{"id":190344,"date":"2026-08-05T13:00:30","date_gmt":"2026-08-05T17:00:30","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/tunisie-le-climat-court-lagriculture-marche\/"},"modified":"2026-08-05T13:00:30","modified_gmt":"2026-08-05T17:00:30","slug":"tunisie-le-climat-court-lagriculture-marche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/tunisie-le-climat-court-lagriculture-marche\/","title":{"rendered":"Tunisie: le climat court, l\u2019agriculture marche"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Dhia Bouktila.<\/strong> <em><strong>Professeur de G\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Monastir<\/strong><\/em><\/span><\/span><\/p>\n<p><span><span><strong>Le changement de paradigme agricole du XXI\u1d49 si\u00e8cle<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Il y a quelque chose de profond\u00e9ment paradoxal dans l\u2019agriculture de notre temps. Nous n\u2019avons jamais dispos\u00e9 d\u2019autant de connaissances sur le vivant, de donn\u00e9es sur les climats, les sols, les plantes et les \u00e9cosyst\u00e8mes, ni d\u2019une telle puissance de calcul pour anticiper l\u2019avenir. Et pourtant, au moment m\u00eame o\u00f9 le climat acc\u00e9l\u00e8re, une grande partie de nos syst\u00e8mes agricoles continue de fonctionner selon une logique h\u00e9rit\u00e9e d\u2019un monde o\u00f9 le climat pouvait encore \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un cadre relativement stable.<\/p>\n<p>Le climat, lui, n\u2019attend pas. Il court. Et l\u2019agriculture, souvent, marche encore.<\/p>\n<p>La chaleur ne fait pas seulement monter les temp\u00e9ratures: elle acc\u00e9l\u00e8re les pertes en eau, d\u00e9place les contraintes biologiques et peut frapper les cultures au moment pr\u00e9cis o\u00f9 quelques jours de d\u00e9calage suffisent \u00e0 compromettre une floraison, une f\u00e9condation ou un remplissage du grain.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me agricole devient ainsi, de plus en plus, un probl\u00e8me de <strong>synchronisation<\/strong>. Une vari\u00e9t\u00e9 performante hier peut ne plus l\u2019\u00eatre demain, non parce que son patrimoine g\u00e9n\u00e9tique aurait chang\u00e9, mais parce que l\u2019environnement auquel elle \u00e9tait adapt\u00e9e, lui, aura chang\u00e9.<\/p>\n<p>La question agricole du XXI\u1d49 si\u00e8cle n\u2019est donc plus seulement de produire dans un climat diff\u00e9rent; elle est de <strong>d\u00e9cider aujourd\u2019hui pour un environnement qui sera diff\u00e9rent demain.<\/strong> C\u2019est l\u00e0 que se joue le grand changement de paradigme.<\/p>\n<p>Pendant longtemps, l\u2019agriculture a essentiellement fonctionn\u00e9 selon une logique r\u00e9active: observer, constater, puis intervenir. Le d\u00e9ficit hydrique apparaissait, on ajustait l\u2019irrigation. Le stress thermique survenait, on cherchait \u00e0 en limiter les effets. Une maladie apparaissait, on intervenait.<\/p>\n<p>Cette logique ne dispara\u00eet pas. Mais elle devient insuffisante face \u00e0 un climat qui, lui, acc\u00e9l\u00e8re. Une autre agriculture commence alors \u00e0 \u00e9merger: <strong>mesurer, comprendre, mod\u00e9liser, pr\u00e9dire, d\u00e9cider.<\/strong><\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable enjeu n\u2019est plus seulement de mieux r\u00e9agir \u00e0 ce qui arrive. Il est de d\u00e9velopper la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper ce qui pourrait arriver et \u00e0 pr\u00e9parer aujourd\u2019hui les syst\u00e8mes agricoles du climat de demain.<\/p>\n<p><span><span><strong>L\u2019intelligence artificielle est en train de devenir notre nouveau m\u00e9t\u00e9orologue<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pendant des d\u00e9cennies, la pr\u00e9vision m\u00e9t\u00e9orologique s\u2019est appuy\u00e9e principalement sur des mod\u00e8les num\u00e9riques fond\u00e9s sur les lois physiques de l\u2019atmosph\u00e8re. Aujourd\u2019hui, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de mod\u00e8les apprend directement des gigantesques archives de donn\u00e9es m\u00e9t\u00e9orologiques, satellitaires et climatiques pour anticiper l\u2019\u00e9volution de l\u2019atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019intelligence artificielle permet d\u00e9sormais de produire certaines pr\u00e9visions beaucoup plus rapidement. En 2025, le Centre europ\u00e9en pour les pr\u00e9visions m\u00e9t\u00e9orologiques \u00e0 moyen terme (ECMWF) a ainsi int\u00e9gr\u00e9 op\u00e9rationnellement son syst\u00e8me AIFS, fonctionnant parall\u00e8lement \u00e0 son mod\u00e8le physique traditionnel. Son syst\u00e8me d\u2019ensemble, mis en service quelques mois plus tard, permet d\u2019explorer plusieurs sc\u00e9narios possibles plut\u00f4t qu\u2019une seule trajectoire.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas de remplacer la physique par l\u2019algorithme. Il s\u2019agit de faire travailler ensemble la connaissance des lois naturelles et la capacit\u00e9 de l\u2019intelligence artificielle \u00e0 extraire des r\u00e9gularit\u00e9s dans des volumes de donn\u00e9es devenus impossibles \u00e0 explorer autrement. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019approche d\u00e9fendue aujourd\u2019hui par l\u2019Organisation m\u00e9t\u00e9orologique mondiale: l\u2019IA doit compl\u00e9ter, et non simplement remplacer, les outils traditionnels de pr\u00e9vision.<\/p>\n<p>Pour l\u2019agriculture, cette \u00e9volution est d\u00e9cisive. Car entre savoir qu\u2019une vague de chaleur est probable et savoir ce qu\u2019elle risque de faire \u00e0 une culture donn\u00e9e, sur un sol donn\u00e9, \u00e0 un stade biologique donn\u00e9, il existe tout un monde de donn\u00e9es \u00e0 connecter.<\/p>\n<p>La m\u00e9t\u00e9o cesse alors d\u2019\u00eatre une simple information sur le temps qu\u2019il fera. Elle devient une composante de <strong>l\u2019intelligence agricole<\/strong>.<\/p>\n<p>Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette fronti\u00e8re (entre ce que le climat annonce et ce que le vivant va faire) que commence <strong>la prochaine r\u00e9volution agricole<\/strong>.<\/p>\n<p><span><span><strong>La plante est devenue une donn\u00e9e<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Un autre changement majeur est en train de se produire <strong>\u00e0 l\u2019interface du num\u00e9rique et du vivant.<\/strong><\/p>\n<p>Nous avons d\u2019abord appris \u00e0 lire le g\u00e9nome des plantes, puis \u00e0 comparer leur diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique. Nous avons ensuite appris \u00e0 suivre l\u2019expression de leurs milliers de g\u00e8nes, \u00e0 explorer leurs prot\u00e9ines, leurs m\u00e9tabolites, leur microbiome et, progressivement, les interactions qui relient toutes ces dimensions \u00e0 leur environnement.<\/p>\n<p>Une esp\u00e8ce agricole n\u2019est ainsi plus seulement d\u00e9crite comme un ensemble de vari\u00e9t\u00e9s inscrites dans un catalogue, chacune caract\u00e9ris\u00e9e par un rendement moyen et quelques caract\u00e8res visibles.<\/p>\n<p>L\u2019esp\u00e8ce agricole appara\u00eet d\u00e9sormais comme un syst\u00e8me biologique complexe, organis\u00e9e autour de ses g\u00e8nes, de leurs fonctions, de ses r\u00e9ponses physiologiques et de ses interactions avec l\u2019environnement. Ce syst\u00e8me peut d\u00e9sormais \u00eatre mesur\u00e9, caract\u00e9ris\u00e9, compar\u00e9 et, de plus en plus, mod\u00e9lis\u00e9.<\/p>\n<p>Cette transformation change n\u00e9cessairement la question que nous posons \u00e0 l\u2019agriculture. Hier, il s\u2019agissait principalement d\u2019identifier les vari\u00e9t\u00e9s les plus performantes. Demain, il faudra \u00eatre capable de d\u00e9terminer <strong>quelles combinaisons g\u00e9n\u00e9tiques et biologiques permettront \u00e0 une plante de rester performante dans les environnements climatiques auxquels elle sera r\u00e9ellement confront\u00e9e<\/strong>.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence est consid\u00e9rable. Car nous passons progressivement d\u2019une logique de s\u00e9lection fond\u00e9e sur le pass\u00e9 \u00e0 une logique de s\u00e9lection orient\u00e9e vers le futur.<\/p>\n<p>Pendant longtemps, am\u00e9liorer une plante signifiait essentiellement s\u00e9lectionner, parmi la diversit\u00e9 disponible, celles qui avaient d\u00e9montr\u00e9 les meilleures performances. La puissance du num\u00e9rique permet d\u00e9sormais d\u2019aller plus loin: explorer simultan\u00e9ment des milliers de g\u00e9nomes, des millions de variations g\u00e9n\u00e9tiques, une multitude de caract\u00e8res et des environnements diff\u00e9rents, afin d\u2019identifier des relations que l\u2019exp\u00e9rimentation seule ne pourrait explorer \u00e0 la m\u00eame vitesse ni \u00e0 la m\u00eame \u00e9chelle.<\/p>\n<p>L\u2019intelligence artificielle intervient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau. Elle ne remplace ni le biologiste ni l\u2019exp\u00e9rimentation. Elle permet de faire \u00e9merger, dans des ensembles de donn\u00e9es biologiques devenus gigantesques, des relations complexes susceptibles d\u2019orienter la s\u00e9lection.<\/p>\n<p>La pang\u00e9nomique, la g\u00e9nomique pr\u00e9dictive et les approches d\u2019apprentissage automatique convergent ainsi vers une m\u00eame ambition: ne plus seulement d\u00e9crire la diversit\u00e9 du vivant, mais utiliser cette diversit\u00e9 pour anticiper les performances futures des cultures.<br \/>La s\u00e9lection v\u00e9g\u00e9tale commence alors \u00e0 changer de nature : comprendre la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique, identifier les caract\u00e8res utiles, <strong>mod\u00e9lise<\/strong>r leurs interactions, pr\u00e9dire les performances, puis s\u00e9lectionner plus rapidement.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu ultime n\u2019est donc plus simplement de trouver les plantes les mieux adapt\u00e9es au climat pr\u00e9sent. Il est de commencer \u00e0 identifier, parmi la diversit\u00e9 du vivant, <strong>celles qui pourront encore maintenir leurs performances lorsque le climat aura chang\u00e9.<\/strong><br \/>Autrement dit, nous ne cherchons plus seulement \u00e0 s\u00e9lectionner les plantes du monde que nous connaissons. Nous commen\u00e7ons \u00e0 chercher celles du monde qui vient.<\/p>\n<p><span><span><strong>Des donn\u00e9es au champ: l\u2019agriculture comme syst\u00e8me d\u2019intelligence<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La g\u00e9nomique ne peut suffire \u00e0 penser l\u2019agriculture, car <strong>une plante ne vit pas dans son g\u00e9nome<\/strong>. Elle vit dans un sol, avec de l\u2019eau, des microorganismes, une temp\u00e9rature, une atmosph\u00e8re et une communaut\u00e9 biologique. Elle ne cesse d\u2019interagir avec cet environnement, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de cette interaction que d\u00e9pend une grande partie de sa performance.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi l\u2019agriculture de demain ne pourra plus penser s\u00e9par\u00e9ment le g\u00e9nome, le climat, le sol et le champ. Le g\u00e9nome renseigne sur un potentiel biologique ; le transcriptome sur la mani\u00e8re dont ce potentiel se d\u00e9ploie en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019environnement; le microbiome sur une partie de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me invisible qui accompagne la plante. Les capteurs, les satellites et les donn\u00e9es m\u00e9t\u00e9orologiques d\u00e9crivent, quant \u00e0 eux, le monde dans lequel cette plante doit fonctionner.<\/p>\n<p>Pris s\u00e9par\u00e9ment, chacun de ces niveaux apporte une information. <strong>Connect\u00e9s, ils commencent \u00e0 produire une intelligence.<\/strong><br \/>C\u2019est l\u00e0 que l\u2019intelligence artificielle prend tout son sens : non pas simplement analyser davantage de donn\u00e9es, mais apprendre \u00e0 faire dialoguer des dimensions qui ont longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment. Le climat, le sol, la plante, le g\u00e9nome, le microbiome, l\u2019eau, les pratiques agricoles : autant de fragments d\u2019un m\u00eame syst\u00e8me que les outils num\u00e9riques permettent d\u00e9sormais de rapprocher.<\/p>\n<p>L\u2019agriculture cesse alors progressivement d\u2019\u00eatre une juxtaposition de mesures pour devenir un <strong>syst\u00e8me int\u00e9gr\u00e9 de connaissance et de pr\u00e9diction<\/strong>.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette perspective que prend tout son sens le concept de <a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38286-quand-les-champs-auront-leur-jumeau-numerique-la-tunisie-face-a-la-revolution-agricole-du-xxi%E1%B5%89-siecle\" target=\"_blank\">jumeau num\u00e9rique agricole<\/a>. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple repr\u00e9sentation virtuelle d\u2019un champ, mais de la possibilit\u00e9 de construire une repr\u00e9sentation dynamique d\u2019un syst\u00e8me agricole r\u00e9el, suffisamment riche pour simuler son comportement sous diff\u00e9rentes conditions.<\/p>\n<p>Que se passerait-il si la temp\u00e9rature augmentait ? Si la pluviom\u00e9trie diminuait? Si la salinit\u00e9 progressait? Si une autre vari\u00e9t\u00e9 \u00e9tait implant\u00e9e? Si l\u2019irrigation \u00e9tait r\u00e9duite? Si une maladie apparaissait? Ou si une vague de chaleur survenait au moment de la floraison?<\/p>\n<p>La question n\u2019est plus seulement de savoir ce qui s\u2019est pass\u00e9, ni m\u00eame ce qui se passe.<\/p>\n<p>Elle devient: <strong>que pourrait-il se passer?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 l\u2019un des changements les plus profonds introduits par le num\u00e9rique dans l\u2019agriculture : la possibilit\u00e9 de <strong>simuler avant de subir<\/strong>.<\/p>\n<p>Pendant des mill\u00e9naires, l\u2019agriculteur a d\u00fb composer avec <a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38172-de-l-offrande-a-la-biologie-computationnelle-histoire-d-une-conscience-agricole\" target=\"_blank\">l\u2019incertitude du ciel, du sol et du vivant<\/a>. Le XXI\u1d49 si\u00e8cle ne supprimera pas cette incertitude. Il nous donne cependant des moyens nouveaux pour la mod\u00e9liser et l\u2019int\u00e9grer dans la d\u00e9cision.<br \/>L\u2019agriculture pourrait ainsi entrer dans une nouvelle \u00e8re: celle o\u00f9 l\u2019on ne se contente plus de cultiver le pr\u00e9sent, mais o\u00f9 l\u2019on commence \u00e0 <strong>pr\u00e9parer scientifiquement le champ \u00e0 son avenir.<\/strong><\/p>\n<p><span><span><strong>Et la Tunisie dans tout cela?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie ne part pas de z\u00e9ro. Des comp\u00e9tences existent dans l\u2019agriculture de pr\u00e9cision, la t\u00e9l\u00e9d\u00e9tection, la g\u00e9n\u00e9tique et la g\u00e9nomique, la mod\u00e9lisation et l\u2019adaptation au changement climatique. Des donn\u00e9es sont produites, des dispositifs de suivi existent, des chercheurs travaillent d\u00e9j\u00e0 sur plusieurs de ces fronts.<\/p>\n<p><strong>Le probl\u00e8me est ailleurs: dans notre capacit\u00e9 \u00e0 les connecter strat\u00e9giquement.<\/strong><\/p>\n<p>Avons-nous construit une v\u00e9ritable <strong>intelligence agricole nationale<\/strong> capable de faire dialoguer ces comp\u00e9tences, ces donn\u00e9es et ces technologies pour \u00e9clairer la d\u00e9cision ?<\/p>\n<p>Avons-nous suffisamment rapproch\u00e9 les donn\u00e9es m\u00e9t\u00e9orologiques, agricoles, p\u00e9dologiques et de biodiversit\u00e9?<\/p>\n<p>Avons-nous suffisamment rapproch\u00e9 la recherche acad\u00e9mique des syst\u00e8mes op\u00e9rationnels d\u2019aide \u00e0 la d\u00e9cision?<\/p>\n<p>Ces questions ne rel\u00e8vent plus seulement de la recherche scientifique. Elles rel\u00e8vent d\u00e9sormais d\u2019une <strong>politique publique d\u2019intelligence agricole<\/strong>.<\/p>\n<p>La difficult\u00e9 pour la Tunisie n\u2019est donc pas de manquer de savoir. Elle est de le connecter, de l\u2019inscrire dans une vision strat\u00e9gique et de le transformer en d\u00e9cision.<\/p>\n<p><span><span><strong>La Tunisie ne peut plus seulement prier pour qu\u2019il pleuve<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Notre rapport \u00e0 l\u2019incertitude climatique doit lui aussi changer.<\/p>\n<p>Nous avons longtemps consid\u00e9r\u00e9 la m\u00e9t\u00e9orologie comme un moyen de savoir s\u2019il pleuvra demain. Et lorsque la pluie se fait attendre, il ne reste parfois plus qu\u2019\u00e0 regarder le ciel, esp\u00e9rer\u2026 ou prier pour qu\u2019il pleuve.<\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne, \u00e0 la fois famili\u00e8re et presque anachronique, dit quelque chose de notre rapport traditionnel au climat: nous avons appris \u00e0 attendre le verdict du ciel beaucoup plus qu\u2019\u00e0 anticiper ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Or, dans une agriculture confront\u00e9e \u00e0 des conditions de plus en plus variables, <strong>l\u2019anticipation m\u00e9t\u00e9orologique devient une infrastructure \u00e9conomique.<\/strong><\/p>\n<p>Pr\u00e9voir une vague de chaleur, c\u2019est anticiper un risque agricole. Pr\u00e9voir un d\u00e9ficit hydrique, c\u2019est pr\u00e9parer une d\u00e9cision d\u2019irrigation. Pr\u00e9voir des conditions favorables \u00e0 un incendie, c\u2019est anticiper un risque territorial. Pr\u00e9voir des conditions propices au d\u00e9veloppement d\u2019un agent phytopathog\u00e8ne, c\u2019est anticiper un risque biologique.<\/p>\n<p>La m\u00e9t\u00e9o cesse alors d\u2019\u00eatre une simple information sur le temps qu\u2019il fera. Elle devient une composante de la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9tape v\u00e9ritablement strat\u00e9gique est encore devant nous: <strong>connecter la pr\u00e9vision du climat \u00e0 la r\u00e9ponse du vivant.<\/strong><\/p>\n<p>\u2022 Que va faire le climat?<br \/>\u2022 Que va faire la plante?<br \/>\u2022 Que devons-nous faire?<\/p>\n<p>C\u2019est cette cha\u00eene compl\u00e8te, du climat \u00e0 la biologie, de la pr\u00e9vision \u00e0 la d\u00e9cision, qu\u2019une politique agricole moderne devrait \u00eatre capable de construire.<\/p>\n<p><strong>Car l\u2019enjeu n\u2019est plus seulement de savoir s\u2019il va pleuvoir. Il est de savoir ce que nous devons faire lorsqu\u2019il ne pleuvra pas<\/strong>.<\/p>\n<p><span><span><strong>Passer de la bureaucratie agricole \u00e0 l\u2019intelligence agricole<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie a longtemps pens\u00e9 son agriculture en termes de production, de superficies, de rendement, d\u2019irrigation, de prix, de subventions et d\u2019approvisionnement. Ces dimensions restent \u00e9videmment essentielles. Mais elles appartiennent encore largement \u00e0 une conception de l\u2019agriculture comme secteur \u00e0 administrer.<\/p>\n<p>Or, le XXI\u1d49 si\u00e8cle nous oblige \u00e0 la consid\u00e9rer aussi comme un <strong>syst\u00e8me complexe \u00e0 anticiper.<\/strong><\/p>\n<p>Ce changement suppose une autre culture de la d\u00e9cision publique. <strong>Car le climat, lui, ne d\u00e9pose pas de dossier. Il ne demande pas d\u2019autorisation. Il agit.<\/strong><\/p>\n<p>Lorsque la d\u00e9cision agricole intervient apr\u00e8s que le risque s\u2019est mat\u00e9rialis\u00e9, elle n\u2019est plus une d\u00e9cision pr\u00e9ventive : elle devient une r\u00e9ponse tardive \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9j\u00e0 survenu. Nous ne pouvons plus g\u00e9rer un syst\u00e8me aussi sensible aux variations climatiques avec des m\u00e9canismes con\u00e7us principalement pour administrer le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Il faut d\u00e9sormais ajouter \u00e0 notre politique agricole une dimension devenue strat\u00e9gique: <strong>la capacit\u00e9 pr\u00e9dictive<\/strong>.<\/p>\n<p>Un pays qui conna\u00eet ses sols, ses ressources g\u00e9n\u00e9tiques, ses vari\u00e9t\u00e9s, ses ressources hydriques, ses conditions climatiques et ses donn\u00e9es agricoles poss\u00e8de quelque chose de plus pr\u00e9cieux qu\u2019une collection de statistiques. Il poss\u00e8de les \u00e9l\u00e9ments constitutifs d\u2019une intelligence agricole nationale.<\/p>\n<p>Cette intelligence doit permettre de passer de la donn\u00e9e \u00e0 la connaissance, de la connaissance \u00e0 la pr\u00e9diction, puis de la pr\u00e9diction \u00e0 la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre cela, au fond, la v\u00e9ritable agriculture de pr\u00e9cision : <strong>la capacit\u00e9 politique \u00e0 anticiper les trajectoires du syst\u00e8me agricole et \u00e0 d\u00e9cider \u00e0 temps<\/strong>. Autrement dit, construire un syst\u00e8me de d\u00e9cision capable de courir \u00e0 la m\u00eame vitesse que le probl\u00e8me qu\u2019il doit r\u00e9soudre.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion: une nouvelle souverainet\u00e9 agricole<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Au XXI\u1d49 si\u00e8cle, la souverainet\u00e9 agricole ne d\u00e9pendra plus seulement de nos terres, de notre eau ou de nos semences. Elle d\u00e9pendra aussi de notre capacit\u00e9 \u00e0 ma\u00eetriser nos donn\u00e9es, \u00e0 produire nos propres connaissances et \u00e0 les transformer en d\u00e9cisions anticipatives.<\/p>\n<p>La souverainet\u00e9 alimentaire de demain sera donc aussi <strong>scientifique et computationnelle.<\/strong><br \/>Car lorsque le climat court, la v\u00e9ritable question n\u2019est plus de savoir comment r\u00e9agir \u00e0 sa course. <strong>C\u2019est de savoir si nous sommes capables de courir avec lui.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dhia Bouktila<\/strong><br \/><span><em>Professeur de G\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Monastir<br \/>Sp\u00e9cialiste en g\u00e9nomique appliqu\u00e9e aux syst\u00e8mes agricoles et environnementaux et en philosophie des sciences<\/em><\/span><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38336-tunisie-le-climat-court-l-agriculture-marche\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Dhia Bouktila. Professeur de G\u00e9n\u00e9tique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Monastir Le changement de paradigme agricole du XXI\u1d49 si\u00e8cle Il y a quelque chose de profond\u00e9ment paradoxal dans l\u2019agriculture de notre temps. 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