{"id":186227,"date":"2026-05-15T17:17:07","date_gmt":"2026-05-15T21:17:07","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/said-guemra-une-zone-industrielle-dite-decarbonee-reste-surtout-un-concept-de-communication\/"},"modified":"2026-05-15T17:17:07","modified_gmt":"2026-05-15T21:17:07","slug":"said-guemra-une-zone-industrielle-dite-decarbonee-reste-surtout-un-concept-de-communication","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/said-guemra-une-zone-industrielle-dite-decarbonee-reste-surtout-un-concept-de-communication\/","title":{"rendered":"Said Guemra: \u00abune zone industrielle dite d\u00e9carbon\u00e9e reste surtout un concept de communication\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Entre ambitions vertes et r\u00e9alit\u00e9s industrielles, la d\u00e9carbonation des entreprises marocaines peine encore \u00e0 se concr\u00e9tiser. Pression du CBAM (Carbon Border Adjustment Mechanism, d\u00e9nomm\u00e9 en fran\u00e7ais M\u00e9canisme d\u2019Ajustement Carbone aux Fronti\u00e8res, ou MACF), retard des zones industrielles vertes et manque de solutions op\u00e9rationnelles: Said Guemra, expert-conseil en management de l\u2019\u00e9nergie, d\u00e9crypte les blocages du mod\u00e8le actuel.<\/strong><\/p>\n<p><strong>1. Vous affirmez que la d\u00e9carbonation des entreprises est aujourd\u2019hui \u00ab impossible \u00bb. Est-ce un probl\u00e8me technologique, r\u00e9glementaire, financier ou avant tout de gouvernance industrielle au Maroc ?<\/strong><\/p>\n<p>Dire que la d\u00e9carbonation des entreprises est tr\u00e8s difficile \u00e0 r\u00e9aliser n\u2019est pas compliqu\u00e9 \u00e0 comprendre. Elle d\u00e9coule directement des trois scopes du Greenhouse Gas Protocol, souvent appel\u00e9 GHG Protocol. Ce r\u00e9f\u00e9rentiel a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par le World Resources Institute (WRI) et le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD). Il constitue aujourd\u2019hui la r\u00e9f\u00e9rence mondiale utilis\u00e9e par les entreprises multinationales, les cabinets d\u2019audit, les agences de notation et le m\u00e9canisme europ\u00e9en CBAM.<\/p>\n<p>Le scope 1 correspond aux \u00e9missions directes de l\u2019entreprise : fours, chaudi\u00e8res, carburants, proc\u00e9d\u00e9s industriels ou v\u00e9hicules internes. Le scope 2 correspond aux \u00e9missions indirectes li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 achet\u00e9e ; c\u2019est ici qu\u2019interviennent l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte, les PPA et l\u2019autoproduction. Le scope 3 regroupe toutes les autres \u00e9missions indirectes de la cha\u00eene de valeur : mati\u00e8res premi\u00e8res, transport des fournisseurs, d\u00e9chets, logistique et d\u00e9placements.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I\u00a0<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/decarbonation-70-de-pme-marocaines-deja-engagees-316560\/#:~:text=TRANSITION%20%C3%89NERG%C3%89TIQUE-,D%C3%A9carbonation%3A%2070%25%20de%20PME%20marocaines%20d%C3%A9j%C3%A0%20engag%C3%A9es,-written%20by%20Challenge\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">D\u00e9carbonation: 70% de PME marocaines d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Selon la nature de l\u2019activit\u00e9, la r\u00e9partition des \u00e9missions varie fortement. Si une entreprise consomme beaucoup d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le scope 2 devient dominant. L\u2019entreprise doit donc passer d\u2019une forte intensit\u00e9 carbone, exprim\u00e9e en grammes de CO2 par unit\u00e9 produite, \u00e0 une intensit\u00e9 plus faible, puisque c\u2019est le contenu carbone de la marchandise qui sera tax\u00e9, et non la totalit\u00e9 des \u00e9missions de l\u2019entreprise. Avant m\u00eame de parler d\u2019\u00e9nergie, on comprend d\u00e9j\u00e0 le r\u00f4le de la productivit\u00e9 : produire plus avec moins d\u2019\u00e9nergie et moins de CO2 par unit\u00e9 produite.<\/p>\n<p>Pour se d\u00e9carboner, une entreprise marocaine doit agir sur les trois scopes afin de r\u00e9duire ses \u00e9missions de CO2 et, par la m\u00eame occasion, son exposition \u00e0 la taxe carbone. Il existe toujours de petites op\u00e9rations possibles, mais leur taux de r\u00e9duction CO2 reste souvent tr\u00e8s faible.<\/p>\n<p>Le scope 1, les possibilit\u00e9s d\u2019action sont limit\u00e9es. Si une entreprise utilise du fioul ou du gaz, elle ne dispose pas toujours d\u2019une alternative imm\u00e9diatement moins carbon\u00e9e. Au mieux, elle peut am\u00e9liorer ses rendements. Certains usages industriels peuvent \u00eatre \u00e9lectrifi\u00e9s, mais le co\u00fbt du kWh \u00e9lectrique, ainsi que son contenu carbone de 0,68 kgCO2\/kWh, rendent souvent l\u2019op\u00e9ration dissuasive par rapport au kWh thermique.<\/p>\n<p>Passer du fioul, avec 0,27 tCO2\/MWh, au gaz, avec 0,20 tCO2\/MWh, peut permettre une r\u00e9duction de 26 %. Mais le prix du gaz et sa volatilit\u00e9 n\u2019encouragent pas les industriels \u00e0 r\u00e9aliser cette transition. Il faut donc une \u00e9lectricit\u00e9 renouvelable \u00e0 bas co\u00fbt et un r\u00e9seau \u00e9lectrique puissant pour envisager une \u00e9lectrification industrielle significative. Quant \u00e0 l\u2019hydrog\u00e8ne, il n\u2019est pas pour demain. La question devient alors simple : quelles possibilit\u00e9s r\u00e9elles restent aux entreprises pour d\u00e9carboner leur scope 1 ?<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I <a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/izdihar-lance-green-shift-un-modele-de-decarbonation-industrielle-au-maroc-319710\/#:~:text=ENVIRONNEMENT-,Izdihar%20lance%20%E2%80%9CGreen%20Shift%E2%80%9D%2C%20un%20mod%C3%A8le%20de%20d%C3%A9carbonation%20industrielle%20au%20Maroc,-written%20by%20Challenge\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Izdihar lance \u201cGreen Shift\u201d, un mod\u00e8le de d\u00e9carbonation industrielle au Maroc<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Le scope 3 est encore plus complexe. Il concerne le transport, la logistique, les mati\u00e8res premi\u00e8res et toute la cha\u00eene de valeur internationale. M\u00eame les grands groupes peinent \u00e0 le ma\u00eetriser. Le transport repr\u00e9sente g\u00e9n\u00e9ralement une part majeure du scope 3, mais au Maroc le diesel domine encore. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 marocaine reste fortement carbon\u00e9e, ce qui limite l\u2019int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat de l\u2019\u00e9lectrification du transport tant que le facteur d\u2019\u00e9mission national ne baisse pas. Pour les mati\u00e8res premi\u00e8res, l\u2019acier vert, l\u2019aluminium bas carbone ou les plastiques recycl\u00e9s peuvent \u00eatre exig\u00e9s, mais comment contr\u00f4ler r\u00e9ellement le facteur carbone d\u2019un acier import\u00e9 ? Beaucoup de fournisseurs marocains ne disposent m\u00eame pas encore d\u2019un bilan carbone.<\/p>\n<p><strong>2. Quel bilan faites-vous des ambitions dans le vert ?<\/strong><\/p>\n<p>Je pr\u00e9f\u00e8re aborder ici la question du scope 2, car c\u2019est la plus importante, et elle rejoint votre question. Comme indiqu\u00e9 plus haut, le scope 2 concerne les \u00e9missions li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Pour les calculer, il faut un facteur d\u2019\u00e9mission \u00e9lectrique officiel, permettant de convertir les kWh consomm\u00e9s en tonnes de CO2. Dans de nombreux cas industriels, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 repr\u00e9sente la part la plus importante du bilan carbone de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>Or le facteur d\u2019\u00e9mission \u00e9lectrique officiel du Maroc n\u2019existe pas. Je l\u2019ai calcul\u00e9 \u00e0 0,68 kgCO2\/kWh. Par cons\u00e9quent, la notion de bilan carbone opposable \u00e0 l\u2019\u00e9tranger reste inexistante. C\u2019est l\u2019un des premiers probl\u00e8mes \u00e0 r\u00e9soudre si l\u2019on veut parler s\u00e9rieusement de d\u00e9carbonation. L\u2019absence de facteur d\u2019\u00e9mission officiel constitue un handicap majeur. On ne peut pas parler de bilan carbone robuste tant que chaque entreprise applique le facteur d\u2019\u00e9mission qui lui convient.<\/p>\n<p>Dans plusieurs pays, le facteur d\u2019\u00e9mission est calcul\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re, parfois en temps r\u00e9el. Cette n\u00e9gligence risque de co\u00fbter tr\u00e8s cher aux entreprises marocaines, car l\u2019Union europ\u00e9enne peut appliquer un facteur par d\u00e9faut beaucoup plus p\u00e9nalisant. Le Maroc a investi plusieurs milliards de dirhams dans les renouvelables, mais n\u2019a toujours pas publi\u00e9 officiellement le principal indicateur permettant de valoriser cette d\u00e9carbonation aupr\u00e8s des march\u00e9s internationaux. Nul ne peut parler de bilan carbone sans cette valeur officielle.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I\u00a0<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/mme-benali-les-energies-vertes-representent-46-de-la-capacite-nationale-313155\/#:~:text=ENERGIE-,Mme%20Benali%3A%20les%20%C3%A9nergies%20vertes%20repr%C3%A9sentent%2046%25%20de%20la%20capacit%C3%A9%20nationale,-written%20by%20Challenge\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Mme Benali: les \u00e9nergies vertes repr\u00e9sentent 46% de la capacit\u00e9 nationale<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Pour ses besoins de d\u00e9carbonation, une entreprise marocaine en moyenne tension devrait pouvoir acheter de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte produite en haute tension, selon les dispositions de l\u2019article 26 de la loi 13-09. Cet article est rest\u00e9 inactif pendant 16 ans depuis la publication de la loi en 2010. Or il constitue la cl\u00e9 d\u2019une d\u00e9carbonation massive du tissu industriel marocain, car il permettrait \u00e0 certaines entreprises d\u2019atteindre 100 % d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte et une r\u00e9duction significative de leur scope 2.<\/p>\n<p>Sans cet article, une entreprise raccord\u00e9e en moyenne tension ne peut pas acheter directement une \u00e9lectricit\u00e9 verte comp\u00e9titive. Avec un co\u00fbt de production renouvelable de 0,30 Dh\/kWh, auquel s\u2019ajoutent les co\u00fbts d\u2019acc\u00e8s au r\u00e9seau, notamment la TSS, le TURT et le TURD, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte pourrait \u00eatre mise \u00e0 disposition des entreprises autour de 0,50 Dh\/kWh, ce qui correspond \u00e0 l\u2019esprit des recommandations du Nouveau Mod\u00e8le de D\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Puis est arriv\u00e9e la loi 82-21, avec un seuil minimal de 5 MW pour la production hors site. Ce seuil \u00e9limine plus de 95 % du tissu industriel marocain, dont les besoins r\u00e9els se situent souvent entre 0,5 et 1,5 MW. M\u00eame \u00e0 partir de 5 MW, l\u2019arr\u00eat\u00e9 des enveloppes impose des seuils tr\u00e8s bas par distributeur. Cet arr\u00eat\u00e9 limite les renouvelables entre 2 % et 2,5 % de la production nationale. Il faut savoir ce que l\u2019on veut : promouvoir les renouvelables ou les limiter officiellement. C\u2019est une particularit\u00e9 marocaine que je n\u2019ai pas encore observ\u00e9e ailleurs avec une telle intensit\u00e9. La moyenne tension industrielle est donc verrouill\u00e9e de toutes parts.<\/p>\n<p>La seule solution restante, dans le cadre de la loi 82-21, consiste \u00e0 installer quelques panneaux photovolta\u00efques sur les toits des entreprises, afin d\u2019apporter 10 % \u00e0 20 % d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 renouvelable. M\u00eame cette solution est limit\u00e9e : injection plafonn\u00e9e \u00e0 20 % du productible, r\u00e9mun\u00e9ration tr\u00e8s faible du kWh inject\u00e9, obligation de sous-dimensionner les installations pour \u00e9viter les pertes, rentabilit\u00e9 fortement d\u00e9grad\u00e9e les week-ends et les jours f\u00e9ri\u00e9s. Le signal r\u00e9glementaire envoy\u00e9 est donc clair : le syst\u00e8me accepte une autoproduction symbolique, mais ne permet pas une d\u00e9carbonation massive et d\u00e9centralis\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I\u00a0<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/la-bad-subventionne-la-decarbonation-industrielle-au-maroc-a-travers-la-sie-302833\/#:~:text=TRANSITION%20%C3%89NERG%C3%89TIQUE-,La%20BAD%20subventionne%20la%20d%C3%A9carbonation%20industrielle%20au%20Maroc%20%C3%A0%20travers%20la%20SIE,-written%20by%20Rachid\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">La BAD subventionne la d\u00e9carbonation industrielle au Maroc \u00e0 travers la SIE<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Il existe certes des ambitions fortes en mati\u00e8re de transition \u00e9nerg\u00e9tique et d\u2019industrie verte, mais la r\u00e9glementation parle un autre langage. Dans le cas r\u00e9el d\u2019une entreprise marocaine, l\u2019installation de panneaux photovolta\u00efques a permis de r\u00e9duire les \u00e9missions du scope 2 de 16 %. Mais, en tenant compte des \u00e9missions des scopes 1 et 3, le taux de d\u00e9carbonation global est tomb\u00e9 \u00e0 moins de 6 %. Voil\u00e0 pourquoi je consid\u00e8re que la d\u00e9carbonation des entreprises marocaines, dans les conditions r\u00e9glementaires actuelles, rel\u00e8ve d\u2019une mission quasi impossible. Les panneaux sur les toits ne sont qu\u2019une petite partie de la d\u00e9carbonation industrielle.<\/p>\n<p><strong>3. Avec l\u2019entr\u00e9e progressive du m\u00e9canisme europ\u00e9en CBAM, les industriels marocains risquent-ils de perdre en comp\u00e9titivit\u00e9 faute d\u2019une v\u00e9ritable strat\u00e9gie de tra\u00e7abilit\u00e9 carbone et d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte certifi\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p>Les choses s\u00e9rieuses du CBAM commenceront entre 2030 et 2034, avec l\u2019extension progressive \u00e0 davantage de secteurs. \u00c0 ce moment-l\u00e0, une part importante des exportations marocaines sera concern\u00e9e. En 2026, les premiers prix carbone europ\u00e9ens se situent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un niveau significatif. Avec la rar\u00e9faction des quotas gratuits, plusieurs pr\u00e9visions, notamment celles d\u2019ABN AMRO et de BloombergNEF, placent le co\u00fbt de la tonne de CO2 entre 150 et 200 euros \u00e0 l\u2019horizon 2030-2034.<\/p>\n<p>En l\u2019absence d\u2019un facteur d\u2019\u00e9mission officiel reconnu par l\u2019Europe, le bilan carbone des entreprises marocaines ne pourra pas \u00eatre correctement certifi\u00e9 ni trac\u00e9. On parle d\u2019un facteur d\u2019\u00e9mission susceptible d\u2019\u00eatre appliqu\u00e9 par d\u00e9faut au Maroc de l\u2019ordre de 0,907 kgCO2\/kWh, soit une valeur fortement p\u00e9nalisante. Par rapport \u00e0 un facteur national calcul\u00e9 \u00e0 0,68 kgCO2\/kWh, les entreprises marocaines supporteraient une p\u00e9nalit\u00e9 suppl\u00e9mentaire d\u2019environ 33 % sur leur scope 2.<\/p>\n<p>La perte de comp\u00e9titivit\u00e9 des entreprises marocaines est donc certaine si rien n\u2019est fait. Il faut nous comparer \u00e0 certains concurrents en Europe, en Turquie ou en Tunisie, dont les empreintes carbone peuvent \u00eatre beaucoup plus faibles, notamment dans le textile. Pour la seule p\u00e9riode 2026-2027, la taxe carbone susceptible d\u2019\u00eatre pay\u00e9e par les entreprises marocaines a \u00e9t\u00e9 estim\u00e9e entre 376 millions et 572 millions d\u2019euros, soit de quoi amortir un grand projet \u00e9olien de 2 000 MW en 4 ans.<\/p>\n<p>Il faut ensuite recalculer ces montants lorsque la taxe carbone sera multipli\u00e9e par plus de deux et lorsque davantage de secteurs seront concern\u00e9s. Le Maroc a beaucoup communiqu\u00e9 sur la d\u00e9carbonation des entreprises, mais sans solutions concr\u00e8tes \u00e0 grande \u00e9chelle. Les responsables n\u2019ont pas suffisamment anticip\u00e9 le probl\u00e8me. Il aurait fallu activer l\u2019article 26, lancer 2 \u00e0 3 GW renouvelables d\u00e9di\u00e9s et fournir une \u00e9lectricit\u00e9 verte comp\u00e9titive aux entreprises exportatrices.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I\u00a0<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/decarbonation-maritime-tanger-med-trace-la-voie-dun-port-plus-vert-304104\/#:~:text=FOCUS-,D%C3%A9carbonation%20maritime.%20Tanger%20Med%20trace%20la%20voie%20d%E2%80%99un%20port%20plus%20vert,-written%20by%20David\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">D\u00e9carbonation maritime. Tanger Med trace la voie d\u2019un port plus vert<\/a><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019accord r\u00e9cemment pass\u00e9 avec la Norv\u00e8ge pour l\u2019affectation d\u2019\u00e9missions \u00e9vit\u00e9es \u00e0 ce pays repr\u00e9sente, selon nos calculs, environ 4 millions de tonnes de CO2 \u00e9vit\u00e9es par an. \u00c0 180 euros la tonne en 2030, cela repr\u00e9sente pr\u00e8s de 730 millions d\u2019euros par an d\u2019\u00e9missions \u00e9vit\u00e9es au profit d\u2019entreprises norv\u00e9giennes. Il aurait peut-\u00eatre fallu r\u00e9aliser cet exercice au profit des entreprises marocaines. Voil\u00e0 le type d\u2019erreur strat\u00e9gique que nos entreprises risquent de payer au prix fort.<\/p>\n<p><strong>4. Vous estimez que les zones industrielles d\u00e9carbon\u00e9es promises n\u2019ont jamais r\u00e9ellement vu le jour. Quelles sont aujourd\u2019hui les principales barri\u00e8res qui bloquent leur \u00e9mergence ?<\/strong><\/p>\n<p>Ceux qui ont introduit la notion de zone industrielle d\u00e9carbon\u00e9e doivent pr\u00e9ciser de quoi ils parlent. Comme nous l\u2019avons vu, la d\u00e9carbonation repose sur les trois scopes : 1, 2 et 3. Une zone industrielle ne devient pas d\u00e9carbon\u00e9e parce qu\u2019on lui donne ce nom. Elle doit pouvoir d\u00e9montrer une r\u00e9duction r\u00e9elle, mesurable et tra\u00e7able de ses \u00e9missions.<\/p>\n<p>Pour le scope 1, la question est simple : avec quelle \u00e9nergie thermique z\u00e9ro carbone ces entreprises vont-elles fonctionner ? L\u2019hydrog\u00e8ne n\u2019est pas pour demain. Pour le scope 2, quelle \u00e9lectricit\u00e9 verte va alimenter ces entreprises raccord\u00e9es en moyenne tension ? Elles peuvent toujours installer des panneaux sur les toits, mais cela ne sera pas suffisant. D\u00e9carboner r\u00e9ellement le scope 2 suppose de rendre applicable l\u2019article 26 et de permettre l\u2019achat d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 verte produite en haute tension. Aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas possible. L\u2019autre option serait de d\u00e9velopper des renouvelables en moyenne tension, mais l\u2019arr\u00eat\u00e9 des enveloppes bloque cette voie.<\/p>\n<p>Pour le scope 3, toute la logistique, le transport, les mati\u00e8res premi\u00e8res et les cha\u00eenes d\u2019approvisionnement devraient \u00e9galement \u00eatre bas carbone. Comment cela peut-il \u00eatre garanti dans le monde r\u00e9el ? Sans r\u00e9ponse claire \u00e0 ces trois niveaux, une zone industrielle dite d\u00e9carbon\u00e9e reste surtout un concept de communication.<\/p>\n<p><strong>5. Vous critiquez souvent les objectifs \u00e9nerg\u00e9tiques jug\u00e9s \u00ab d\u00e9connect\u00e9s du r\u00e9el \u00bb. Selon vous, quelles mesures concr\u00e8tes et r\u00e9alistes faut-il mettre en place d\u00e8s maintenant pour amorcer une v\u00e9ritable d\u00e9carbonation industrielle au Maroc ?<\/strong><\/p>\n<p>\u00a0Nul ne peut minimiser les efforts r\u00e9alis\u00e9s en 16 ans, notamment dans les grands projets, dont certains ne sont pas tr\u00e8s heureux. Le secteur priv\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fortement impliqu\u00e9 dans des projets performants. Le Maroc est class\u00e9 quatri\u00e8me en Afrique avec une puissance renouvelable de 4 871 MW selon l\u2019IRENA. Avec 25,9 % de mix \u00e9lectrique renouvelable r\u00e9el, le Maroc est le premier pays africain en mati\u00e8re d\u2019int\u00e9gration de l\u2019\u00e9olien et du photovolta\u00efque dans le mix \u00e9lectrique sur grands r\u00e9seaux \u00e9lectriques d\u00e9passant 10 TWh par an.<\/p>\n<p><strong>Lire aussi I <a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/casablanca-lehtp-abrite-un-centre-dexcellence-sur-lhydrogene-vert-320235\/#:~:text=ENERGIE-,Casablanca%3A%20l%E2%80%99EHTP%20abrite%20un%20centre%20d%E2%80%99excellence%20sur%20l%E2%80%99hydrog%C3%A8ne%20vert,-written%20by%20Challenge\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Casablanca: l\u2019EHTP abrite un centre d\u2019excellence sur l\u2019hydrog\u00e8ne vert<\/a><\/strong><\/p>\n<p>La vraie question est la suivante : ces efforts ont-ils \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de la vision royale de 2009 ? La r\u00e9ponse courte est non. Une r\u00e9glementation dissuasive a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9e, surtout pour la basse et la moyenne tension. Selon les donn\u00e9es disponibles, 98 projets en haute tension auraient \u00e9t\u00e9 refus\u00e9s, repr\u00e9sentant pr\u00e8s de 5 GW renouvelables, alors que les capacit\u00e9s d\u2019accueil sont disponibles selon l\u2019ANRE. R\u00e9sultat : les cadences moyennes d\u2019installation ont \u00e9t\u00e9 de l\u2019ordre de 200 MW par an entre 2010 et 2020, puis d\u2019environ 300 MW par an par la suite. Un taux de d\u00e9carbonation nationale avec les renouvelables actuels 11.3 TWh de l\u2019ordre de 7.5%, alors qu\u2019on parle d\u2019une r\u00e9duction de 45.5% en 2030, nous sommes tr\u00e8s loin de cet objectif. 56% de la puissance install\u00e9e actuelle produit moins de 5% du mix \u00e9lectrique.\u00a0 La transition \u00e9nerg\u00e9tique est g\u00e9r\u00e9e avec un seul chiffre : la puissance install\u00e9e : 45% alors que le monde entier parle en termes de mix \u00e9lectrique 26%. Sur 100 kWh \u00e9lectrique, les marocains ne savent pas combien sont renouvelables.<\/p>\n<p>Le slogan actuel affirme que le Maroc doit passer du MW au GW. C\u2019est exact si nous voulons d\u00e9passer la croissance de la demande \u00e9lectrique, qui pourrait atteindre 5 % ou 6 % par an, contrairement aux pr\u00e9visions de l\u2019AIE qui la situent autour de 2,88 %. Le Maroc conna\u00eet un fort d\u00e9veloppement, et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 doit suivre. Mais il faut que les chiffres, les d\u00e9lais, les sites, les financements et les capacit\u00e9s r\u00e9seau soient coh\u00e9rents.<\/p>\n<p>Premier exemple de d\u00e9connexion du r\u00e9el : avec 4 871 MW de renouvelables et environ 12 000 MW de puissance totale install\u00e9e, atteindre 52 % de renouvelables dans la puissance install\u00e9e suppose d\u2019ajouter environ 2 900 MW renouvelables. Le chef du gouvernement a annonc\u00e9 cet objectif pour 2026, tandis que l\u2019ONEE parle de fin 2027. Comment installer 2 900 MW en un an et demi ? et en huit mois selon le chef du gouvernement O\u00f9 sont les sites, les financements, les autorisations et les campagnes de mesure ? Rien que la campagne de mesure du vent peut prendre plus de 12 mois. En 2025, le Maroc a install\u00e9 204 MW de solaire. Comment passer de 204 MW \u00e0 2 900 MW en 8 ou 18 mois ?<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me exemple de d\u00e9connexion du r\u00e9el : le Maroc annonce plusieurs grands projets \u00e0 l\u2019horizon 2030. Les principaux ordres de grandeur \u00e9voqu\u00e9s sont 15 000 MW de renouvelables, 1 400 MW de gaz ONEE, 1 700 MW MASEN, 5 000 MW port\u00e9s par des industriels, 6 000 MW d\u2019extension TAQA, 2 000 MW li\u00e9s \u00e0 l\u2019accord ITMOs avec la Norv\u00e8ge, sans compter les projets autoris\u00e9s selon la loi 13-09, soit 2 760 MW. Si le Maroc part d\u2019une production \u00e9lectrique de 43,7 TWh en 2024 et adopte une croissance annuelle extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9e de 10 % jusqu\u2019en 2030, le besoin national atteindrait environ 70 TWh, soit un ajout de 26 TWh. Or la production potentielle des projets annonc\u00e9s, avec des facteurs de charge moyens, pourrait d\u00e9passer largement ce besoin de 72 TWh, qui va consommer cette \u00e9nergie ? O\u00f9 est la trajectoire \u00e9nerg\u00e9tique consolid\u00e9e et opposable permettant d\u2019\u00e9viter cet empilement d\u2019annonces ?<\/p>\n<p><strong>Lire aussi |\u00a0<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/hydrogene-vert-quand-le-maroc-simpose-sur-la-carte-de-la-geopolitique-energetique-319863\/#:~:text=ENERGIE-,Hydrog%C3%A8ne%20vert%3A%20quand%20le%20Maroc%20s%E2%80%99impose%20sur%20la%20carte%20de%20la%20g%C3%A9opolitique%20%C3%A9nerg%C3%A9tique,-written%20by%20Ismail\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Hydrog\u00e8ne vert: quand le Maroc s\u2019impose sur la carte de la g\u00e9opolitique \u00e9nerg\u00e9tique<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Troisi\u00e8me exemple de d\u00e9connexion du r\u00e9el : le programme r\u00e9gional d\u2019efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique annonce un objectif de 20 % d\u2019\u00e9conomie \u00e0 l\u2019horizon 2030. Rapport\u00e9 \u00e0 la facture \u00e9nerg\u00e9tique moyenne du Maroc, ce pourcentage repr\u00e9senterait environ 20 milliards de dirhams d\u2019\u00e9conomies. Mais derri\u00e8re ces chiffres, une question industrielle fondamentale se pose : qui va r\u00e9aliser ces \u00e9conomies ? Le Maroc dispose d\u2019environ 20 bureaux d\u2019audit \u00e9nerg\u00e9tique et de deux ESCO. Le r\u00f4le d\u2019un bureau d\u2019audit se termine avec la remise du rapport. Ce sont les ESCO qui peuvent ex\u00e9cuter toute la cha\u00eene de valeur de l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique : financement, mise en \u0153uvre des projets, mesure et v\u00e9rification. Peut-on r\u00e9ellement r\u00e9duire la facture \u00e9nerg\u00e9tique nationale de 20 % avec deux ESCO, ou m\u00eame avec 22 si les bureaux d\u2019audit se transforment en ESCO ?<\/p>\n<p>La premi\u00e8re mesure urgente est l\u2019application de la loi, en particulier l\u2019activation de l\u2019article 26 de la loi 13-09. Cet article permettrait aux entreprises d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une \u00e9lectricit\u00e9 renouvelable de r\u00e9seau. S\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 depuis 16 ans, c\u2019est parce qu\u2019il touche \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre \u00e9conomique des distributeurs. L\u2019innovation doit donc consister \u00e0 concilier les deux int\u00e9r\u00eats : permettre la d\u00e9carbonation des entreprises tout en pr\u00e9servant un mod\u00e8le \u00e9conomique soutenable pour les distributeurs.<\/p>\n<p>Plusieurs pays ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 cette probl\u00e9matique. Diff\u00e9rentes solutions existent : taxe d\u2019acc\u00e8s au r\u00e9seau, r\u00e9mun\u00e9ration sp\u00e9cifique du distributeur, ou r\u00e9mun\u00e9ration \u00e0 partir du productible. La solution qui me semble la plus \u00e9l\u00e9gante consiste \u00e0 r\u00e9mun\u00e9rer le distributeur sur chaque kWh renouvelable produit, par exemple entre 0,05 et 0,10 Dh\/kWh. Les SRM doivent devenir les partenaires de leurs clients en mati\u00e8re de d\u00e9carbonation, et non leurs adversaires.<\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons vu, un taux final de d\u00e9carbonation de 5 % \u00e0 10 % reste insuffisant pour des entreprises exportatrices qui pourraient payer plusieurs milliers d\u2019euros par an au titre de la taxe carbone. C\u2019est pourquoi je parle, dans les conditions r\u00e9glementaires actuelles, d\u2019une d\u00e9carbonation impossible des industries marocaines.<\/p>\n<p>Auteur: Ismail Saraoui<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/said-guemra-une-zone-industrielle-dite-decarbonee-reste-surtout-un-concept-de-communication-320330\/\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre ambitions vertes et r\u00e9alit\u00e9s industrielles, la d\u00e9carbonation des entreprises marocaines peine encore \u00e0 se concr\u00e9tiser. 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