{"id":189273,"date":"2026-07-14T13:04:39","date_gmt":"2026-07-14T17:04:39","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-mediterranee-ouverte-quand-les-poissons-racontent-les-passages-du-monde\/"},"modified":"2026-07-14T13:04:39","modified_gmt":"2026-07-14T17:04:39","slug":"la-mediterranee-ouverte-quand-les-poissons-racontent-les-passages-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-mediterranee-ouverte-quand-les-poissons-racontent-les-passages-du-monde\/","title":{"rendered":"La M\u00e9diterran\u00e9e ouverte: quand les poissons racontent les passages du monde"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Zouha\u00efr Ben Amor.<\/strong><em><strong>\u00a0Universitaire<\/strong><\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>Une mer ferm\u00e9e qui n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre ouverte<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e donne souvent l\u2019illusion d\u2019une mer int\u00e9rieure, presque close, contenue entre trois continents, bord\u00e9e par des civilisations anciennes et enferm\u00e9e dans une g\u00e9ographie que l\u2019on croit famili\u00e8re. Pourtant, cette mer n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une pi\u00e8ce d\u2019eau immobile. Elle est une mer de passages, de seuils, de courants, de m\u00e9langes et de contradictions. Elle est \u00e0 la fois bassin, carrefour, m\u00e9moire g\u00e9ologique et laboratoire vivant.<\/p>\n<p>Par le d\u00e9troit de Gibraltar, elle respire avec l\u2019Atlantique; par le canal de Suez, elle re\u00e7oit depuis le XIXe si\u00e8cle une pouss\u00e9e biologique venue de la mer Rouge et, au-del\u00e0, de l\u2019oc\u00e9an Indien; par le Bosphore et les Dardanelles, elle dialogue plus difficilement avec la mer Noire; par les ports, les coques des navires, les eaux de ballast et les routes commerciales, elle s\u2019ouvre encore davantage \u00e0 un monde marin globalis\u00e9. Cette ouverture, que l\u2019on a longtemps c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme une chance \u00e9conomique et strat\u00e9gique, a aussi produit une transformation silencieuse de la vie marine. Les poissons, plus que beaucoup d\u2019autres organismes, rendent visible cette histoire. Ils portent dans leurs d\u00e9placements la trace des canaux creus\u00e9s par les hommes, des eaux r\u00e9chauff\u00e9es par le climat, des \u00e9quilibres \u00e9cologiques fragilis\u00e9s par la p\u00eache et la pollution.<\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e actuelle n\u2019est donc plus seulement celle des anciens p\u00eacheurs, des herbiers de posidonies, des sardines, des anchois, des m\u00e9rous et des thons; elle est aussi celle des poissons-lapins, des poissons-lions, des poissons-fl\u00fbtes, des poissons-ballons et d\u2019une multitude d\u2019esp\u00e8ces venues d\u2019ailleurs. Cette transformation ne doit pas \u00eatre lue avec nostalgie seulement, comme si la mer avait eu autrefois une puret\u00e9 fixe. La M\u00e9diterran\u00e9e a toujours chang\u00e9. Mais la nouveaut\u00e9 de notre \u00e9poque tient \u00e0 la vitesse du changement et \u00e0 son origine: ce ne sont plus seulement les oscillations naturelles du climat ou les mouvements lents de l\u2019\u00e9volution qui redistribuent les esp\u00e8ces; ce sont les infrastructures humaines, l\u2019intensification du commerce maritime et le r\u00e9chauffement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des eaux. La question devient alors plus profonde: que signifie l\u2019ouverture d\u2019une mer lorsqu\u2019elle met en contact des mondes biologiques qui, pendant des mill\u00e9naires, avaient \u00e9volu\u00e9 s\u00e9par\u00e9ment? Et que nous disent les poissons de cette rencontre parfois f\u00e9conde, parfois brutale, entre des mers aux caract\u00e9ristiques diff\u00e9rentes?<\/p>\n<p><span><span><strong>Gibraltar: l\u2019ancienne respiration atlantique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La premi\u00e8re grande ouverture de la M\u00e9diterran\u00e9e est celle de Gibraltar. Elle est naturelle, ancienne, et elle a fa\u00e7onn\u00e9 la personnalit\u00e9 m\u00eame de cette mer. Par ce passage \u00e9troit, les eaux atlantiques entrent en surface, plus fra\u00eeches et moins sal\u00e9es, tandis que les eaux m\u00e9diterran\u00e9ennes, plus denses et plus sal\u00e9es, ressortent en profondeur. Cette respiration \u00e0 double sens est essentielle: sans elle, la M\u00e9diterran\u00e9e, soumise \u00e0 une forte \u00e9vaporation, serait beaucoup plus concentr\u00e9e en sel et beaucoup plus instable. Gibraltar n\u2019est pas seulement un d\u00e9troit g\u00e9ographique; c\u2019est un filtre \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Depuis des temps tr\u00e8s anciens, il a permis l\u2019entr\u00e9e, la sortie ou la stabilisation d\u2019esp\u00e8ces \u00e0 affinit\u00e9 atlantique. Une part importante de la faune m\u00e9diterran\u00e9enne porte cette signature. Des poissons comme la sardine europ\u00e9enne (Sardina pilchardus), l\u2019anchois europ\u00e9en (Engraulis encrasicolus), le merlu (Merluccius merluccius), le thon rouge (Thunnus thynnus) ou encore plusieurs sparid\u00e9s et carangid\u00e9s ne peuvent \u00eatre compris sans cette continuit\u00e9 avec l\u2019Atlantique. Ils ne sont pas forc\u00e9ment des \u00abenvahisseurs\u00bb au sens moderne du mot; ils appartiennent \u00e0 cette histoire longue o\u00f9 la M\u00e9diterran\u00e9e s\u2019est repeupl\u00e9e, recompos\u00e9e et enrichie par ses \u00e9changes avec l\u2019oc\u00e9an voisin. Coll et ses coll\u00e8gues ont bien montr\u00e9 que la biodiversit\u00e9 m\u00e9diterran\u00e9enne est le produit d\u2019une histoire g\u00e9ologique complexe, mais aussi d\u2019une situation biog\u00e9ographique exceptionnelle, entre zones temp\u00e9r\u00e9es, subtropicales et atlantiques (Coll et al., 2010). Pourtant, Gibraltar n\u2019est pas une porte neutre.<\/p>\n<p>Les caract\u00e9ristiques physiques de ce passage \u2014 profondeur, courant, temp\u00e9rature, salinit\u00e9 \u2014 s\u00e9lectionnent les esp\u00e8ces capables d\u2019entrer et de s\u2019installer. Toutes les esp\u00e8ces atlantiques ne deviennent pas m\u00e9diterran\u00e9ennes. Certaines franchissent le seuil, d\u2019autres restent \u00e0 l\u2019ouest, d\u2019autres encore ne font que des apparitions temporaires. Avec le r\u00e9chauffement climatique, ce filtre se modifie. Des esp\u00e8ces \u00e0 affinit\u00e9 plus chaude, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans l\u2019Atlantique oriental ou sur les c\u00f4tes africaines, trouvent progressivement des conditions plus favorables en M\u00e9diterran\u00e9e occidentale. Ainsi, l\u2019ouverture par Gibraltar n\u2019est pas seulement un h\u00e9ritage du pass\u00e9; elle devient un indicateur du futur. Elle montre comment une mer semi-ferm\u00e9e peut \u00eatre r\u00e9organis\u00e9e par de petits changements de temp\u00e9rature, de courant ou de saisonnalit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on voyait autrefois une fronti\u00e8re naturelle relativement stable, on d\u00e9couvre aujourd\u2019hui une zone de transition mouvante, capable d\u2019accueillir de nouveaux \u00e9quilibres mais aussi de d\u00e9placer les anciens.<\/p>\n<p>Les poissons migrateurs, les petits p\u00e9lagiques, les pr\u00e9dateurs et les esp\u00e8ces c\u00f4ti\u00e8res y r\u00e9pondent chacun \u00e0 leur mani\u00e8re: certains avancent vers l\u2019est, certains remontent vers le nord, certains se rar\u00e9fient localement, d\u2019autres profitent de niches laiss\u00e9es ouvertes par la surexploitation ou la d\u00e9gradation des habitats.<\/p>\n<p><span><span><strong>Suez: la br\u00e8che chaude venue de la mer Rouge<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La seconde grande ouverture, plus r\u00e9cente et beaucoup plus brutale, est celle de Suez. Avec l\u2019ouverture du canal en 1869, l\u2019homme a mis en contact direct deux provinces marines qui \u00e9taient s\u00e9par\u00e9es depuis tr\u00e8s longtemps: la M\u00e9diterran\u00e9e orientale et la mer Rouge. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est connu sous le nom de migration lessepsienne, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Ferdinand de Lesseps. Mais derri\u00e8re ce terme presque technique se cache une r\u00e9volution \u00e9cologique.<\/p>\n<p>La mer Rouge est plus chaude, plus tropicale, plus li\u00e9e \u00e0 l\u2019oc\u00e9an Indien; la M\u00e9diterran\u00e9e orientale, elle, \u00e9tait historiquement plus temp\u00e9r\u00e9e, plus pauvre en nutriments, mais aussi plus vuln\u00e9rable aux changements venus du sud-est. Le canal a cr\u00e9\u00e9 un corridor artificiel, sans \u00e9cluse, par lequel des poissons, des crustac\u00e9s, des mollusques et des algues ont pu passer. Au d\u00e9but, certains obstacles existaient, notamment les lacs Amers, dont la forte salinit\u00e9 limitait en partie les \u00e9changes. Mais avec le temps, les modifications hydrologiques, l\u2019intensification du trafic maritime, les transformations du Nil apr\u00e8s le barrage d\u2019Assouan et le r\u00e9chauffement des eaux m\u00e9diterran\u00e9ennes ont rendu ce passage beaucoup plus efficace.<\/p>\n<p>Galil a soulign\u00e9 depuis longtemps que la M\u00e9diterran\u00e9e est l\u2019une des mers les plus touch\u00e9es au monde par les introductions d\u2019esp\u00e8ces, avec des effets parfois profonds sur les communaut\u00e9s c\u00f4ti\u00e8res (Galil, 2007). Les poissons venus de la mer Rouge ne se contentent pas de visiter la M\u00e9diterran\u00e9e: beaucoup s\u2019y reproduisent, s\u2019y installent et s\u2019y \u00e9tendent. Parmi les plus connus figurent les poissons-lapins Siganus rivulatus et Siganus luridus, deux herbivores capables de brouter intens\u00e9ment les algues et de transformer des fonds rocheux riches en v\u00e9ritables zones appauvries. On peut citer aussi le poisson-fl\u00fbte Fistularia commersonii, remarquable par sa diffusion rapide; le poisson-ballon argent\u00e9 Lagocephalus sceleratus, c\u00e9l\u00e8bre pour sa toxicit\u00e9 et les d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019il cause aux filets et aux captures; le poisson-lion Pterois miles, pr\u00e9dateur spectaculaire dont les \u00e9pines venimeuses inqui\u00e8tent p\u00eacheurs et baigneurs; des rougets exotiques comme Upeneus moluccensis ou Upeneus pori; des barracudas lessepsiens comme Sphyraena chrysotaenia; ou encore des esp\u00e8ces plus discr\u00e8tes mais \u00e9cologiquement significatives.<\/p>\n<p>Des travaux r\u00e9cents sur la mer \u00c9g\u00e9e et les eaux grecques ont montr\u00e9 que Pterois miles, Siganus luridus et Siganus rivulatus poss\u00e8dent d\u00e9sormais une forte capacit\u00e9 d\u2019expansion dans plusieurs zones c\u00f4ti\u00e8res favorables, notamment l\u00e0 o\u00f9 les conditions environnementales et les habitats leur permettent de s\u2019\u00e9tablir durablement (Solanou et al., 2023). Ainsi, Suez n\u2019a pas seulement ouvert une route maritime; il a d\u00e9plac\u00e9 une fronti\u00e8re biologique.<\/p>\n<p><span><span><strong>Les poissons comme sympt\u00f4mes d\u2019un basculement \u00e9cologique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce qui frappe dans cette histoire, c\u2019est que les poissons ne sont pas de simples passagers. Ils deviennent des sympt\u00f4mes vivants d\u2019un basculement plus large. Le poisson-lapin, par exemple, n\u2019est pas seulement une esp\u00e8ce nouvelle ajout\u00e9e \u00e0 une liste. Lorsqu\u2019il se multiplie, il modifie la couverture algale, r\u00e9duit certains habitats et change les conditions de vie d\u2019autres esp\u00e8ces. Dans plusieurs zones de M\u00e9diterran\u00e9e orientale, les fonds autrefois domin\u00e9s par des algues complexes peuvent \u00eatre transform\u00e9s en paysages plus pauvres, o\u00f9 la diversit\u00e9 associ\u00e9e diminue. Le poisson-ballon Lagocephalus sceleratus pose un autre type de probl\u00e8me : il est toxique, impropre \u00e0 la consommation, et peut repr\u00e9senter un danger sanitaire s\u00e9rieux. Il consomme aussi des organismes d\u2019int\u00e9r\u00eat commercial et ab\u00eeme les engins de p\u00eache. Le poisson-lion, lui, incarne la pr\u00e9dation opportuniste: il se nourrit de petits poissons et d\u2019invert\u00e9br\u00e9s, s\u2019adapte rapidement et b\u00e9n\u00e9ficie parfois de l\u2019absence de pr\u00e9dateurs efficaces dans son nouvel environnement.<\/p>\n<p>Mais il serait trop simple d\u2019opposer m\u00e9caniquement les esp\u00e8ces \u00ablocales\u00bb bonnes et les esp\u00e8ces \u00ab\u00e9trang\u00e8res\u00bb mauvaises. Certaines esp\u00e8ces introduites deviennent des ressources pour les p\u00eacheurs; d\u2019autres occupent des niches d\u00e9j\u00e0 perturb\u00e9es; certaines interactions sont encore mal connues. Katsanevakis et ses coll\u00e8gues ont rappel\u00e9 que les esp\u00e8ces exotiques peuvent avoir des effets n\u00e9gatifs et parfois positifs sur certains services \u00e9cosyst\u00e9miques, et que le bilan r\u00e9el d\u00e9pend des contextes locaux, des usages humains et de la robustesse des preuves disponibles (Katsanevakis et al., 2014). Cette prudence est essentielle. Elle \u00e9vite le discours moral sur la nature, comme si une esp\u00e8ce \u00e9tait coupable d\u2019\u00eatre entr\u00e9e dans une mer que l\u2019homme a lui-m\u00eame ouverte.<\/p>\n<p>Le vrai probl\u00e8me n\u2019est pas l\u2019existence du mouvement biologique; il est dans l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration, l\u2019ampleur et l\u2019accumulation des pressions. Une esp\u00e8ce nouvelle qui arrive dans un milieu sain peut \u00eatre absorb\u00e9e, contenue, int\u00e9gr\u00e9e ou limit\u00e9e par les \u00e9quilibres existants. Mais lorsqu\u2019elle arrive dans une mer d\u00e9j\u00e0 affaiblie par la surp\u00eache, la pollution, l\u2019artificialisation du littoral, la destruction des herbiers et le r\u00e9chauffement, son impact peut devenir beaucoup plus lourd. La M\u00e9diterran\u00e9e n\u2019est pas seulement envahie ; elle est rendue vuln\u00e9rable. Les poissons venus d\u2019ailleurs profitent souvent de failles ouvertes par nos propres pratiques. C\u2019est pourquoi l\u2019influence de l\u2019ouverture m\u00e9diterran\u00e9enne ne doit pas \u00eatre lue seulement comme un ph\u00e9nom\u00e8ne biog\u00e9ographique. Elle est aussi politique, \u00e9conomique et culturelle. Elle concerne les p\u00eacheurs qui voient changer leurs captures, les consommateurs qui d\u00e9couvrent ou refusent de nouvelles esp\u00e8ces, les \u00c9tats qui doivent surveiller les introductions, les scientifiques qui documentent les expansions, et les soci\u00e9t\u00e9s littorales qui doivent apprendre \u00e0 vivre avec une mer moins pr\u00e9visible.<\/p>\n<p><span><span><strong>La M\u00e9diterran\u00e9e orientale comme zone d\u2019alerte<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e orientale appara\u00eet aujourd\u2019hui comme l\u2019espace le plus expos\u00e9 \u00e0 cette recomposition biologique. Sa proximit\u00e9 avec le canal de Suez, son r\u00e9chauffement rapide et son caract\u00e8re relativement pauvre en nutriments en font une zone particuli\u00e8rement r\u00e9ceptive aux esp\u00e8ces venues de la mer Rouge. Ce n\u2019est pas un hasard si les premi\u00e8res installations durables de nombreux poissons lessepsiens ont \u00e9t\u00e9 observ\u00e9es sur les c\u00f4tes du Levant, en \u00c9gypte, en Palestine, au Liban, en Syrie, en Turquie, \u00e0 Chypre ou dans le sud de la mer \u00c9g\u00e9e. Dans ces r\u00e9gions, les p\u00eacheurs ont parfois vu changer la composition de leurs captures en une g\u00e9n\u00e9ration seulement.<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 dominaient certaines esp\u00e8ces m\u00e9diterran\u00e9ennes classiques, apparaissent d\u00e9sormais des poissons nouveaux, parfois abondants, parfois inutilisables, parfois dangereux. Cette transformation n\u2019est pas seulement biologique; elle est aussi sociale. Un poisson qui entre dans une mer entre aussi dans une \u00e9conomie, dans une cuisine, dans des pratiques de p\u00eache, dans des habitudes de consommation. Le poisson-lapin, par exemple, peut \u00eatre vendu et consomm\u00e9 dans certains pays, tandis que le poisson-ballon toxique est rejet\u00e9, d\u00e9truit ou redout\u00e9. Le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne peut donc \u00eatre v\u00e9cu diff\u00e9remment selon les soci\u00e9t\u00e9s littorales.<\/p>\n<p>Pour un biologiste, il s\u2019agit d\u2019une modification de communaut\u00e9 ; pour un p\u00eacheur, c\u2019est une perte de revenu ou une adaptation forc\u00e9e; pour un consommateur, c\u2019est parfois une inqui\u00e9tude sanitaire; pour un \u00c9tat, c\u2019est un probl\u00e8me de surveillance et de gestion. La M\u00e9diterran\u00e9e orientale devient ainsi une sorte de poste avanc\u00e9 du changement : ce qui s\u2019y produit aujourd\u2019hui peut annoncer ce qui atteindra demain la M\u00e9diterran\u00e9e centrale, puis occidentale. La Tunisie, la Sicile, Malte, la Libye, l\u2019Adriatique et m\u00eame les c\u00f4tes fran\u00e7aises ou espagnoles ne peuvent donc pas regarder ces ph\u00e9nom\u00e8nes comme des \u00e9v\u00e9nements lointains. La mer n\u2019a pas de fronti\u00e8res administratives. Les courants, les larves, les navires et les changements de temp\u00e9rature ignorent les cartes politiques. Ce qui entre par Suez peut, avec le temps, franchir des centaines ou des milliers de kilom\u00e8tres, surtout lorsque le climat rend les eaux plus accueillantes.<\/p>\n<p><span><span><strong>Entre adaptation humaine et responsabilit\u00e9 \u00e9cologique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Face \u00e0 ces changements, la premi\u00e8re tentation est souvent de chercher une solution simple: \u00e9liminer les esp\u00e8ces nouvelles, fermer les passages, restaurer l\u2019\u00e9tat ancien de la mer. Mais une telle r\u00e9ponse est rarement r\u00e9aliste. On ne peut pas effacer Suez de l\u2019histoire, ni refroidir localement une mer r\u00e9chauff\u00e9e par un ph\u00e9nom\u00e8ne mondial, ni emp\u00eacher totalement les esp\u00e8ces mobiles de suivre les conditions qui leur deviennent favorables. Il faut donc penser autrement: non pas revenir \u00e0 une M\u00e9diterran\u00e9e mythique, mais \u00e9viter que la M\u00e9diterran\u00e9e future soit biologiquement appauvrie, \u00e9conomiquement injuste et \u00e9cologiquement instable.<\/p>\n<p>Cela suppose d\u2019abord une meilleure connaissance. Beaucoup d\u2019esp\u00e8ces introduites sont d\u00e9tect\u00e9es tardivement, lorsque leur installation est d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9e. Les p\u00eacheurs, les plongeurs, les plaisanciers et les citoyens peuvent devenir des observateurs pr\u00e9cieux, \u00e0 condition que leurs signalements soient organis\u00e9s, v\u00e9rifi\u00e9s et int\u00e9gr\u00e9s aux bases scientifiques. Cela suppose ensuite une politique de pr\u00e9vention, notamment dans les ports, les eaux de ballast, les coques de navires et les circuits commerciaux. Chaque introduction \u00e9vit\u00e9e co\u00fbte moins cher qu\u2019une invasion install\u00e9e.<\/p>\n<p>Cela suppose aussi une r\u00e9flexion sur la p\u00eache: certaines esp\u00e8ces nouvelles peuvent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es aux march\u00e9s lorsque leur consommation est s\u00fbre, tandis que d\u2019autres doivent \u00eatre strictement contr\u00f4l\u00e9es. Enfin, cela exige de prot\u00e9ger les habitats m\u00e9diterran\u00e9ens classiques, car un \u00e9cosyst\u00e8me en bonne sant\u00e9 r\u00e9siste mieux aux perturbations. Les herbiers de posidonies, les fonds rocheux, les zones de reproduction et les nurseries c\u00f4ti\u00e8res ne sont pas de simples paysages sous-marins ; ce sont des structures de d\u00e9fense vivantes. Les d\u00e9truire, c\u2019est ouvrir davantage la porte aux d\u00e9s\u00e9quilibres. L\u2019influence des autres mers et oc\u00e9ans sur la M\u00e9diterran\u00e9e n\u2019est donc pas seulement une affaire de poissons venus d\u2019ailleurs. Elle oblige les soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9diterran\u00e9ennes \u00e0 se demander quel type de mer elles veulent transmettre: une mer abandonn\u00e9e aux effets cumul\u00e9s du commerce, du climat et de la n\u00e9gligence, ou une mer surveill\u00e9e, comprise, prot\u00e9g\u00e9e, capable d\u2019int\u00e9grer le changement sans perdre son identit\u00e9 \u00e9cologique profonde.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une mer-monde \u00e0 surveiller sans la figer<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e est devenue une mer-monde. Elle concentre dans un espace relativement r\u00e9duit les grandes tensions de notre \u00e9poque: ouverture commerciale, changement climatique, fragilit\u00e9 de la biodiversit\u00e9, circulation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des esp\u00e8ces, conflits entre \u00e9conomie et \u00e9cologie. Ses liens avec l\u2019Atlantique, la mer Rouge, l\u2019oc\u00e9an Indien et la mer Noire ne sont plus de simples donn\u00e9es g\u00e9ographiques; ils sont devenus des forces de transformation biologique. Les poissons qui ont subi cette influence \u2014 sardines, anchois, merlus et thons dans l\u2019histoire ancienne des \u00e9changes atlantiques; poissons-lapins, poissons-ballons, poissons-lions, poissons-fl\u00fbtes, rougets exotiques et barracudas lessepsiens dans l\u2019histoire r\u00e9cente de Suez \u2014 racontent chacun une partie du r\u00e9cit. Certains t\u00e9moignent de la continuit\u00e9 naturelle entre bassins voisins; d\u2019autres signalent la puissance nouvelle des infrastructures humaines; d\u2019autres encore annoncent la tropicalisation progressive d\u2019une mer qui se r\u00e9chauffe plus vite que nos imaginaires.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de r\u00eaver \u00e0 une M\u00e9diterran\u00e9e immobile, car une mer immobile serait une mer morte. La vie marine a toujours \u00e9t\u00e9 faite de d\u00e9placements, de disparitions, d\u2019installations et de recompositions. Mais il faut distinguer le mouvement lent de l\u2019\u00e9volution et le choc rapide de la perturbation. Ce que nous observons aujourd\u2019hui, c\u2019est une recomposition acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, o\u00f9 les esp\u00e8ces ne se d\u00e9placent pas seulement parce que la nature les pousse, mais parce que l\u2019homme a modifi\u00e9 les passages, les temp\u00e9ratures, les habitats et les rapports de force. Face \u00e0 cela, la r\u00e9ponse ne peut \u00eatre ni la panique ni l\u2019indiff\u00e9rence. Il faut surveiller les esp\u00e8ces nouvelles, renforcer la coop\u00e9ration scientifique entre les deux rives, accompagner les p\u00eacheurs, informer les consommateurs, prot\u00e9ger les habitats essentiels comme les herbiers de posidonies, r\u00e9duire la pollution et penser les canaux, les ports et les eaux de ballast comme des infrastructures \u00e9cologiques autant qu\u2019\u00e9conomiques.<\/p>\n<p>La M\u00e9diterran\u00e9e nous enseigne ici une le\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale: ouvrir un espace, ce n\u2019est jamais seulement faciliter le commerce ou la circulation des navires ; c\u2019est aussi ouvrir des routes \u00e0 la vie, aux d\u00e9s\u00e9quilibres, aux surprises et aux responsabilit\u00e9s. Les poissons, silencieux mais \u00e9loquents, nous montrent que la mer garde la m\u00e9moire de nos d\u00e9cisions. Ils traversent les fronti\u00e8res que nous creusons, s\u2019installent dans les milieux que nous r\u00e9chauffons, prosp\u00e8rent parfois l\u00e0 o\u00f9 nous avons affaibli les esp\u00e8ces locales. En les observant, nous ne regardons pas seulement la biologie marine ; nous regardons notre propre mani\u00e8re d\u2019habiter le monde.<\/p>\n<p><strong>Zouha\u00efr Ben Amor<\/strong><br \/><span><em>Universitaire<\/em><\/span><\/p>\n<p><span><strong>Bibliographie<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span>Coll, M., Piroddi, C., Steenbeek, J., Kaschner, K., Ben Rais Lasram, F., et al. (2010). \u00abThe Biodiversity of the Mediterranean Sea: Estimates, Patterns, and Threats\u00bb. <em>PLOS ONE<\/em>, 5(8), e11842.<br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Galil, B. S. (2007). \u00abLoss or gain? Invasive aliens and biodiversity in the Mediterranean Sea\u00bb. <em>Marine Pollution Bulletin<\/em>, 55, 314-322.<br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Katsanevakis, S., Wallentinus, I., Zenetos, A., Lepp\u00e4koski, E., \u00c7inar, M. E., et al. (2014). \u00ab Impacts of invasive alien marine species on ecosystem services and biodiversity: a panEuropean review\u00bb. <em>Aquatic Invasions<\/em>, 9(4), 391-423.<br \/><\/span><\/p>\n<p><span>Solanou, M., et al. (2023). \u00abLooking at the Expansion of Three Demersal Lessepsian Fish Immigrants in the Greek Seas: What Can We Get from Spatial Distribution Modeling?\u00bb. <em>Diversity<\/em>, 15(6), 776.<\/span><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38261-la-mediterranee-ouverte-quand-les-poissons-racontent-les-passages-du-monde\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Zouha\u00efr Ben Amor.\u00a0Universitaire Une mer ferm\u00e9e qui n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre ouverte La M\u00e9diterran\u00e9e donne souvent l\u2019illusion d\u2019une mer int\u00e9rieure, presque close, contenue entre trois continents, bord\u00e9e par des civilisations anciennes et enferm\u00e9e dans une g\u00e9ographie que l\u2019on croit famili\u00e8re. Pourtant, cette mer n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une pi\u00e8ce d\u2019eau immobile. 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