{"id":189119,"date":"2026-07-10T13:04:26","date_gmt":"2026-07-10T17:04:26","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-science-doit-elle-croire-ce-quelle-voit-ou-ce-quelle-pense-lapport-dibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\/"},"modified":"2026-07-10T13:04:26","modified_gmt":"2026-07-10T17:04:26","slug":"la-science-doit-elle-croire-ce-quelle-voit-ou-ce-quelle-pense-lapport-dibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-science-doit-elle-croire-ce-quelle-voit-ou-ce-quelle-pense-lapport-dibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\/","title":{"rendered":"La science doit-elle croire ce qu\u2019elle voit ou ce qu\u2019elle pense ? L\u2019apport d\u2019Ibn al-Haytham \u00e0 la m\u00e9thode scientifique"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Habib Batis &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> On admet souvent comme une \u00e9vidence que la m\u00e9thode scientifique est n\u00e9e dans un large mouvement nomm\u00e9 \u00abr\u00e9volution scientifique\u00bb des XVI<sup>\u00e8me<\/sup> et XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles. De plus, cette p\u00e9riode est consid\u00e9r\u00e9e comme un moment cl\u00e9 pour le d\u00e9veloppement des sciences exp\u00e9rimentales. Une mani\u00e8re de voir les choses qui laisse entendre qu\u2019avant cette p\u00e9riode, on faisait mumuse et on pensait \u00e0 tout sauf \u00e0 la science et \u00e0 sa (ou ses) m\u00e9thode(s). Mais \u00e0 trop se couler dans les \u00e9vidences, on risque de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des probl\u00e8mes essentiels, qui sont aussi souvent les plus int\u00e9ressants.<\/p>\n<p>L\u2019histoire des m\u00e9thodes scientifiques est une longue qu\u00eate de rationalit\u00e9. Elle est pass\u00e9e d&rsquo;une observation purement philosophique \u00e0 une d\u00e9marche structur\u00e9e.\u00a0 Dans ce cadre, il est important de s\u2019arr\u00eater sur l\u2019apport de savants ant\u00e9rieurs \u00e0 la p\u00e9riode de XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Ibn al-Haytham (965-1039) est le premier \u00e0 avoir d\u00e9crit et utilis\u00e9 une m\u00e9thode syst\u00e9matique qu\u2019on peut qualifier de m\u00e9thode scientifique. Ses travaux publi\u00e9s dans un ouvrage Kit\u0101b al-Man\u0101\u1e93ir (Trait\u00e9 d\u2019Optique, traduit en latin sous le titre Opticae Thesaurus), ont transform\u00e9 entre autres la connaissance de la lumi\u00e8re et de la vision et ont introduit la physique exp\u00e9rimentale. Ce fait lui vaut souvent d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le premier v\u00e9ritable scientifique de l\u2019histoire.<\/p>\n<p><span><span><strong>Ce qu\u2019on entend par m\u00e9thode scientifique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans le langage courant des scientifiques et m\u00eame du grand public, on utilise l\u2019expression \u00abm\u00e9thode scientifique\u00bb pour parler de la \u00abm\u00e9thode hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive\u00bb. Elle consiste, grosso modo, \u00e0 suivre le cheminement: une id\u00e9e ou une intuition, hypoth\u00e8se, pr\u00e9diction, test de la pr\u00e9diction par des exp\u00e9riences et des observations pour r\u00e9futer ou accepter l\u2019hypoth\u00e8se, refaire des hypoth\u00e8ses etc.<\/p>\n<p>Au vu de ces \u00e9tapes, deux remarques s\u2019imposent: La premi\u00e8res est qu\u2019en proc\u00e9dant ainsi, le scientifique essaye de se prouver qu\u2019il a tort. Dans le cas contraire, il consid\u00e8re que l\u2019hypoth\u00e8se correspond \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des faits jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire. La deuxi\u00e8me concerne le mot \u00abexp\u00e9rience\u00bb. Il est loin d\u2019\u00eatre innocent, il cache un immense d\u00e9bat en philosophie. Il charrie deux sens et une grande question: la science doit-elle croire ce qu\u2019elle voit ou ce qu\u2019elle pense? Le premier sens du mot \u00abexp\u00e9rience\u00bb est l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue qui consiste \u00e0 regarder le monde avec nos cinq sens. Le second est l\u2019exp\u00e9rience scientifique (l\u2019exp\u00e9rimentation) qui consiste \u00e0 fabriquer une situation artificielle en laboratoire. C\u2019est une situation cr\u00e9\u00e9e pour forcer la nature \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une question pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Ce bref aper\u00e7u de la m\u00e9thode scientifique qui est au fondement de la science contemporaine, permet de poser la question suivante: Cette m\u00e9thode est-elle immuable \u00e0 travers diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de l\u2019histoire ou d\u2019autres m\u00e9thodes \u00e9taient-elles utilis\u00e9es pour d\u00e9cider du caract\u00e8re scientifique d\u2019une proposition?\u00a0<br \/>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il est important de jeter un bref regard sur le changement scientifique dans l\u2019histoire. Cela dit, sans aller retracer le long chemin qui nous a men\u00e9s des premi\u00e8res tentatives de compr\u00e9hension du monde, on privil\u00e9gie la Gr\u00e8ce antique comme point de d\u00e9part m\u00eame s\u2019il y a eu de nombreux apports d\u2019autres civilisations. C\u2019est aussi \u00e0 cette \u00e9poque que l&rsquo;on commence \u00e0 recenser les activit\u00e9s scientifiques qui ont structur\u00e9 la pens\u00e9e th\u00e9ologique durant des si\u00e8cles.<\/p>\n<p><span><span><strong>Aristote (IV\u00e8me si\u00e8cle avant JC): sa vision du monde et sa m\u00e9thode<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La science aristot\u00e9licienne reposait sur la logique et la discussion. On pensait qu\u2019un raisonnement bien construit suffisait pour prouver la v\u00e9rit\u00e9. Qu\u2019y-a-t-il au juste derri\u00e8re cette vision? Ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment: quelles sont les attentes explicites et implicites de l\u2019\u00e9poque concernant ce qu\u2019une th\u00e9orie doit \u00eatre, c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00e9thode pour l\u2019\u00e9valuer?<\/p>\n<p><span><span><strong>Scientificit\u00e9 d\u2019une proposition<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans la vision aristot\u00e9licienne, une proposition \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e acceptable (ou scientifiquement valide) si elle r\u00e9pondait \u00e0 l\u2019un des deux crit\u00e8res suivants:<\/p>\n<p>-La proposition atteint la nature d\u2019une chose gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intuition.<br \/>-La proposition doit \u00eatre d\u00e9duite logiquement d\u2019autres propositions intuitives.<\/p>\n<p>Trois remarques \u00e0 propos de ces crit\u00e8res. La premi\u00e8re concerne l\u2019intuition. C\u2019est ce que pense quelqu\u2019un qui a beaucoup d\u2019exp\u00e9rience dans le domaine consid\u00e9r\u00e9. Exemple : si on veut connaitre la nature d\u2019une graine, on demande \u00e0 un jardinier. La deuxi\u00e8me concerne le deuxi\u00e8me crit\u00e8re. Celui-ci est une sorte de m\u00e9thode \u00abaxiomatico-d\u00e9ductive\u00bb. La partie du raisonnement logique y est d\u00e9j\u00e0, mais la source de l\u2019information est issue d\u2019axiomes qu\u2019on postule. Enfin, la troisi\u00e8me remarque est que derri\u00e8re ces deux crit\u00e8res, il y a deux hypoth\u00e8ses implicites: La premi\u00e8re concerne l\u2019id\u00e9e que chaque chose a une nature, c\u2019est-\u00e0-dire, une qualit\u00e9 indispensable qui fait qu\u2019une chose est ce qu\u2019elle est. La nature de l\u2019\u0153il est de voir; la nature de l\u2019homme est de raisonner. La deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se concerne l\u2019id\u00e9e que l\u2019esprit humain peut atteindre la nature d\u2019une chose par l\u2019intuition apr\u00e8s suffisamment d\u2019exposition et d\u2019observation de cette chose.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re id\u00e9e \u00e0 retenir de cette m\u00e9thode aristot\u00e9licienne est la s\u00e9paration tr\u00e8s nette entre le \u00abnaturel\u00bb et l\u2019 \u00abartificiel\u00bb. Une chose \u00ab naturelle \u00bb n\u2019est pas produite par l\u2019homme et contient donc sa propre source de changement. Les graines se transforment en plantes car c\u2019est ce que leur nature leur impose de faire. Une chose \u00abartificielle\u00bb a une source de changement externe \u00e0 elle. Un char n\u2019a pas de nature, il est con\u00e7u pour suivre ce qu\u2019en fait l\u2019aurige. C\u2019est pourquoi, \u00e0 cette \u00e9poque, la m\u00e9canique ne faisait pas partie des sciences (car construit par l\u2019homme donc n\u2019a pas de \u00abnature\u00bb).<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence importante qui d\u00e9coule de cette vision est que l\u2019observation \u00e9tait acceptable mais pas l\u2019exp\u00e9rimentation. Car, comme soulign\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019exp\u00e9rimentation est une situation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cr\u00e9\u00e9e pour l\u2019\u00e9tude, donc introduit de l\u2019artificiel dans le processus et, par-dessus tout, brouille l\u2019intuition qui permet d\u2019atteindre la nature des choses. Un scientifique de l\u2019\u00e9poque n\u2019accepte donc aucune exp\u00e9rimentation. Ce qui peut para\u00eetre aujourd\u2019hui paradoxal, \u00e9tait \u00e0 cette \u00e9poque une position tout \u00e0 fait coh\u00e9rente avec cette vision du monde.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>En conclusion de ce paragraphe, on peut dire que la conception grecque de la science fut d\u2019abord \u00abd\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e\u00bb, dans la mesure o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait nullement con\u00e7ue comme un instrument susceptible de nous rendre ma\u00eetres de la nature et de nous l\u2019approprier. Elle se refusait \u00e0 toute intervention dans le cours de la nature. Elle ne se proposait pas de dominer, mais cherchait essentiellement \u00e0 comprendre. C\u2019est pourquoi elle fut \u00e9trang\u00e8re \u00e0 toute id\u00e9e d\u2019exp\u00e9rimentation, au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons aujourd\u2019hui, c\u2019est-\u00e0-dire comme recherche active de facteurs cach\u00e9s mesurables, et par l\u00e0, susceptibles d\u2019une description en termes math\u00e9matiques.<\/p>\n<p><span><span><strong>Le processus de la vision dans le cadre de la pens\u00e9e aristot\u00e9licienne<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Les deux th\u00e9ories de la vision qui dominaient la pens\u00e9e antique s\u2019inscrivaient dans la science du moment qui se refusait \u00e0 toute intervention dans le cours de la nature. La premi\u00e8re th\u00e9orie \u00e9tait celle des math\u00e9maticiens (Euclide, Ptol\u00e9m\u00e9e) qui sch\u00e9matisaient le regard par un c\u00f4ne de rayons eff\u00e9rents dont le sommet se trouve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u0153il. Dans cette th\u00e9orie, la vision est assur\u00e9e par des rayons visuels (con\u00e7us comme une \u00e9manation de l\u2019\u00e2me) \u00e9mis par l\u2019\u0153il vers l\u2019objet visible (th\u00e9orie de l\u2019\u00e9mission). La deuxi\u00e8me th\u00e9orie \u00e9tait celle des partisans de la philosophie naturelle (Aristote et ses disciples). Elle consid\u00e8re que la vision est assur\u00e9e par une forme en provenance de l\u2019objet observ\u00e9 et dirig\u00e9 vers l\u2019\u0153il (th\u00e9orie de l\u2019intromission).<\/p>\n<p>Disons tout de suite les deux cons\u00e9quences essentielles qu\u2019on peut tirer de ces deux th\u00e9ories. La premi\u00e8re cons\u00e9quence est que l\u2019objet de ces th\u00e9ories sur l\u2019optique, c\u2019est la vision et non la lumi\u00e8re. En fait, rayon visuel ou pas, la lumi\u00e8re n\u2019est le protagoniste d\u2019aucune th\u00e9orie antique de la vision. Elle n\u2019est nulle part l\u2019entit\u00e9 physique sp\u00e9cifique \u00e0 laquelle l\u2019organe visuel est sensible. Ce que l\u2019\u0153il voit donc est ce qui est dans la nature des choses et la vue, a en propre, d\u2019\u00eatre sensible \u00e0 cette nature. Des propositions qui sont acceptables (donc scientifiques) puisqu\u2019elles r\u00e9pondent au premier crit\u00e8re: par intuition, la nature de l\u2019\u0153il est de voir. La deuxi\u00e8me cons\u00e9quence est que, les rayons visuels, issus de l\u2019\u0153il, (th\u00e9orie de l\u2019\u00e9mission) sont consid\u00e9r\u00e9s comme une abstraction math\u00e9matique. Donc la possibilit\u00e9 de g\u00e9om\u00e9triser la vision n\u2019est qu\u2019affaire de th\u00e9oriciens. En effet, gr\u00e2ce \u00e0 cette notion de rayon visuel, le math\u00e9maticien r\u00e9ussit \u00e0 faire correspondre \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment de l\u2019objet, le point sur lequel tombe le rayon, un \u00e9l\u00e9ment du regard. Il est d\u00e8s lors possible, par un traitement g\u00e9om\u00e9trique, de d\u00e9finir la notion d\u2019angle visuel et celles de r\u00e9flexion et de r\u00e9fraction du rayon visuel.<\/p>\n<p><span><span><strong>L\u2019apport d\u2019Ibn al-Haytham<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>Critique des deux th\u00e9ories du processus de la vision<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ibn al-Haytham s\u2019est trouv\u00e9, plus de quatorze si\u00e8cles plus tard, confront\u00e9 \u00e0 ces deux diff\u00e9rentes th\u00e9ories pour expliquer le m\u00eame objet : la vision. Dans l\u2019introduction de son ouvrage Kitab al- Manazir (Trait\u00e9 d\u2019optique), il formule une d\u00e9fense du scepticisme scientifique et explique pourquoi un chercheur doit remettre en cause les \u00e9crits de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs: <em>\u00abLa v\u00e9rit\u00e9 est recherch\u00e9e pour elle-m\u00eame. [&#8230;] Et celui qui cherche la v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas celui qui \u00e9tudie les \u00e9crits des anciens et, suivant son penchant naturel, met sa confiance en eux. Le chercheur de v\u00e9rit\u00e9 est plut\u00f4t celui qui suspecte sa foi en eux et s&rsquo;interroge sur ce qu&rsquo;il retient d&rsquo;eux, celui qui se soumet \u00e0 l&rsquo;argument et \u00e0 la d\u00e9monstration, et non aux affirmations d&rsquo;un \u00eatre humain dont la nature est empreinte de toutes sortes d&rsquo;imperfections et de d\u00e9ficiences. Ainsi, le devoir de l&rsquo;homme qui \u00e9tudie les \u00e9crits des scientifiques, si la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 est son but, est de se faire l&rsquo;ennemi de tout ce qu&rsquo;il lit, et, appliquant son esprit au c\u0153ur et aux marges de son contenu, de l&rsquo;attaquer de tous c\u00f4t\u00e9s. Il doit aussi se suspecter lui-m\u00eame lorsqu&rsquo;il proc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;examen critique du texte, afin de ne pas sombrer dans l&rsquo;indulgence ou la complaisance.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Pour la m\u00e9thodologie de recherche scientifique, ce texte est historique au moins pour les raisons suivantes:<\/p>\n<p><strong>&#8211; Le rejet de l\u2019argument d\u2019autorit\u00e9:<\/strong> Ibn al-Haytham refuse de valider une th\u00e9orie parce qu\u2019elle vient d\u2019un g\u00e9nie du pass\u00e9. Aussi \u00e9tonnant que cela puisse paraitre, ces propos viennent plusieurs si\u00e8cles avant le \u00abDiscours de la M\u00e9thode\u00bb de Descartes o\u00f9 il s\u2019adressait aux savants <em>\u00abqui profitent uniquement de leur intellect pur et naturel [et refusent] d\u2019avoir foi uniquement dans les livres anciens c\u2019est-\u00e0-dire sans confronter l\u2019autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p><strong>&#8211; La r\u00e9futabilit\u00e9:<\/strong> Pr\u00e8s de neuf si\u00e8cles avant les philosophes des sciences modernes (comme Karl Popper), il explique que pour valider une th\u00e9orie, il faut d&rsquo;abord chercher par tous les moyens \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9truire\u00a0\u00bb (en \u00eatre \u00abl&rsquo;ennemi\u00bb) afin de voir si elle r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<p><strong>&#8211; L&rsquo;autocritique:<\/strong> Il rappelle que le chercheur doit se m\u00e9fier de ses propres biais intellectuels et doit accepter de se fourvoyer.<\/p>\n<p>Dans le texte intitul\u00e9 \u00abDoutes sur Ptol\u00e9m\u00e9e\u00bb (Al-Shukuk \u2018ala Batlamyus), il a combattu la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9mission en prouvant, par l\u2019exp\u00e9rimentation, qu\u2019il est impossible que l\u2019\u0153il projetait ses propres rayons visuels pour \u00abtoucher\u00bb les objets. Il rejette aussi l\u2019explication m\u00e9canique d\u2019Aristote en qualifiant la \u00abforme qualitative\u00bb (une sorte d\u2019image globale ou d\u2019enveloppe immat\u00e9rielle) que les objets envoyaient dans l\u2019\u0153il, est une vue de l\u2019esprit et n\u2019a aucune r\u00e9alit\u00e9 physique. De plus, cette th\u00e9orie d\u2019intromission \u00e9tait purement philosophique et \u00e9tait incapable d\u2019expliquer math\u00e9matiquement les angles de vision, la perspective, la r\u00e9fraction\u2026 En bref, Ibn al-Haytham semble rejeter aussi bien l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9mission de \u00abrayons visuels\u00bb que celle de l\u2019intromission de \u00abforme globale\u00bb. Mais, il ne rejetait pas totalement la th\u00e9orie de l\u2019intromission dans le sens o\u00f9 Aristote avait raison sur la direction du mouvement (de l\u2019objet vers l\u2019\u0153il). Il argumentait ce choix par la douleur que subit l\u2019\u0153il si l\u2019on regarde fixement une source lumineuse intense. Ce qui va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u0153il est source de rayons eff\u00e9rents.<\/p>\n<p><span><span><strong>Ibn al-Haytham et la m\u00e9thode hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre l\u2019impasse, Ibn al-Haytham d\u00e9crivait son approche syst\u00e9matique du processus de la vision en se d\u00e9marquant de l\u2019approche abstraite de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs math\u00e9maticiens. Et sans ambig\u00fcit\u00e9 possible, le sujet devient la compr\u00e9hension aussi rigoureuse que faire se peut, de comment se produit la vision. Pour cela, il se donne un aper\u00e7u important des conditions d\u2019exercice de la vue: <em>\u00abLa vue ne per\u00e7oit aucun objet sauf s\u2019il existe un peu de lumi\u00e8re provenant de l&rsquo;objet, soit que l\u2019objet soit lui-m\u00eame lumineux soit qu\u2019il soit \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re rayonnant d&rsquo;un autre objet. \u00bb<\/em> De ce fait et contrairement \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, le processus de la vision ne se fait plus au bout du regard ou dans le regard, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019\u0153il, il commence dans l\u2019\u0153il au niveau du cristallin. D\u00e8s lors, la lumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019origine de la vision, peut \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e et d\u00e9finie en tant qu\u2019entit\u00e9 physique dont les propri\u00e9t\u00e9s sont pensables ind\u00e9pendamment de la vision, et, sont par cons\u00e9quent exp\u00e9rimentalement objectivables.\u00a0 Pour cette raison, l\u2019insertion culturelle de l\u2019optique change. Tout en restant, certes, science de la vision, devient express\u00e9ment science de la lumi\u00e8re. L\u2019\u0153il devient champ d\u2019\u00e9tude. Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on trouve chez ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, la lumi\u00e8re est trait\u00e9e comme une entit\u00e9 physique, con\u00e7ue ind\u00e9pendamment de la sensation visuelle qu\u2019elle provoque. Ainsi, ce n\u2019est qu\u2019une fois \u00e9tabli le probl\u00e8me de la n\u00e9cessit\u00e9 de la lumi\u00e8re dans le processus de la vision que se pose la question de la mani\u00e8re avec laquelle elle se propage entre l\u2019objet et l\u2019\u0153il. L\u2019enjeu est de ne pas se contenter de l\u2019antique rectilin\u00e9arit\u00e9 du rayon visuel \u00e9mis par l\u2019\u0153il. Toujours dans l\u2019introduction de son ouvrage, il d\u00e9taille sa d\u00e9marche m\u00e9thodologique. Pour d\u00e9crire la marche \u00e0 suivre pour atteindre \u00abla v\u00e9rit\u00e9 scientifique\u00bb, il a employ\u00e9 les termes t\u0101r\u012bq (\u0637\u0631\u064a\u0642 &#8211; chemin\/voie) et manhaj (\u0645\u0646\u0647\u062c &#8211; m\u00e9thode): <em>\u00ab[&#8230;] Notre but est d&#8217;employer notre esprit \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;erreur, et de ne pas nous presser dans nos conclusions. Nous devons initier notre recherche par une induction des choses existantes, une observation des conditions particuli\u00e8res, et rassembler par l&rsquo;examen ce qui concerne les propri\u00e9t\u00e9s des \u00e9l\u00e9ments individuels. \u00c0 partir de l\u00e0, nous nous \u00e9l\u00e8verons vers l&rsquo;analyse de ce qui est g\u00e9n\u00e9ral et constant, de mani\u00e8re graduelle et ordonn\u00e9e, tout en menant des critiques sur les pr\u00e9misses et en restant prudents face aux erreurs. [&#8230;] Tel est le chemin (t\u0101r\u012bq) vers la v\u00e9rit\u00e9, et la m\u00e9thode (manhaj) par laquelle nous atteindrons la certitude.\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il ressort de ce texte qu\u2019Ibn al-Haytham d\u00e9crivait progressivement sa m\u00e9thode en insistant sur quelques piliers:<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> L&rsquo;induction (Istiqr\u0101&rsquo;): Partir des faits observ\u00e9s pour remonter vers des lois g\u00e9n\u00e9rales.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> L&rsquo;exp\u00e9rimentation critique : Douter (Al-Shukuk) de ses propres sens et rejeter les dogmes non v\u00e9rifi\u00e9s.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> L&rsquo;alliance des sciences : Fusionner la physique (ilm tabi\u2019i) et les math\u00e9matiques (ta\u2019alim).\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>Ibn al-Haytham s\u2019attachait ensuite \u00e0 caract\u00e9riser le trajet de la lumi\u00e8re (que celle-ci soit \u00e9mise par des objets lumineux par eux-m\u00eames ou non) et en proposait un mod\u00e8le g\u00e9om\u00e9trique. Cette question constituait le tournant m\u00e9thodologique chez Ibn al-Haytham puisque la recherche d\u2019une r\u00e9ponse l\u2019avait amen\u00e9 \u00e0 formuler des hypoth\u00e8ses \u00e0 soumettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des faits:<\/p>\n<p><strong>H1-\u00a0<\/strong>Quelle que soit la source d\u2019\u00e9mission, la lumi\u00e8re se propage de mani\u00e8re rectiligne.\u00a0<br \/><strong>H2-\u00a0<\/strong>Chaque point d\u2019un objet lumineux rayonne de la lumi\u00e8re de fa\u00e7on sph\u00e9rique. Ces deux formulations sont de nature g\u00e9om\u00e9trico-physiques, \u00e9nonc\u00e9es dans un cadre conceptuel o\u00f9 la physique naturelle et les sciences math\u00e9matiques demeurent \u00e9troitement articul\u00e9es.<\/p>\n<p>La volont\u00e9 de la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de ces \u00e9nonc\u00e9s peut \u00eatre soulign\u00e9e par la pr\u00e9sence, dans son ouvrage, de s\u00e9quences typiques d\u2019observations des ph\u00e9nom\u00e8nes. Celles-ci sont r\u00e9alis\u00e9es dans des conditions strictement contr\u00f4l\u00e9es.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p>On peut trouver l\u2019expression de cette d\u00e9marche dans une s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9rimentations sur la propagation de la lumi\u00e8re en mettant au point plusieurs outils dont la chambre noire (al-Bayt al-Muthlim, \u0627\u0644\u0628\u064a\u062a \u0627\u0644\u0645\u0638\u0644\u0645). Une telle d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 rapproch\u00e9e r\u00e9trospectivement, par plusieurs auteurs contemporains, d\u2019une forme de m\u00e9thode scientifique. En effet le terme (I\u2019tibar) utilis\u00e9 dans les \u00e9crits d\u2019Ibn al-Haytham, renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e de \u00abmise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve\u00bb (Sabra A.I., Ibn al-Haytham\u2019s Revolutionary Project in optics: the achievement end the obstacle. The Entreprise of Science in Islam : New perspectives, Cambridge (MA) MIT Press, 2003, p. 85-118 ; R. Rached \u00abIbn al-Haytham (Alhazen)\u00bb dans Helaine selin, (dir.), Encycloepedia of the History of Science, Technology and Medicine in non western culture, Springer, 2008, p.1090-1092) et, de ce fait, son approche posait d\u00e9j\u00e0 les jalons du mod\u00e8le hypoth\u00e8se-d\u00e9duction dans la recherche scientifique.\u00a0 C\u2019est ainsi que l\u2019optique devient, avec Ibn al-Haytham, une science exp\u00e9rimentale \u00e0 un degr\u00e9 jamais atteint jusqu\u2019alors dans aucune autre science. Ceci est pour bien des raisons sans doute, mais fondamentalement parce que la lumi\u00e8re est l\u2019un de ses objets propres d\u2019investigation. Elle peut \u00eatre con\u00e7ue (et m\u00eame analys\u00e9e dans ses manifestations) ind\u00e9pendamment de la sensation visuelle qu\u2019elle provoque. De plus, avec la chambre noire, on dispose, pour des si\u00e8cles, d\u2019un dispositif de base apte \u00e0 se perfectionner et \u00e0 se complexifier en fonction des questions qu\u2019on se pose. Mais bien entendu, le corr\u00e9lat le plus spectaculaire de l\u2019\u00e9tude exp\u00e9rimentale de la lumi\u00e8re est une r\u00e9volution intellectuelle dont il est difficile ici de d\u00e9velopper ni m\u00eame d\u2019esquisser toutes les implications \u00e0 la fois philosophiques, m\u00e9dicales et esth\u00e9tiques. Mais pour ce qui nous int\u00e9resse ici, la m\u00e9thode scientifique, Ibn al-Haytham est le premier \u00e0 avoir utilis\u00e9 une m\u00e9thode syst\u00e9matique bas\u00e9e sur la r\u00e9futation d\u2019hypoth\u00e8se par des exp\u00e9rimentations tout en employant une repr\u00e9sentation math\u00e9matique (ou fonctionnelle) du ph\u00e9nom\u00e8ne physique en question. Il a \u00e9t\u00e9 le pionnier de la m\u00e9thode hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive plusieurs si\u00e8cles avant les scientifiques de la renaissance. Son apport est sans conteste un pas d\u00e9cisif par rapport \u00e0 la m\u00e9thode aristot\u00e9licienne qui rejette les exp\u00e9rimentations car elles sont artificielles et invalides.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pour terminer, on peut se poser la question pourquoi l\u2019expression \u00abr\u00e9volution scientifique\u00bb reste historiquement r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l\u2019Europe des XVI\u00e8me et XVII\u00e8me si\u00e8cles (avec Galil\u00e9e, Newton, Descartes\u2026). Disons d\u2019abord que pendant des si\u00e8cles, l&rsquo;histoire des sciences a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par des historiens occidentaux. Ces derniers ont eu tendance \u00e0 faire d\u00e9buter la science moderne en Europe, en oubliant ou en minimisant l&rsquo;impact des savants du monde musulman, de l&rsquo;Inde ou de la Chine. Les id\u00e9es d\u2019Ibn al-Haytham ont directement allum\u00e9 la m\u00e8che de la dite \u00abr\u00e9volution\u00bb, mais son nom a parfois \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 au second plan, au fil du temps.<\/p>\n<p>M\u00eame si ceci ne diminue en rien l\u2019apport d\u2019Ibn al-Haytham, ce d\u00e9calage pourrait aussi s\u2019expliquer par des facteurs g\u00e9opolitiques. Une r\u00e9volution scientifique exige que toute la soci\u00e9t\u00e9 et ses institutions du moment basculent d\u00e9finitivement dans cette nouvelle mani\u00e8re de penser. A l\u2019\u00e9poque d\u2019Ibn al-Haytham, ses travaux sont rest\u00e9s l\u2019\u0153uvre d\u2019un homme (et de quelques successeurs directs) au sein de l\u2019\u00e2ge d\u2019or islamique. Mais les universit\u00e9s et les institutions de l\u2019\u00e9poque n\u2019ont pas toutes r\u00e9organis\u00e9 leur enseignement autour de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale. Le mod\u00e8le traditionnel est rest\u00e9 dominant. En Europe, la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e par plusieurs savants connect\u00e9s entre eux. Des institutions ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es (\u00e0 l\u2019instar de l\u2019Academia del Cimento de Florence, fond\u00e9e en 1657) et des journaux scientifiques pour propager cette m\u00e9thode \u00e0 grande \u00e9chelle. C\u2019est ce basculement collectif et institutionnel qui a grandement contribu\u00e9 au qualificatif \u00abr\u00e9volution\u00bb. De plus, la \u00abr\u00e9volution scientifique\u00bb europ\u00e9enne s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019une rupture avec la philosophie religieuse et ancienne (mod\u00e8le d\u2019Aristote). Les savants europ\u00e9ens ont affirm\u00e9 que la science doit \u00eatre ind\u00e9pendante de la th\u00e9ologie. Ibn al-Haytham, quant \u00e0 lui, int\u00e9grait sa d\u00e9marche scientifique dans sa vision du monde et sa foi. Pour lui, d\u00e9couvrir les lois math\u00e9matiques de la nature \u00e9tait une fa\u00e7on de contempler la perfection de la cr\u00e9ation divine. N&rsquo;ayant pas provoqu\u00e9 de \u00ab\u00a0crise\u00a0\u00bb ou de guerre philosophique majeure avec les autorit\u00e9s de son \u00e9poque, son travail a \u00e9t\u00e9 vu comme une \u00ab\u00e9volution\u00bb brillante plut\u00f4t que comme une destruction de l&rsquo;ordre ancien. Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;historiographie moderne corrige ce qui peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une injustice. De plus en plus d&rsquo;historiens parlent d\u00e9sormais d&rsquo;une \u00abr\u00e9volution scientifique m\u00e9di\u00e9vale islamique\u00bb pour qualifier cette p\u00e9riode, remettant Ibn al-Haytham \u00e0 la place centrale qu&rsquo;il m\u00e9rite: celle du premier ing\u00e9nieur de la m\u00e9thode scientifique moderne.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><strong>Habib Batis<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38249-la-science-doit-elle-croire-ce-qu-elle-voit-ou-ce-qu-elle-pense-l-apport-d-ibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Habib Batis &#8211; On admet souvent comme une \u00e9vidence que la m\u00e9thode scientifique est n\u00e9e dans un large mouvement nomm\u00e9 \u00abr\u00e9volution scientifique\u00bb des XVI\u00e8me et XVII\u00e8me si\u00e8cles. De plus, cette p\u00e9riode est consid\u00e9r\u00e9e comme un moment cl\u00e9 pour le d\u00e9veloppement des sciences exp\u00e9rimentales. Une mani\u00e8re de voir les choses qui laisse entendre qu\u2019avant cette [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1772,"featured_media":189120,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"fifu_image_url":"https:\/\/www.leaders.com.tn\/uploads\/content\/thumbnails\/178368165399_content.jpg","fifu_image_alt":"La science doit-elle croire ce qu\u2019elle voit ou ce qu\u2019elle pense ? 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