{"id":189350,"date":"2026-07-15T13:04:57","date_gmt":"2026-07-15T17:04:57","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/tunisie-et-si-la-culture-devenait-enfin-une-strategie-de-puissance\/"},"modified":"2026-07-15T13:04:57","modified_gmt":"2026-07-15T17:04:57","slug":"tunisie-et-si-la-culture-devenait-enfin-une-strategie-de-puissance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/tunisie-et-si-la-culture-devenait-enfin-une-strategie-de-puissance\/","title":{"rendered":"Tunisie: et si la culture devenait enfin une strat\u00e9gie de puissance?"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> Et si la v\u00e9ritable faiblesse de la Tunisie n\u2019\u00e9tait pas un manque de culture, mais un d\u00e9ficit de strat\u00e9gie culturelle? Dans un monde o\u00f9 l\u2019influence se joue dans les r\u00e9cits, les images et les industries cr\u00e9atives, continuer \u00e0 rel\u00e9guer la culture au rang de d\u00e9pense marginale n\u2019est plus justifiable. La question n\u2019est plus de savoir si la Tunisie est un pays de culture, mais si elle veut faire de la culture un instrument de puissance.<\/p>\n<p>La Tunisie dispose d\u2019atouts consid\u00e9rables: une profondeur historique rare, un patrimoine mat\u00e9riel et immat\u00e9riel dense, une sc\u00e8ne artistique vivante et une capacit\u00e9 de cr\u00e9ation qui se renouvelle malgr\u00e9 les crises. Pourtant, ces ressources restent insuffisamment structur\u00e9es dans une vision d\u2019ensemble capable de produire de la valeur \u00e9conomique, de la coh\u00e9sion sociale et de l\u2019influence internationale.<\/p>\n<p><span><span><strong>Un d\u00e9classement organis\u00e9 par le sous-investissement<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En 2026, le budget du minist\u00e8re des Affaires culturelles atteint environ 460,9 millions de dinars, soit pr\u00e8s de 0,73% des d\u00e9penses de l\u2019\u00c9tat, selon la loi de finances, confirmant la place marginale que conserve la culture dans les arbitrages budg\u00e9taires nationaux. Consacrer moins de 1% du budget \u00e0 ce secteur ne rel\u00e8ve pas d\u2019un simple choix technique: c\u2019est une hi\u00e9rarchisation implicite des priorit\u00e9s du pays.<\/p>\n<p>Ce positionnement appara\u00eet d\u2019autant plus probl\u00e9matique lorsqu\u2019on le met en regard des tendances mondiales. Selon l\u2019UNESCO, les secteurs culturels et cr\u00e9atifs repr\u00e9sentent environ 3,1% du PIB mondial et 6,2% de l\u2019emploi, soit pr\u00e8s de 50 millions d\u2019emplois \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te, avec une forte participation des femmes et des jeunes. En Europe, une \u00e9tude men\u00e9e pour la Commission europ\u00e9enne estime que les industries culturelles et cr\u00e9atives g\u00e9n\u00e8rent environ 4,2 \u00e0 4,4% du PIB de l\u2019Union et emploient pr\u00e8s de 7 millions de personnes. Ces chiffres montrent que la culture n\u2019est pas un secteur marginal, mais un pilier de l\u2019\u00e9conomie contemporaine.<\/p>\n<p>\u00c0 cette faiblesse budg\u00e9taire s\u2019ajoute une fragilit\u00e9 plus d\u00e9cisive encore: l\u2019absence de vision consolid\u00e9e. Les d\u00e9penses li\u00e9es \u00e0 la culture sont \u00e9parpill\u00e9es entre plusieurs d\u00e9partements \u2014 \u00e9ducation, tourisme, jeunesse, affaires religieuses, collectivit\u00e9s locales \u2014 sans agr\u00e9gation claire ni pilotage interminist\u00e9riel. La Tunisie ne dispose ni de compte satellite de la culture ni d\u2019instruments statistiques permettant de mesurer pr\u00e9cis\u00e9ment la contribution du secteur \u00e0 la richesse nationale, alors m\u00eame que les rapports internationaux recommandent de telles approches pour mieux orienter les politiques publiques. Or ce qui n\u2019est ni lisible ni consolid\u00e9 ne peut \u00eatre efficacement gouvern\u00e9. Ce qui n\u2019est pas mesur\u00e9 ne peut \u00eatre pilot\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une fracture territoriale et sociale<br \/><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Cette situation produit une fracture territoriale visible. Les \u00e9quipements les plus structurants, les \u00e9v\u00e9nements les plus m\u00e9diatis\u00e9s et les investissements les plus significatifs restent concentr\u00e9s dans la capitale et sur le littoral. Dans de nombreuses r\u00e9gions, l\u2019offre culturelle demeure intermittente, sous financ\u00e9e et insuffisamment institutionnalis\u00e9e: maisons de culture en difficult\u00e9, m\u00e9dinas peu valoris\u00e9es, patrimoine non restaur\u00e9, institutions sans moyens p\u00e9rennes.<\/p>\n<p>Le contraste est saisissant entre quelques vitrines nationales et un tissu local fragilis\u00e9. Dans d\u2019autres contextes, on observe pourtant que la territorialisation des politiques culturelles \u2014 via les collectivit\u00e9s locales et r\u00e9gionales \u2014 est l\u2019un des principaux leviers de dynamisation \u00e9conomique et de coh\u00e9sion sociale, comme en t\u00e9moignent les donn\u00e9es europ\u00e9ennes sur la part croissante des collectivit\u00e9s dans le financement de la culture.<\/p>\n<p>Certes, depuis 2011, une sc\u00e8ne ind\u00e9pendante a \u00e9merg\u00e9 avec vigueur. Elle a introduit de nouvelles formes d\u2019expression, cr\u00e9\u00e9 des espaces d\u2019exp\u00e9rimentation et renouvel\u00e9 l\u2019offre artistique. Mais cette \u00e9nergie repose sur une \u00e9conomie pr\u00e9caire, d\u00e9pendante de financements discontinus, souvent ext\u00e9rieurs, et d\u00e9pourvue d\u2019un cadre durable de soutien. Or une sc\u00e8ne ind\u00e9pendante m\u00eame dynamique est loin de pouvoir remplacer une strat\u00e9gie nationale.<\/p>\n<p><span><span><strong>La culture comme infrastructure de puissance<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9chelle internationale, la culture n\u2019est plus per\u00e7ue comme un simple suppl\u00e9ment symbolique. Elle est d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9e aux strat\u00e9gies d\u2019influence, aux politiques de coh\u00e9sion sociale et aux logiques de diversification \u00e9conomique. Les rapports r\u00e9cents des Nations Unies et de l\u2019UNESCO soulignent que les industries culturelles et cr\u00e9atives sont parmi les secteurs les plus dynamiques de l\u2019\u00e9conomie mondiale et qu\u2019elles constituent un levier important pour la r\u00e9alisation de l\u2019Agenda 2030, notamment en mati\u00e8re d\u2019emploi des jeunes et d\u2019autonomisation des femmes.<\/p>\n<p>Des pays comparables ou partis de positions modestes l\u2019ont compris en op\u00e9rant des choix assum\u00e9s. Le Vietnam est souvent cit\u00e9 pour avoir fix\u00e9 un plancher budg\u00e9taire d\u2019environ 2% du budget national en faveur de la culture, signifiant un choix strat\u00e9gique clair de soutenir les industries cr\u00e9atives et l\u2019\u00e9conomie des contenus. La Cor\u00e9e du Sud a, d\u00e8s les ann\u00e9es 1990, construit une politique industrielle de la culture, stimulant \u00e0 la fois les exportations culturelles, le tourisme et l\u2019attractivit\u00e9 de ses produits. Le Maroc s\u2019est positionn\u00e9 comme hub de tournages internationaux gr\u00e2ce \u00e0 des incitations fiscales cibl\u00e9es et \u00e0 des investissements dans les infrastructures audiovisuelles, transformant la culture en levier \u00e9conomique et diplomatique.<\/p>\n<p>Dans ce nouveau contexte, la souverainet\u00e9 ne se r\u00e9duit plus \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 la monnaie ou aux \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques. Elle inclut une dimension plus diffuse, mais essentielle: la capacit\u00e9 d\u2019un pays \u00e0 produire ses r\u00e9cits, \u00e0 valoriser ses m\u00e9moires, \u00e0 projeter ses repr\u00e9sentations et \u00e0 conserver la ma\u00eetrise de ses imaginaires. Une nation qui n\u2019investit pas dans sa culture s\u2019expose \u00e0 l\u2019effacement progressif de sa voix dans les grands espaces symboliques mondiaux \u2014 cin\u00e9ma, audiovisuel, \u00e9dition, plateformes num\u00e9riques, production de contenus.<\/p>\n<p><span><span><strong>Un risque de d\u00e9pendance narrative<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Les effets de cette faiblesse sont d\u00e9j\u00e0 perceptibles. Les artistes \u00e9voluent dans une pr\u00e9carit\u00e9 persistante, le patrimoine reste in\u00e9galement entretenu, et de nombreux jeunes talents renoncent ou s\u2019expatrient. Mais la perte la plus grave est ailleurs: elle r\u00e9side dans l\u2019affaiblissement de la capacit\u00e9 du pays \u00e0 se raconter lui m\u00eame, \u00e0 mettre en sc\u00e8ne sa singularit\u00e9 et \u00e0 faire exister sa pr\u00e9sence dans la comp\u00e9tition mondiale des r\u00e9cits.<\/p>\n<p>Les grandes plateformes num\u00e9riques captent aujourd\u2019hui une partie croissante de la valeur produite par les contenus culturels et organisent, de fait, une hi\u00e9rarchie mondiale des r\u00e9cits. Dans ce contexte, un pays qui ne produit pas suffisamment ses propres contenus ou qui ne structure pas ses industries culturelles devient un simple consommateur d\u2019images, de valeurs et de mod\u00e8les fabriqu\u00e9s ailleurs. Plusieurs rapports soulignent que cette d\u00e9pendance narrative peut, \u00e0 terme, renforcer des formes de d\u00e9pendance \u00e9conomique et politique.<\/p>\n<p><span><span><strong>De la gestion \u00e0 la vision: construire une strat\u00e9gie d\u2019\u00c9tat<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La r\u00e9ponse ne peut pas se limiter \u00e0 r\u00e9clamer davantage de budgets pour le seul minist\u00e8re de la Culture. L\u2019enjeu est plus large: il s\u2019agit de changer de cadre.\u00a0\u00a0<\/p>\n<p><strong>Le premier chantier consiste \u00e0 sortir la culture de son isolement administratif en construisant un programme transversal autour d\u2019un axe \u2018Culture et identit\u00e9s\u2019, qui regrouperait les d\u00e9penses aujourd\u2019hui dispers\u00e9es et rendrait visible l\u2019effort national r\u00e9el.<\/strong> Ce type d\u2019approche est encourag\u00e9 par les cadres internationaux de l\u2019UNESCO, qui consid\u00e8rent d\u00e9sormais la culture comme un pilier transversal du d\u00e9veloppement, \u00e0 l\u2019intersection de l\u2019\u00e9ducation, de l\u2019\u00e9conomie, de l\u2019urbanisme et de la coh\u00e9sion sociale.<\/p>\n<p><strong>Le deuxi\u00e8me chantier est celui de la gouvernance.<\/strong> Un Conseil sup\u00e9rieur de la souverainet\u00e9 culturelle, plac\u00e9 au niveau de l\u2019ex\u00e9cutif, permettrait de coordonner les politiques, de fixer des priorit\u00e9s nationales, d\u2019arbitrer les investissements et de suivre des indicateurs pr\u00e9cis: contribution de la culture au PIB, nombre d\u2019emplois culturels, volume d\u2019exportations culturelles, taux de fr\u00e9quentation des institutions, part de la production nationale dans la consommation de contenus.<\/p>\n<p><strong>Le troisi\u00e8me concerne le statut des institutions culturelles.<\/strong> Mus\u00e9es, biblioth\u00e8ques, m\u00e9dinas, th\u00e9\u00e2tres, centres artistiques ou archives ne peuvent plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme de simples charges de fonctionnement. Ils doivent \u00eatre reconnus comme des infrastructures d\u2019identit\u00e9, productrices de valeur \u00e9ducative, touristique, \u00e9conomique et symbolique. Plusieurs \u00e9tudes montrent qu\u2019un investissement public dans le patrimoine ou les \u00e9v\u00e9nements culturels g\u00e9n\u00e8re, via les retomb\u00e9es touristiques, commerciales et fiscales, un effet multiplicateur significatif sur l\u2019\u00e9conomie locale.<\/p>\n<p><strong>Le quatri\u00e8me chantier est financier.<\/strong> La culture doit mobiliser des ressources publiques, mais aussi priv\u00e9es, citoyennes et issues de la diaspora. Parmi les instruments possibles: un fonds national pour le patrimoine et les industries culturelles; des m\u00e9canismes de co investissement dans le cin\u00e9ma, l\u2019audiovisuel et les contenus num\u00e9riques; des incitations fiscales pour la production et la restauration patrimoniale; des dispositifs de financement participatif abond\u00e9s par l\u2019\u00c9tat; ainsi que des instruments d\u2019\u00e9pargne culturelle permettant aux citoyens et \u00e0 la diaspora d\u2019investir directement dans des projets artistiques et patrimoniaux. Dans plusieurs pays, des m\u00e9canismes similaires ont permis de structurer des \u00e9cosyst\u00e8mes culturels plus autonomes et plus r\u00e9silients.<\/p>\n<p><strong>Enfin,<\/strong> un projet structurant pourrait jouer un r\u00f4le d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur: un Campus national des arts et des m\u00e9moires. Ni simple \u00e9quipement ni institution classique, ce lieu aurait vocation \u00e0 devenir une plateforme de cr\u00e9ation, de formation et de production, ouverte aux artistes confirm\u00e9s comme aux jeunes talents, au public comme aux investisseurs. Il pourrait articuler r\u00e9sidences d\u2019artistes, laboratoires de contenus num\u00e9riques, \u00e9coles sp\u00e9cialis\u00e9es, espaces de co working cr\u00e9atif et incubateurs d\u2019entreprises culturelles. Au del\u00e0 de sa fonction pratique, il porterait un signal politique fort: reconna\u00eetre enfin les cr\u00e9ateurs comme des acteurs strat\u00e9giques du devenir national.<\/p>\n<p><span><span><strong>Un appel aux d\u00e9cideurs: la culture comme investissement souverain<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie n\u2019a pas \u00e0 inventer une culture qu\u2019elle poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0. Elle doit d\u00e9cider d\u2019en faire une force. Continuer \u00e0 investir moins de 1% du budget de l\u2019\u00c9tat dans ce domaine revient \u00e0 accepter un d\u00e9classement progressif, \u00e0 la fois \u00e9conomique, territorial et symbolique. \u00c0 l\u2019inverse, faire de la culture un levier strat\u00e9gique, c\u2019est structurer une \u00e9conomie culturelle capable de produire de la valeur, de l\u2019emploi et de l\u2019influence. C\u2019est aussi consolider la coh\u00e9sion nationale, stimuler les industries cr\u00e9atives, retenir les talents, valoriser les territoires et renforcer la capacit\u00e9 du pays \u00e0 peser dans les espaces d\u2019influence.<\/p>\n<p>Aux d\u00e9cideurs, entrepreneurs, \u00e9lus et acteurs culturels, cette ambition n\u2019est pas th\u00e9orique: elle engage des arbitrages concrets d\u00e8s aujourd\u2019hui. L\u2019\u00c9tat, les collectivit\u00e9s, le secteur priv\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9 civile et la diaspora sont appel\u00e9s \u00e0 converger vers une m\u00eame orientation: traiter la culture non comme une d\u00e9pense r\u00e9siduelle, mais comme un investissement de d\u00e9veloppement souverain.<\/p>\n<p>Car, au fond, la vraie question est simple: la Tunisie veut elle continuer \u00e0 \u00eatre racont\u00e9e par les autres, ou choisir enfin de se raconter elle m\u00eame?<\/p>\n<p><strong>Khadija Taoufik Moalla<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38268-tunisie-et-si-la-culture-devenait-enfin-une-strategie-de-puissance\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211; Et si la v\u00e9ritable faiblesse de la Tunisie n\u2019\u00e9tait pas un manque de culture, mais un d\u00e9ficit de strat\u00e9gie culturelle? 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