatre pens\u00e9 comme une cha\u00eene compl\u00e8te: information des parents, pr\u00e9l\u00e8vement, laboratoire de qualit\u00e9, rendu rapide des r\u00e9sultats, confirmation diagnostique, orientation sp\u00e9cialis\u00e9e, traitement, accompagnement psychologique et registre national.<\/p>\n<p><span><span><strong>La g\u00e9n\u00e9tique moderne: promesse et in\u00e9galit\u00e9s<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La r\u00e9volution g\u00e9nomique offre \u00e0 la Tunisie une chance consid\u00e9rable. Le s\u00e9quen\u00e7age de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration permet aujourd\u2019hui d\u2019identifier en quelques semaines des causes g\u00e9n\u00e9tiques qui demandaient autrefois des ann\u00e9es d\u2019errance. Il permet aussi de d\u00e9couvrir des mutations propres \u00e0 certaines familles ou r\u00e9gions, de mieux comprendre les effets fondateurs, de construire des panels adapt\u00e9s \u00e0 la population tunisienne. La g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est donc pas une science import\u00e9e m\u00e9caniquement; elle doit \u00eatre enracin\u00e9e dans les r\u00e9alit\u00e9s locales. Une base de donn\u00e9es tunisienne des variants g\u00e9n\u00e9tiques serait pr\u00e9cieuse, car une mutation rare en Europe peut \u00eatre moins rare dans une r\u00e9gion tunisienne, et inversement.<\/p>\n<p>Mais la g\u00e9nomique peut aussi creuser les in\u00e9galit\u00e9s. Qui aura acc\u00e8s au test? Qui paiera? Les r\u00e9sultats seront-ils disponibles dans les r\u00e9gions int\u00e9rieures autant qu\u2019\u00e0 Tunis, Sousse ou Sfax? Les m\u00e9decins de premi\u00e8re ligne seront-ils form\u00e9s \u00e0 orienter les familles? Les donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9tiques seront-elles prot\u00e9g\u00e9es? Les patients seront-ils inform\u00e9s de leurs droits ? La m\u00e9decine g\u00e9nomique soul\u00e8ve autant de questions \u00e9thiques que techniques. Elle ne doit pas devenir une m\u00e9decine de luxe, r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ceux qui peuvent envoyer un pr\u00e9l\u00e8vement \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou payer des analyses co\u00fbteuses. Elle doit devenir un outil de justice sanitaire.<\/p>\n<p>Il faut aussi rappeler que la g\u00e9n\u00e9tique ne doit jamais \u00eatre utilis\u00e9e pour stigmatiser. Le risque g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est pas une identit\u00e9. \u00catre porteur d\u2019une mutation ne signifie pas \u00eatre malade. Avoir une maladie h\u00e9r\u00e9ditaire ne diminue en rien la valeur d\u2019une personne. Une soci\u00e9t\u00e9 moderne se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 d\u2019int\u00e9grer les plus vuln\u00e9rables, non \u00e0 sa tentation de les cacher.<\/p>\n<p><span><span><strong>Pour une politique nationale de la pr\u00e9vention g\u00e9n\u00e9tique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie dispose d\u2019atouts r\u00e9els : une tradition m\u00e9dicale solide, des biologistes comp\u00e9tents, des \u00e9quipes universitaires, des laboratoires de r\u00e9f\u00e9rence, un tissu associatif en progression, une population de plus en plus sensible aux questions de sant\u00e9. Mais ces atouts doivent \u00eatre organis\u00e9s. Une politique nationale des maladies h\u00e9r\u00e9ditaires devrait reposer sur plusieurs piliers: un registre national, un acc\u00e8s \u00e9quitable au diagnostic g\u00e9n\u00e9tique, des consultations de conseil g\u00e9n\u00e9tique dans les grandes r\u00e9gions, un d\u00e9pistage n\u00e9onatal progressivement \u00e9largi, une formation des m\u00e9decins de famille, des campagnes d\u2019information dans les lyc\u00e9es et les universit\u00e9s, et une prise en charge sociale des familles.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole pourrait jouer un r\u00f4le essentiel. On enseigne la g\u00e9n\u00e9tique comme une le\u00e7on abstraite, avec des petits pois de Mendel et des tableaux de croisement. Mais on pourrait aussi enseigner, avec tact, ce qu\u2019est une maladie r\u00e9cessive, ce qu\u2019est un porteur sain, pourquoi deux personnes en bonne sant\u00e9 peuvent avoir un enfant malade, pourquoi le test g\u00e9n\u00e9tique n\u2019est pas une honte mais une information. Une soci\u00e9t\u00e9 qui comprend mieux la g\u00e9n\u00e9tique aura moins peur d\u2019elle.<\/p>\n<p>Il faut \u00e9galement int\u00e9grer les leaders communautaires, les m\u00e9dias, les m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes, les sages-femmes, les associations de parents. La pr\u00e9vention ne peut pas \u00eatre seulement hospitali\u00e8re. Elle doit entrer dans la conversation sociale sans brutalit\u00e9, sans arrogance scientifique, sans m\u00e9pris pour les traditions. On ne change pas les comportements par d\u00e9cret; on les transforme par la confiance.<\/p>\n<p>Au fond, les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires nous obligent \u00e0 repenser la sant\u00e9 publique tunisienne. Elles nous disent que la pr\u00e9vention ne concerne pas seulement les vaccins, l\u2019alimentation ou le tabac, mais aussi l\u2019information g\u00e9n\u00e9tique. Elles nous disent que le progr\u00e8s m\u00e9dical ne vaut que s\u2019il arrive jusqu\u2019aux familles modestes. Elles nous disent que la science doit parler la langue des gens. Elles nous disent enfin que l\u2019h\u00e9ritage n\u2019est pas une condamnation : il devient destin seulement lorsqu\u2019il reste ignor\u00e9.<\/p>\n<p>La Tunisie a longtemps su faire de ses h\u00e9ritages une richesse. Elle doit maintenant faire de son patrimoine g\u00e9n\u00e9tique un objet de connaissance, de pr\u00e9vention et de solidarit\u00e9. Non pour surveiller les familles, non pour m\u00e9dicaliser le mariage, non pour r\u00e9duire l\u2019humain \u00e0 ses g\u00e8nes, mais pour \u00e9viter des souffrances \u00e9vitables. Dans ce domaine, le vrai progr\u00e8s ne sera pas seulement d\u2019identifier une mutation; il sera de permettre \u00e0 chaque famille de comprendre, de choisir, d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9e et de ne plus affronter seule ce que la biologie, parfois, transmet en silence.<\/p>\n<p><strong>Zouha\u00efr Ben Amor<\/strong><br \/><span><em>Universitaire<\/em><\/span><\/p>\n<p><span><strong>Bibliographie<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span>Ben Halim, N., Ben Alaya Bouafif, N., Romdhane, L., et al. (2013). <em>Consanguinity, endogamy, and genetic disorders in Tunisia. Journal of Community Genetics.<\/em><br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Mezzi, N., Messaoud, O., Mkaouar, R., et al. (2021). <em>Spectrum of Genetic Diseases in Tunisia: Current Situation and Main Milestones Achieved<\/em>. Genes.<br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Mezzi, N., et al. (2024). <em>Consanguinity and its impact on health and genome dynamic: An example from Tunisia<\/em>. La Tunisie M\u00e9dicale.<br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Romdhane, L., Kefi, R., Azaiez, H., et al. (2011). <em>Genetic diseases in the Tunisian population<\/em>. American Journal of Medical Genetics Part A.<\/span><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38013-les-maladies-hereditaires-en-tunisie-quand-la-memoire-des-familles-devient-une-question-de-sante-publique\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Zouha\u00efr Ben Amor &#8211; Les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires occupent en Tunisie une place singuli\u00e8re, \u00e0 la fois m\u00e9dicale, familiale, sociale et presque silencieuse. Elles ne font pas toujours la une des journaux, elles n\u2019ont pas la visibilit\u00e9 des grandes maladies chroniques comme le diab\u00e8te, l\u2019hypertension ou les cancers, et pourtant elles traversent la vie de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":185653,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"https:\/\/www.leaders.com.tn\/uploads\/content\/thumbnails\/177797145695_content.jpg","fifu_image_alt":"Les maladies h\u00e9r\u00e9ditaires en Tunisie: quand la m\u00e9moire des familles devient une question de sant\u00e9 publique","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-185652","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/185652","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=185652"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/185652\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media\/185653"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=185652"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=185652"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=185652"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}