{"id":191842,"date":"2026-09-09T13:00:35","date_gmt":"2026-09-09T17:00:35","guid":{"rendered":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/cols-secs-cols-humides-quand-la-chaleur-redessine-le-travail-et-nos-inegalites\/"},"modified":"2026-09-09T13:00:35","modified_gmt":"2026-09-09T17:00:35","slug":"cols-secs-cols-humides-quand-la-chaleur-redessine-le-travail-et-nos-inegalites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/linitiative.ca\/International\/cols-secs-cols-humides-quand-la-chaleur-redessine-le-travail-et-nos-inegalites\/","title":{"rendered":"Cols secs, cols humides: quand la chaleur redessine le travail (et nos in\u00e9galit\u00e9s)"},"content":{"rendered":"<p><span><span><strong>Par Ahmed Guidara &#8211;<\/strong><\/span><\/span> Pendant des d\u00e9cennies, on a lu le monde du travail \u00e0 la couleur des cols: blanc pour le bureau, bleu pour l\u2019atelier. Aujourd\u2019hui, avec la multiplication des canicules, une autre ligne de fracture s\u2019impose, plus physique et plus brute: celle entre ceux qui travaillent \u00abau sec\u00bb et ceux qui travaillent \u00abau mouill\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de cet article m\u2019est venue d\u2019une conversation, lors des derniers jours de canicule, entre un cadre \u00abcol blanc\u00bb de l\u2019administration et un agent de maintenance \u00abcol bleu\u00bb. La discussion a commenc\u00e9 presque banalement, autour de la chaleur dans les b\u00e2timents et des difficult\u00e9s \u00e0 travailler dans certains locaux. Puis, peu \u00e0 peu, le ton a chang\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le cadre d\u00e9crivait des r\u00e9unions dans des bureaux climatis\u00e9s, des dossiers \u00e0 traiter, des arbitrages \u00e0 rendre, en insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00abmaintenir le service\u00bb et de \u00abne pas d\u00e9sorganiser l\u2019activit\u00e9\u00bb. De l\u2019autre, l\u2019agent de maintenance racontait ses interventions dans des locaux surchauff\u00e9s, ses d\u00e9placements en plein soleil, ses journ\u00e9es o\u00f9 la priorit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas de remplir des tableaux, mais de tenir physiquement, de boire assez, de trouver un peu d\u2019ombre entre deux interventions.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame administration, la m\u00eame semaine, deux exp\u00e9riences du travail: l\u2019un parlait de productivit\u00e9 et de continuit\u00e9, l\u2019autre de d\u00e9shydratation et de fatigue accumul\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019expression \u00abcols secs\u00bb et \u00abcols humides\u00bb a pris tout son sens: ce n\u2019\u00e9tait plus un concept lu dans un article, mais une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue, presque palpable, r\u00e9sum\u00e9e en quelques phrases \u00e9chang\u00e9es dans un couloir.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une \u00e9conomie con\u00e7ue pour un climat qui a disparu<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Nos organisations du travail, nos b\u00e2timents, nos calendriers agricoles et scolaires ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9s pour un climat qui n\u2019existe plus. On fonctionne comme si les 25\u201330 \u00b0C restaient la norme, alors que les \u00e9pisodes extr\u00eames deviennent structurels.<br \/>En France, les canicules de l\u2019\u00e9t\u00e9 2025 auraient co\u00fbt\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 0,3 point de PIB, soit environ 9 milliards d\u2019euros, selon l\u2019assureur Allianz Trade. Certains \u00e9conomistes disent qu\u2019une journ\u00e9e \u00e0 plus de 32 \u00b0C \u00e9quivaut, \u00e9conomiquement, \u00e0 une demi-journ\u00e9e de gr\u00e8ve. La Banque centrale europ\u00e9enne montre que les effets se font sentir plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s: quatre ans plus tard, certaines r\u00e9gions ont encore une activit\u00e9 en recul de 1,4 point de PIB.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re ces chiffres, il y a des chantiers ralentis, des r\u00e9coltes compromises, des services publics tendus, des \u00e9quipes qui \u00abtiennent\u00bb comme elles peuvent. Dans mon administration, comme dans beaucoup d\u2019autres, ces questions commencent \u00e0 \u00e9merger dans les notes internes, les r\u00e9unions de direction, les \u00e9changes informels: jusqu\u2019o\u00f9 peut-on aller? \u00c0 partir de quand la chaleur devient-elle un risque professionnel majeur qui justifie une adaptation structurelle, et plus seulement des mesures ponctuelles?<br \/>La discussion entre le cadre et l\u2019agent de maintenance en est un bon exemple: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une vision macro, centr\u00e9e sur la performance et la continuit\u00e9; de l\u2019autre, une vision micro, centr\u00e9e sur le corps, la sant\u00e9, la capacit\u00e9 r\u00e9elle \u00e0 travailler dans ces conditions. Les deux ont raison, mais ils ne parlent pas du m\u00eame monde. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce d\u00e9calage que la notion de \u00abcols secs\u00bb et \u00abcols humides\u00bb permet de nommer.<br \/><strong><span><span>Du col bleu au col humide: quand le travail devient physiquement intenable<\/span><\/span><\/strong><br \/>Les m\u00e9tiers en premi\u00e8re ligne sont d\u00e9sormais bien identifi\u00e9s: ouvriers du BTP, \u00e9boueurs, agriculteurs, livreurs, personnels de logistique, cuisiniers, agents d\u2019entretien et de voirie, tous ceux dont l\u2019activit\u00e9 implique un effort physique en ext\u00e9rieur ou dans des espaces non climatis\u00e9s. En France, pr\u00e8s d\u2019un quart des emplois appartient \u00e0 une cat\u00e9gorie expos\u00e9e ou tr\u00e8s expos\u00e9e \u00e0 la chaleur.<\/p>\n<p>Mais la vuln\u00e9rabilit\u00e9 n\u2019est pas uniforme. \u00c0 Paris, plus de la moiti\u00e9 des emplois (50,6%) appartiennent \u00e0 la cat\u00e9gorie la plus prot\u00e9g\u00e9e face \u00e0 la chaleur, contre seulement 21% dans l\u2019Aude. \u00c0 l\u2019inverse, les emplois les plus expos\u00e9s repr\u00e9sentent 14,6% des postes dans l\u2019Aude, contre 5,2% \u00e0 Paris. Dans 17 d\u00e9partements fran\u00e7ais, plus d\u2019un emploi sur dix appartient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette cat\u00e9gorie particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable.<\/p>\n<p>En Tunisie, on retrouve la m\u00eame logique, avec des territoires et des fili\u00e8res plus ou moins expos\u00e9s : chantiers d\u2019infrastructures, agriculture, collecte des d\u00e9chets, services municipaux, maintenance\u2026 Pour ces m\u00e9tiers, la chaleur n\u2019est pas un risque abstrait, mais une condition quotidienne de l\u2019exercice professionnel. C\u2019est exactement ce que d\u00e9crivait l\u2019agent de maintenance: un travail qui ne s\u2019arr\u00eate pas quand la temp\u00e9rature monte, mais qui devient simplement plus dur, plus dangereux, plus \u00e9prouvant.<\/p>\n<p><span><span><strong>La nouvelle hi\u00e9rarchie des bureaux: cols blancs secs et cols blancs mouill\u00e9s<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La vraie nouveaut\u00e9, c\u2019est que cette fracture traverse aussi les cols blancs. Dans les entreprises et les administrations, la climatisation et la flexibilit\u00e9 deviennent des avantages en nature non d\u00e9clar\u00e9s, qui redessinent les rapports de pouvoir.<\/p>\n<p>Le \u00abcol blanc sec\u00bb dispose d\u2019un bureau climatis\u00e9, d\u2019une certaine latitude pour adapter ses horaires ou t\u00e9l\u00e9travailler, et maintient une productivit\u00e9 normale m\u00eame en p\u00e9riode de canicule. Le \u00abcol blanc mouill\u00e9\u00bb, lui, occupe un open space surchauff\u00e9, un bureau sous les toits, ou un poste dans un b\u00e2timent mal isol\u00e9. Il devient moins productif, plus irritable, dort plus mal, et voit augmenter son risque d\u2019accident de la route entre le domicile et le travail. S\u2019il habite lui aussi dans un logement non climatis\u00e9, le t\u00e9l\u00e9travail pendant la canicule devient une aggravation, non une protection.<\/p>\n<p>Dans plus d\u2019une r\u00e9union, j\u2019ai vu la temp\u00e9rature de la salle devenir un indicateur silencieux de statut: celui qui a la main sur le thermostat a aussi, souvent, la main sur l\u2019ordre du jour. La discussion entre le cadre et l\u2019agent de maintenance illustre ce d\u00e9calage: l\u2019un raisonne en termes de \u00abservice \u00e0 assurer\u00bb, l\u2019autre en termes de \u00abconditions r\u00e9elles pour assurer ce service\u00bb. Les deux sont dans la m\u00eame organisation, mais dans des mondes thermiques diff\u00e9rents.<\/p>\n<p><span><span><strong>Productivit\u00e9, sant\u00e9, accidents: le co\u00fbt humain et \u00e9conomique de la chaleur au travail<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Les effets de la chaleur sur le travail ne sont pas seulement inconfortables, ils sont mesurables. D\u00e8s 28 \u00b0C pour un travail physique et 30 \u00b0C pour un travail s\u00e9dentaire, les risques professionnels li\u00e9s \u00e0 la chaleur apparaissent. Au-del\u00e0 de 30 \u00b0C, certaines estimations indiquent que la productivit\u00e9 peut chuter d\u2019environ 3% par heure de travail.<\/p>\n<p>Sur le plan sanitaire, le stress thermique augmente les risques de d\u00e9shydratation, de coups de chaleur, de troubles cardiovasculaires, de fatigue chronique et de troubles du sommeil. Il accro\u00eet \u00e9galement la probabilit\u00e9 d\u2019erreurs humaines et d\u2019accidents du travail, en particulier dans les m\u00e9tiers physiques, de conduite ou n\u00e9cessitant une vigilance soutenue. L\u2019Organisation internationale du travail (OIT) identifie d\u00e9sormais le stress thermique comme un enjeu majeur de sant\u00e9 au travail.<\/p>\n<p>Dans la r\u00e9gion MENA, dont la Tunisie, les travailleurs ext\u00e9rieurs figurent parmi les plus expos\u00e9s, avec des journ\u00e9es de chaleur extr\u00eame de plus en plus fr\u00e9quentes et intenses. Les secteurs de la construction, de l\u2019agriculture, des transports, de la collecte des d\u00e9chets et des services municipaux sont en premi\u00e8re ligne.<\/p>\n<p>Quand l\u2019agent de maintenance parle de ses journ\u00e9es o\u00f9 \u00abil faut tenir\u00bb, il d\u00e9crit exactement ce que ces chiffres traduisent de fa\u00e7on abstraite: une baisse de capacit\u00e9 de travail, un risque sanitaire accru, une fatigue qui s\u2019accumule jour apr\u00e8s jour, \u00e9t\u00e9 apr\u00e8s \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une nouvelle g\u00e9ographie de la vuln\u00e9rabilit\u00e9: territoires, fili\u00e8res et populations<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Ce qui se joue avec les \u00abcols secs\u00bb et les \u00abcols humides\u00bb, c\u2019est aussi une nouvelle g\u00e9ographie de la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Certains territoires cumuleront demain une forte concentration de m\u00e9tiers expos\u00e9s, des fili\u00e8res agricoles sensibles et des populations fragiles. D\u2019ici \u00e0 2050, dans l\u2019Hexagone, 12 d\u00e9partements devraient cumuler \u00e0 la fois plus de trois jours par an au-dessus de 35 \u00b0C et plus de 10% d\u2019emplois tr\u00e8s expos\u00e9s.<\/p>\n<p>La transformation touche \u00e9galement l\u2019agriculture. Dans les principaux d\u00e9partements viticoles fran\u00e7ais, le nombre moyen de jours au-dessus de 35 \u00b0C pourrait atteindre 3,4 jours par an en 2050, soit presque deux fois la moyenne nationale. Plus largement, 65 d\u00e9partements changeraient d\u2019au moins deux \u00abcrans climatiques\u00bb sur l\u2019\u00e9chelle internationale utilis\u00e9e pour d\u00e9terminer quelles cultures sont adapt\u00e9es \u00e0 un territoire, au point de remettre en question une partie de leur identit\u00e9 agricole.<\/p>\n<p>En Tunisie, on peut imaginer des dynamiques similaires : des r\u00e9gions o\u00f9 l\u2019agriculture, les chantiers et les services municipaux seront de plus en plus contraints par la chaleur, tandis que d\u2019autres territoires, plus urbains et plus \u00e9quip\u00e9s, concentreront les \u00abcols secs\u00bb. La discussion entre le cadre et l\u2019agent de maintenance se rejouera alors \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des territoires: certaines zones deviendront structurellement \u00abhumides\u00bb, d\u2019autres resteront \u00abs\u00e8ches\u00bb.<\/p>\n<p><span><span><strong>Entreprises et administrations: de simples lieux de travail \u00e0 des infrastructures de r\u00e9silience?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Dans un monde de chaleur extr\u00eame, les entreprises et les administrations sont appel\u00e9es \u00e0 jouer un r\u00f4le qui d\u00e9passe leur fonction \u00e9conomique traditionnelle. Une large part des espaces accessibles et rafra\u00eechis dans les m\u00e9tropoles repose d\u00e9j\u00e0 sur des actifs priv\u00e9s. En Californie, des chercheurs ont montr\u00e9 que lors des \u00e9pisodes de chaleur extr\u00eame, pr\u00e8s de 90% des visites observ\u00e9es se font dans des lieux priv\u00e9s accessibles au public utilis\u00e9 comme refuges thermiques, principalement des centres commerciaux climatis\u00e9s.<\/p>\n<p>Les entreprises d\u00e9tiennent d\u00e9j\u00e0 les b\u00e2timents, les r\u00e9seaux, les capacit\u00e9s logistiques, les espaces frais, ombrag\u00e9s ou climatis\u00e9s, les flux alimentaires et les moyens de transport dont d\u00e9pendra une partie croissante de notre capacit\u00e9 collective \u00e0 \u00abtenir la chaleur\u00bb. Elles sont donc progressivement conduites \u00e0 devenir des infrastructures de r\u00e9silience, parfois sans l\u2019avoir explicitement choisi.<\/p>\n<p>Pourtant, ces initiatives restent balbutiantes. Selon Bpifrance, seules 16% des PME et entreprises de taille interm\u00e9diaire ont d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9 un diagnostic de vuln\u00e9rabilit\u00e9 climatique, et 12% ont d\u00e9fini une strat\u00e9gie d\u2019adaptation. Pour avancer, il faudra mieux territorialiser la compr\u00e9hension des risques, selon les fili\u00e8res et les sites, et d\u00e9ployer de nouvelles coop\u00e9rations entre acteurs publics et priv\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans mon administration, comme dans beaucoup d\u2019autres, on commence \u00e0 peine \u00e0 poser ces questions: quels b\u00e2timents sont les plus vuln\u00e9rables? Quels m\u00e9tiers sont les plus expos\u00e9s? Quelles adaptations sont r\u00e9alistes \u00e0 court, moyen et long terme? La discussion entre le cadre et l\u2019agent de maintenance pourrait \u00eatre le point de d\u00e9part d\u2019un diagnostic plus large, moins abstrait, ancr\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 du terrain.<\/p>\n<p><span><span><strong>Adapter le travail \u00e0 la chaleur: entre r\u00e9organisation et \u00abcong\u00e9 climatique\u00bb<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Face \u00e0 cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9, plusieurs pays ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 adapter les horaires de travail pendant les p\u00e9riodes de forte chaleur. Dans les pays du Golfe, les travaux ext\u00e9rieurs sont suspendus durant les heures les plus chaudes de la journ\u00e9e pendant l\u2019\u00e9t\u00e9. En Espagne, certaines collectivit\u00e9s avancent les horaires des services publics lors des \u00e9pisodes caniculaires. En Gr\u00e8ce, les autorit\u00e9s ferment ponctuellement certains sites touristiques et recommandent le t\u00e9l\u00e9travail lorsque les temp\u00e9ratures deviennent extr\u00eames. En Italie, plusieurs r\u00e9gions autorisent l\u2019interruption du travail en plein air lorsque des alertes rouges sont \u00e9mises.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00abcong\u00e9 climatique\u00bb gagne du terrain dans les d\u00e9bats acad\u00e9miques, syndicaux et politiques. Il consisterait \u00e0 permettre aux salari\u00e9s et aux fonctionnaires de suspendre temporairement leur activit\u00e9 lorsque les autorit\u00e9s d\u00e9clenchent une alerte m\u00e9t\u00e9orologique exceptionnelle, au m\u00eame titre que certaines fermetures li\u00e9es aux catastrophes naturelles. Plusieurs experts estiment toutefois qu\u2019un tel dispositif devrait rester exceptionnel, afin d\u2019\u00e9viter une d\u00e9sorganisation des services essentiels.<\/p>\n<p>L\u2019une des pistes les plus \u00e9voqu\u00e9es consiste \u00e0 d\u00e9caler les horaires de travail vers les premi\u00e8res heures de la journ\u00e9e: un fonctionnement des administrations entre 6 h ou 7 h du matin et le d\u00e9but de l\u2019apr\u00e8s-midi durant l\u2019\u00e9t\u00e9. Ce mod\u00e8le rappelle les horaires estivaux d\u00e9j\u00e0 pratiqu\u00e9s dans certains pays m\u00e9diterran\u00e9ens, mais pourrait devenir beaucoup plus fr\u00e9quent \u00e0 mesure que les vagues de chaleur s\u2019intensifient.<\/p>\n<p>La discussion entre le cadre et l\u2019agent de maintenance montre bien la tension: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la crainte de d\u00e9sorganiser le service ; de l\u2019autre, l\u2019impossibilit\u00e9 physique de continuer \u00e0 travailler comme avant. Trouver un \u00e9quilibre demandera de sortir d\u2019une logique purement comptable pour int\u00e9grer la r\u00e9alit\u00e9 corporelle du travail.<\/p>\n<p><span><span><strong>Et en Tunisie: une question d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e, mais encore peu structur\u00e9e<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>La Tunisie conna\u00eet elle aussi une multiplication des \u00e9pisodes de chaleur extr\u00eame. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, plusieurs gouvernorats ont enregistr\u00e9 des temp\u00e9ratures proches ou sup\u00e9rieures \u00e0 49 \u00b0C, conduisant les autorit\u00e9s \u00e0 \u00e9mettre des alertes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Dans ce contexte, la question d\u2019une adaptation des horaires administratifs revient r\u00e9guli\u00e8rement dans le d\u00e9bat public \u00e0 chaque \u00e9pisode caniculaire. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les ajustements restent ponctuels et rel\u00e8vent essentiellement de d\u00e9cisions gouvernementales temporaires ou de recommandations adress\u00e9es aux employeurs.<\/p>\n<p>Pourtant, avec l\u2019intensification annonc\u00e9e des vagues de chaleur, plusieurs sp\u00e9cialistes estiment que ces adaptations pourraient devenir structurelles, notamment pour les administrations accueillant du public ou exer\u00e7ant des activit\u00e9s ext\u00e9rieures. Les m\u00e9tiers municipaux (entretien, voirie, collecte des d\u00e9chets, services techniques), les chantiers de construction et d\u2019infrastructures, l\u2019agriculture et les activit\u00e9s en plein champ sont particuli\u00e8rement concern\u00e9s.<\/p>\n<p><span><span><strong>La fra\u00eecheur comme nouveau droit social?<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des ajustements techniques et organisationnels, la distinction entre \u00ab cols secs \u00bb et \u00abcols humides\u00bb pose une question plus fondamentale: celle de la fra\u00eecheur comme nouveau droit social. Dans un monde o\u00f9 les temp\u00e9ratures moyennes augmentent et o\u00f9 les \u00e9pisodes extr\u00eames se multiplient, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un environnement de travail supportable ne peut plus \u00eatre laiss\u00e9 au seul jeu du march\u00e9 ou \u00e0 la bonne volont\u00e9 des employeurs.<br \/>Reconna\u00eetre ce droit impliquerait de:<\/p>\n<p><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Int\u00e9grer syst\u00e9matiquement le risque chaleur dans l\u2019\u00e9valuation des risques professionnels et les normes de construction.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Garantir des standards minimaux de confort thermique dans les b\u00e2timents publics et les lieux de travail, en particulier pour les m\u00e9tiers expos\u00e9s.<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Penser l\u2019am\u00e9nagement urbain (ombre, v\u00e9g\u00e9talisation, points d\u2019eau) aussi comme un outil de protection des travailleurs ext\u00e9rieurs.\u00a0<br \/><span><strong>\u2022<\/strong><\/span> Revaloriser socialement et \u00e9conomiquement les m\u00e9tiers qui, litt\u00e9ralement, \u00abtiennent le coup sous la chaleur\u00bb, en reconnaissant leur p\u00e9nibilit\u00e9 accrue et leur r\u00f4le essentiel dans la continuit\u00e9 des services.<\/p>\n<p>La transition climatique ne sera juste que si elle place ces \u00abcols humides\u00bb au c\u0153ur des politiques d\u2019adaptation. Sinon, la fracture entre ceux qui travaillent au sec et ceux qui travaillent au mouill\u00e9 risque de devenir l\u2019une des lignes de conflit social majeures des prochaines d\u00e9cennies.<\/p>\n<p><span><span><strong>Une question de regard, plus encore que de thermom\u00e8tre<br \/><\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p>Au final, ce qui me frappe, ce n\u2019est pas seulement la chaleur, c\u2019est la fa\u00e7on dont on la regarde. Pour certains, c\u2019est un sujet de confort, de productivit\u00e9, de co\u00fbts. Pour d\u2019autres, c\u2019est une condition de travail, de sant\u00e9, de dignit\u00e9.<\/p>\n<p>La prochaine fois qu\u2019une canicule sera annonc\u00e9e, on pourrait se poser une question simple: qui, dans mon organisation, dans ma ville, dans mon projet, va vraiment \u00abtranspirer\u00bb pour que les autres puissent rester \u00abau sec\u00bb? Et qu\u2019est-ce qu\u2019on est pr\u00eat \u00e0 faire, concr\u00e8tement, pour que cette ligne de fracture ne devienne pas une ligne de rupture?<\/p>\n<p><strong>Ahmed Guidara\u00a0<\/strong><br \/><em><span>Conseiller des services publics et directeur g\u00e9n\u00e9ral\u00a0<\/span><\/em><\/p>\n<p>Auteur:<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.leaders.com.tn\/article\/38430-cols-secs-cols-humides-quand-la-chaleur-redessine-le-travail-et-nos-inegalites\">Cliquez ici pour lire l&rsquo;article depuis sa source.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Ahmed Guidara &#8211; Pendant des d\u00e9cennies, on a lu le monde du travail \u00e0 la couleur des cols: blanc pour le bureau, bleu pour l\u2019atelier. 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