{"id":189062,"date":"2026-07-09T13:19:18","date_gmt":"2026-07-09T17:19:18","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lagriculture-marocaine-au-miroir-de-leau-et-des-marches-par-fatima-zahra-bouzoubaa\/"},"modified":"2026-07-09T13:19:18","modified_gmt":"2026-07-09T17:19:18","slug":"lagriculture-marocaine-au-miroir-de-leau-et-des-marches-par-fatima-zahra-bouzoubaa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/lagriculture-marocaine-au-miroir-de-leau-et-des-marches-par-fatima-zahra-bouzoubaa\/","title":{"rendered":"L\u2019agriculture marocaine au miroir de l\u2019eau et des march\u00e9s [Par Fatima Zahra Bouzoubaa*]"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le Maroc exporte ses meilleurs fruits et l\u00e9gumes vers l\u2019Europe et importe ses c\u00e9r\u00e9ales. Cette division du travail a une logique \u00e9conomique solide. Elle comporte aussi des angles morts \u2013 sur l\u2019eau, sur les standards sanitaires du march\u00e9 local, sur la d\u00e9pendance alimentaire.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Une agriculture d\u2019export qui performe<\/strong><\/p>\n<p>Le Maroc est autosuffisant en fruits et l\u00e9gumes \u2014 \u00e0 100 %, selon les chiffres officiels. En 2024-2025, il a export\u00e9 1,6 million de tonnes de fruits et l\u00e9gumes frais, soit une progression de 18 % par rapport \u00e0 la campagne pr\u00e9c\u00e9dente, pour des recettes atteignant 43 milliards de dirhams. Les tomates dominent avec 649 000 tonnes export\u00e9es. L\u2019avocat a presque doubl\u00e9 en un an, \u00e0 115 000 tonnes. Les myrtilles, framboises et agrumes compl\u00e8tent un portefeuille diversifi\u00e9. L\u2019Union europ\u00e9enne et le Royaume-Uni absorbent 86 % de ces volumes \u2014 la France en t\u00eate, avec 521\u00a0000 tonnes.<\/p>\n<p>Parmi les produits phares figure une cat\u00e9gorie peu connue du consommateur marocain : les tomates de segmentation. Ce terme d\u00e9signe les vari\u00e9t\u00e9s \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e \u2014 tomates cerises, c\u0153ur de b\u0153uf, grappe \u2014 produites selon des cahiers des charges stricts, conditionn\u00e9es \u00e0 la source et vendues 3 \u00e0 5 fois plus cher que la tomate ronde standard sur les march\u00e9s europ\u00e9ens. Elles repr\u00e9sentent aujourd\u2019hui pr\u00e8s de 60 % des volumes de tomates export\u00e9es par le Maroc. On les trouve rarement sur les \u00e9tals marocains.<\/p>\n<p><strong>Ce que le Maroc ne produit pas suffisamment<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019autosuffisance s\u2019arr\u00eate aux fruits et l\u00e9gumes. Pour les c\u00e9r\u00e9ales, la situation est inverse. En 2024, le Maroc a import\u00e9 plus de 10,2 millions de tonnes de c\u00e9r\u00e9ales \u2014 dont 4,8 millions de tonnes de bl\u00e9 tendre \u2014 pour une facture estim\u00e9e \u00e0 21 milliards de dirhams. Le taux d\u2019autosuffisance c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re oscille autour de 65 % les bonnes ann\u00e9es \u2014 et il a recul\u00e9 depuis 2008, malgr\u00e9 le Plan Maroc Vert.<\/p>\n<p>Le paradoxe est arithm\u00e9tique. Dans un pays o\u00f9 la consommation de bl\u00e9 atteint 200 kg par habitant et par an \u2014 trois fois la moyenne mondiale \u2014 maintenir des prix accessibles sur les c\u00e9r\u00e9ales et les produits de base est un imp\u00e9ratif social autant qu\u2019\u00e9conomique. Ce besoin colossal se heurte \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 agronomique : un hectare de tomates g\u00e9n\u00e8re entre 6 000 et 10 000 dirhams de revenus, contre 3 500 dirhams pour un hectare de c\u00e9r\u00e9ales. L\u2019arbitrage en faveur des cultures mara\u00eech\u00e8res est \u00e9conomiquement coh\u00e9rent. Il ne r\u00e9sout pas la d\u00e9pendance c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re \u2014 il la renforce en r\u00e9duisant m\u00e9caniquement les surfaces allou\u00e9es aux c\u00e9r\u00e9ales.<\/p>\n<p><strong>La pol\u00e9mique de l\u2019eau \u2014\u00a0ce que les chiffres disent vraiment<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab<\/strong>Le Maroc exporte son eau \u00bb \u2014 la formule a envahi le d\u00e9bat public, port\u00e9e par l\u2019image de la tomate du Souss ou de la past\u00e8que de Zagora poussant dans des zones arides. Les chiffres la nuancent s\u00e9rieusement.<\/p>\n<p>Une \u00e9tude men\u00e9e par des chercheurs marocains sur la p\u00e9riode 2000-2017, utilisant la m\u00e9thodologie de l\u2019UNESCO et confirm\u00e9e par un expert de la Banque mondiale au SIAM en 2023, \u00e9tablit le bilan suivant : sur la p\u00e9riode 2012-2019, le Maroc a export\u00e9 1,8 milliard de m\u00b3 par an d\u2019eau virtuelle \u2014 celle contenue dans ses fruits et l\u00e9gumes \u2014 et en a import\u00e9 20,7 milliards de m\u00b3, principalement dans ses c\u00e9r\u00e9ales. Le Maroc est importateur net d\u2019eau virtuelle, dans un ratio de 1 pour 11,5. Mieux encore\u00a0: chaque m\u00b3 d\u2019eau export\u00e9 dans les tomates et les agrumes est valoris\u00e9 8 fois plus que chaque m\u00b3 import\u00e9 dans le bl\u00e9.<\/p>\n<p>La pol\u00e9mique est largement infond\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale \u2014 mais elle masque des tensions locales bien r\u00e9elles. Certains bassins versants \u2014 le Souss-Massa en premier lieu \u2014 sont en stress hydrique s\u00e9v\u00e8re. La production irrigu\u00e9e y consomme des ressources en eau bleue qui d\u00e9passent les capacit\u00e9s de renouvellement naturel sur certains mois de l\u2019ann\u00e9e. Le bilan national est positif. Les tensions locales, elles, sont r\u00e9elles.<\/p>\n<p><strong>Ce que le consommateur marocain mange<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00e9tals des souks marocains sont fournis et les prix restent accessibles. Ce que le Maroc exporte n\u2019est toutefois pas ce qu\u2019il consomme. Les tomates de segmentation partent vers l\u2019Europe. La tomate ronde reste au Maroc. Les myrtilles et les avocats premium \u00e9galement. Cette diff\u00e9renciation de l\u2019offre par march\u00e9 de destination n\u2019est pas propre au Maroc \u2014 elle est commune \u00e0 tous les pays exportateurs agricoles.<\/p>\n<p>Sur les standards sanitaires, la situation est diff\u00e9rente. Les produits destin\u00e9s \u00e0 l\u2019export doivent se conformer aux exigences du pays client\u00a0: analyses de r\u00e9sidus de pesticides, certifications, respect des LMR \u2014 les Limites Maximales de R\u00e9sidus, soit les seuils de concentration de pesticides l\u00e9galement tol\u00e9r\u00e9s dans un aliment. En Europe, ces seuils sont harmonis\u00e9s au niveau communautaire, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9vis\u00e9s et rigoureusement contr\u00f4l\u00e9s \u00e0 l\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour le march\u00e9 local, le cadre est diff\u00e9rent. Le cadre marocain des LMR repose sur un arr\u00eat\u00e9 de janvier 2014, compl\u00e9t\u00e9 depuis par plusieurs textes, sans r\u00e9vision globale comparable au rythme des standards europ\u00e9ens. La Cour des comptes a point\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, dans son rapport de 2018, l\u2019absence de contr\u00f4le syst\u00e9matique des r\u00e9sidus de pesticides sur les produits agricoles destin\u00e9s au march\u00e9 int\u00e9rieur \u2014 contrairement aux produits d\u2019export, o\u00f9 le suivi est rigoureux. Ce que le Maroc exporte vers l\u2019Europe respecte les normes europ\u00e9ennes. Ce qu\u2019il produit pour son march\u00e9 int\u00e9rieur est soumis \u00e0 un cadre r\u00e9glementaire moins actualis\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Un soutien qui maintient\u00a0les prix<\/strong><\/p>\n<p>Le secteur agricole marocain b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un soutien public \u00e9tendu : subventions sur les semences am\u00e9lior\u00e9es, prise en charge partielle de l\u2019irrigation au goutte-\u00e0-goutte, acc\u00e8s facilit\u00e9 aux fertilisants, conseil agronomique de terrain, carte de fertilit\u00e9 des sols. Dans un pays o\u00f9 le bl\u00e9 repr\u00e9sente la base de l\u2019alimentation quotidienne et o\u00f9 la d\u00e9pendance aux importations c\u00e9r\u00e9ali\u00e8res est structurelle, ce dispositif joue un r\u00f4le d\u2019amortisseur social : il maintient les prix des fruits et l\u00e9gumes \u00e0 des niveaux accessibles pour le consommateur marocain et att\u00e9nue les chocs climatiques sur l\u2019offre. Sans ce soutien, les co\u00fbts de production se r\u00e9percuteraient m\u00e9caniquement sur les prix de d\u00e9tail \u2014 avec un impact direct sur le pouvoir d\u2019achat des m\u00e9nages les plus vuln\u00e9rables.<\/p>\n<p>La contrepartie existe. L\u2019irrigation intensive \u2014 qui concerne 20 % des superficies agricoles mais g\u00e9n\u00e8re 50\u00a0% de la valeur ajout\u00e9e du secteur\u00a0\u2014 p\u00e8se sur les nappes phr\u00e9atiques dans les r\u00e9gions les plus productives. Dans un contexte de stress hydrique croissant et de s\u00e9cheresses de plus en plus fr\u00e9quentes, cette pression sur la ressource en eau est une contrainte structurelle que le mod\u00e8le devra int\u00e9grer durablement.<\/p>\n<p>Le Maroc a fait un choix agricole coh\u00e9rent : exporter ce qu\u2019il produit le mieux, importer ce qu\u2019il ne peut pas produire \u00e0 co\u00fbt raisonnable et subventionner ce qui soutient le pouvoir d\u2019achat local. Ce choix a une logique. Il a aussi un co\u00fbt hydrique et une d\u00e9pendance c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re qu\u2019il faudra continuer \u00e0 g\u00e9rer avec lucidit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>* Fatima Zohra Bouzoubaa est professionnelle de l\u2019investissement et administratrice de soci\u00e9t\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Auteur: Challenge<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.challenge.ma\/lagriculture-marocaine-au-miroir-de-leau-et-des-marches-par-fatima-zahra-bouzoubaa-322088\/\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Maroc exporte ses meilleurs fruits et l\u00e9gumes vers l\u2019Europe et importe ses c\u00e9r\u00e9ales. Cette division du travail a une logique \u00e9conomique solide. Elle comporte aussi des angles morts \u2013 sur l\u2019eau, sur les standards sanitaires du march\u00e9 local, sur la d\u00e9pendance alimentaire. 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