{"id":186264,"date":"2026-05-16T17:02:29","date_gmt":"2026-05-16T21:02:29","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-le-royaume-hafside-de-tunis-vu-par-leon-lafricain\/"},"modified":"2026-05-16T17:02:29","modified_gmt":"2026-05-16T21:02:29","slug":"mohamed-el-aziz-ben-achour-le-royaume-hafside-de-tunis-vu-par-leon-lafricain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/mohamed-el-aziz-ben-achour-le-royaume-hafside-de-tunis-vu-par-leon-lafricain\/","title":{"rendered":"Mohamed-El Aziz Ben Achour: Le royaume hafside de Tunis vu par L\u00e9on l\u2019Africain"},"content":{"rendered":"<p><strong>Dans la longue liste des voyageurs musulmans des \u00e9poques m\u00e9di\u00e9vale et moderne, un personnage devenu c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de L\u00e9on l\u2019Africain occupe une place originale. En effet, le r\u00e9cit de ses p\u00e9r\u00e9grinations consign\u00e9 dans sa <em>Description de l\u2019Afrique<\/em> parue \u00e0 Venise en 1550 a suscit\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat des hommes politiques et des \u00e9rudits de la Chr\u00e9tient\u00e9, soucieux de conna\u00eetre la g\u00e9ographie, les Etats, les soci\u00e9t\u00e9s et les usages du sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Plus modeste dans ses p\u00e9r\u00e9grinations que l\u2019illustre Ibn Battouta (1304-1368), d\u00e9pourvu du g\u00e9nie d\u2019un Ibn Khaldoun (1332-1406), L\u00e9on eut cependant une vie riche de d\u00e9couvertes et de soubresauts tout \u00e0 fait \u00e9vocatrice du monde m\u00e9diterran\u00e9en aux XVe et XVIe si\u00e8cles. Un monde marqu\u00e9 par la fin de l\u2019Espagne musulmane et les drames humains qui l\u2019accompagn\u00e8rent sans compter les difficult\u00e9s des Etats du Maghreb et la rivalit\u00e9 islamo-chr\u00e9tienne.<\/strong><\/p>\n<p>Mais pourquoi, lui, musulman de naissance, de religion et de culture, entra-t-il dans l\u2019histoire sous ce nom de L\u00e9on l\u2019Africain ? En r\u00e9alit\u00e9, il naquit \u00e0 Grenade vers 1494, peu apr\u00e8s la chute du royaume nasride face \u00e0 l\u2019inexorable pouss\u00e9e de la Reconqu\u00eate catholique. Il fut pr\u00e9nomm\u00e9 Hassan. Sa famille, connue sous le patronyme d\u2019Al Wazz\u00e2n, quitta l\u2019Espagne pour le Maroc voisin et s\u2019installa \u00e0 F\u00e8s.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/1(124).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Page de titre de l&rsquo;\u00e9dition de 1956<\/em><\/span><\/p>\n<p>Hassan y grandit et acquit une solide formation en langue, litt\u00e9rature et sciences religieuses \u00e0 la v\u00e9n\u00e9rable Qarawyyine. Parvenu \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, il entra au service de la dynastie wattasside. Il acquit \u00e0 la cour une excellente culture administrative et diplomatique. D\u00e8s son jeune \u00e2ge, il accompagna un de ses oncles auquel le sultan Mohamed <em>\u00abLe Portugais\u00bb<\/em> (1504-1526) avait confi\u00e9 quelques missions diplomatiques. Il aurait ainsi visit\u00e9 Tombouctou d\u00e8s 1509. Son go\u00fbt de la d\u00e9couverte, adoss\u00e9 \u00e0 une grosse fortune et \u00e0 son sens du commerce, transforma ces longues exp\u00e9ditions caravani\u00e8res en une d\u00e9couverte des hommes et des choses. De sorte qu\u2019une grande partie de son existence se passa en de longs voyages \u00e0 travers tout le Maghreb, l\u2019Afrique des confins sahariens, l\u2019Egypte et l\u2019Arabie. En 1518, au retour du p\u00e8lerinage, alors qu\u2019il se destinait \u00e0 retourner \u00e0 Tunis o\u00f9 il aurait laiss\u00e9 sa famille, un corsaire de l\u2019ordre de Saint-Jean, Pedro di Bobadilla, le captura lors d\u2019une escale \u00e0 l\u2019\u00eele de Djerba selon certains, au large de la Cr\u00e8te, selon d\u2019autres. Il fut conduit en captivit\u00e9 \u00e0 Rome et pr\u00e9sent\u00e9 en offrande au pape L\u00e9on X.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/2(121).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Giovanni-Battista Ramusio (1485-1557), auteur g\u00e9ographe, humaniste et homme politique v\u00e9nitien \u00c9diteur de la Description de l&rsquo;Afrique de L\u00e9on l&rsquo;Africain<\/em><\/span><\/p>\n<p>Sa vaste culture et sa connaissance de l\u2019Afrique du nord suscit\u00e8rent l\u2019int\u00e9r\u00eat du pouvoir pontifical au point que le Saint P\u00e8re et les grands de l\u2019Eglise virent en Hassan un pr\u00e9cieux collaborateur. Aussi fut-il affranchi, cat\u00e9chis\u00e9 et, nous dit le traducteur fran\u00e7ais Alexis Epaulard, \u00abbaptis\u00e9 de la main m\u00eame du pape, \u00e0 Saint-Pierre de Rome, sous le nom de Jean-L\u00e9on de M\u00e9dicis (Johannis-Leo de Medicis), le 6 janvier 1520. Lui-m\u00eame se donna par la suite les noms de Giovanni Leon Granatino qu\u2019il traduisait en arabe Yuhanna al Asad al Gharnat\u00ee.\u00bb Il fit d\u00e9sormais partie de l\u2019entourage du souverain pontife, dispensant ses conseils sur l\u2019Afrique, sa g\u00e9ographie, ses Etats, son \u00e9conomie, sa culture et ses populations. C\u2019est \u00e0 ce titre qu\u2019il r\u00e9digea un vaste r\u00e9cit en langue italienne de ses voyages, d\u00e9couvertes et connaissances du monde musulman connu sous le nom de Description de l\u2019Afrique. Ce travail paru \u00e0 Venise en 1550 \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019humaniste Jean-Baptiste Ramusio, membre du conseil des Dix de la S\u00e9r\u00e9nissime R\u00e9publique, et auteur d\u2019une compilation g\u00e9ographique connue sous le titre de <em>Delle Navigationi et viaggi<\/em>.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/3(95).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Palais des \u00e9mirs Nasrides \u00e0 Grenade,ville natale de Hasan b. Mohamed El Wazzan alias Jean L\u00e9on l&rsquo;Africain<\/em><\/span><\/p>\n<p>Au sujet de son s\u00e9jour italien, on sait peu de choses. On sait qu\u2019il enseigna l\u2019arabe \u00e0 Bologne et qu\u2019il r\u00e9digea m\u00eame un manuel de grammaire. <em>\u00abMais, s\u2019interroge A.Epaulard, acheva-t-il sa vie \u00e0 Rome quelques ann\u00e9es avant 1550 comme le dit la pr\u00e9face de la quatri\u00e8me \u00e9dition de Ramusio en 1588? Quitta-t-il l\u2019Italie pour se rendre \u00e0 Tunis, comme il en avait formellement exprim\u00e9 l\u2019intention dans sa Description d\u00e8s 1525? Et l\u00e0, retourna-t-il \u00e0 la religion musulmane comme certains textes l\u2019affirment ? C\u2019est plus probable.\u00bb<\/em> Amin Maalouf, dans son roman L\u00e9on l\u2019Africain (1986), se pla\u00eet, pour sa part, \u00e0 l\u2019imaginer jouissant d\u2019une paisible existence \u00e0 Tunis parmi les siens.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/4(72).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><\/p>\n<p>\u00a0<span><em>Royaume (sultanat) hafside<\/em><\/span><\/p>\n<p>Abordons, \u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019\u0153uvre majeure de Jean L\u00e9on, sa volumineuse <em>Description de l\u2019Afrique<\/em>. Cette somme consid\u00e9rable couvre un vaste champ g\u00e9ographique, politique, \u00e9conomique, culturel et ethnographique. Aussi nous limiterons-nous ici au r\u00e9cit relatif au royaume de Tunis, gouvern\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque par les sultans hafsides (XIIIe-XVIe s.) et ce qu\u2019il rec\u00e8le d\u2019informations sur l\u2019Ifriqiya au XVIe si\u00e8cle, c\u2019est-\u00e0-dire au cr\u00e9puscule de ce qui fut une brillante dynastie.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/5(44).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Mosqu\u00e9e-universit\u00e9 Qarawiyin de F\u00e8s<\/em><\/span><\/p>\n<p>L\u2019ouvrage que nous avons utilis\u00e9 est l\u2019excellente traduction effectu\u00e9e par Alexis Epaulard (m.1949) parue en 1956 en deux volumes aux \u00e9ditions Adrien-Maisonneuve \u00e0 Paris, et enrichie de nombreux commentaires, annotations et rectifications effectu\u00e9s par le traducteur et d\u2019autres sp\u00e9cialistes: Th\u00e9odore Monod, Henri Lhotte et Raymond Mauny.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/6(37).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Mosqu\u00e9e hafside de la Kasbah de Tunis (XIIIe si\u00e8cle)<\/em><\/span><\/p>\n<p>Dans son introduction g\u00e9n\u00e9rale, L\u00e9on l\u2019Africain note que la Berb\u00e9rie\u2013 entendez le Maghreb historique\u2013 <em>\u00abse divise en quatre royaumes. Le premier est celui de Marrocos qui se divise en sept r\u00e9gions (\u2026). Le second est le royaume de Fez qui englobe autant de r\u00e9gions (\u2026). Le troisi\u00e8me royaume est celui de Telensin (Tlemcen) qui comprend trois r\u00e9gions, les Monts (Al Jibel), T\u00e9n\u00e8s et Elgezair (Alger). Le quatri\u00e8me est celui de Tunis auquel sont soumises quatre r\u00e9gions: Bougie, Constantine, Tripoli de Berb\u00e9rie et Ezzab, ce dernier appartenant pour une bonne part \u00e0 la Numidie (Biladulgerid en arabe, pr\u00e9cise-t-il).\u00bb.<\/em> Et l\u2019auteur de noter que la r\u00e9gion de Bougie a toujours \u00e9t\u00e9 disput\u00e9e. Elle a parfois \u00e9t\u00e9 poss\u00e9d\u00e9e par le roi de Tunis, d\u2019autres fois par le roi de \u2018Telensin\u2019. Il commet toutefois une erreur en affirmant que de son temps, <em>\u00abelle a form\u00e9 un royaume ind\u00e9pendant jusqu\u2019\u00e0 ce que sa capitale ait \u00e9t\u00e9 prise par le comte Pierre de Navarro au nom du roi Ferdinand d\u2019Espagne.\u00bb<\/em> Or, comme le rectifient en note les commentateurs de la <em>Description,<\/em> Bougie a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9e aux sultans zayyanides de Tlemcen par les Hafsides de Tunis en 1360 et n\u2019a cess\u00e9 de leur appartenir jusqu\u2019\u00e0 sa prise par les Espagnols le 25 mai 1509. Mais gouvern\u00e9e la plupart du temps par des princes Hafsides, elle a joui d\u2019une ind\u00e9pendance allant parfois jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9bellion contre le pouvoir central de Tunis.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/7(34).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Palais de la Abdalliya. Survivance de l&rsquo;ensemble de palais royaux mentionn\u00e9s par L\u00e9on dans son \u00e9vocation de La Marsa<\/em><\/span><\/p>\n<p>Quant aux groupes humains et conf\u00e9d\u00e9rations tribales, L\u00e9on apprenait \u00e0 ses contemporains que les Africains blancs \u00e9taient, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, divis\u00e9s en cinq peuples: Sanhaja, Masmouda, Z\u00e9n\u00e8tes, Houara et Ghomara. Il \u00e9voque avec talent l\u2019histoire de la b\u00e9douinisation de l\u2019Ifriqiya cons\u00e9cutive \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e au XIe si\u00e8cle des puissantes tribus arabes (Soula\u00efm, Riyah et Hilal) de Haute Egypte et d\u2019Arabie. On sait que la s\u00e9cession, en 1047, d\u2019El Moez Ibn Bad\u00ees, prince ziride de Kairouan, et son all\u00e9geance au calife abbasside (sunnite) de Bagdad avaient suscit\u00e9 la col\u00e8re de son suzerain fatimide (chiite) du Caire. Celui-ci, apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 les conseils de son vizir <em>\u00abvoyant que le royaume d\u2019Afrique \u00e9tait de toute fa\u00e7on perdu pour lui, jugea que le moindre mal \u00e9tait de toucher une forte somme [qui serait vers\u00e9e par les tribus arabes en \u00e9change de la possibilit\u00e9 de franchir le Nil en direction de l\u2019ouest] comme son conseiller le lui promettait et de tirer en m\u00eame temps vengeance de son ennemi, plut\u00f4t que de perdre \u00e0 la fois une chose et l\u2019autre.\u00bb<\/em> Un \u00e9dit fut donc promulgu\u00e9 qui autorisait les nomades \u00e0 passer en Afrique avec la plus large libert\u00e9 \u00e0 condition de traiter en ennemi le prince rebelle de Kairouan. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9vocation de pillages et de massacres, L\u00e9on \u00e9crit que <em>\u00ables Arabes se partag\u00e8rent toutes les campagnes et les habit\u00e8rent, imposant \u00e0 chaque ville des contributions et des charges \u00e9normes.\u00bb<\/em><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/8(22).jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/><span><em>Carte des voyages de L\u00e9on l&rsquo;Africain par Sim\u00e9on Netchev (World History Encyclopedia)<\/em><\/span><\/p>\n<p>En ce qui concerne les populations des villes de Berb\u00e9rie, surtout celles du littoral m\u00e9diterran\u00e9en, il \u00e9crit: <em>\u00abCe sont des hommes qui prennent un grand plaisir \u00e0 s\u2019instruire et s\u2019adonnent aux \u00e9tudes avec beaucoup de soin.(\u2026) Ils avaient coutume jadis d\u2019\u00e9tudier les math\u00e9matiques, la philosophie et m\u00eame l\u2019astronomie. Mais depuis quatre cents ans, beaucoup de ces sciences leur ont \u00e9t\u00e9 interdites par leurs docteurs et par leurs souverains.\u00bb<\/em> Il poursuit<em>: \u00abLes citadins des villes de Berb\u00e9rie sont au surplus des gens ing\u00e9nieux comme on le voit \u00e0 la qualit\u00e9 des travaux de diverse nature qu\u2019ils ex\u00e9cutent. Ils sont tr\u00e8s bien \u00e9lev\u00e9s et tr\u00e8s courtois. (\u2026) Ils observent une parole donn\u00e9e par-dessus tout au monde et ils aimeraient perdre la vie que de manquer \u00e0 une promesse.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La description d\u00e9taill\u00e9e du sultanat hafside \u2013 curieusement qualifi\u00e9e de \u00abroyaume de Buggia (Bougie) et de Tunis \u2013 occupe la cinqui\u00e8me partie de l\u2019ouvrage qui en compte neuf. Toutefois, d\u00e8s les premi\u00e8res lignes, l\u2019auteur reconna\u00eet avoir tromp\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment le lecteur en croyant devoir compter l\u2019Etat de Bougie pour un royaume. <em>\u00abDepuis, poursuit-il, j\u2019ai consid\u00e9r\u00e9 la question de plus pr\u00e8s et j\u2019ai constat\u00e9 que Bougie n\u2019avait \u00e9t\u00e9 une ville royale que depuis peu jusqu\u2019\u00e0 ces derniers temps et que, raisonnablement, le gouvernement de cette ville appartient au roi de Tunis.\u00bb<\/em> Puis L\u00e9on consacre les pages suivantes \u00e0 la description des villes du Maghreb hafside dont Constantine (Costantina) et B\u00f4ne (Bona), signalant \u00e0 propos de cette derni\u00e8re que saint Augustin en fut \u00e9v\u00eaque. Il aborde ensuite la pr\u00e9sentation des villes de l\u2019actuelle Tunisie, d\u2019ouest en est: B\u00e9ja, \u00e0 propos de laquelle il note que la ville est tr\u00e8s bien tenue et pourvue de tous les corps de m\u00e9tiers, surtout de tisserands. <em>\u00abOn y voit aussi un grand nombre de cultivateurs, car la campagne de Begia est tr\u00e8s \u00e9tendue et tr\u00e8s productive.\u00bb<\/em> Il rel\u00e8ve qu\u2019il y a beaucoup de terrains en friche. Mais ici, comme dans la description d\u2019autres lieux, il ne met pas cela en relation avec les effets d\u00e9vastateurs des \u00e9pid\u00e9mies dont il a pourtant mentionn\u00e9 ailleurs la r\u00e9currence tous les dix, quinze ou vingt-cinq ans. Il impute la pauvret\u00e9 qui s\u00e9vit dans la plupart des villes et des villages \u00e0 la lourde pression fiscale du <em>\u00abroi de Tunis\u00bb<\/em>. En fait, \u00e0 son \u00e9poque, la dynastie, gouvern\u00e9e par Abou Abdallah Mohamed (1494-1526), min\u00e9e par des querelles internes, connaissait un inexorable d\u00e9clin. Ce qui fut nagu\u00e8re un puissant et vaste royaume n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un territoire d\u00e9mographiquement et \u00e9conomiquement affaibli, objet, de surcro\u00eet, de la convoitise des nouveaux ma\u00eetres de la M\u00e9diterran\u00e9e: les Turcs et les Espagnols.<\/p>\n<p>Les autres villes et localit\u00e9s d\u00e9crites sont, en particulier, Bensart (Bizerte) puis Carthage qu\u2019il qualifie de <em>\u00abgrande ville\u00bb<\/em>. On y lit que l\u2019aqueduc provenant du mont Zaghouan \u00ab est encore entier\u00bb et qu\u2019autour du site, <em>\u00abil y a un nombre consid\u00e9rable de vergers remplis de fruits non moins admirables, surtout de p\u00eaches, de grenades, d\u2019olives et de figues.\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>\u00abLa grande ville de Tunis\u00bb<\/em> fait l\u2019objet de longs d\u00e9veloppements historiques et urbanistiques int\u00e9ressants \u00e0 propos de la m\u00e9dina, de ses artisans et ses habitants. <em>\u00abTunis, depuis cette \u00e9poque [celle d\u2019Abou Zakariya El Hafsi, 1229-1249] jusqu\u2019\u00e0 la n\u00f4tre n\u2019a fait que cro\u00eetre tant en population qu\u2019en distinction. C\u2019est au point qu\u2019elle est devenue la ville la plus brillante d\u2019Afrique.\u00bb<\/em> A propos des faubourgs de Beb Suuica (sic) et Bab M\u00e9nara, il \u00e9crit : <em>\u00abDans ce dernier existe un quartier s\u00e9par\u00e9 qui constitue lui-m\u00eame une sorte de petit faubourg; c\u2019est l\u00e0 qu\u2019habitent les Chr\u00e9tiens de Tunis qui sont employ\u00e9s dans la garde du souverain ou qui exercent des professions que les Mores n\u2019ont pas l\u2019habitude de pratiquer. Par la suite s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 un autre faubourg qui se trouve hors de la porte appel\u00e9e Beb el Bahar, c\u2019est-\u00e0-dire porte de la marine, situ\u00e9e \u00e0 un demi-mille du lac de la Goulette.\u00bb<\/em> L\u00e9on pr\u00e9cise que <em>\u00ables marchands \u00e9trangers tels que les G\u00e9nois, les V\u00e9nitiens et les Catalans logent dans ce faubourg o\u00f9 ils ont leurs fondouks et leurs h\u00f4telleries \u00e0 part.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Suivent ensuite Rad\u00e8s que L\u00e9on appelle curieusement Napoli; Gammart, Marsa (<em>\u00abil existe pr\u00e8s d\u2019elle des palais royaux [les trois Abdalliya] et des propri\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le roi actuel [Abou Abdallah] a coutume de passer tout l\u2019\u00e9t\u00e9.\u00bb<\/em>, Ariana, Hammamet, Hergla, Sousse, Monastir, Teboulba, Mahdia. A propos de Sfax, il note que <em>\u00abses habitants prennent une grande quantit\u00e9 d\u2019un poisson nomm\u00e9 spares (\u2026).\u00bb<\/em> Il note aussi que des Sfaxiens vont avec leurs bateaux faire du commerce en Egypte et en Turquie. Vient enfin la description de Cairoan (Kairouan) <em>\u00abqui fut une grande ville\u00bb<\/em> qu\u2019il visita, indique-t-il, en 922 (f\u00e9vrier 1516- janvier 1517); puis Gab\u00e8s, El Hamma, Mahr\u00e8s, l\u2019\u00eele de Djerba, Zouara, Sabrata, et enfin Tripoli (qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque appartenait au royaume hafside).\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Sous le titre \u00abLa cour du roi, son ordonnance, son c\u00e9r\u00e9monial, ses fonctionnaires\u00bb, L\u00e9on consacre d\u2019utiles d\u00e9veloppements \u00e0 l\u2019organisation politique, administrative et militaire. Le lecteur y apprend ainsi que le roi (entendez le sultan) est nomm\u00e9 dans la ligne h\u00e9r\u00e9ditaire, par le choix de son p\u00e8re, avec serment pr\u00eat\u00e9 par les principaux personnages, tels que les capitaines (en fait, g\u00e9n\u00e9raux et gouverneurs), les docteurs, les pr\u00eatres (sic), les juges et les professeurs [c\u2019est-\u00e0-dire les oul\u00e9mas]. Il proc\u00e8de ensuite \u00e0 la pr\u00e9sentation de la hi\u00e9rarchie du Royaume: le mounaffidh. <em>\u00abIl est comme le vice-roi\u00bb<\/em>; le mesuare [el mizw\u00e2r], sorte de capitaine g\u00e9n\u00e9ral qui a pleine autorit\u00e9 sur les troupes et sur la garde royale\u00bb. <em>\u00abAujourd\u2019hui cependant, observe L\u00e9on, le roi veut s\u2019occuper personnellement de ces questions.\u00bb<\/em> Au troisi\u00e8me rang se trouve un dignitaire qualifi\u00e9 ici de ch\u00e2telain. C\u2019est lui qui s\u2019occupe de la garnison du ch\u00e2teau, des palais royaux (\u2026) Il a aussi le pouvoir de rendre la justice \u00e0 ceux qui se pr\u00e9sentent devant lui <em>\u00abcomme s\u2019il \u00e9tait le roi en personne.\u00bb<\/em> Le quatri\u00e8me personnage est le gouverneur de Tunis qui a qualit\u00e9 dans les affaires criminelles. Le cinqui\u00e8me est le grand secr\u00e9taire, chef de la chancellerie. Vient ensuite le ma\u00eetre de la salle [du conseil]. <em>\u00abCe fonctionnaire est en relations \u00e9troites avec le roi, car il peut lui parler quand il veut.\u00bb<\/em> Viennent ensuite le tr\u00e9sorier, le directeur de la \u00abgabelle\u00bb qui recueille les taxes qui p\u00e8sent sur les marchandises et sur l\u2019activit\u00e9 des n\u00e9gociants \u00e9trangers, le directeur des douanes o\u00f9 l\u2019on apprend que <em>\u00abcette charge est confi\u00e9e d\u2019habitude \u00e0 quelque Juif riche.\u00bb<\/em> Le dixi\u00e8me fonctionnaire est le d\u00e9pensier, sorte de majordome du palais. <em>\u00abTels sont les principaux offices et les principales magistratures de cette cour. Il en est quelques autres d\u2019un rang moins \u00e9lev\u00e9, tels que ceux de ma\u00eetre des \u00e9curies, de ma\u00eetre de la garde-robe, de chapelain [entendez l\u2019imam du palais], de juge du camp [cadi de la colonne arm\u00e9e], de ma\u00eetre des enfants du roi, de chef des estafiers, etc.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Concernant la force arm\u00e9e du domaine royal, on apprend que le sultan disposait de 1 500 chevau-l\u00e9gers [cavaliers d\u2019\u00e9lite l\u00e9g\u00e8rement arm\u00e9s] \u00abqui sont pour la plupart des Chr\u00e9tiens ren\u00e9gats.\u00bb Il existait aussi 150 cavaliers du roi, Mores de naissance, qui remplissaient le r\u00f4le de conseillers militaires. Le roi avait, d\u2019autre part, cent arbal\u00e9triers dont beaucoup \u00e9taient des Chr\u00e9tiens ren\u00e9gats et une garde secr\u00e8te <em>\u00abcompos\u00e9e de Chr\u00e9tiens qui habitent le faubourg dont nous avons parl\u00e9. Il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une autre garde \u00e0 pied form\u00e9e de Turcs arm\u00e9s d\u2019arcs et d\u2019escopettes [petite arquebuse]\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc, \u00e0 partir du chapitre consacr\u00e9 au royaume de Tunis, un aper\u00e7u sur les innombrables renseignements qui constituent la Description de l\u2019Afrique, source de premi\u00e8re main pour tous les historiens qui travaillent sur notre bonne vieille terre d\u2019Ifriqiya ainsi que sur tout le Maghreb. La vie mouvement\u00e9e de son auteur, Hassan b. Mohamed el Wazz\u00e2n al Gharn\u00e2t\u00ee, devenu catholique puis probablement revenu \u00e0 la foi musulmane de ses p\u00e8res apr\u00e8s son d\u00e9part d\u2019Italie, illustre de mani\u00e8re parfois \u00e9mouvante et en tout cas \u00e9difiante le destin de tant d\u2019\u00eatres humains autour d\u2019une M\u00e9diterran\u00e9e alors particuli\u00e8rement propice aux affrontements sanglants en m\u00eame temps qu\u2019aux \u00e9changes de toutes sortes. Cette conversion \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne, comme au Moyen \u00c2ge, un ph\u00e9nom\u00e8ne courant. Rappelons ici les exemples des <em>\u00abren\u00e9gats\u00bb<\/em> natifs de pays chr\u00e9tiens et qui, en terre d\u2019islam, connurent gloire et fortune une fois convertis. Dans l\u2019autre sens, rappelons le cas du prince hafside Hamida, r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 Palerme, devenu Charles d\u2019Autriche et qui choisit la vie monastique. Rappelons \u00e9galement le cas, au XVIIe si\u00e8cle, d\u2019un fils de dey de Tunis, converti de son plein gr\u00e9 et baptis\u00e9 en grande pompe sous le nom de Don Philippe. Les repentirs n\u2019\u00e9taient pas rares. L\u00e9on, comme plus tard Don Philippe, semble avoir eu le remords de l\u2019apostasie accentu\u00e9 sans doute par le mal du pays. En tout \u00e9tat de cause, <em>\u00abL\u00e9on l\u2019Africain, comme l\u2019\u00e9crit l\u2019historienne finlandaise Pekka Masonen (2001), est un bel (\u00absplendid\u00bb) exemple du passage des hommes et des aspects intellectuels entre les deux rives de la M\u00e9diterran\u00e9e. L\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue par L\u00e9on prouve clairement que les barri\u00e8res religieuses, ethniques et culturelles entre les mondes musulman et chr\u00e9tien n\u2019\u00e9taient pas insurmontables.\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong>Mohamed-El Aziz Ben Achour<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38052-mohamed-el-aziz-ben-achour-le-royaume-hafside-de-tunis-vu-par-leon-l-africain\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la longue liste des voyageurs musulmans des \u00e9poques m\u00e9di\u00e9vale et moderne, un personnage devenu c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de L\u00e9on l\u2019Africain occupe une place originale. En effet, le r\u00e9cit de ses p\u00e9r\u00e9grinations consign\u00e9 dans sa Description de l\u2019Afrique parue \u00e0 Venise en 1550 a suscit\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat des hommes politiques et des \u00e9rudits de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":186265,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"https:\/\/www.leaders.com.tn\/uploads\/content\/thumbnails\/17788600083_content.jpg","fifu_image_alt":"Mohamed-El Aziz Ben Achour: Le royaume hafside de Tunis vu par L\u00e9on l\u2019Africain","footnotes":""},"categories":[73,55],"tags":[],"class_list":["post-186264","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualite","category-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/186264","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1772"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=186264"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/186264\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media\/186265"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=186264"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=186264"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=186264"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}