{"id":189395,"date":"2026-07-16T13:05:12","date_gmt":"2026-07-16T17:05:12","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-travaux-dibn-al-haytham-entre-la-rupture-bachelardienne-et-la-revolution-kuhnienne\/"},"modified":"2026-07-16T13:05:12","modified_gmt":"2026-07-16T17:05:12","slug":"les-travaux-dibn-al-haytham-entre-la-rupture-bachelardienne-et-la-revolution-kuhnienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/les-travaux-dibn-al-haytham-entre-la-rupture-bachelardienne-et-la-revolution-kuhnienne\/","title":{"rendered":"Les travaux d\u2019Ibn al-Haytham: entre la rupture bachelardienne et la r\u00e9volution kuhnienne"},"content":{"rendered":"<p><span><span><em><strong>Par Habib Batis &#8211;<\/strong><\/em><\/span><\/span> <strong>Kit\u0101b al-Man\u0101\u1e93ir (Trait\u00e9 d\u2019Optique, traduit en latin sous le titre Opticae Thesaurus), est un ouvrage en sept volumes traitant de domaines scientifiques vari\u00e9s: l\u2019optique, la physique, les math\u00e9matiques, l\u2019anatomie et la psychologie. Ecrit par Ibn al-Haytham entre 1015 et 1021, son contenu a transform\u00e9 radicalement la connaissance de la lumi\u00e8re et de la vision et a introduit la physique exp\u00e9rimentale. Le discours de l\u2019auteur et ses trait\u00e9s sur la lumi\u00e8re repr\u00e9sentent les sources essentielles pour analyser sa m\u00e9thode de travail.<\/strong><\/p>\n<p>On se propose, dans cette contribution, d\u2019interroger l\u2019apport d\u2019Ibn al-Haytham dans le domaine de l\u2019optique physique en g\u00e9n\u00e9ral, et le processus de la vision en particulier, en termes de rupture \u00e9pist\u00e9mologique et de changement paradigmatique en rapport avec les travaux de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs grecs : les math\u00e9maticiens Euclide et Ptol\u00e9m\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et les physiciens Aristote et ses disciples de l\u2019autre. On prendra appui sur son ouvrage Kit\u0101b al-Man\u0101\u1e93ir et le contenu de <a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38249-la-science-doit-elle-croire-ce-qu-elle-voit-ou-ce-qu-elle-pense-l-apport-d-ibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\" target=\"_blank\">l\u2019article r\u00e9cemment paru dans<\/a> <strong><a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38249-la-science-doit-elle-croire-ce-qu-elle-voit-ou-ce-qu-elle-pense-l-apport-d-ibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\" target=\"_blank\">Leaders<\/a><\/strong>. Tout d\u2019abord, mettre en perspective la rupture \u00e9pist\u00e9mologique de Bachelard et le changement de paradigme de Kuhn, apportera de la clart\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la suite de cette contribution.<\/p>\n<p><span><span><strong>Comment s\u2019op\u00e8re le progr\u00e8s scientifique?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pour Gaston Bachelard et Thomas Kuhn, deux des plus grands penseurs de l&rsquo;histoire des sciences, le progr\u00e8s scientifique ne se fait pas de mani\u00e8re lin\u00e9aire et continue. Cependant, ils con\u00e7oivent cette discontinuit\u00e9 de deux fa\u00e7ons tr\u00e8s diff\u00e9rentes : Bachelard insiste sur l&rsquo;aspect psychologique et intellectuel (le combat de la raison), tandis que Kuhn privil\u00e9gie une approche sociologique et historique (la vie d&rsquo;une communaut\u00e9 scientifique).<\/p>\n<p>Pour Bachelard (la formation de l\u2019esprit scientifique, Ed. Vrin, 1996), la rupture est un acte de foi dans la raison et, est aussi un acte permanent de purification intellectuelle. La science avance en se dressant contre elle-m\u00eame: <em>\u00abEn revenant sur un pass\u00e9 d\u2019erreurs, on trouve la v\u00e9rit\u00e9 en un v\u00e9ritable repentir intellectuel. En fait on connait contre une connaissance ant\u00e9rieure, en d\u00e9truisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l\u2019esprit m\u00eame, fait obstacle \u00e0 la spiritualisation\u00bb<\/em> (p. 13-14).<\/p>\n<p>Pour Kuhn (La structure des R\u00e9volutions Scientifiques, 1962), il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019une dynamique de groupe. La science alterne entre deux phases collectives: La science normale: Les chercheurs travaillent tous \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un m\u00eame cadre (le paradigme) sans le remettre en question. Ils r\u00e9solvent des \u00e9nigmes. La science extraordinaire: Trop d&rsquo;\u00e9nigmes restent insolubles (anomalies). Le cadre craque, c&rsquo;est la crise. Une r\u00e9volution \u00e9clate et un nouveau paradigme remplace l&rsquo;ancien (ex: le passage du g\u00e9ocentrisme de Ptol\u00e9m\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00e9liocentrisme de Copernic).<\/p>\n<p>On peut r\u00e9sumer les deux points de vue de la mani\u00e8re suivante. Pour le concept cl\u00e9, lorsque Bachelard consid\u00e8re que l&rsquo;esprit scientifique doit d\u00e9truire les pr\u00e9jug\u00e9s et les connaissances ant\u00e9rieures pour progresser, Kuhn appelle paradigme le mod\u00e8le partag\u00e9 (th\u00e9ories, m\u00e9thodes, valeurs) par une communaut\u00e9 de chercheurs \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e. Alors que le moteur du changement est, pour Bachelard, la victoire de la raison sur les obstacles \u00e9pist\u00e9mologiques (images, sens commun, intuitions imm\u00e9diates), il est, pour Kuhn, la crise interne due \u00e0 l&rsquo;accumulation d&rsquo;anomalies que le mod\u00e8le actuel ne peut plus expliquer. Enfin, pour Bachelard, la nature du progr\u00e8s est l\u2019\u00e9puration de la pens\u00e9e (on s&rsquo;\u00e9loigne de l&rsquo;erreur pour aller vers une objectivit\u00e9 toujours plus abstraite et math\u00e9matis\u00e9e), pour Kuhn, il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9volution scientifique (passage d&rsquo;un paradigme \u00e0 un autre o\u00f9 les deux visions du monde sont \u00ab\u00a0incommensurables\u00a0\u00bb (incomparables)).<\/p>\n<p><span><span><strong>Ibn al-Haythem et la rupture \u00e9pist\u00e9mologique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La premi\u00e8re rupture qu\u2019a op\u00e9r\u00e9e Ibn al-Haythem est celle de l&rsquo;obstacle de l&rsquo;exp\u00e9rience premi\u00e8re sur le processus de la vision (l&rsquo;extramission). En effet, depuis Euclide et Ptol\u00e9m\u00e9e, <a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38249-la-science-doit-elle-croire-ce-qu-elle-voit-ou-ce-qu-elle-pense-l-apport-d-ibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\" target=\"_blank\">l&rsquo;opinion dominante et intuitive \u00e9tait que l&rsquo;\u0153il \u00e9mettait des rayons visuels pour aller \u00abtoucher\u00bb les objets<\/a>. Ibn al-Haytham brise cette illusion par la logique et la psychologie de la connaissance : il fait remarquer que regarder le Soleil fait mal aux yeux ou laisse une image persistante apr\u00e8s avoir ferm\u00e9 les paupi\u00e8res. Il combat donc la conviction intime que l&rsquo;\u0153il est actif (\u00e9metteur) et d\u00e9montre qu&rsquo;il est passif (r\u00e9cepteur). Le flux va de l&rsquo;ext\u00e9rieur vers l&rsquo;int\u00e9rieur de l\u2019\u0153il et non l\u2019inverse.<\/p>\n<p>Le d\u00e9passement de l&rsquo;obstacle verbal et substantialiste constitue une autre rupture avec le point de vue de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. En effet, les physiciens aristot\u00e9liciens de son \u00e9poque parlaient de la vision comme d&rsquo;une \u00abforme\u00bb qualitative ou d&rsquo;une \u00absympathie\u00bb entre l&rsquo;\u0153il et l&rsquo;objet. Ibn al-Haytham rejette ces concepts flous (les fameuses \u00abnatures cach\u00e9es\u00bb que d\u00e9non\u00e7ait Bachelard) pour imposer une abstraction math\u00e9matique et physique: la lumi\u00e8re est un ensemble de rayons physiques se propageant en ligne droite. Dit autrement, Il refusait le bon sens imm\u00e9diat et utilisait l&rsquo;abstraction math\u00e9matique pour mod\u00e9liser le rayon lumineux.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l\u2019utilisation par Ibn al-Haytham, d\u2019outils exp\u00e9rimentaux est l\u00e0 pour mat\u00e9rialiser de telles ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques. En effet, la chambre noire (<em>al-Bayt al-Muthlim<\/em>, \u0627\u0644\u0628\u064a\u062a \u0627\u0644\u0645\u0638\u0644\u0645) est l&rsquo;exemple parfait de ce que Bachelard appelle un \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne technique\u00bb: l&rsquo;appareil n&rsquo;est pas un simple outil d&rsquo;observation, il est la th\u00e9orie mat\u00e9rialis\u00e9e. La chambre noire ne servait pas seulement \u00e0 voir, elle servait \u00e0 d\u00e9montrer contre le bon sens. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment cet outil concr\u00e9tisait la rupture \u00e9pist\u00e9mologique qu\u2019avait op\u00e9r\u00e9e Ibn al-Haytham sur plusieurs niveaux:<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> D\u2019une part, il mat\u00e9rialise l&rsquo;inversion du flux. C\u2019est une rupture avec l&rsquo;exp\u00e9rience premi\u00e8re et un d\u00e9passement de l\u2019obstacle sensible.\u00a0 Notre intuition biologique nous donne l&rsquo;impression que notre regard se \u00abpose\u00bb sur les objets, comme si nos yeux se projettent vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. En enfermant l&rsquo;observateur dans une pi\u00e8ce totalement obscure o\u00f9 la lumi\u00e8re n&rsquo;entre que par un minuscule trou, Ibn al-Haytham le coupe du monde ext\u00e9rieur. L&rsquo;\u0153il de l&rsquo;observateur ne peut plus rien projeter du tout. Pourtant, l&rsquo;image de l&rsquo;arbre ou du soleil ext\u00e9rieur vient se projeter sur le mur blanc en face du trou. La chambre noire prouve physiquement que la lumi\u00e8re est un flux de rayons entrant et que l&rsquo;\u0153il ne fait que recevoir.<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> D\u2019autre part, l\u2019outil exp\u00e9rimental objective le rayon lumineux. C\u2019est un d\u00e9passement de l\u2019obstacle abstrait et une rupture avec l&rsquo;obstacle verbal. A savoir le \u00abrayon visuel\u00bb qui \u00e9tait une ligne g\u00e9om\u00e9trique abstraite dessin\u00e9e sur du papier par Euclide, ou un concept philosophique flou chez Aristote. En introduisant de la fum\u00e9e ou de la poussi\u00e8re dans la chambre noire, Ibn al-Haytham rend le trajet de la lumi\u00e8re visible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu. On voit des lignes droites parfaites relier le trou de l&rsquo;aiguille \u00e0 la paroi. Le rayon g\u00e9om\u00e9trique devient un objet physique palpable. Bachelard dirait ici que \u00abl&rsquo;esprit scientifique r\u00e9alise ses concepts\u00bb: la ligne math\u00e9matique est devenue un fait exp\u00e9rimental.<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Enfin, l\u2019outil valide l&rsquo;inversion de l&rsquo;image. C\u2019est une rupture avec le r\u00e9alisme de l\u2019esprit na\u00eff qui refuse d&rsquo;admettre que la vision puisse impliquer un retournement. Sur le mur de la chambre noire, l&rsquo;image du monde ext\u00e9rieur appara\u00eet invers\u00e9e (le haut en bas, la gauche \u00e0 droite). L&rsquo;outil force l&rsquo;esprit \u00e0 accepter une v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique et physique qui contredit la perception imm\u00e9diate. C&rsquo;est la base m\u00eame de la rupture bachelardienne : penser contre le cerveau animal pour acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 scientifique.\u00a0<br \/>En r\u00e9sum\u00e9, La chambre noire d&rsquo;Ibn al-Haytham n&rsquo;est pas une simple bo\u00eete, c\u2019est une \u00abth\u00e9orie solidifi\u00e9e\u00bb selon Bachelard. C&rsquo;est la g\u00e9om\u00e9trie d&rsquo;Euclide et la physique de la lumi\u00e8re coul\u00e9e dans un dispositif mat\u00e9riel. Elle a permis de clore d\u00e9finitivement le d\u00e9bat philosophique par une preuve technique irr\u00e9futable, transformant radicalement le statut de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<p><span><span><strong>Ibn al-Haythem et la r\u00e9volution disciplinaire<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ibn al-Haytham a op\u00e9r\u00e9 l&rsquo;un des plus grands changements de paradigme de l&rsquo;histoire. En effet, dans l&rsquo;ancien paradigme (Hell\u00e9nistique), l&rsquo;optique \u00e9tait fragment\u00e9e. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les math\u00e9maticiens (Euclide, Ptol\u00e9m\u00e9e) \u00e9tudiaient la g\u00e9om\u00e9trie des rayons (abstraits). De l&rsquo;autre, les physiciens (Aristote et ses disciples) \u00e9tudiaient la nature de la couleur. Et les m\u00e9decins \u00e9tudiaient l&rsquo;anatomie de l&rsquo;\u0153il. Ces mondes ne communiquaient pas entre eux. Ibn al-Haytham fusionnait ces trois approches en une seule science : l&rsquo;optique physique et g\u00e9om\u00e9trique. Pour lui, chaque point d&rsquo;un objet \u00e9clair\u00e9 \u00e9met des rayons dans toutes les directions. Ces rayons entrent dans la pupille en suivant les lois de la g\u00e9om\u00e9trie et de la r\u00e9fraction.<\/p>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, en introduisant l&rsquo;utilisation de la chambre noire et des protocoles exp\u00e9rimentaux reproductibles (l&rsquo;i&rsquo;tibar), Ibn al-Haythem red\u00e9finissait totalement \u00ables r\u00e8gles et les normes de la pratique scientifique\u00bb (Kuhn) pour les si\u00e8cles suivants, influen\u00e7ant directement Francis Bacon, Kepler et Descartes. Il forgeait une nouvelle m\u00e9thodologie institutionnelle : la preuve par l&rsquo;exp\u00e9rimentation syst\u00e9matique.<\/p>\n<p><span><span><strong>Ibn al-Haythem et les crit\u00e8res de scientificit\u00e9<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Il est possible aussi de voir le changement paradigmatique chez Ibn al-Haythem \u00e0 travers l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une proposition. Cette id\u00e9e touche pr\u00e9cis\u00e9ment au c\u0153ur de ce que Kuhn consid\u00e8re comme caract\u00e9ristique d\u2019une bonne th\u00e9orie scientifique ou de valeurs \u00e9pist\u00e9miques guidant le choix d\u2019une th\u00e9orie (T.S. Kuhn, The Essential Tension: Selected Studies in Scientific Tradition and Change. University of Chicago Press, 1977). Pour qu&rsquo;il y ait \u00abchangement de paradigme\u00bb, il ne suffit pas de d\u00e9couvrir un fait nouveau. Il faut changer la d\u00e9finition m\u00eame de ce qui rend une proposition \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0acceptable\u00a0\u00bb pour la communaut\u00e9 savante. C&rsquo;est exactement ce qui se produit lors du passage de l&rsquo;antiquit\u00e9 grecque \u00e0 la m\u00e9thode d&rsquo;Ibn al-Haytham.<\/p>\n<p>Pour les Grecs (notamment Aristote, Euclide, Ptol\u00e9m\u00e9e), la science (episteme) <a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38249-la-science-doit-elle-croire-ce-qu-elle-voit-ou-ce-qu-elle-pense-l-apport-d-ibn-al-haytham-a-la-methode-scientifique\" target=\"_blank\">est une construction de l&rsquo;esprit o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e9tablie par l\u2019ad\u00e9quation logique et l\u2019intuition<\/a>. Dans cette vision, une proposition est consid\u00e9r\u00e9e comme scientifiquement acceptable si elle est logiquement coh\u00e9rente, si elle part d&rsquo;axiomes \u00e9vidents (intuitifs) et, si elle s&rsquo;accorde avec l&rsquo;harmonie du cosmos. Les instruments mat\u00e9riels sont rel\u00e9gu\u00e9s au rang d&rsquo;arts m\u00e9caniques (<em>techn\u00e9<\/em>), inf\u00e9rieurs \u00e0 la contemplation pure (<em>theoria<\/em>). Dans ce cadre, la proposition \u00abl&rsquo;\u0153il \u00e9met des rayons visuels\u00bb est g\u00e9om\u00e9triquement satisfaisante pour Euclide car elle permet de calculer des angles de r\u00e9flexion parfaits. L&rsquo;intuition intellectuelle suffit \u00e0 valider le mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Pour Ibn al-Haytham, la v\u00e9rit\u00e9 est \u00e9tablie par l&rsquo;exp\u00e9rimentation valid\u00e9e (I&rsquo;tibar). Il op\u00e8re ainsi une rupture paradigmatique radicale en introduisant une nouvelle \u00abmatrice disciplinaire\u00bb selon Kuhn. D\u00e9sormais, pour qu&rsquo;une proposition soit vraie, la coh\u00e9rence math\u00e9matique ne suffit plus: elle doit survivre \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve d&rsquo;un dispositif exp\u00e9rimental contr\u00f4l\u00e9. Il formalise l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;exp\u00e9rience n&rsquo;est pas une simple observation passive (regarder le ciel), mais une interrogation active de la nature via un instrument (la chambre noire, des miroirs calibr\u00e9s, des cylindres). En ce sens, il introduit un nouveau crit\u00e8re de scientificit\u00e9: Si la th\u00e9orie math\u00e9matique (la g\u00e9om\u00e9trie) et le fait physique (la lumi\u00e8re) ne s&rsquo;articulent pas dans une exp\u00e9rience reproductible, la proposition est rejet\u00e9e.\u00a0 Ainsi le crit\u00e8re d&rsquo;\u00e9valuation de la scientificit\u00e9 d\u2019une proposition se trouve d\u00e9plac\u00e9: On passe d&rsquo;une science fond\u00e9e sur la clart\u00e9 de l&rsquo;argumentation philosophique \u00e0 une science fond\u00e9e sur la reproductibilit\u00e9 du protocole exp\u00e9rimental.<\/p>\n<p><span><span><strong>Pourquoi ces travaux constituent un authentique changement de paradigme (au sens de Kuhn)?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>L\u2019\u00a0\u00bbacc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9montre le changement de paradigme sur trois points fondamentaux:<\/p>\n<p><span><strong>1-<\/strong><\/span> <span><strong>Le premier<\/strong><\/span> est l\u2019incommensurabilit\u00e9 des m\u00e9thodes. En effet, un savant grec de l&rsquo;Antiquit\u00e9 et Ibn al-Haytham ne s&rsquo;entendraient pas sur la d\u00e9finition d&rsquo;une \u00ab\u00a0preuve\u00a0\u00bb. Le premier dirait: <em>\u00ab\u00a0Ma th\u00e9orie est vraie car elle est g\u00e9om\u00e9triquement \u00e9l\u00e9gante et logique\u00a0\u00bb. Le second r\u00e9pondrait: \u00ab\u00a0Elle est fausse car ma chambre noire prouve le contraire\u00a0\u00bb<\/em>. Ils ne parlent pas le m\u00eame langage scientifique.<\/p>\n<p><span><strong>2-Le deuxi\u00e8me<\/strong><\/span> est la reconfiguration de la communaut\u00e9: Ibn al-Haytham ne fait pas que de l&rsquo;optique, il r\u00e9unit les math\u00e9maticiens, les physiciens et les artisans constructeurs d&rsquo;instruments dans un m\u00eame projet. Il red\u00e9finit ce qu&rsquo;est le \u00ab\u00a0travail normal\u00a0\u00bb d&rsquo;un chercheur.<\/p>\n<p><span><strong>3- Le troisi\u00e8me<\/strong><\/span> est ce que Kuhn consid\u00e8re comme l&rsquo;un des signes les plus ind\u00e9niables d&rsquo;un v\u00e9ritable changement de paradigme \u00e0 savoir l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une r\u00e9sistance f\u00e9roce de la part des tenants de l&rsquo;ancienne \u00ab\u00a0science normale\u00a0\u00bb. Un nouveau paradigme ne s&rsquo;impose jamais pacifiquement, car il invalide le travail, le prestige et les croyances de toute une g\u00e9n\u00e9ration de savants. Les travaux d&rsquo;Ibn al-Haytham n&rsquo;ont pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 cette r\u00e8gle. Sa transition radicale de l&rsquo;intuition g\u00e9om\u00e9trique pure (le paradigme grec) vers la validation par l&rsquo;exp\u00e9rimentation contr\u00f4l\u00e9e a provoqu\u00e9 de profonds s\u00e9ismes et des r\u00e9sistances \u00e0 trois niveaux distincts:<\/p>\n<p><strong>\u2022 La r\u00e9sistance philosophique: L&rsquo;accusation de \u00ab\u00a0m\u00e9canisation\u00a0\u00bb de la science.<\/strong><br \/>Dans le monde islamique m\u00e9di\u00e9val, la physique d&rsquo;Aristote dominait les esprits. Pour les philosophes qui suivaient l\u2019enseignement d\u2019Aristote (p\u00e9ripat\u00e9ticiens) comme les disciples d&rsquo;Al-Farabi ou, plus tard, Ibn Ruchd en Andalousie, la science devait expliquer les \u00ab\u00a0causes ultimes\u00a0\u00bb par le raisonnement logique, et non par des manipulations mat\u00e9rielles. En effet, pour eux, construire des machines, des chambres noires ou des cylindres de verre calibr\u00e9s pour \u00ab\u00a0prouver\u00a0\u00bb une th\u00e9orie \u00e9tait per\u00e7u par les conservateurs comme de la <em>techn\u00e9<\/em> (un art m\u00e9canique, subalterne) et non comme de la v\u00e9ritable philosophie. De plus, de nombreux savants de l&rsquo;\u00e9poque consid\u00e9raient que l&rsquo;utilisation d&rsquo;instruments \u00ab\u00a0polluait\u00a0\u00bb la puret\u00e9 de la d\u00e9duction rationnelle. Pour eux, Ibn al-Haytham rabaissait la noblesse de la g\u00e9om\u00e9trie sp\u00e9culative au rang d&rsquo;activit\u00e9 manuelle.<\/p>\n<p><strong>\u2022 La r\u00e9sistance des math\u00e9maticiens (Euclidiens et Ptol\u00e9m\u00e9ens).<\/strong><br \/>Le paradigme d&rsquo;Euclide et de Ptol\u00e9m\u00e9e (fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9mission de rayons par l&rsquo;\u0153il) \u00e9tait d&rsquo;une efficacit\u00e9 math\u00e9matique redoutable pour calculer les angles de vision. Quand Ibn al-Haytham affirme que chaque point d&rsquo;un objet \u00e9met une infinit\u00e9 de rayons dans toutes les directions vers l&rsquo;\u0153il, ses contemporains math\u00e9maticiens tels que Al-Kindi (IX\u00e8me si\u00e8cle) objectent.\u00a0 Leur argument \u00e9tait simple: si la lumi\u00e8re se propage de fa\u00e7on sph\u00e9rique depuis chaque point du monde, l&rsquo;espace est satur\u00e9 d&rsquo;une infinit\u00e9 de rayons qui se croisent. L&rsquo;\u0153il, face \u00e0 ce chaos, ne peut rien trier. Pour surmonter cette r\u00e9sistance g\u00e9om\u00e9trique l\u00e9gitime, Ibn al-Haytham a d\u00fb faire un effort d&rsquo;abstraction immense. Il a d\u00e9montr\u00e9, par des lentilles et des diaphragmes (la pupille), que seuls les rayons qui frappent la corn\u00e9e perpendiculairement entrent sans \u00eatre r\u00e9fract\u00e9s et forment une image nette. Il a fallu des d\u00e9cennies pour que la communaut\u00e9 accepte cette d\u00e9monstration hautement complexe.<\/p>\n<p><strong>\u2022 La r\u00e9sistance par l&rsquo;inertie et le \u00ab\u00a0silence\u00a0\u00bb institutionnel.<\/strong><br \/>Comme Kuhn l&rsquo;explique, face \u00e0 une anomalie massive, l&rsquo;ancienne communaut\u00e9 a tendance \u00e0 feindre de ne pas voir la nouveaut\u00e9 pour prot\u00e9ger son cadre. En effet, bien qu&rsquo;Ibn al-Haytham ait \u00e9crit son ouvrage, <em>Kitab al-Manazir (Trait\u00e9 d&rsquo;optique)<\/em>, au d\u00e9but du XIe si\u00e8cle, le changement global de paradigme a pris du temps \u00e0 se g\u00e9n\u00e9raliser. Dans le monde arabo-musulman, il a fallu attendre pr\u00e8s de trois si\u00e8cles pour qu&rsquo;un autre savant, Kamal al-Din al-Farisi (mort en 1320), reprenne son flambeau, comble ses lacunes (notamment sur l&rsquo;explication de l&rsquo;arc-en-ciel) et impose d\u00e9finitivement l&rsquo;optique exp\u00e9rimentale. Par ailleurs, l\u2019ouvrage, publi\u00e9 en latin, a provoqu\u00e9 les m\u00eames fractures en Europe au XIIIe si\u00e8cle. Des penseurs comme Roger Bacon (v.1220-1292) ou Witelo (v.1230-apr\u00e8s1278) ont \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9s, mais l&rsquo;\u00c9glise et les universit\u00e9s scolastiques ont longtemps r\u00e9sist\u00e9, pr\u00e9f\u00e9rant s&rsquo;en tenir \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 textuelle d&rsquo;Aristote plut\u00f4t qu&rsquo;aux preuves de la chambre noire.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ibn al-Haytham avait d&rsquo;abord d\u00fb op\u00e9rer une rupture \u00e9pist\u00e9mologique dans sa propre pens\u00e9e en purgeant l&rsquo;optique des pr\u00e9jug\u00e9s antiques (Bachelard). C&rsquo;est ce nettoyage intellectuel rigoureux qui lui avait permis de b\u00e2tir une nouvelle matrice disciplinaire, provoquant un changement de paradigme global dont la science moderne est l&rsquo;h\u00e9riti\u00e8re directe (Kuhn). L\u2019apport d&rsquo;Ibn al-Haytham n&rsquo;est pas seulement conceptuelle (Bachelard), il est aussi m\u00e9thodologique et structurel (Kuhn). En d\u00e9pla\u00e7ant le curseur de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;intuition rationnelle vers la v\u00e9rification instrumentale, il a fourni le \u00ab\u00a0moule\u00a0\u00bb de ce que nous appelons encore aujourd&rsquo;hui, la m\u00e9thode scientifique moderne, plusieurs si\u00e8cles avant Galil\u00e9e ou Descartes. En imposant le protocole exp\u00e9rimental (I&rsquo;tibar) comme crit\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9, Ibn al-Haytham a rendu obsol\u00e8tes les outils intellectuels de ses contemporains. C&rsquo;est cette rupture d&rsquo;autorit\u00e9 qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 la r\u00e9sistance, signant le passage d&rsquo;une science de la contemplation \u00e0 une science de la v\u00e9rification.<\/p>\n<p>Si Ibn al-Haytham a bien fond\u00e9 une nouvelle matrice disciplinaire, celle-ci n&rsquo;est pas devenue imm\u00e9diatement globale \u00e0 son \u00e9poque. Selon la th\u00e9orie de Kuhn, une matrice disciplinaire exige l&rsquo;adh\u00e9sion d&rsquo;une communaut\u00e9 scientifique. Or, les travaux d&rsquo;Ibn al-Haytham ont d&rsquo;abord fonctionn\u00e9 comme un paradigme pour une communaut\u00e9 restreinte de savants du monde arabo-musulman (comme Al-Farisi) avant d&rsquo;\u00eatre traduits en latin au XIIIe si\u00e8cle (sous le nom d&rsquo;Alhazen) et de devenir la matrice officielle de l&rsquo;optique occidentale moderne. Le passage d&rsquo;une ancienne matrice (l&rsquo;optique grecque) \u00e0 une nouvelle (l&rsquo;optique exp\u00e9rimentale) est ce que Kuhn appelle une r\u00e9volution scientifique. Ce processus implique une phase de transition, de r\u00e9sistance et de conversion. Le fait que l&rsquo;Occident m\u00e9di\u00e9val ait mis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles \u00e0 traduire, absorber et adopter la matrice d&rsquo;Ibn al-Haytham illustre parfaitement l&rsquo;inertie culturelle et institutionnelle que Kuhn d\u00e9crit lors des changements de paradigme. En r\u00e9sum\u00e9, Ibn al-Haytham a bel et bien introduit une nouvelle matrice disciplinaire. La nuance historique rappelle simplement que la science avance au rythme de la transmission des textes et des institutions, un point sur lequel Kuhn, en tant qu&rsquo;historien des sciences, \u00e9tait le premier \u00e0 insister. La r\u00e9sistance constat\u00e9e confirme la c\u00e9l\u00e8bre phrase de Max Planck, cit\u00e9e par Kuhn : <em>\u00abUne nouvelle v\u00e9rit\u00e9 scientifique ne triomphe pas en convainquant ses adversaires [&#8230;], mais plut\u00f4t parce que ses adversaires finissent par mourir et qu&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration grandit en \u00e9tant famili\u00e8re avec elle.\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Habib Batis<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38273-les-travaux-d-ibn-al-haytham-entre-la-rupture-bachelardienne-et-la-revolution-kuhnienne\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Habib Batis &#8211; Kit\u0101b al-Man\u0101\u1e93ir (Trait\u00e9 d\u2019Optique, traduit en latin sous le titre Opticae Thesaurus), est un ouvrage en sept volumes traitant de domaines scientifiques vari\u00e9s: l\u2019optique, la physique, les math\u00e9matiques, l\u2019anatomie et la psychologie. 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