{"id":186294,"date":"2026-05-17T17:02:07","date_gmt":"2026-05-17T21:02:07","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/rendre-a-la-politique-sa-dignite-premiere-organiser-la-liberte-dans-un-monde-de-limites-assumees\/"},"modified":"2026-05-17T17:02:07","modified_gmt":"2026-05-17T21:02:07","slug":"rendre-a-la-politique-sa-dignite-premiere-organiser-la-liberte-dans-un-monde-de-limites-assumees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/rendre-a-la-politique-sa-dignite-premiere-organiser-la-liberte-dans-un-monde-de-limites-assumees\/","title":{"rendered":"Rendre \u00e0 la politique sa dignit\u00e9 premi\u00e8re: organiser la libert\u00e9 dans un monde de limites assum\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong><img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Samir-Allal(33).jpg\" width=\"15%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"left\" alt=\"\"\/>Pr Samir Allal. Universit\u00e9 de Versailles\/Paris -Saclay &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> La guerre en Iran est un moment de r\u00e9organisation g\u00e9opolitique du monde globalis\u00e9, o\u00f9 la hi\u00e9rarchie des puissances peut \u00eatre remise en cause. Un moment de grande opportunit\u00e9 pour bifurquer et changer en profondeur le monde dans lequel nous vivons.<\/p>\n<p>Le voulons-nous vraiment ? Sommes-nous encore capables de relever ce d\u00e9fi ? Rien ne changera si nous restons spectateurs de notre propre d\u00e9possession. Il nous faudra nommer les urgences, choisir les batailles et modifier le rapport de force : de la volont\u00e9, de la m\u00e9thode, du temps et des alliances.<\/p>\n<p><span><span><strong>Rien n&rsquo;est jou\u00e9. Tout peut encore basculer. Et nous sommes ceux qui le d\u00e9cideront<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Il est des moments dans l&rsquo;histoire o\u00f9 les peuples sentent confus\u00e9ment qu&rsquo;ils perdent quelque chose d&rsquo;essentiel, sans pouvoir en pr\u00e9ciser ni les contours, ni la nature. O\u00f9 l&rsquo;on commente des transitions qui s&rsquo;\u00e9ternisent, sans en comprendre les m\u00e9canismes. Cela concerne aussi bien le carbone fossile que le carbone vivant.<\/p>\n<p>L&rsquo;agression am\u00e9ricaine et isra\u00e9lienne en Iran, au Liban et en Palestine, agit comme une piq\u00fbre de rappel de ce que nous sommes en train d&rsquo;accepter. Sans les mots pour le dire, sans l&rsquo;analyse critique pour le penser, sans les armes pour r\u00e9sister, on finit par s&rsquo;habituer.<\/p>\n<p>La guerre d\u2019Ormuz est un moment cl\u00e9 pour acc\u00e9l\u00e9rer la bifurcation \u00e9cologique et le d\u00e9ploiement massive des \u00e9nergies renouvelables, malgr\u00e9 les pressions de sens contraire exerc\u00e9es par les producteurs d\u2019\u00e9nergie fossile. Une polycrise forme d\u00e9sormais l&rsquo;arri\u00e8re-fond du drame climatique. Elle agit comme une loupe grossissante, r\u00e9v\u00e9lant l&rsquo;inad\u00e9quation croissante de nos institutions, h\u00e9rit\u00e9es de la modernit\u00e9 industrielle, de la guerre froide ou de la Pax Americana.<\/p>\n<p>Le d\u00e9r\u00e8glement climatique alimente directement les dislocations du monde, quand des \u00e9v\u00e9nements extr\u00eames frappent des populations ou quand des politiques de transition mal con\u00e7ues fragilisent le tissu social. Mais il s&rsquo;entrelace aussi, de fa\u00e7on plus souterraine, avec d&rsquo;autres crises : quand l&rsquo;argent des ressources fossiles finance la d\u00e9sinformation, quand les guerres acc\u00e9l\u00e8rent les \u00e9missions carbones ou quand la course aux armements rel\u00e8gue le climat au second plan. <em>Stepan C. Aykut et Amy Dahan, (Ed Science Po, mars 2026).<\/em><\/p>\n<p>Alors que le monde reste tr\u00e8s largement carbon\u00e9 et que le pic des \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre n&rsquo;est pas encore atteint, la r\u00e9gulation du carbone et les technologies bas carbones sont, d\u00e9sormais un enjeu majeur de rivalit\u00e9 entre puissances \u00e9tatiques, entreprises, ONG et individus. <em>Marc Antoine Eyl-Mazzaga, (Ed Le cavalier Bleu, Octobre 2025).\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Face au blocage du d\u00e9troit d&rsquo;Ormuz, et dans l&rsquo;urgence, les gouvernements multiplient les mesures de court terme (quitte \u00e0 les payer plus cher !), pour amortir les impacts r\u00e9cessifs du blocage et r\u00e9duire leurs fragilit\u00e9s \u00e9conomiques structurelles face aux cha\u00eenes d&rsquo;approvisionnement, en acc\u00e9l\u00e9rant la transition. Le blocage du d\u00e9troit d\u2019Ormuz a aussi, perturb\u00e9 les approvisionnements en fertilisants. C\u2019est pourquoi la FAO a lanc\u00e9 une alerte sur le risque de crise alimentaire dans le monde. Elle appelle <em>\u00ab \u00e0 investir dans la diversit\u00e9 du carbone vivant pour s\u2019affranchir de la d\u00e9pendance au carbone fossile \u00bb<\/em>. Christian de Pertrhuis (Mai 2026).<\/p>\n<p>A l&rsquo;\u00e9vidence, le probl\u00e8me de fond n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9troitesse du d\u00e9troit mais plut\u00f4t la lenteur de la bifurcation \u00e9cologique et les blocages en tous genres.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est plut\u00f4t, la d\u00e9pendance du syst\u00e8me \u00e9conomique mondial \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00e9nergie fossile qui perdure, trente-cinq ans apr\u00e8s l\u2019alerte sur le r\u00e9chauffement climatique lanc\u00e9e par le premier rapport du GIEC. Avec une diff\u00e9rence majeure : aujourd\u2019hui les solutions alternatives pour fournir en quantit\u00e9 de l\u2019\u00e9nergie d\u00e9carbon\u00e9e sont clairement identifi\u00e9es. Elles sont rentables et accessibles gr\u00e2ce \u00e0 la chute des co\u00fbts de production de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 renouvelable et du stockage d\u2019\u00e9nergie par batterie.<\/p>\n<p>L&rsquo;imp\u00e9ratif est donc de lier la question climatique aux enjeux non seulement \u00e9cologiques et plan\u00e9taires, mais aussi g\u00e9opolitiques, sociaux, d\u00e9mocratiques, de prendre acte de notre nouvelle condition humaine afin d&rsquo;explorer, comme Bruno Latour le sugg\u00e9rait, une voie pour des \u00ab politiques de l&rsquo;atterrissage \u00bb.\u00a0<\/p>\n<p>L&rsquo;actualit\u00e9 agit parfois comme une piq\u00fbre de rappel de ce que nous sommes en train d&rsquo;accepter. Violences guerres, atteintes \u00e0 l\u2019environnement. Les comportements rapaces, les pratiques sordides n&rsquo;ont pourtant rien \u00e0 voir avec des d\u00e9rives isol\u00e9es. Ils sont la manifestation \u00e9clatante d&rsquo;un processus structurel qui ne demande qu&rsquo;\u00e0 rester invisible, de ce capitalisme fossile, et d\u00e9sormais num\u00e9rique, qui asservit nos vies, jusque dans des secteurs essentiels \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, au d\u00e9triment de la dignit\u00e9 la plus \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p><span><span><strong>On s&rsquo;habitue \u00e0 raisonner dans des bulles de certitudes, \u00e0 s&rsquo;informer sur injonction d&rsquo;un algorithme<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Une id\u00e9e s&rsquo;est ainsi insinu\u00e9e, d&rsquo;abord comme une \u00e9vidence, ensuite comme une loi, enfin comme une fatalit\u00e9 : tout peut se vendre, tout peut s&rsquo;acheter, et puisque tout est march\u00e9, nous sommes nous-m\u00eames devenus marchandises.<\/p>\n<p>On s&rsquo;habitue \u00e0 vivre dans l&rsquo;illusion d&rsquo;une fausse abondance accessible depuis nos smartphones, alors que les in\u00e9galit\u00e9s augmentent et que le pouvoir d&rsquo;achat se d\u00e9grade. On s&rsquo;habitue \u00e0 payer pour ce qui \u00e9tait jusqu&rsquo;alors un droit, \u00e0 justifier ce qui \u00e9tait une \u00e9vidence, \u00e0 supporter ce qui \u00e9tait un scandale. Chaque geste du quotidien, chaque besoin essentiel, du soin \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation, se d\u00e9lite en prestations calibr\u00e9es, \u00e9valu\u00e9es, vendues. Et on finit par croire que la valeur des choses r\u00e9side essentiellement dans leur prix.<\/p>\n<p>Tout est pr\u00e9texte \u00e0 profit. L&rsquo;eau, la terre, nos biens communs sont abandonn\u00e9s \u00e0 la rente et \u00e0 la sp\u00e9culation. La sant\u00e9, l&rsquo;\u00e9ducation, la culture, le sport sont livr\u00e9s \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et \u00e0 la valorisation financi\u00e8re. Nos services publics sont affaiblis et soumis aux exigences de rentabilit\u00e9. Nos cerveaux sont attaqu\u00e9s, sans piti\u00e9 et sans r\u00e9pit. Rien n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 la logique du tiroir-caisse et nous en sommes la petite monnaie.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit plus simplement d&rsquo;accumulation mais d&rsquo;appropriation syst\u00e9matique, d&rsquo;accaparement m\u00e9canique, de pr\u00e9dation sans limites de ce qui est essentiel \u00e0 la vie. Depuis plusieurs d\u00e9cennies, le march\u00e9 avance non comme un conqu\u00e9rant brutal, mais comme un envahisseur silencieux de nos \u00e9coles, de nos h\u00f4pitaux, de nos vieux jours, et m\u00eame de nos r\u00eaves. Il a promis la simplicit\u00e9 et la satisfaction imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9 comme l&rsquo;alli\u00e9 de notre pouvoir d&rsquo;achat. Et nous avons cru qu&rsquo;il \u00e9largissait l&rsquo;horizon de chacun, alors qu&rsquo;il resserrait l&rsquo;\u00e9tau sur tous.<\/p>\n<p>Cette logique n&rsquo;est pas une perversion d&rsquo;un syst\u00e8me que nous essayons vainement de domestiquer, mais sa finalit\u00e9 intrins\u00e8que. La marchandisation ne se limite plus \u00e0 privatiser des services ou \u00e0 mettre un prix sur ce qui \u00e9tait autrefois accessible \u00e0 tous. Elle s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 l&rsquo;ensemble de la vie sociale, jusqu&rsquo;\u00e0 dissoudre la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame. Elle brise les solidarit\u00e9s, fragmente les existences, impose sa logique dans la g\u00e9ographie des territoires : la rel\u00e9gation douloureuse pour les uns, la s\u00e9cession silencieuse pour les autres.<\/p>\n<p>Le capitalisme de la finitude, d\u00e9truit les relations sociales en y introduisant des in\u00e9galit\u00e9s insoutenables. Il encourage l&rsquo;individualisme, non comme une conqu\u00eate de libert\u00e9, non par accident, mais parce que celui-ci est la condition m\u00eame de sa reproduction et de sa croissance sans limites.<\/p>\n<p>Le capitalisme fossile et num\u00e9rique se d\u00e9tourne de la justice sociale comme d&rsquo;un obstacle et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 comme d&rsquo;une menace \u00e0 son extension. Il atomise, il isole, il annonce la fin de la fraternit\u00e9. Dans une soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il entend r\u00e9duire \u00e0 des individus-consommateurs, la solitude est une nouvelle \u00e9pid\u00e9mie. Et dans le vide de ce d\u00e9sert relationnel, l&rsquo;extr\u00eame droite prosp\u00e8re, vendant l&rsquo;ordre aux \u00e2mes inqui\u00e8tes, la revanche aux humili\u00e9s, le repli identitaire aux laiss\u00e9s-pour-compte de la fraternit\u00e9.<\/p>\n<p>Sur un fond de guerre et de d\u00e9r\u00e8glement climatique, cette r\u00e9alit\u00e9 interpelle le camp du progr\u00e8s, et les humanistes en particulier, sur la mani\u00e8re de reprendre efficacement le contr\u00f4le, c\u2019est-\u00e0-dire la marche en avant du progr\u00e8s humain et de l&rsquo;\u00e9mancipation. Nos mani\u00e8res de penser et d&rsquo;agir sont-elles adapt\u00e9es aux nouvelles offensives du capitalisme dans nos vies ? Que faire maintenant que la logique du march\u00e9 sans entrave a \u00e9chou\u00e9, et pleinement \u00e9chou\u00e9 sur tous les plans- \u00e9cologique, social, \u00e9conomique, culturel, d\u00e9mocratique et m\u00eame moral- ? Que faire lorsque l&rsquo;enjeu n&rsquo;est rien de moins qu&rsquo;une terre habitable, des vies supportables, une humanit\u00e9 fraternelle ?<\/p>\n<p>Au cours de son histoire, le camp du progr\u00e8s a combattu l&rsquo;exploitation et la captation de la plus-value du travail par un capital rapace ne poursuivant d&rsquo;autre but que son accroissement sans limites. Il a arrach\u00e9 des conqu\u00eates sociales majeures, sortir les pays du sous-d\u00e9veloppement et du colonialisme, civilis\u00e9 le travail et apprivois\u00e9 les grands risques de la vie pour redistribuer les gains de productivit\u00e9 sous forme de protections collectives et de temps lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Les humanistes et les progressistes se sont battus, avec succ\u00e8s, pour desserrer l&rsquo;\u00e9tau du capitalisme sur le monde du travail, lib\u00e9rer des territoires. Mais le capitalisme, devenu total, fossile, num\u00e9rique et d\u00e9complex\u00e9, cherche d\u00e9sormais \u00e0 resserrer son \u00e9treinte sur le consommateur.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 la nouvelle fronti\u00e8re du combat : soustraire progressivement au march\u00e9 les dimensions essentielles de la vie, qui ne doivent pas relever du commerce ; des besoins \u00e9l\u00e9mentaires qui ne doivent pas \u00eatre abandonn\u00e9s \u00e0 la loi du plus offrant, qui est aussi celle du plus fort ; des droits fondamentaux, parfois m\u00eame des droits politiques, qui ne sont pas des marchandises. C&rsquo;est prot\u00e9ger les biens communs &#8211; la terre, l&rsquo;eau, les ressources naturelles, souvent des ressources finies &#8211; de l&rsquo;accaparement, de la privatisation et de la sp\u00e9culation.<\/p>\n<p><em>\u00ab D\u00e9marchandiser la vie, c&rsquo;est respirer \u00e0 nouveau, reprendre le contr\u00f4le de nos vies, tout en reprenant en main un ordre \u00e9conomique et social qui s&rsquo;est affranchi de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique, du souci le plus \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, et m\u00eame de toute d\u00e9cence commune, comme d&rsquo;un humanisme minimal. \u00bb<\/em>\u00a0<\/p>\n<p>C&rsquo;est remettre la politique au-dessus des contingences \u00e9conomiques. C&rsquo;est lib\u00e9rer les individus, garantir leur autonomie, cr\u00e9er les conditions pour que chacun ma\u00eetrise sa vie. Mais r\u00e9sister au march\u00e9 rapace ne saurait suffire : <em>\u00ab D\u00e9marchandiser, c&rsquo;est surtout la condition pour \u00e9manciper et construire l&rsquo;avenir. C&rsquo;est fonder la valeur sur l&rsquo;utilit\u00e9 sociale et la prise en compte des limites plan\u00e9taires. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9 pour <em>\u00ab inventer de nouveaux droits face \u00e0 de nouveaux besoins, de nouvelles protections face \u00e0 de nouveaux risques, mais aussi pour r\u00e9concilier le r\u00eave et l&rsquo;action dans un moment in\u00e9dit de d\u00e9senchantement de la politique \u00bb.\u00a0<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est rendre <em>\u00ab le service public vivant, incarn\u00e9, proche, efficace parce que d\u00e9mocratique \u00bb.<\/em> C&rsquo;est ouvrir <em>\u00ab la voie \u00e0 un nouvel esprit d&rsquo;entreprise \u00bb. C&rsquo;est affirmer que \u00ab l&rsquo;humain vaut plus que la marchandise, que la soci\u00e9t\u00e9 vaut plus que la somme des int\u00e9r\u00eats individuels. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><span><span><strong>La crise \u00e9cologique n&rsquo;est pas seulement une crise environnementale, c&rsquo;est une crise de souverainet\u00e9 politique: le laissez-faire a \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9\u00a0<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Un pays qui ne planifie pas son avenir laisse le march\u00e9 d\u00e9cider de son destin. L&rsquo;improvisation n&rsquo;est d\u00e9sormais plus une option. Gouverner \u00e0 vue dans un monde de limite conduit toujours au m\u00eame r\u00e9sultat : l&rsquo;impuissance et l&rsquo;injustice.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;urgence climatique, \u00e0 la d\u00e9pendance \u00e9nerg\u00e9tique, \u00e0 l&rsquo;appauvrissement des sols et \u00e0 l&rsquo;effondrement de la biodiversit\u00e9, il ne suffit plus d&rsquo;additionner des mesures dispers\u00e9es. Il faut organiser un saut d&rsquo;\u00e9chelle.<\/p>\n<p>La planification pour la bifurcation \u00e9cologique n&rsquo;est ni une nostalgie administrative, ni un retour \u00e0 une technocratie d&rsquo;\u00c9tat ; elle est la condition moderne de l&rsquo;action collective dans un monde de contraintes et de limites. Elle est l&rsquo;instrument par lequel une d\u00e9mocratie reprend la main sur son avenir. Une telle politique repose sur trois exigences indissociables :<\/p>\n<p><span><strong>1.<\/strong><\/span> L&rsquo;anticipation, d&rsquo;abord, pour sortir du gouvernement par la crise permanente et retrouver la ma\u00eetrise temps long, seul compatible avec la transformation de nos syst\u00e8mes productifs et de nos modes de vie.\u00a0<br \/><span><strong>2.<\/strong><\/span> La coordination, ensuite, pour d\u00e9passer les contradictions chroniques entre politiques publiques, logiques administratives, territoires et acteurs \u00e9conomiques.\u00a0<br \/><span><strong>3.<\/strong><\/span> La d\u00e9mocratie, enfin, car aucune transformation de cette ampleur ne peut r\u00e9ussir sans justice sociale ni appropriation citoyenne. Une transition impos\u00e9e \u00e9choue ; une transition d\u00e9battue, comprise, partag\u00e9e peut r\u00e9ussir.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, l&rsquo;\u00c9tat doit redevenir strat\u00e8ge. Non pour tout g\u00e9rer, mais pour fixer le cap, hi\u00e9rarchiser les priorit\u00e9s, s\u00e9curiser les trajectoires.<\/p>\n<p>La planification pour la bifurcation \u00e9cologique et \u00e9nerg\u00e9tique suppose des objectifs clairs \u00e0 cinq, dix et vingt ans : neutralit\u00e9 carbone sectorielle, s\u00e9curit\u00e9 hydrique, ind\u00e9pendance \u00e9nerg\u00e9tique, r\u00e9novation massive du b\u00e2ti, d\u00e9ploiement industriel bas-carbone. Elle exige un chiffrage transparent des investissements n\u00e9cessaires, sanctuaris\u00e9s dans une v\u00e9ritable loi de programmation environnementale pluriannuelle, lisible et opposable. Elle demande un pilotage interminist\u00e9riel fort, au plus haut niveau, capable d&rsquo;arbitrer l\u00e0 o\u00f9 le march\u00e9 fragmente et o\u00f9 l&rsquo;administration cloisonne.<\/p>\n<p>La planification pour la bifurcation \u00e9cologique et \u00e9nerg\u00e9tique implique \u00e9galement une organisation claire des responsabilit\u00e9s \u00e0 chaque \u00e9chelle. \u00c0 l&rsquo;\u00c9tat revient la d\u00e9finition des trajectoires nationales sectorielles : carbone, eau, \u00e9nergie, industrie, infrastructures critiques. Aux territoires revient l&rsquo;organisation des moyens d&rsquo;y r\u00e9pondre, en particulier en orientant massivement l&rsquo;effort de formation vers les m\u00e9tiers de la transition, en contribuant \u00e0 la localisation des fili\u00e8res industrielles, en structurant des bassins industriels et des terres agricoles. Aux communes revient la t\u00e2che d\u00e9cisive de concr\u00e9tiser et d&rsquo;adapter : mobilit\u00e9s du quotidien, r\u00e9novation des \u00e9coles et b\u00e2timents publics, adaptation climatique, acc\u00e8s aux services essentiels.<\/p>\n<p>Cette planification doit \u00eatre plac\u00e9e sous contr\u00f4le d\u00e9mocratique permanent. Elle n\u00e9cessite de s&rsquo;arracher aux cycles \u00e9lectoraux pour faire de l&rsquo;avenir un terrain de projet, ce qui s&rsquo;accommode mal des logiques de client\u00e8les \u00e9lectorales et d&rsquo;une marchandisation \u00e0 laquelle la politique elle-m\u00eame n&rsquo;\u00e9chappe pas toujours.<\/p>\n<p>Chaque ann\u00e9e, la repr\u00e9sentation nationale (parlement) doit pouvoir d\u00e9battre publiquement des avanc\u00e9es, des retards et des choix op\u00e9r\u00e9s, \u00e0 partir d&rsquo;indicateurs sociaux, \u00e9cologiques et financiers, et disposer d&rsquo;un pouvoir r\u00e9el de correction des trajectoires.\u00a0<br \/>La transparence des investissements, publics comme priv\u00e9s, doit devenir la r\u00e8gle. L&rsquo;\u00e9valuation environnementale des plans et programmes dans le domaine de l&rsquo;urbanisme, des transports, de l&rsquo;am\u00e9nagement du territoire, de l&rsquo;eau, de l&rsquo;\u00e9nergie, des d\u00e9chets, doit \u00eatre syst\u00e9matis\u00e9e. On ne transforme jamais un pays \u00e0 huis clos.<\/p>\n<p>La planification pour la bifurcation \u00e9cologique et \u00e9nerg\u00e9tique doit int\u00e9grer les enjeux de justice sociale d\u00e8s sa conception, et non en accumulant avec retard des mesures correctives. Il n&rsquo;y a jamais de politique de transition r\u00e9ussie contre les classes populaires. Tarification sociale automatique de l&rsquo;\u00e9nergie, de l&rsquo;eau et des mobilit\u00e9s, bouclier pour les m\u00e9nages pr\u00e9caires, revenu de transition \u00e9cologique financ\u00e9 par les rentes carbone, garanties de reconversions professionnelles : la planification doit prot\u00e9ger les plus fragiles autant que transformer les modes de vie, de transport, et de production.<\/p>\n<p>Cette grade ambition suppose un \u00c9tat capable d&rsquo;agir. Cela implique d&rsquo;y regrouper des comp\u00e9tences techniques aujourd&rsquo;hui perdues, dans l&rsquo;ing\u00e9nierie \u00e9nerg\u00e9tique, l&rsquo;hydraulique, la gestion des sols, l&rsquo;organisation des r\u00e9seaux, l&rsquo;am\u00e9nagement du territoire, et de recr\u00e9er une ing\u00e9nierie publique locale mutualis\u00e9e, notamment dans les territoires et les petites communes.<\/p>\n<p>On ne rappellera jamais assez l&rsquo;importance pour la puissance publique de disposer de ces comp\u00e9tences n\u00e9cessaires pour planifier, contr\u00f4ler et r\u00e9guler, face aux puissances du march\u00e9. Cela suppose aussi de mieux partager les donn\u00e9es publiques, sur l&rsquo;\u00e9nergie, les mobilit\u00e9s, la biodiversit\u00e9, pour \u00e9clairer la d\u00e9cision d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Bien que la cause soit universelle, force est de constater que vivre sur la m\u00eame plan\u00e8te ne suffit pas \u00e0 soi seul \u00e0 cr\u00e9er une communaut\u00e9 de destin ni \u00e0 faire \u00e9merger de nouvelles solidarit\u00e9s, en particulier lorsque la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats particuliers se conjugue aux \u00e9go\u00efsmes nationaux.<\/p>\n<p>Si nous habitons la m\u00eame plan\u00e8te, nous ne vivons pas tous dans le m\u00eame monde. Les in\u00e9galit\u00e9s environnementales se superposent ainsi aux in\u00e9galit\u00e9s sociales. La justice climatique, comme objectif et comme mode d&rsquo;action, est pour nous l&rsquo;un des leviers majeurs de transformation sociale, d&rsquo;am\u00e9lioration de la condition humaine et de r\u00e9alisation de nos objectifs d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9mancipation.\u00a0<br \/>La planification pour la bifurcation \u00e9cologique et \u00e9nerg\u00e9tique n&rsquo;est d\u00e8s lors pas une politique parmi d&rsquo;autres : elle est d\u00e9sormais l&rsquo;architecture qui rend possibles toutes les autres politiques. Elle les hi\u00e9rarchise, et les rend coh\u00e9rentes. Sans elle, la d\u00e9marchandisation resterait une somme de bonnes intentions ; avec elle, elle devient une trajectoire collective, souveraine et juste.<\/p>\n<p>Dans un monde fini, la planification \u00e9cologique d\u00e9mocratique est la condition de la libert\u00e9 et d&rsquo;une transition dans la justice. Elle marque le refus de laisser le march\u00e9 d\u00e9cider \u00e0 notre place. Elle est l\u2019art de d\u00e9cider ensemble, plut\u00f4t que de subir s\u00e9par\u00e9ment.<\/p>\n<p><span><span><strong>La libert\u00e9 ne se donne pas, elle se conquiert. Et toute conqu\u00eate commence par un regard lucide pos\u00e9 sur le r\u00e9el<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Regarder la r\u00e9alit\u00e9 en face n&rsquo;est pas un exercice de r\u00e9signation : c&rsquo;est le premier acte de l&rsquo;\u00e9mancipation. La planification pour la bifurcation \u00e9cologique et \u00e9nerg\u00e9tique n\u2019est donc ni un r\u00e9flexe id\u00e9ologique, ni un retour au pass\u00e9. C&rsquo;est un geste de rupture avec un ordre que l&rsquo;on croit si bien \u00e9tabli que nul ne songe plus \u00e0 n&rsquo;y rien changer. Une mani\u00e8re de remettre collectivement la main sur ce qui nous \u00e9chappe, sur ce qui a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9 au nom d l&rsquo;\u00e9vidence marchande. C&rsquo;est une audace qui sauve.<\/p>\n<p>Mais la planification n&rsquo;est pas une fin en soi. Elle est un chemin vers un projet plus vaste : la r\u00e9appropriation d\u00e9mocratique de la vie sociale. Ce projet affirme une chose simple et d\u00e9cisive : ce qui fait tenir une soci\u00e9t\u00e9 &#8211; le soin, le temps, l&rsquo;attention, le travail, la nature, les savoirs, les territoires &#8211; doit relever d&rsquo;un choix politique collectif, et non d&rsquo;un march\u00e9 sans visage et sans contr\u00f4le.\u00a0<br \/>Il s&rsquo;agit moins de soustraire que de reconstruire, moins de limiter que de lib\u00e9rer. Ce projet d\u00e9passe \u00e0 la fois la figure du consommateur impuissant et celle de l&rsquo;administr\u00e9 passif. Il fait \u00e9merger un citoyen complet, capable d&rsquo;agir, de d\u00e9cider, de participer \u00e0 la production du commun.<\/p>\n<p>Il redonne de la substance \u00e0 une d\u00e9mocratie fatigu\u00e9e en l&rsquo;ancrant dans les conditions mat\u00e9rielles de l&rsquo;existence. Ce projet ne divise pas, il unifie les luttes sociales, \u00e9cologiques, territoriales, d\u00e9mocratiques, qui trouvent leur coh\u00e9rence dans un m\u00eame mouvement de d\u00e9marchandisation. Il ne s&rsquo;agit plus de r\u00e9parer \u00e0 la marge un syst\u00e8me \u00e0 bout de souffle, mais d&rsquo;en changer la nature et la boussole. De redonner un sens partag\u00e9 au progr\u00e8s. De refaire du service public non une machine abstraite, mais une institution vivante, incarn\u00e9e, proche, efficace pr\u00e9cis\u00e9ment parce que d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Rendre \u00e0 chacun, et reprendre pour tous, la souverainet\u00e9 sur notre temps, notre attention, nos ressources, nos territoires, nos biens communs\u2026 C&rsquo;est refaire peuple, non par l&rsquo;injonction ou la peur, mais par la justice, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle et la fraternit\u00e9 v\u00e9cue. Nos existences ne sont pas des biens cessibles, la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas une foire, la d\u00e9mocratie n&rsquo;est pas une variable index\u00e9e au march\u00e9.<br \/>La marchandisation n&rsquo;est plus un exc\u00e8s du capitalisme : elle en est devenue la grammaire intime, son mode d&rsquo;organisation du monde. Tout \u00e9valuer, tout tarifer, tout rendre \u00e9changeable, jusqu&rsquo;au temps, jusqu&rsquo;aux corps, jusqu&rsquo;aux consciences.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette logique totalisante au risque du totalitaire, la planification pour la bifurcation n&rsquo;est ni nostalgie ni posture morale. Elle est la condition m\u00eame de toute libert\u00e9 r\u00e9elle au XXI\u00b0 si\u00e8cle. Elle permet de rompre avec la fatalit\u00e9 travestie en modernit\u00e9. De refuser que l&rsquo;horizon de nos vies soit dict\u00e9 par les cours de la Bourse et les algorithmes de la tech. De choisir collectivement ce qui doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9, partag\u00e9, soustrait \u00e0 l&#8217;emprise du march\u00e9.<\/p>\n<p>Ce faisant, nous lib\u00e9rons l&rsquo;individu des barons de la tech, des g\u00e9ants du fossile et des nouvelles f\u00e9odalit\u00e9s sociales, \u00e9conomiques et territoriales produites par un march\u00e9 tout-puissant. Nous rendons \u00e0 la politique sa dignit\u00e9 premi\u00e8re : non pas g\u00e9rer la p\u00e9nurie de sens, mais organiser la libert\u00e9 dans un monde de limites assum\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Pr Samir Allal<\/strong><br \/><span><em>Universit\u00e9 de Versailles\/Paris -Saclay<\/em><\/span><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38055-rendre-a-la-politique-sa-dignite-premiere-organiser-la-liberte-dans-un-monde-de-limites-assumees\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr Samir Allal. Universit\u00e9 de Versailles\/Paris -Saclay &#8211; La guerre en Iran est un moment de r\u00e9organisation g\u00e9opolitique du monde globalis\u00e9, o\u00f9 la hi\u00e9rarchie des puissances peut \u00eatre remise en cause. Un moment de grande opportunit\u00e9 pour bifurquer et changer en profondeur le monde dans lequel nous vivons. Le voulons-nous vraiment ? 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