{"id":190686,"date":"2026-08-13T13:00:42","date_gmt":"2026-08-13T17:00:42","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/taoufik-behi-lartiste-qui-nous-oblige-a-repenser-la-culture-en-tunisie\/"},"modified":"2026-08-13T13:00:42","modified_gmt":"2026-08-13T17:00:42","slug":"taoufik-behi-lartiste-qui-nous-oblige-a-repenser-la-culture-en-tunisie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/taoufik-behi-lartiste-qui-nous-oblige-a-repenser-la-culture-en-tunisie\/","title":{"rendered":"Taoufik Behi: L\u2019artiste qui nous oblige \u00e0 repenser la culture en Tunisie"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211;<\/strong><\/span><\/span> <strong>Il construisait des mondes invisibles. Sa disparition r\u00e9v\u00e8le une autre invisibilit\u00e9, plus d\u00e9rangeante: celle de la place que nous accordons \u00e0 nos artistes, \u00e0 ceux qui, sans faire de bruit, donnent une forme sensible \u00e0 notre pays.<\/strong><\/p>\n<p>Le 6 juillet 2026, la Tunisie a perdu Taoufik Behi. Moi, j\u2019ai perdu plus qu\u2019un fr\u00e8re: j\u2019ai perdu un ami. Et pourtant, il ne s\u2019est pas vraiment \u00e9teint. Il a simplement chang\u00e9 de pr\u00e9sence. Il demeure dans ces images que nous avons regard\u00e9es sans toujours savoir qu\u2019elles portaient sa signature, dans ces atmosph\u00e8res qui nous ont travers\u00e9s, dans ces mondes qu\u2019il construisait avec une discr\u00e9tion presque invisible. Taoufik \u00e9tait de ceux qui fa\u00e7onnent sans se montrer, qui pr\u00e9f\u00e8rent la justesse au bruit, la profondeur \u00e0 l\u2019apparence.<img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ridha-Behi.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/>N\u00e9 \u00e0 Kairouan, nourri tr\u00e8s t\u00f4t par les cin\u00e9-clubs, et apr\u00e8s avoir emprunt\u00e9 les chemins de l\u2019urbanisme et de l\u2019architecture, il s\u2019est form\u00e9 en Europe aux m\u00e9tiers du cin\u00e9ma. Puis il \u00e9tait revenu, comme on revient \u00e0 un amour ancien, pour gravir patiemment chaque \u00e9chelon jusqu\u2019\u00e0 devenir chef d\u00e9corateur. Ce parcours \u00e0 la crois\u00e9e des disciplines lui a permis de penser l\u2019espace comme un r\u00e9cit : chez lui, rien n\u2019\u00e9tait d\u00e9coratif, tout avait un sens. Peintre, sculpteur, musicien, com\u00e9dien, conteur, Taoufik appartenait \u00e0 cette famille d\u2019artistes complets pour qui chaque geste, chaque mati\u00e8re, chaque lumi\u00e8re peut se traduire en langage.<\/p>\n<p>Plus de quarante films, en Tunisie et au-del\u00e0, portent son empreinte. Sa devise r\u00e9sume une vie de travail et d\u2019humilit\u00e9 : \u00abUn d\u00e9cor r\u00e9ussi est celui que le spectateur ne voit pas, mais dont il ressent l\u2019effet\u00bb. Taoufik cr\u00e9ait des mondes qui ne cherchaient pas \u00e0 se montrer, mais \u00e0 nous habiter. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side le paradoxe le plus douloureux : ceux qui rendent les mondes visibles sont souvent les plus invisibles.<\/p>\n<p>Son fr\u00e8re, le cin\u00e9aste Ridha Behi, disait que \u00ab ses mains savaient donner chair aux r\u00eaves\u00bb. Mais derri\u00e8re les films et les d\u00e9cors, il y avait l\u2019homme. Le fr\u00e8re qui vous appelle pour vous faire rire, le magicien de la famille qui amuse les enfants et apaise les adultes, avec un humour tendre et une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sans \u00e9gale. Taoufik ne cherchait ni la lumi\u00e8re, ni les honneurs. Il cherchait la justesse, la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un geste bien accompli.<\/p>\n<p>Les artistes ne partent jamais vraiment. Ils ne laissent pas seulement des \u0153uvres : ils nous transmettent la force d\u2019une lumi\u00e8re, la douceur d\u2019un silence, la puissance d\u2019une couleur. Ils nous apprennent \u00e0 regarder un film comme on regarde un pays: dans ses nuances, ses contradictions, ses fragilit\u00e9s et ses r\u00eaves. C\u2019est pour cela que Taoufik ne peut pas nous quitter. Il a chang\u00e9 la fa\u00e7on dont nous voyons la Tunisie, dont nous nous souvenons d\u2019elle.<\/p>\n<p>Et pourtant, derri\u00e8re cet hommage, une autre douleur affleure, plus collective. Dans notre pays, ceux qui donnent d\u2019eux-m\u00eames sont trop souvent ceux que l\u2019on traite avec le moins de consid\u00e9ration. Nous aimons les \u0153uvres, mais nous oublions les vies qui les portent. Nous savons \u00e9crire de tr\u00e8s beaux textes quand ils ne sont plus l\u00e0, mais combien de gestes simples \u2014 un appel, une lettre, un contrat digne, une protection minimale \u2014 ont \u00e9t\u00e9 offerts \u00e0 temps ? Les artistes n\u2019ont pas besoin de reconnaissance posthume, ils ont besoin de sentir, ici et maintenant, que leur travail compte, que leurs d\u00e9cors, leurs scenarios, leurs musiques sont une part de notre dignit\u00e9 collective.<img decoding=\"async\" src=\"\/uploads\/FCK_files\/Ridha-Behi-moy.jpg\" width=\"100%\" vspace=\"5\" hspace=\"5\" align=\"middle\" alt=\"\"\/>Chaque film auquel Taoufik a contribu\u00e9 \u00e9tait une vitrine silencieuse pour la Tunisie\u2026 une forme de diplomatie sensible. Sans grands discours, il a contribu\u00e9 \u00e0 inscrire la Tunisie sur la carte du cin\u00e9ma, \u00e0 montrer que notre pays sait aussi parler au monde par la beaut\u00e9, par le r\u00eave, par l\u2019imaginaire. Sa disparition est une alerte douce, \u00e0 son image. Elle nous oblige \u00e0 regarder autrement ce que nous pensions secondaire. Tant que nous n\u2019en prenons pas conscience, nous continuerons \u00e0 produire les m\u00eames effets : des talents reconnus ailleurs, fragilis\u00e9s ici, c\u00e9l\u00e9br\u00e9s trop tard.<\/p>\n<p>Taoufik Behi nous laisse une \u0153uvre. Mais il nous laisse surtout une responsabilit\u00e9, presque une injonction silencieuse : regarder autrement ce que nous ne voyions pas, ce qui ne se voit pas toujours mais qui tient tout le reste. Comprendre que la culture n\u2019est pas un luxe que l\u2019on ajoute \u00e0 une nation quand il reste des miettes dans le budget. Elle est ce qui lui donne une \u00e2me, une voix, une continuit\u00e9.<\/p>\n<p>Lui rendre hommage aujourd\u2019hui, c\u2019est refuser que cette histoire se r\u00e9p\u00e8te dans l\u2019indiff\u00e9rence. C\u2019est, sans slogans, replacer la culture au c\u0153ur de nos choix: dans la mani\u00e8re dont nous parlons de nos artistes, dont nous les accompagnons, dont nous nous souvenons d\u2019eux avant qu\u2019il ne soit trop tard. C\u2019est aussi un geste intime : d\u00e9cider d\u2019aller voir leurs films, d\u2019acheter leurs \u0153uvres, de soutenir leurs projets, de les entourer.<\/p>\n<p>Alors, la v\u00e9ritable question n\u2019est pas seulement de savoir comment honorer Taoufik Behi. Elle est de savoir si nous sommes pr\u00eats \u00e0 faire en sorte que ceux qui lui ressemblent \u2014 aujourd\u2019hui et demain \u2014 n\u2019aient plus \u00e0 cr\u00e9er dans l\u2019ombre d\u2019un pays qui d\u00e9pend pourtant de leur lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Si nous sommes pr\u00eats \u00e0 \u00eatre \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019ils nous offrent, pour que la douleur d\u2019un d\u00e9part se transforme, enfin, en une promesse tenue.<\/p>\n<p><strong>Khadija Taoufik Moalla<\/strong><br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38362-taoufik-behi-l-artiste-qui-nous-oblige-a-repenser-la-culture-en-tunisie\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Khadija Taoufik Moalla &#8211; Il construisait des mondes invisibles. 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