{"id":191457,"date":"2026-08-31T13:00:32","date_gmt":"2026-08-31T17:00:32","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-citoyennete-tunisienne-et-la-culture-de-lurgence-suspension-du-temps-mort-et-dissolution-de-lespace-public-commun\/"},"modified":"2026-08-31T13:00:32","modified_gmt":"2026-08-31T17:00:32","slug":"la-citoyennete-tunisienne-et-la-culture-de-lurgence-suspension-du-temps-mort-et-dissolution-de-lespace-public-commun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/la-citoyennete-tunisienne-et-la-culture-de-lurgence-suspension-du-temps-mort-et-dissolution-de-lespace-public-commun\/","title":{"rendered":"La citoyennet\u00e9 tunisienne et la culture de l\u2019urgence: suspension du \u00abtemps mort\u00bb et dissolution de l\u2019espace public commun"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Habib Batis &#8211;<\/strong><\/span><\/span> <strong>La modernit\u00e9 tardive se caract\u00e9rise par une mutation radicale de notre rapport \u00e0 la temporalit\u00e9, marqu\u00e9e par l\u2019av\u00e8nement d\u2019un temps de l\u2019urgence permanent. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple acc\u00e9l\u00e9ration technique des outils de production ou de communication, mais d&rsquo;une transformation anthropologique majeure: l\u2019\u00e9radication syst\u00e9matique du \u00abtemps mort\u00bb. C\u2019est en confondant l\u2019urgence objective \u2014 qui requiert une action imm\u00e9diate face \u00e0 un p\u00e9ril vital \u2014 et la simple acc\u00e9l\u00e9ration des flux, que la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne contemporaine bascule dans une culture de l\u2019instantan\u00e9it\u00e9. Ce culte de la vitesse y engendre une angoisse chronique et un sentiment diffus de submersion face aux dysfonctionnements structurels. Cette urgence quotidienne, aliment\u00e9e par la crise des services publics, transforme l&rsquo;espace public tunisien en un lieu de tensions individuelles permanentes o\u00f9 la patience collective s&rsquo;\u00e9rode.<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s lors, une probl\u00e9matique fondamentale surgit: comment le comportement citoyen, qui exige par nature le temps long de la d\u00e9lib\u00e9ration, le recul critique et l\u2019accueil de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, peut-il survivre \u00e0 cette dissolution des temps de pause? \u00c0 la lumi\u00e8re de la sociologie de H. Rosa sur l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration (<em>\u00abAcc\u00e9l\u00e9ration: Une critique sociale du temps\u00bb,<\/em>2010; <em>\u00abR\u00e9sonance: Une sociologie de la relation au monde\u00bb<\/em>, 2018) et de la philosophie politique de H. Arendt (\u00abLa crise de l&rsquo;\u00e9ducation\u00bb, 1972), cet essai se propose d&rsquo;analyser comment cette urgence artificielle fragilise le lien social et compromet l&rsquo;avenir. Nous explorerons cette dynamique \u00e0 travers l\u2019anarchie de la circulation routi\u00e8re, la crise de la scolarit\u00e9 des enfants \u2014 d\u00e9sormais colonis\u00e9e par une num\u00e9risation abusive \u2014 et la gestion collective des p\u00e9nuries.<\/p>\n<p><span><span><strong>La suppression du \u00abtemps mort\u00bb: de l&rsquo;ali\u00e9nation temporelle \u00e0 l&rsquo;angoisse chronique<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Pour comprendre la gen\u00e8se de l\u2019angoisse contemporaine, il convient d&#8217;emprunter \u00e0 H. Rosa sa distinction entre l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration technique et celle du rythme de vie. Cette acc\u00e9l\u00e9ration totale produit une ali\u00e9nation temporelle: l&rsquo;individu ne poss\u00e8de plus son temps, il est poss\u00e9d\u00e9 par lui. L&rsquo;urgence moralise le temps, transformant chaque instant en une injonction de performance. Le \u00abtemps mort\u00bb \u2014 jadis espace de jach\u00e8re mentale \u2014, est d\u00e9sormais per\u00e7u comme une anomalie syst\u00e9mique \u00e0 coloniser. Cette \u00e9limination des pauses engendre une crise de l&rsquo;intentionnalit\u00e9: submerg\u00e9 par les sollicitations, le sujet subit le monde au lieu de le viser et le comprendre. L&rsquo;angoisse chronique na\u00eet de cette d\u00e9synchronisation entre le rythme psychique de l&rsquo;individu et l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration de son environnement.<\/p>\n<p>Dans le contexte tunisien, cette d\u00e9tresse temporelle prend une tournure paradoxale, exacerb\u00e9e par l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 du quotidien (dysfonctionnements des transports, attentes administratives). Ici, le \u00abtemps mort\u00bb est doublement corrompu. D&rsquo;une part, l&rsquo;incertitude structurelle transforme la jach\u00e8re temporelle en une attente anxieuse. D&rsquo;autre part, cette faille est imm\u00e9diatement colonis\u00e9e par les flux algorithmiques des r\u00e9seaux sociaux: le smartphone devient l&rsquo;exutoire compulsif d&rsquo;un sujet qui fuit le vide de l&rsquo;attente. Cette saturation num\u00e9rique ach\u00e8ve de d\u00e9truire toute possibilit\u00e9 de \u00abr\u00e9sonance\u00bb: cette relation vivante et non-instrumentale au monde. Le citoyen se r\u00e9tracte alors dans un mode de d\u00e9fense rigide qui alt\u00e8re les comportements civiques, transformant l&rsquo;autre en un obstacle imm\u00e9diat \u00e0 sa propre survie temporelle.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, restaurer cette r\u00e9sonance ne saurait relever d&rsquo;une simple \u00e9thique individuelle de la d\u00e9connexion, mais exige une action r\u00e9solument politique. Pour Rosa, la r\u00e9sonance n\u00e9cessite des structures stables et horizontales. En Tunisie, cela implique une r\u00e9habilitation des infrastructures publiques (transports, services) afin d&rsquo;extraire le quotidien de l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 anxiog\u00e8ne. Seule une r\u00e9appropriation politique du temps \u2014 par la reconstruction d&rsquo;espaces publics d\u00e9compress\u00e9s et de services fiables \u2014 permettra de lib\u00e9rer le citoyen de la d\u00e9fensive permanente, condition sine qua non \u00e0 la renaissance d&rsquo;une r\u00e9ceptivit\u00e9 d\u00e9mocratique et civique.<\/p>\n<p><span><span><strong>La route comme d\u00e9versoir de la submersion temporelle<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La circulation automobile en Tunisie offre un laboratoire \u00e0 ciel ouvert de cette pathologie spatio-temporelle. Sur l&rsquo;asphalte, la disparition du \u00abtemps mort\u00bb se traduit par une intol\u00e9rance visc\u00e9rale au ralentissement, une situation o\u00f9 l&rsquo;automobiliste se con\u00e7oit comme un \u00abcapital humain\u00bb en mouvement, dont chaque seconde doit \u00eatre optimis\u00e9e sous peine de d\u00e9pr\u00e9ciation. Dans ce contexte, le feu rouge, l&#8217;embouteillage ou le pi\u00e9ton qui traverse ne sont plus per\u00e7us comme des \u00e9l\u00e9ments normaux de la r\u00e9gulation urbaine, mais comme des forces d\u2019entrave, voire comme des agressions contre le flux personnel de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Submerg\u00e9 par l&rsquo;angoisse de perdre une minute \u2014 minute pourtant d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;enjeu vital \u2014, le conducteur r\u00e9gresse vers une auto-conservation aveugle. La raison instrumentale prend le dessus: le conducteur confond vitesse et urgence existentielle. Le comportement citoyen, fond\u00e9 sur la reconnaissance de l&rsquo;autre comme sujet de droit, s&rsquo;effondre. L&rsquo;espace public de la route cesse d&rsquo;\u00eatre un lieu de cohabitation pour devenir une ar\u00e8ne de comp\u00e9tition purement instrumentale, o\u00f9 l&rsquo;agressivit\u00e9 au volant devient le sympt\u00f4me d&rsquo;un sujet qui tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de reconqu\u00e9rir une souverainet\u00e9 temporelle perdue.<\/p>\n<p><span><span><strong>La scolarit\u00e9: de la destruction de la schol\u00e9 \u00e0 la rupture du pacte interg\u00e9n\u00e9rationnel<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Le domaine de l&rsquo;\u00e9ducation subit une violence similaire qui touche au c\u0153ur m\u00eame de la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle en Tunisie. Il est marqu\u00e9 par le d\u00e9tournement du concept m\u00eame d&rsquo;\u00e9cole. \u00c9tymologiquement, la schol\u00e9 grecque d\u00e9signe le temps libre, le loisir d&rsquo;apprendre soustrait aux exigences de la production. Or, l\u2019\u00e9radication contemporaine du \u00abtemps mort\u00bb d\u00e9truit pr\u00e9cis\u00e9ment ce sanctuaire. En Tunisie, sous l&rsquo;effet d&rsquo;une confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e entre l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration des comp\u00e9tences et l&rsquo;urgence existentielle, les parents et l&rsquo;institution scolaire transforment le parcours de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve en une entreprise de capitalisation pr\u00e9coce. L&rsquo;\u00e9radication du \u00abtemps mort\u00bb chez l&rsquo;enfant d\u00e9truit ce que H. Arendt consid\u00e9rait comme l&rsquo;essence de l&rsquo;\u00e9ducation: l&rsquo;introduction bienveillante de l&rsquo;enfant dans un monde pr\u00e9existant. Cette \u00e9radication est mat\u00e9rialis\u00e9e par l&rsquo;hyper-focalisation sur l&rsquo;\u00e9valuation, l&rsquo;industrie tentaculaire des cours particuliers (les cours de \u00absoutien\u00bb) qui saturent les fins de journ\u00e9es et les week-ends, et une num\u00e9risation abusive souvent brandie comme un mirage de modernisation.<\/p>\n<p>En programmant les enfants pour la vitesse, on remplace la pens\u00e9e r\u00e9flexive par le r\u00e9flexe adaptatif. Le civisme scolaire est \u00e9touff\u00e9 par une logique d&rsquo;optimisation individuelle: l&rsquo;\u00e9cole tunisienne ne forme plus l&rsquo;animal politicum capable de d\u00e9lib\u00e9rer sur le bien commun, mais un homo economicus stress\u00e9, incapable de supporter la lenteur inh\u00e9rente aux processus d&rsquo;apprentissage. Cette acc\u00e9l\u00e9ration forc\u00e9e entre en contradiction frontale avec la pens\u00e9e d&rsquo;Arendt, qui rappelle que l&rsquo;\u00e9ducation exige par essence un double conservatisme: il faut prot\u00e9ger l&rsquo;enfant du monde pour qu&rsquo;il puisse grandir en s\u00e9curit\u00e9, et il faut prot\u00e9ger le monde de la nouveaut\u00e9 de l&rsquo;enfant jusqu&rsquo;\u00e0 ce que celui-ci soit m\u00fbr pour l&rsquo;int\u00e9grer. En supprimant le temps de la maturation, de l&rsquo;erreur non comptabilis\u00e9e et de la r\u00eaverie, la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne commet ce qu&rsquo;Arendt redoutait le plus : elle traite les enfants comme des adultes miniatures, les jetant pr\u00e9matur\u00e9ment dans l&rsquo;ar\u00e8ne de la performance et de la gestion de l&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p>L\u2019angoisse chronique qui en r\u00e9sulte chez le jeune \u00e9l\u00e8ve est le sympt\u00f4me d&rsquo;une rupture du pacte interg\u00e9n\u00e9rationnel. Pour Arendt, \u00e9duquer signifie que les adultes assument la responsabilit\u00e9 du monde tel qu&rsquo;il est. Lorsque l&rsquo;urgence dicte le rythme scolaire, les adultes abdiquent cette responsabilit\u00e9. Ils ne transmettent plus un h\u00e9ritage culturel stable \u00e0 partir duquel l&rsquo;enfant pourra inventer le futur; ils lui transmettent leur propre panique face \u00e0 un avenir national per\u00e7u comme une menace. D\u00e8s lors, le comportement citoyen \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole est \u00e9touff\u00e9 \u00e0 la racine. Au lieu de former des \u00eatres capables de s&rsquo;ins\u00e9rer de mani\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie dans l&rsquo;espace public, l&rsquo;\u00e9cole sur-acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e produit des individus atomis\u00e9s, habitu\u00e9s d\u00e8s l&rsquo;enfance \u00e0 saturer leur temps pour survivre \u00e0 la submersion. Le civisme, qui requiert chez Arendt la facult\u00e9 de juger et de se mettre \u00e0 la place d&rsquo;autrui, suppose une halte, un recul critique que le flux de l&rsquo;urgence rend impossible. En privant l&rsquo;enfance tunisienne de son droit \u00e0 la lenteur, la soci\u00e9t\u00e9 se prive de citoyens capables, le moment venu, de renouveler le monde commun.<\/p>\n<p><span><span><strong>Face aux p\u00e9nuries: de l&rsquo;agir communicationnel au r\u00e9flexe de survie hobbesien<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>C&rsquo;est lors des crises logistiques et des p\u00e9nuries structurelles de denr\u00e9es de base (sucre, farine, riz, caf\u00e9\u2026) ou d&rsquo;\u00e9nergie (coupures d\u2019eau et d\u00e9lestages \u00e9lectriques) que la confusion entre urgence et acc\u00e9l\u00e9ration produit ses effets les plus destructeurs sur le tissu social tunisien. En situation de raret\u00e9, l&rsquo;angoisse chronique accumul\u00e9e explose sous forme de panique syst\u00e9mique, transformant chaque annonce ou rumeur de manque \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des carburants dans les stations-services ou des produits subventionn\u00e9s \u2014 en un signal d&rsquo;assaut imm\u00e9diat. On assiste alors \u00e0 l&rsquo;effondrement de ce qu\u2019Habermas nomme l&rsquo;\u00abagir communicationnel\u00bb \u2014 cette action orient\u00e9e vers l&rsquo;intercompr\u00e9hension et le consensus social \u2014 au profit exclusif de l&rsquo;agir strat\u00e9gique individualiste.<\/p>\n<p>La suppression du \u00abtemps mort\u00bb emp\u00eache l&rsquo;exercice du jugement critique ou de la \u00abpens\u00e9e \u00e9largie\u00bb ch\u00e8re \u00e0 Kant. Au lieu d&rsquo;adopter le temps de l&rsquo;arr\u00eat, qui est le temps politique par excellence permettant d&rsquo;\u00e9valuer collectivement la situation et d&rsquo;organiser la r\u00e9silience, le sujet sur-acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 r\u00e9agit par automatisme et par peur. L&rsquo;attente dans les files de rationnement n&rsquo;est plus un temps de socialisation ou de solidarit\u00e9, mais une stase anxieuse o\u00f9 autrui est per\u00e7u comme un spoliateur en puissance. Le comportement citoyen, qui commanderait une justice distributive, de la sobri\u00e9t\u00e9 et une attention aux plus vuln\u00e9rables, est balay\u00e9 par la panique du manque. La p\u00e9nurie objective est ainsi dramatiquement aggrav\u00e9e par une p\u00e9nurie subjective de civisme : la h\u00e2te abolit le souci du bien commun, transformant instantan\u00e9ment le pacte social en un \u00e9tat de nature hobbesien o\u00f9 l&rsquo;urgence justifie le stockage fr\u00e9n\u00e9tique et la guerre de tous contre chacun pour l&rsquo;accaparement des ressources.<\/p>\n<p><span><span><strong>L&rsquo;urgence comme vecteur de l&rsquo;effritement des liens sociaux et de l&rsquo;incertitude future<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Cette temporalit\u00e9 de la pr\u00e9cipitation produit un autre effet d\u00e9l\u00e9t\u00e8re majeur: l&rsquo;affaiblissement profond des liens sociaux, pourtant fondamentaux pour l&rsquo;insertion de la jeunesse tunisienne dans la cit\u00e9. Le lien social est une construction lente qui exige de la disponibilit\u00e9, de la gratuit\u00e9 et la r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;\u00e9changes non productifs. Lorsque le temps de l&rsquo;urgence devient le seul \u00e9talon de l&rsquo;existence, ces moments de sociabilit\u00e9 informelle sont \u00e9limin\u00e9s car jug\u00e9s inefficaces. En Tunisie, les espaces traditionnels de rencontre et de fl\u00e2nerie \u2014 de la place du quartier aux terrasses des caf\u00e9s \u2014 perdent leur fonction de r\u00e9gulateurs sociaux pour devenir des miroirs de la frustration collective.<\/p>\n<p>Priv\u00e9s de ces espaces de socialisation lente, les futurs citoyens ne d\u00e9veloppent plus ce qu&rsquo;Arendt appelle le \u00absens commun\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d&rsquo;ajuster sa perspective \u00e0 celle d&rsquo;autrui pour \u00e9difier un monde partag\u00e9. L&rsquo;angoisse chronique et le sentiment de submersion face \u00e0 l&rsquo;horizon national poussent au repli sur soi et \u00e0 l&rsquo;isolement num\u00e9rique. Au lieu d&rsquo;apprendre \u00e0 faire corps avec la soci\u00e9t\u00e9 par des relations de solidarit\u00e9 de proximit\u00e9, le jeune tunisien subit une d\u00e9saffiliation invisible. Cette fragilisation des structures relationnelles hypoth\u00e8que gravement son insertion: la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est plus per\u00e7ue comme un tissu protecteur d&rsquo;interd\u00e9pendances, mais comme un agr\u00e9gat d&rsquo;individus atomis\u00e9s et concurrents. D\u00e8s lors, l&rsquo;avenir collectif devient si incertain et anxiog\u00e8ne que le projet civique s&rsquo;efface souvent au profit d&rsquo;un d\u00e9sir d&rsquo;ailleurs, l&rsquo;exil devenant la seule issue per\u00e7ue face \u00e0 un espace public tunisien satur\u00e9 et devenu illisible.<\/p>\n<p><span><span><strong>Conclusion<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, la suspension du \u00ab temps mort \u00bb agit comme un solvant ontologique sur le lien civique et sur l&rsquo;\u00e9thique d\u00e9mocratique. En transformant artificiellement l&rsquo;existence en une succession d&rsquo;urgences fictives, l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration contemporaine engendre une d\u00e9tresse psychologique qui rend l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 insupportable et le lien social obsol\u00e8te. Pour Arendt, la politique et la citoyennet\u00e9 consistent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9difier et \u00e0 pr\u00e9server un \u00abmonde commun\u00bb. Ce monde qui, \u00e0 l&rsquo;image de la table autour de laquelle s&rsquo;assoient les convives, s\u00e9pare et relie les hommes \u00e0 la fois. Or, le temps de l&rsquo;urgence permanente consume ce monde commun en \u00e9liminant l&rsquo;intervalle temporel et spatial n\u00e9cessaire \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration. En Tunisie, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;asphalte converti en ar\u00e8ne, de l&rsquo;\u00e9cole transform\u00e9e en usine de performance, ou des files d&rsquo;attente v\u00e9cues comme des stases anxieuses, c&rsquo;est cette table commune qui menace de s&rsquo;effondrer sous le poids des atomisations individuelles.<\/p>\n<p>Pour que les g\u00e9n\u00e9rations futures puissent s&rsquo;ins\u00e9rer sereinement dans la cit\u00e9 et y exercer leurs droits fondamentaux, il devient imp\u00e9ratif d&rsquo;opposer \u00e0 cette urgence artificielle une politique de la d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration. R\u00e9habiliter le comportement citoyen en Tunisie implique n\u00e9cessairement de reconqu\u00e9rir le droit au \u00abtemps mort\u00bb, de sanctuariser l&rsquo;\u00e9cole contre l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 marchande ou le mirage num\u00e9rique, et de r\u00e9apprendre la lenteur. C&rsquo;est \u00e0 cette seule condition sine qua non que le tissu social pourra se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, permettant au citoyen tunisien de ne plus simplement subir le flux du quotidien, mais de redevenir l&rsquo;acteur conscient d&rsquo;un destin collectif partag\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Habib Batis<\/strong><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38395-la-citoyennete-tunisienne-et-la-culture-de-l-urgence-suspension-du-temps-mort-et-dissolution-de-l-espace-public-commun\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Habib Batis &#8211; La modernit\u00e9 tardive se caract\u00e9rise par une mutation radicale de notre rapport \u00e0 la temporalit\u00e9, marqu\u00e9e par l\u2019av\u00e8nement d\u2019un temps de l\u2019urgence permanent. 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